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L'ENSEIGNEMENT DES BEAUX-ARTS

On s'est vivement préoccupé, dans ces derniers temps, des moyens de donner à Fart un essor nouveau, de lui imprimer un élan plus libre et plus élevé. Au moins a-t-on beaucoup parlé sur cet intéressant sujet. Des velléités d'innovation, ayant pour objet la refonte de nos anciennes institutions artistiques, étaient dans Tair. Elles. avaient pénétré jusqu'aux régions officielles (1).

Cependant, les tentatives faites pour arriver à une régénération de Fart ne paraissent pas avoir obtenu de bien remarquables résultats. La cause principale de la médiocrité du succès ne seraitelle pas dans ce fait, que la protection adminis-

(1) n ne faut pas oublier que cet ouvrage, sauf les notes qui le terminent, a été écrit en 1872.

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trative, non plus que les efforts des associations libres, fort utiles d'ailleurs aux intérêts et aux relations des artistes, n'ont que peu d'influence sur l'art lui-même ? On peut, sans doutC;, par de brillantes récompenses honorifiques et pécuniaires^ stimuler, développer la production artistique ; on ne saurait de cette manière en élever le titre.

C'est dans l'éducation qu'il faut chercher les véritables m.oyens de rénovation et de progrès. Seul, le perfectionnement de l'enseignement, qu'il ne faut pas confondre avec sa réglementation, nous permettrait d'atteindre le noble but de nos efforts.

Les nations étrangères semblent^ maintenant, comprendre cette vérité, et nous avons pu apprécier à l'Exposition universelle de 1867 les efforts énergiques de leurs écoles. Malheureusement , leurs résultats les plus avancés, notamment ceux de l'école de Bavière, présentaient, à de rares exceptions près, une telle monotonie, que les nombreux dessins exposés semblaient procéder tous de la même conception et de la même main. Malgré la diversité des signatures, l'originalité faisait défaut. Cette absence complète d'individualité accuse un vice de méthode dont notre pays doit particulièrement se garder (A).

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Au lieu de nous prévaloir des erreurs qu'ont pu commettre nos émules en éducation artistique, faisons un retour sévère sur nous-mêmes, et, pour corriger nos propres imperfections, entreprenons un examen sérieux des procédés de nos écoles.

Les enseignements spéciaux du dessin, de la peinture et de la sculpture sont donnés en Francs par l'initiative privée, par les municipalités et par i;Etat.

Je jetterai un rapide coup d'œil sur ces différents enseignements ; je signalerai quelques modifications essentielles qui me semblent pouvoir y être apportées, et j'indiquerai les principes qui devraient, à mon avis, leur servir de guides.

L'ouverture des ateliers de l'Ecole des beauxarts, qui date de sept ans à peine, a porté déjà une grave atteinte à renseignement particulier. L'Ecole des beaux-arts lui retire presque tous ses élèves, en recevant, sans aucun examen préalable, des jeunes gens à tous les degrés d'avancement.

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L'appât de ses récompenses elle prestige qui s'attache encore aux institutions officielles sont pour eux d'un attrait irrésistible. Aucun maître contemporain n'oserait ouvrir une école de peinlure devant cette concurrence écrasante de l'Etat. Rien aujourd'hui ne saurait plus rappeler les ateliers de David, de Gros, d'Ingres ou de Léon Gogniet.

La lutte ne peut plus être soutenue que par l'association des efforts, individuels et par la puissance des corporations. Celle des Frères de la Doctrine chrétienne est la plus considérable de toutes. Ses écoles sont nombreuses à Paris et répandues dans toute la France. Je me propose d'examiner plus tard la valeur de l'influence qu'elles y exercent.

Une institution très- considérable, V Union centrale des heaiix-arts appliqués à V industrie ^ s'est formée depuis quelques années par le concours désintéressé d'hommes de mérite et de dévouement. Elle est aujourd'hui la principale, presque l'unique manifestation de l'initiative privée; elle mérite à ce titre un intérêt tout spécial.

Ainsi que son programme l'indique , cette utile association se propose de porter dans l'industrie, par l'influence de l'art, le goût, la distinction, l'élégance.

