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L ENSEIGNEMENT SECONDAIRE

Par GUSTAVE LANSON

Professeur à rUnivcrsité de Paris.

Il est difficile de dire ce qu'est aujourd'hui l'enseignement secondaire.

Je vais tâcher de dire ce qu'il fut; quelles ont été ses positions en face des deux autres ordres d'enseignement. Je dirai ensuite comment il s'est modifié et continue à se transformer tant en lui-même que dans ses rapports avec l'enseignement primaire et l'enseignement supérieur.

A Torigine, l'enseignement secondaire a été fondé pour l'instruction des classes supérieures et moyennes. L'Empereur demandait à ses lycées de lui fournir des fonctionnaires éclairés et capables, souples et dévoués, qui fussent de bons instruments

1. La conférence n'ayant pas été écrite, j'en présente la, substance et la suite d'après des notes étendues.

de gouvernement. Cette destination essentielle est restée la principale sous tous les régimes, auxix" siècle.

Mais toute la classe possédante et gouvernante (jusqu'à 1850, et en négligeant le petit nombre des jeunes gens riches qui étaient instruits à la maison par des précepteurs le plus souvent ecclésiastiques) , toute la classe possédante et gouvernante, et non les fonctionnaires seulement, avait passé sur les bancs des lycées ou des collèges : les fils de Louis-Philippe y passèrent, manifestant de façon éclatante la fonction sociale dévolue aux établissements de l'Université. L'éducation commune préparait l'unité d'esprit et de culture des administrateurs et des administrés, de ceux des administrés dans Tintérêt desquels l'exploitation sociale devait se faire.

La population scolaire des lycées et collèges se composait des enfants de tous ceux qui avaient assez d'argent pour faire les frais d'une telle éducation, propriétaires, rentiers, financiers, industriels, négociants, professions libérales, fonctionnaires. Des bourses, récompensantles services des fonctionnaires pauvres, leur fournissaient les moyens de maintenir leurs fils dans la classe dirigeante. Quelques enfants du peuple aussi en recevaient, lorsque leur capacité avait été distinguée : le lycée les élevait à la bourgeoisie, les arrachait à leur classe et mettait leur valeur au service de la classe dirigeante.

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Pendant la dnréo dos élndos, tout rcITorl de ri'niversité élail eniployé à taire la sélection des meilleurs, chefs futurs de leur génération dans les hauts emplois de la politique et de l'administration. Les succès scolaires désignaient cette élite. La classe se faisait pour eux, le professeur ne s'occupait que d'eux. Les compositions, les distrihutions de prix, le concours général consacraient ces supériorités.

Les grandes écoles les recevaient ensuite. Il était rare qu'un lauréat n'y aspirât pas, et descendit à faire du commerce ou de l'industrie : il fallait qu'il appartint par la naissance à l'une de ces grandes familles dont la richesse et la notoriété ennoblissaient les affaires. Des grandes écoles, ces lauréats se répandaient dans la magistrature, l'armée, les administrations, les Chambres, et si leur ambition écrasait quelques individus de leur classe, la puissance et les intérêts de cette classe se trouvaient bien d'une telle concurrence.

Voilà quels furent le but et la raison d'être de l'organisation de l'enseignement secondaire pendant presque tout le xix' siècle.

Quelle culture y recevait-on? Une culture classique, par tradition à la fois pédagogique et mondaine : Napoléon eût volontiers donné le pas aux sciences, mais dès qu'il fut écarté les lettres reprirent leur empire. La longue et ancienne possession, la

réaction religieuse, la vanité bourgeoise, l'utilité manifeste des talents oratoires dans les luttes parlementaires, tout contribua à rétablir le privilège des lettres.

Une culture générale. Ce n'était ni le commerce, ni l'industrie, ni l'agriculture, ni l'administration qui était l'objet de l'enseignement secondaire : c'était l'honnête homme sans spécialité, dont la bourgeoisie aspirait à réaliser le typehérilé de l'ancien régime. L'homme spécial devait se former plus tard, dans les écoles professionnelles, ou par l'apprentissage empirique.

Tout l'enseignement tendait à polir le goût et à développer l'aptitude oratoire. Bien écrire, bien parler, causer agréablement, étaient les talents qu'on s'efforçait au lycée de susciter et de fortifier : c'étaient les talents qui, dans le monde, assuraient le succès, l'influence et la fortune. L'enseignement était surtout formel ; il s'agissait de dresser les esprits à la rhétorique de salon et de tribune ; aussi la classe de rhétorique était-elle à la fois le couronnement et le symbole de cette pédagogie.

