‹ Enseignement et démocratieChapitre 47 sur 107 · SON ORGANISATION ET SES RÉCENTES TRANSFORMATIONS · texte numérisé non relu

SON ORGANISATION ET SES RÉCENTES TRANSFORMATIONS

Pau a. MILLKRAM) Dc'puti'', ancien Miuislrc.

Mesdames, Messieurs,

Je n'ai jamais senti si vivement qu'à cet instant, ma témérité de prendre la parole sur un sujet aussi spécial que celui-ci, devant un pareil auditoire, après et avant tant de pédagogues éminents.

Mon excuse est que j'eusse été mal venu à décliner l'honneur que voulait bien me faire cette École des Hautes Études Sociales, qui a pris si rapidement, dans l'opinion, la place considérable que lui marquent l'importance, des sujets qu'elle aborde et la haute valeur de ses maîtres ordinaires.

Une autre raison m'inclinait à accepter la chaire d'une heure qui m'était offerte. Pendant trois ans, à la tête du ministère du Commerce, j'ai collaboré avec M. Bouquet, le distingué directeur d'hier et d'aujourd'hui, de l'enseignement technique , à

une œuvre aussi passionnante qu'elle est mal connue.

Parcourez, en effet, l'enquête sur renseignement, œuvre de la précédente législature ; elle ne remplit pas moins de six volumes ; l'enseignement technique y tient une place dérisoire ; et la conscience même avec laquelle cette enquête a été menée, sa gravité, l'autorité et la compétence des déposants, en soulignant le fait, prouvent l'urgence de faire mieux connaître un enseignement dont les progrès rapides suffiraient à révéler l'importance.

N'attendez donc de moi aucune thèse. Mon ambition sera satisfaite si j'ai pu rendre à cet enseignement, jusqu'ici demeuré dans l'ombre, le service de le mettre davantage en lumière ; et peut-être auraije, du même coup, mérité l'indulgence de ceux de mes auditeurs auxquels cet exposé ne laissera que la mémoire d'un juste hommage rendu à une méthode et à des maîtres dont la valeur leur était dès longtemps connue.

Commençons par définir les termes.

Que faut-il entendre par l'enseignement technique ou professionnel? Y a-t-il lieu de distinguer entre le technique et le professionnel?

Si vous le voulez bien, je m'en tiendrai, pour cette causerie, à la définition que je trouve en tête d'un projet de loi en préparation sur l'enseignement lecli-

1/f.NSEIGNEMKNT TKCHNlori-: (ir PHOFF.SSIONM'.r, lio

nique, induslriel et commercial : « L'enseignement technique ou professionnel, est celui qui prépare directement à l'exercice d'un art ou d'une profession »

Il existe beaucoup d'écoles professionnelles et de toute nature. Dans la série dont fait partie cette causerie, figurent des conférences sur les écoles professionnelles do droit, de sciences, de lettres. De fait, les facultés de droit qui forment des hommes de loi, les facultés de médecine qui font des médecins, sont bien dans toute la force du terme des écoles professionnelles.

Je n'ai pas oublié, d'ailleurs, ce passage d'une très intéressante conférence d'un de vos maîtres, iM. Seignobos, qui fut entendue, ici même : « Tous les établissements d'enseignement du moyen âge, — du moyen âge où, selon M. Seignobos, il sied d'aller chercher le commencement de notre régime d'enseignement — tous les établissements d'enseignement du moyen âge, ont été fondés pour satisfaire un besoin pratique ; tous ont été des écoles professionnelles où l'on préparait les élèves à un métier... Les facultés étaient des écoles spéciales où l'on n'apprenait la science qu'en vue d'un métier et dans la mesure où on la croyait utile à ce métier. Comme toutes les sciences s'enseignaient en latin, il fallait d'abord apprendre le latin. »

Et, plus loin, cette phrase que je donnerai volontiers pour épigraphe à cette causerie : «... L'idée de créer un enseignement sans but pratique, uniquement pour servir de gymnastique intellectuelle, n'a jamais dirigé aucune création réelle... » [Léclucation de la Démocratie^ pages 101 et 107).

Conçu de ce point de vue, mon exposé pourrait donc embrasser, ou peu s'en faut, tous les types d'enseignement. Je n'ai pas cette ambition ; même je vous demanderai la permission de laisser de côté les écoles spéciales qui ressortissent des divers ministères : et les écoles spéciales militaires qu'administre le ministère de la Guerre, et les écoles des Ponts et Chaussées et des Mines qui dépendent des Travaux Publics, et l'école coloniale ressortissant du ministère des Colonies, et l'enseignement agricole et vétérinaire qui dépend du ministère de l'Agriculture.

Je m'en tiendrai exclusivement à l'enseignement technique dont j'ai eu le devoir de m'occuper de plus près, et qu'ainsi, je connais moins mal, celui qu'administre directement le ministère du Commerce.