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Les expositions de VUnmi centrale ont rendu un éminent service, en mettant sous les yeux du public les travaux de presque toutes les écoles de dessin de France. Il était de la plus grande importance, pour 1 étude complète de la question d'enseignement, de pouvoir juger par les résultats eux-mêmes le mérite du professorat, la valeur des méthodes et des modèles (B).

Il faut le dire franchement, la plus grande partie des études exposées n'a point paru satisfaisante.

Si Tensemble de ces résultats n'accusait qu'une marche un peu tardive ou une certaine faiblesse, il n'y aurait pas lieu de s'en affliger outre mesure ; il suffirait, pour tout réparer, de stimuler le travail. Mais le mal est plus profond, et, pour l'arrêter, il faut se hâter d'en signaler le principe.

Un défaut radical, partout le même, se fait remarquer dans la plupart des dessins exposés, quel que soit leur degré d'avancement et de difficulté. Ce défaut si grave, c'est l'absence complète de vérité, de sincérité, de naturel.

Les premiers débuts d'un élève peuvent être intéressants , malgré leur faiblesse , s'ils té-

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moignent d'une recherche consciencieuse et naïve ; l'ingénuité prête souvent sa grâce à l'ignorance même. Malheureusement, rien ne présentait ce genre d'intérêt dans les nombreux dessins soumis au public. Des enfants annoncés avec une certaine complaisance, de petits phénomènes de douze ou treize ans, avaient déjà perdu la naïveté première, et subi des altérations essentielles dans leurs facultés artistiques.

Au lieu de montrer dans leurs premiers essais une hésitation modeste, indice d'un travail attentif et consciencieux, ils affirmaient déjà, avec un aplomb presque aussi outrecuidant que celui de leurs aînés, les formes les plus fausses, les effets les plus violents. Les causes qui produisent ces vices regrettables, si uniformément répandus, ne sont que trop faciles à reconnaître. Dans presque toutes les écoles on voit aujourd'hui en honneur des méthodes funestes, dont l'action, toujours la même, se reconnaît partout par les mêmes ravages.

Décomposer systématiquement en carrés, en angles et en triangles toutes les formes de la nature jusqu'à la figure humaine, ne peut manquer d'altérer profondément chez les enfants, si impression-

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nables, la notion de la forme vraie. En supprimant ainsi toute grâce, toute flexibilité, toute délicatesse; en imposant incessamment à l'attention de ces jeunes esprits des masses informes, des équarrissages grossiers, on a bientôt détruit dans son germe la fleur si délicate du sentiment de la beauté et de l'harmonie.

L'origine de ces tristes procédés d'enseignement remonte à une trentaine d'années environ, époque 011 parut Tétrange méthode, heureusement presque oubliée aujourd'hui, qui consistait à faire copier aux élèves, avec les ombres à l'estompe, une série progressive de blocs de plâtre. Le premier de ces blocs indiquait la masse d'une téte sans aucun des traits de la figure humaine. Dans le second bloc, quelques saillies taillées à angle droit figuraient la masse des traits les plus apparents du visage. Cette ébauche se dégrossissait graduellement dans chacun des blocs suivants, jusqu'au modèle final qui présentait, enfin, une tête d'homme à peu près reconnaissable. La copie de cette tête exécutée à l'estompe terminait la série d études.

Ces belles inventions, prônées, exaltées par une presse amie, comme devant donner les résultats

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les plus prompts et les plus merveilleux, ne tardèrent pas à être accueillies et mises en pratique jusque dans les provinces les plus reculées.

Un ministre de cette époque les adopta comme constituant une méthode sérieuse et féconde, et en ordonna l'application dans les collèges de Paris. Les résultais de Texpérience officielle furent si concluants et de telle nature^, qu'il fallut bientôt abandonner la méthode, et renoncer au succès si pompeusement promis (G).

Celte conception bizarre a été sérieusement modifiée depuis lors ; mais il est facile d'y reconnaître encore le point de départ et le principe d'un système de masses, d'angles et de carrés à outrance qui sévit encore trop souvent aujourd'hui.

Un élève suffisamment avancé doit, ainsi que l'artiste lui-même, commencer un dessin par en établir les masses, cela est incontestable ; c'est là ce qu'on peut appeler le premier degré dans l'exécution. Il n'en est pas de même dans l'ordre pédagogique. Le premier degré de l'enseignement du dessin est de préparer les facultés spéciales pour le dessin, notamment celles de l'œil et de la main, par des exercices propres à leur donner un premier degré de justesse et d'habileté, facultés indis-

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pensables à acquérir avant toute mise en œuvre.

