ACADÉMIE DES BEAUX-ARTS
Le secrétaire perpétuel de l'Académie certifie que ce qui suit est extrait du procès-verbal de la séance du samedi 17 janvier 1852.
RAPPORT sur la méthode d'enseignement de M. Lecoq de Boisbaudran^ professeur à l'École spéciale de Dessin,
« Messieurs,
« Ainsi que Fa proposé votre Commission, les des- .^ins des élèves de M. de Boisbaudran ont été soumis à votre examen, et vous avez apprécié les avantages qui résultent du mode d'enseignement de ce professeur. Il suffit donc aujourd'hui de rappeler en peu de mots les explications qui vous ont été données à ce sujet.
« Dès l'année 1847, M. de Boisbaudran, frappé de rimportance dont serait la mémoire spéciale de la forme, développée au moyen d'exercices méthodiques, résolut d'en faire l'application dans sa classe.
« Procédant du simple au composé, après les premiers essais sagement gradués, les élèves, encouragés par le succès, osèrent apprendre par cœur des statues, des bas-reliefs, des têtes antiques, etc., en suivant le même procédé , c'est-à-dire en dessinant d'abord d'après l'original, puis de mémoire seule-
ment, et reproduisant le modèle ainsi précédemment étudié.
« Vous avez pu juger, messieurs, de la justesse d'ensemble, de caractère et de l'exactitude des formes que présentent ces dessins. Certes, de tels résultats sont véritablement dignes d'éloges, et, cependant, parmi les élèves dirigés par ce mode, il en est qui ont encore plus fait, car ils ont reproduit, avec une vérité d'imitation très-remarquable, des modèles aussi difficiles sans les avoir, comme leurs émules, dessinés précédemment. Ceux-ci ont seulement observé pendant quelques heures, bien classé dans leur mémoire les traits particuliers de leurs observations ; puis revenus dans la classe, sans autre secours que le souvenir de l'image retenue au moyen d'observations mentales, ils ont reproduit, avec la fidélité naïve et fine qui distingue ces dessins, les antiques qu'ils avaient préférés pour cet exercice.
« Loin de se prévaloir plus qu'il ne convient de si heureux résultats, M. de Boisbaudran ne prétend nullement que sa méthode soit uniquement employée comme une nouveauté qui affranchirait des études ordinaires et pratiquées en tout temps; non, M. de Boisbaudran prétend seulement donner le moyen de cultiver avec méthode la mémoire des jeunes élèves, et la rendre ainsi spécialement capable de retenir avec exactitude les aspects pittoresques, avantage incontestable dans l'éducation des jeunes élèves qui se livrent à l'étude des arts.
« En conséquence, votre Commission vous propose, messieurs, de donner votre approbation à l'exercice
de la Mémoire pittoresque de M. de Boisbaudran, « Signé à la minute : Horace Vernet, Auguste
Couder et Robert Fleury.
« Ce rapport est adopté par T Académie.
« Certifié conforme,
« Le secrétaire perpétuel,
« Raoul Roghette. »
Cette approbation explicite, donnée par une assemblée si haut placée dans la hiérarchie artistique, m'était doublement précieuse: elle proclamait d'une manière officielle la réalité et la sincérité des résultats de ma méthode, en même temps que son utilité pour l'étude des beaux-arts.
Il me restait à obtenir la constatation de son efficacité pour l'éducation des arts industriels, constatation quQ je devais naturellement demander à la Société d'encouragement pour l'industrie nationale qui réunit les conditions de compétence spéciale et de haute notoriété.
J'attachais d'autant plus de prix au témoignage de cette Société, qu'habituée à apprécier avec toute la rigueur nécessaire les inventions industrielles et scientifiques, elle devait procéder par des épreuves sévères d'autant plus concluantes.
La Société d'encouragementétait, du reste, parfaitementpréparéepourfexamen du sujet en question; elle venait d'instituer une commission permanente ayant
pour but d'examiner toutes les questions relatives aux applications des beaux-arts à l'industrie. Cette Commission se composait ainsi qu'il suit :
MM. le marquis de Pastoret, président.
Gourlier, secrétaire.
Amédée Durand.
Barrai.
Colla.
Chapelle.
Gauthier de Rumilly.
Huzard.
Le duc de Montmorency.
Salvetat.
Vilmorin.
La Commission avec son président se transporta à rÉcole impériale de dessin, afin d'assister aux exercices des élèves.
Plusieurs membres, hommes spéciaux et chefs d'industrie, interrogèrent ces jeunes gens, dont quelques-uns, attachés déjà à divers arts industriels, purent témoigner des avantages qu'ils retiraient du dessin de mémoire.
La Commission, paraissant très-satisfaite de ce qu'elle avait vu et entendu, se disposait à se retirer, lorsque l'un de ses membres souleva une objection inattendue :
Il reconnaissait volontiers que les dessins exécutés en sa présence prouvaient une mémoire très-remar-
quable, mais il demandait si d'habiles dessinateurs, doués, d'ailleurs, d'une grande mémoire naturelle, n'obtiendraient pas les mêmes résultats sans avoir été développés par la méthode.
En conséquence, il engageait la Commission à éclaircir ce point important par des expériences comparatives.
Il fut décidé que la Société d'encouragement ferait une démarche auprès de l'Ecole des beaux-arts, pour lui demander de choisir parmi ses élèves, afin de les mettre en concours avec les miens, ceux qui réuniraient au plus haut degré le talent acquis du dessin et le don de la mémoire naturelle.
L'École des beaux-arts transmit cette demande à deux de ses plus éminents professeurs.