L'Université n'avait pas de doctrine sociale, morale ou religieuse : cette éducation là était l'affaire de la famille et de l'Eglise. Cependant il y avait dans ITniversité des tendances qui s'accordaient avec l'esprit et les intérêts de la classe dirigeante, sinon tou-

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jours avec roux des gouvernements passagers, I/édiioalion universilaireétaitlibéraleet spiriliialislc : elle était, dans ces deux sens, forte, active, efficace, et marquait profondément les esprits de cette double empreinte. Elle était surtout bourgeoise, toute dirigée vers la glorification et la conservation de la classe; créatrice d'enthousiasme et d'énergie jusqu'à rendre ses élèves capables de faire des révolulions, mais des révolutions libérales d'où le capital sortait plus puissant. L'I'niversité formait ainsi une conscience de classe, assez ferme à l'ordinaire pour limiter et diriger l'expansion d'énergie individualiste qu'elle préparait en imprégnant les esprils de la conviction qu'il appartenait à chacun de se tailler sa part, par sonmérite, dans les biens de ce monde, et (juon faisait son devoir en faisant son chemin.

Dans ces temps là, l'enseignement secondaire se différenciait sans peine des deux autres ordres d'enseignement. C'étaient trois étages bien distincts, dont les deux inférieurs ne communiquaient pas entre eux.

L'enseignement secondaire ne continuait pas l'enseignement primaire ; lorsqu'il n'y avait pas de classes primaires dans les lycées, l'éducation élémentaire

était donnée aux enfants de la bourgeoisie, soit dans la maison paternelle, soit dans de petits cours ou des écoles libres. On commençait le latin dès la huitième, et les enfants qui avaient d'abord fréquenté l'école primaire la désertaient avant le terme naturel des études : s'ils y étaient restés jusqu'à la fin, ils se seraient trouvés trop âgés pour entrer en huitième. L'organisation de l'enseignement secondaire manifestait qu'en l'établissant on n'avait pas songé un seul instant qu'il pût recevoir des élèves sortant des écoles primaires après y avoir pris toute l'instruction qu'il leur appartenait de donner.

Après 1830, l'expérience montra que les cours libres étaient en grande partie aux mains du clergé et de leur clientèle, et qu'ils favorisaient au détriment des lycées et collèges le recrutement des institutions ecclésiastiques : on se décida à doter les établissements de l'Élat de classes primaires, et cette création, nécessitée par la concurrence cléricale, aboutit à consacrer officiellement la séparation delà bourgeoisie et du peuple, qui eurent désormais leurs écoles distinctes. Ce fut un résultat fâcheux.

L'école primaire du peuple donne aux enfants les connaissances élémentaires qui sont utiles à la classe laborieuse et à la société qui l'emploie. La culture générale de l'espHt y est considérée comme n'étant pas à sa place. On y enseigne l'orthographe,

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les quatre règles, le caléchisme, le respect de IKnipeiem' ou Roi. el des auloritt3s.

La maxime esl que l'iuslruclion, si elle n'est strictement limitée, esl dangereuse pour la classe des travailleurs: on craint d'élever les esprits, de les tirer hors de leur sphère, hors de l'esprit de leur condition. L'enseignement est donné pour tous, pour la moyenne : on s'abstient d'opérer la sélection de l'élite. Si pourtant quelque sujet extraordinaire se rencontre, on le distingue en le séparant, on le retire de l'école, et on l'envoie au lycée, d'où il portera à la bourgeoisie le renfort de sa capacité.

C/est une vérité reçue que l'esprit primaire esl l'opposé de l'esprit secondaire. L'esprit primaire : mémoire et docilité ; notions apprises par cœur, passivement répétées ou appliquées, sans activité personnelle. 11 fait de bons agents, des contremaîtres exacts, sans initiative. L'esprit secondaire : originalité excitée, mise en train de toutes les facultés personnelles : développement du mérite personnel, et de la passion d'arriver. 11 fait des chefs intelligents el ambitieux. D'un côté, la masse qui obéit ; de l'autre l'élite dans le sein de laquelle a lieu la concurrence pour les grandes places et les grands profits.

L'esprit primaire est terne; l'esprit secondaire est brillant. Le primaire souvent est inhabile à parler

lie ce qu'il sait; le secondaire est parfois habile à parler de ce qu'il ne sait pas.

Du côté de l'enseignement supérieur, la séparation n'était pas moins nette.

Jusqu'à la troisième République, le véritable enseignement supérieur n'existait pour ainsi dire pas. Les Universités végétaient. En fait, au-dessus des lycées et collèges, il n'y avait que les (fraudes écoles.

Pour la grande masse bourgeoise, toutes les études se terminaient avec renseignement secondaire. L'élite, sélectionnée, comme je l'ai dit, par les concours scolaires, se répar tissait entre les grandes écoles de l'État — médecine et pharmacie, droit, école Normale, école Forestière, école Militaire, école Navale, école Polytechnique avec ses prolongements, l'école des Ponts et Chaussées, l'école des Mines, l'école d'application de Metz — auxquelles il faut ajouter une école libre d'ingénieurs, Y Ecole centrale.

L'éducation du lycée ne voyait que l'individu et la classe, ne s'appliquait qu'au développement général des facultés individuelles, et à la formation de la conscience de classe. L'enseignement des grandes écoles, strictement spécialisé, ne visait que la formation des capacités professionnelles ; sauf à Normale- Lettres, toute culture générale y était suspendue.

Encore ici, l'ordre supérieur ne prolongeait pas l'ordre inférieur ; il ne communiquait guère avec

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