Ce but est absolument manqué par des exercices dont l'effet est précisément de fausser les facultés artistiques. Mais il peut être atteint, il l'a éié souvent par l'imitation sincère de modèles gradués, représentant les formes naturelles telles qu'elles sont, notamment la figure humaine, suivant les principes posés par Léonard de Vinci, ce grand homme dont le bon sens égalait le génie.

Les artistes qui commencent à enseigner tombent souvent dans une erreur d'ailleurs très-naturelle ; les moyens qu'ils emploient de préférence pour l'exécution de leurs œuvres leur semblent, par cela méme^ les plus propres à l'enseignement. Beaucoup de peintres^ par exemple, trouvent commode, pour l9.;première opération de la mise en place, d'indiquer, non la forme réelle ou le contour des objets qu'ils copient, mais les effets produits sur ces objets par l'ombre et par la lumière. Supprimant alors presque entièrement l'usage du trait, ils établissent les teintes immédiatement. Or, l'artiste qui procède ainsi se livre, sans s'en apercevoir, à des abstractions, à des calculs qui lui sont devenus familiers et dont il comprend la raison et le but. Mais un élève commençant ne peut se

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rendre compte d'opérations aussi compliquées. Il importe, sous peine de le troubler profondément, en l'entraînant à agir sans comprendre, de lui indiquer toujours les moyens les plus simples, les plus directs et les plus naturels.

Il est toujours très-dangereux, en éducation, de procéder du composé au simple, contrairement au principe le mieux établi, le plus élémentaire et le plus rationnel.

Ces erreurs de méthodes exagérées, propagées au loin sans mesure, sans correctif, sans explications, ont contribué, pour une part importante, aux fâcheux résultats qu'il nous faut constater aujourd'hui.

Les modèles doivent de toute nécessité s'accorder avec les méthodes. Ils en sont les moyens et les conséquences obligés. L'Union centrale nous en a montré quelques-uns exécutés avec talent et dignes d'éloges, mais le plus grand nombre était fort défectueux, et accusait une grande ignorance des conditions nécessaires de l'enseignement (D).

Non-seulement la belle forme, mais la forme vraie, a complètement disparu de la plupart de ces modèles. Les contours des figures antiques,

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les plus fines et les plus pures, nous y sont représentés par des lignes brisées, des angles et des pointes aiguës. Toute courbe, toute flexibilité semble une licence à grand'peine tolérée ; telle est la mode. Chose étrange, dans un temps où Ton invoque plus que jamais Pexemple et l'autorité de Raphaël et des autres grands maîtres dessinateurs, les modèles destinés à former la jeunesse sont la contre-partie systématique du dessin de ces grands artistes, si animé, si vibrant, aux contours souples et onduleux, aux enveloppes savantes et accentuées dans le sens de la perspective et de la construction.

La contradiction n'est pas moins frappante s'il s'agit de la valeur des teintes et de reflPet. Au lieu des harmonies fines et sobres des grands coloristes, on nous présente les contrastes les plus heurtés du blanc et du noir.

Ferait-on autrement, si l'on se proposait de détruire radicalement toutes les délicatesses de l'œil; quant à la manière de faire de ces modèles, elle est, en général, peu intelligente : elle consiste, soit en teintes plates sans aucune accentuation du modelé, soit en hachures tellement compliquées et apparentes, quelles absorbent entièrement le temps et l'attention de l'élève.

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Après la question des modèles, celle des professeurs. Il existe^ sans doute, en province, des hommes instruits et expérimentés dans l'enseignement du dessin^ qui auraient obtenu de trèsbons résultats avec des méthodes et des modèles moins défectueux. Plusieurs se sont montrés disposés à s'affranchir d'un joug aussi fâcheux, pour suivre leurs propres impulsions. Mais lorsque l'on connaît l'état d'inertie et d'asservissement intellectuels auquel une centralisation exagérée a réduit certaines provinces, on comprend l'impuissance de ces hommes de bonne volonté isolés, sans point d'appui, ne trouvant autour d'eux, la plupart du temps, qu'ignorance, préjugés, et souvent jalousie hostile. C'eût été de leur part excès d'audace d'oser repousser des méthodes et des modèles venant de Paris, employés officiellement dans des établissements publics de la capitale. A ces hommes dignes de tout intérêt et capables de rendre à l'enseignement d'excellents services, V Union centrale pourrait offrir un appui vraiment précieux et efficace.