L'un d'eux, M. Léon Gogniet, répondit par la lettre suivante, aussi remarquable par son caractère de bienveillance et de loyauté que par la netteté de ses appréciations :
Paris, 12 novembre 1852.
« Je regarde l'épreuve proposée comme superflue: je ne connais aucun de mes élèves capable de se présenter avec avantage dans un concours d'imitation de mémoire avec les élèves les plus exercés et les plus habiles de M. de Boisbaudran. Je ne puis donc inviter aucun d'eux à lorendre part à une lutte inégale dont le résultat n'est pas douteux, lutte que moi-même, personnellement, je n'accepterais pas.
« J'ai beaucoup exercé ma mémoire, et peut-être
APPENDI CE.
avec quelque fruit. J'ai souvent engagé mes élèves à le faire ; mais ni eux ni moi ne l'avons fait avec assez de suite et de méthode pour prétendre, le modèle absent, à des résultats approchant autant de l'exactitude mathématique que ceux présentés par M. de Boisbaudran et constatés par l'Académie des beauxarts.
« J'autorise M. de Boisbaudran à faire de cette déclaration l'usage qu'il jugera convenable.
« LiîoN CoCtNIEt. »
Le second professeur auquel l'École des beaux-arts avait fait appel répondit à peu près, en substance, qu'il ne croyait pas ses élèves suffisamment préparés pour l'épreuve proposée, mais que, la trouvant, cependant, intéressante et instructive, il enverrait les jeunes gens de son ateher qui rempliraient le mieux les conditions voulues par la Société.
Il ne restait plus qu'à désigner le sujet du concours.
On fit choix d'une petite figure antique, qui venait d'être trouvée dans des fouilles et donnée par le roi de Naples au marquis de Pastoret; elle était donc entièrement inconnue en France.
Les concurrents eurent pour tâche de la dessiner de mémoire après un temps d'observation égal pour tous.
Un second concours de même nature, et dans des conditions analogues, fut organisé entre mes élèves
et ceux d'une des principales écoles communales de la ville de Paris.
J'espérais beaucoup de ces deux expériences, que je considérais comme très-propres à répondre à une objection qui pouvait se produire souvent.
Mes élèves établirent de la manière la plus évidente la supériorité de notre théorie et de notre pratique; plusieurs de leurs adversaires furent réduits à une impuissance complète; les plus heureux aboutirent à des dessins vagues, sans formes déterminées, et semblables à des rêves déjà presque effacés.
J'avais communiqué à la Commission quelques-uns de mes premiers essais sur la mémoire des couleurs, et bien qu'il n'y eût alors qu'un seul de mes élèves suffisamment exercé sur ce point, elle désira le mettre à l'œuvre. Il eut à peindre de mémoire un tapis dont les couleurs très-variées se fondaient entre elles dans des dégradations extrêmement délicates.
Toutes ces nuances si difficiles furent rendues par la peinture de mémoire avec une fidélité et une vérité approchant de rilliision.
Tous ces faits furent consignés dans un rapport de la Commission à la Société d'encouragement, qui décida qu'une médaille serait accordée à mes travaux, pour leur utilité industrielle.
J'aurais préféré n'avoir point à faire moi-même le récit des succès de ma méthode, mais il était indispensable de donner des preuves authentiques et officielles à l'appui de mes assertions. Entre un très-grand nombre de témoignages importants, je citerai seulement celui d'un artiste illustre dont la renommée
n'est point seulement populaire, mais universelle; doué d'une merveilleuse mémoire, il a donné par ses œuvres mêmes la démonstration de l'utilité et de la puissance de cette précieuse faculté. Chacun a nommé M. Horace Vernet, et personne ne serait tenté de lui contester la plus entière compétence et même une autorité toute exceptionnelle sur la question de la mémoire pittoresque.
Je crois ne pouvoir mieux terminer ce travail qu'en reproduisant la lettre que M. Horace Vernet m'a fait l'honneur de m'écrire pendant un de ses derniers voyages, et dans laquelle il exprimie en peu de mots son opinion sur le rôle de la mémoire et sur l'opportunité de cette publication,
« Château de Champagnete, ce 24 septembre 1860.
« Monsieur,
« C'est avec un grand plaisir que j'apprends, à mon retour d'une tournée en Bretagne, votre projet de publier une seconde édition de \d. Mémoire pittoresque. Je ne veux pas attendre mon retour à Paris pour vous exhorter à persévérer dans votre louable entreprise. Formuler par écrit le principe dont vous avez, avec succès, fait usage dans les classes où vous professez depuis si longtemps, est le vrai moyen de générahser un nouveau système d'étude propre à conserver, par le souvenir, ce qui est fugitif dans la nature ; c'està-dire l'expression, les mouvements rapides, les effets passagers, etc., qu'on chercherait vainement à repro-
duire avec le modèle dans l'atelier. Le secours de la mémoire est donc d'une haute importance; déjà rinstitut vous a témoigné par son approbation qu'il admettait comme utile la direction que vous donnez dans ce sens à vos élèves.
« Et quant à moi, ayant fait usage de la mémoire dans toute ma carrière d'artiste, j'ai des raisons toutes particulières pour être un de vos zélés partisans. Je vous engage donc très-vivement à poursuivre la propagation de vos idées, qui sont dans la véritable voie du progrès et ouvrent à l'enseignement de l'art de nouveaux et vastes horizons.
« Croyez, mon cher M. de Boisbaudran, à mes sentiments les plus affectueux.
« Horace Vernet. »