Les établissements qu'il gère ou qui sont placés sous son contrôle direct sont : le Conservatoire des Arts et Métiers, l'École Centrale des Arts et Manufactures, les écoles d'arts et métiers, les écoles nationales professionnelles, les écoles nationales d'horlo-

l'enskk.nemrnt techniquf, ou professionnri, 117

gerie de Cluses et de Besançon, les écoles professionnelles de la \ ille de Paris, et enfin, les écoles praliques de commerce et d'industrie.

l'admixistraïion centrali::

LE CONSEIL SUPÉRIELR DE l'eNSEIGNEMENT TECIINIQL'E

L'enseignement technique est administré à Paris, au ministère du Commerce, spécialement par la Direction de l'enseignement technique. Auprès du ministre est institué un Conseil supérieur de l'enseignement technique, créé en 1874. Il fut complètement réorganisé par un décret du 5 janvier 1901.

Tandis que l'ancien Conseil ne comprenait, avec quelques membres de droit, que des sénateurs, des députés, des présidents de Chambres de Commerce et dix industriels et commerçants, tous nommés par le ministre, le nouveau Conseil compte cinq membres de droit, hauts fonctionnaires de l'enseignement technique ou de la Direction spéciale, quarantetrois membres nommés par le ministre, parmi lesquels des représentants de municipalités, de Bourses du travail, de syndicats ouvriers et patronaux, des ingénieurs, des publicistes, et en outre, douze membres élus par les divers catégories d'établis-

sements scolaires ressortissant au ministère du Commerce.

J'ai pensé qu'en même temps que ces délégués apporteraient au Conseil le contingent précieux et de leur expérience et de leurs observations pratiques, il résulterait de leur contact une pénétration mutuelle des diverses écoles et ainsi plus d'unité dans les méthodes et dans l'esprit qui les inspire.

Enfin , c'est au Conseil supérieur lui-même, et non plus au ministre, qu'il appartient de choisir ses vice-présidents, et d'élire douze de ses membres qui, joints à cinq membres de droit, forment sa commission permanente.

LE CONSERVATOIRE, l'ëCOLE CENTRALE l'école des ÉTATS-UNIS

J'arrive aux établissements eux-mêmes.

Du Conservatoire, un seul mot pour le saluer au passage, car il n'est pas, à vrai dire, un établissement d'enseignement technique.

L'École Centrale des Arts et Manufactures est, certainement, elle, une école professionnelle; mais cette vieille et illustre maison est trop connue pour qu'il soit nécessaire que je m'y arrête longuement. Ses fondateurs, J.-B. Dumas, Ollivier, Péclet, Laval-

l'enseignement TEr.HNIglE OU PROFESSIONNEL 149

lée. avaient posé en principe : <( La science industrielle est une: tout industriel doit la connaître dans son ensemble, sous peine de rester inférieur à sa tâche. » Ce principe est encore aujourd'hui l'ame de l'enseignement. Tous les élèves suivent les mêmes cours sur toutes les branches de la science appliquée à l'industrie, et la spécialisation n'a lieu que dans les applications des cours et les manipulations.

Bien que la prospérité de l'École Centrale défie la critique, on se demande, aujourd'hui, si le principe qui. depuis 18:21), inspire son enseignement, est toujours aussi vrai. Les découvertes de la science ont tellement étendu le champ de ses applications, elles ont à ce point transformé les industries existantes et créé tant d'industries nouvelles, qu'on peut douter si le même enseignement est capable, en trois ans, de préparer des jeunes gens d'une intelligence moyenne à bien exercer des fonctions d'ingénieur, ceux-ci dans les industries chimiques, ceux-là dans les constructions mécaniques, d'autres, dans l'industrie électrique, les mines, la métallurgie.

Sans aller plus loin dans la spécialisation que l'ont fait les Allemands et les Suisses, peut-être, — les gens compétents du moins ont posé la question, — pourrait-il être utile, après deux premières années d'enseignement technique général, d'employer la

loO ENSEIGNEMENT ET DÉMOCRATIE

troisième à des spécialisations, ou de créer une quatrième année.

Si j'entends ne pas donner un avis ferme sur une question si délicate et si technique, je suis, au contraire, bien à mon aise pour insister sur l'importance qu'aurait, au point de vue social, l'introduction dans les programmes de l'école d'un cours nouveau dont la portée et l'utilité ont été admirablement caractérisées par mon ami Fournière, dans les lignes suivantes :

« 11 importe de mettre les jeunes gens de nos écoles techniques supérieures au courant des grandes questions d'ordre économique et social dont l'ignorance et la méconnaissance peuvent leur donner de si funestes mécomptes dans leur carrière. Ils se destinent à être en contact avec des ouvriers et des employés, à se trouver aux prises avec les problèmes du travail, ils pourront donc beaucoup pour les solutions pacifiques et d'équité, s'ils ont été avertis et pénétrés, dès l'école, de la gravité de ces problèmes, s'ils ont été mis impartialement en face des données essentielles et des solutions proposées, si leur raison, élargie et fortifiée par les méthodes scientifiques, a pu s'exercer sur des phénomènes aussi nouveaux et aussi importants que les mouvements ouvriers , les cartels, les comptoirs de vente, les trusts, la production et la circulation, les institu-

Page 1