D'autres professeurs, en plus grand nombre, ont suivi avec conviction ou indifférence le courant de la mode. Ils ont donné, dans leurs expo-

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sitions, la mesure de leur savoir et de leurs efforts. Quels qu'aient été leur zèle et leur dévouement, ils n'ont pu enseigner que ce qu'ils avaient appris eux-mêmes, transmettre d'autres doctrines que celles qu'ils voyaient partout accréditées. L'empressement avec lequel plusieurs d'entre eux recherchent des renseignements et des conseils auprès de VUnion centrale ne laisse aucun doute sur la reconnaissance avec laquelle ils recevraient de sa part des notions saines, des instructions supérieures.

Venons aux écoles des frères de la Doctrine chrétienne. Grâce à leurs ressources, à la confraternité qui les relie, à leur puissante organisation, ces écoles semblaient devoir obtenir, dans leur enseignement du dessin, une véritable supériorité. On se serait attendu à les voir perfectionner les méthodes, éditer de nouveaux modèles, donner de salutaires impulsions. Elles se sont contentées jusqu'ici de s'assimiler des idées connues, d'imiter les autres écoles.

La bonne volonté et le dévouement des frères professeurs sont incontestables, mais ils ne savent point assez inventer, imaginer, se montrer artistes véritables.

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Les frères professeurs semblent manquer de la faculté créatrice.

U Union centrale paraît donc destinée à devenir pour les écoles de province un centre d'informations^ d'instruction et de conseils.

C'est là un grand et beau rôle que l'État n'a, jusqu'ici, disputé à personne. C'est une importante mission qui peut donner à VVnion une immense et légitime influence.

Mais la responsabilité est proportionnée à l'importance de la tâche. La confiance dont VUnion semble devoir être investie peut mettre entre ses mains une puissance salutaire ou funeste, suivant la valeur de ses consefls et de ses directions.

Il ne suffit point ici de bons désirs, de dévouement, de persévérance, il s'agit encore et surtout de connaissances spéciales; il est donc nécessaire de s'enquérir, de s'instruire, de s'éclairer complètement sur toutes les choses de l'enseignement du dessin pour pouvoir ensuite répandre la vraie lumière.

Il faut plus encore à VUnion pour rendre son influence vraiment bienfaisante et tutélaire : elle doit joindre à une grande largeur d'idées et de vues l'abnégation désintéressée qui écarte toute

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pensée de domination. Son titre et sa situation d'Union centrale, loin de l'entraîner à trop centraliser l'art et son enseignement, doivent l'aider à niieux combattre leur centralisation excessive, à sauvegarder, leur indépendance.

11 n'y a que trop de tendance, aujourd'hui, à des directions unitaires, à des systèmes d'enseignements uniformes pour tous, également oppressifs pour l'élève et pour le professeur.

Au lieu de préconiser exclusivement une méthode, fût-elle la meilleure, il est préférable de poser largement les grands principes essentiels de l'enseignement dans lesquels toute méthode doit se renfermer, en perntiettant aux professeurs un certain choix, une certaine latitude, il importe que chacun d'eux puisse apporter à la méthode adoptée les modifications qui lui permettent de la considérer comme sienne et personnelle. C'est par là seulement qu'il pourra trouver le ressort et l'entrain nécessaires pour l'accomplissement de sa tâche si ardue.

L'Union ne doit jamais oublier qu'il importe de conserver à l'enseignement privé toute la variété^ toute l'indépendance d'action qui lui sont propres, afin qu'on puisse y trouver, pour chaque orga-

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nisation particulière, une liberté d'essor bien rare dans renseignement officiel. Lorsque l'État veut organiser l'éducation artistique, ii est porté naturellement à appliquer les procédés administratifs habituels : la réglementation, la centralisation, l'unification, etc., etc. ; or, de tels moyens, s'ils ne sont employés avec une très-juste mesure, deviennent bientôt contraires au véritable esprit de l'art qui est tout indépendance et spontanéité.

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