LE RECRUTEMENT HORS DES ÉCOLES NORMALES
Pourquoi, depuis vingt ans, le recrutement des instituteurs et des institutrices ne s'est-il pas fait exclusivement par les écoles normales? Ce ne sont pas les écoles normales qui ont manqué. Depuis
l'écolk l'uiMAini: kr.vnçaisk 37
longtemps, on en compte une pour chaque sexe, à peu près ilans diaque département.
Est-il vraisemblable qu'on ait reculé devant la dépense? Il ne s'agissait, en somme, que d'un million ou deux par an. tout au plus. Et la République n'avait pas l'iiabilude de se montrer parcimonieuse vis-à-vis de l'enseignement primaire. Je crois bien que ni les autorités départementales ni l'autorité centrale n'ont jamais pensé que la préparation de tous les instituteurs et de toutes les institutrices dans les écoles normales fût une chose vraiment désirable. Si je ne m'abuse, on n'a pas voulu, parce qu'on ne le pouvait peut-être pas, rompre d'un coup avec l'habitude qu'avaient prise depuis longtemps les personnages politiques de patronner certaines candidatures. D'autre part, comme il y avait dans les cadres un certain nombre de bons maîtres qui s'étaient formés seuls et sans aide, on en a conclu trop vite que beaucoup d'autres se formeraient de même.
Enfin, on revenait de si loin et le rôle de l'instituteur avait été jusque-là si réduit et si déprécié que, sans y prendre garde, contrairement d'ailleurs à toutes les formules officielles et certainement aussi à la pensée de l'homme éminent qui présidait aux destinées de l'enseignement primaire, on prenait encore aisément son parti, dans les bureaux d'inspection académique, de la médiocrité des postulants.
Toujours est-il qu'on a laissé pénétrer ainsi dans les cadres de l'enseignement primaire un grand nombre de maîtres et de maîtresses qui peuvent aujourd'hui remplir leur tache consciencieusement mais qui la rempliraient, à coup sûr, avec un savoir plus clair, des méthodes plus rationnelles, un idéal plus élevé et, peut-être, un sentiment plus profond et plus exact de leur responsabilité, si pendant trois ans ils avaient été soumis aux disciplines de l'école normale.
Est-ce que cela est contestable? N'est-il pas de toute évidence aujourd'hui que les fonctions d'instituteur sont d'une nature trop délicate pour être confiées, en aucun cas, au premier venu qui se présente avec un diplôme élémentaire de capacité et le témoignage d'un protecteur occasionnel?
Ne faut-il pas en finir avec cette pensée qu'on n'exprime pas dans sa brutalité, mais qui semble être la pensée de derrière la tête d'un grand nombre de Français : « On en sait toujours assez pour enseigner l'ABC » ou encore : « Après tout, dans ces petites écoles, un homme en vaut un autre. » Chassons de tous les esprits ces funestes erreurs.
L'école laïque a revêtu un tel caractère de dignité, elle tend si clairement à devenir éducatrice dans le sens élevé du mot et à faire rayonner au dehors son influence morale, qu'on ne la peut bien servir qu'avec
L'Kl.Ol.r. IMUMAIIU: KllANÇAISE 30
«ertaines qualités moyennes de bon sens, de mesure, d'attention aux détails, qu'avec une culture assez sérieuse, plutôt solide qu'étendue, un amour sincère de l'enfance, une foi bien arrêtée en quelques idées fondamentales, et enfin certaines habitudes de réserve et de bonne tenue dans la vie pratique, puisque l'instituteur doit servir d'exemple vivant aux élèves et aux familles.
Or, ces qualités ne s'acquièrent pas sans direction, sans elTortetje dirais volontiers sans entraînement. Les écoles normales ont une constitution assez spéciale qui leur permet mieux qu'à tout autre établissement, je crois, de donner cette direction, de provoquer cet effort, de créer cet entraînement. Elles peuvent être vraiment, de par leurs statuts, et elles sont souvent, dans la réalité, des séminaires laïques d'instituteurs : c'est le nom même qui leur est donné, — Semmarlelirer — de l'autre côté du Rhin où elles sont particulièrement en honneur.
Dans ces dernières années, on a eu l'imprudence de réduire encore l'effectif des écoles normales. Si c'est la Commission du budget qui a trop vivement sollicité des économies sur l'article des bourses d'enseignement primaire, elle a encouru, de ce chef, une lourde responsabilité. En 1887, les écoles normales d'instituteurs comptaient 1.700 élèves de 3^ année. En 1901, elles n'en avaient pas plus de 1.200.
Or, pendant que les écoles normales s'anémiaient ainsi en perdant peu à peu jusqu'au quart de leur effectif, l'inspection académique devait plus que jamais prendre de toutes mains des postulants non normaliens dont la préparation était assez souvent plus que sommaire.
Qu'on y songe bien, c'est pendant trente ans que l'école laïque souffrira de leur médiocrité ou de leur insuffisance.