I.KNSKIt.NKMENr SF.r.ONMAlKK
déjà (le renseignement supérieur, et correspondaient à des cours d'I niversité de certains pays étrangers. Les écoles spéciales n'usurpant plus le nom et la fonction d'enseignement supérieur, la naturelle continuité du supérieur et du secondaire a reparu.
Et surtout l'enseignement supérieur est apparu comme la source de la culture que les professeurs secondaires auront pour mission de distribuer à la jeunesse des lycées. Cela se traduisit même au début par quelques imprudences et quelques erreurs : des méthodes et des enseignements qui devaient appartenir aux Universités furent plus ou moins maladroitement transportées dans l'enseignement secondaire. Xous avons eu des crises de philologie, d'histoire littéraire, etc. Le plus fâcheux effet a été que certains esprits en ont gardé une prévention injuste contre l'esprit scientifique, les méthodes précises et le savoir exact, comme redoutables et déplacés dans les études secondaires.
Ainsi, de toutes parts, l'ancien esprit secondaire est menacé; et aux trois étages incommunicables de l'enseignement paraît succéder la conception du plan incliné sur lequel on s'élève de l'école élémentaire aux hautes études de l'Université en traversant l'instruction secondaire.
Je n'ai pas ici à prophétiser ce qui arrivera. Je veux seulement, pour conclure cet exposé, indiquer ce que je souhaite et crois possible.
Une certaine indistinction des frontières des divers enseignements, dans l'organisation pratique, ne m'émeut pas. Pour peu qu'on y trouve des avantages réels, il m'importe peu que les théoriciens soient embarrassés de définir et de classer telle école, tel enseignement, ou remarquent tel double emploi apparent. Qu'il y ait des cours primaires dans des établissements secondaires, des cours secondaires dans des établissements primaires ; qu'il y ait de même pénétration du secondaire dans le supérieur ou du supérieur dans le secondaire ; qu'au même niveau, et fournissant des cultures pratiquement à peu près équivalentes, se rencontrent des écoles primaires supérieures, des lycées ou collèges, et des écoles professionnelles ne dépendant pas du ministère de l'Instruction publique : toute cette irrégularité théorique m'est en soi indifférente. Il faut regarder les choses mêmes, et les légitimer ou les condamner, non par la symétrie, mais par les avantages ou inconvénients réels.
Je ne me plaindrai pas que l'éducation devienne
i."r.N^r.ir.Nr.MF.NT sf.c.ondairk lOU
plus iililitaire. L'éducalion napoléonienne, l'cducalion de 18'tO étaienl iilililaires par rapport à la société française du premier empire et de la monarchie de Juillet. L'éducation des humanistes, celle des jésuites étaient utilitaires dans les circonstances qui les ont produites. On ne méprise l'utilité en matière d'éducation que lorsqu'il s'agit de maintenir un type suranné dont l'utilité est périmée.
Mais il faut s'entendre sur l'utilité qu'on recherchera et sur la méthode par laquelle on la recherchera. Il y a un utilitarisme étroit et inintelligent qui ne regarde que la possibilité d'utiliser immédiatement et sans transformation les matières de l'enseignement. 11 y a un utilitarisme excellent qui comprend que l'utilité souveraine, pour la société comme pour les individus, est la bonne formation des esprits, non pas selon un type absolu et immuable, mais par rapport à un milieu et à un temps donnés, L'éducation doit travailler, pour une société donnée, à créer les esprits qui peuvent le mieux y réussir et la servir. La meilleure doctrine pédagogique pour nous, n'est pas celle qui nous a donné de glorieux ou brillants arrière-grands-pères, mais celle qui, dans notre civilisation, sous la pression des circonstances qui nous entourent, sera capable de produire le type humain le meilleur possible et le plus grand nombre possible d'exemplaires de ce type.
La nécessité de savoir plus s'impose à tous les esprits dans la civilisation actuelle. La vie moderne va se compliquant de jour en jour. Il n'y a pas de profession qui ne demande moins de routine, plus de savoir exact ou d'application méthodique que jadis. Pour être en état d'acquérir un jour cette instruction technique nécessaire aujourd'hui même au vigneron et à l'artisan, il faut prendre à l'école et au lycée une somme plus grande de connaissances positives, et il faut les bien prendre. La précision du savoir positif est une condition du travail scientifique. Il faut dès le lycée, dès l'école, habituer les esprits à estimer la précision de la connaissance exacte, à préférer le fmt observé, la statistique constatée, à l'idée générale hypothétique, à la construction brillante de l'esprit.
Et comme, dès qu'on a le souci des faits et de la précision, on doit renoncer aux ambitions encyclopédiques, aux larges vues superficielles sur l'ensemble des connaissances humaines, une division du travail scolaire s'impose : à la diversité des aptitudes, à celle des directions doit correspondre la diversité des études. D'où se substitue à l'ancienne et rigide unité du type d'instruction secondaire, à la plus récente dualité, une pluralité de types de culture pratiquement équivalents, et d'égale dignité parce qu'ils sont socialement d'égale utilité.
l/ENSEir.Ni:MENT SECONDAIRE "101
Mais loiilos ces circonstances et considérations impliquent une Iranslbrmation, non pas la suppression de Tesprit secondaire. Il faut peut-être abandonner le mot de culture générale, parce qu'on a pris riiabitude d'entendre par là l'éducation formelle, brillante et superficielle, qui dresse à parler de tout sans rien savoir exactement. Mais c'est bien la formation, comme disait Rollin, de Fesprit et du ronn\ la formation de l'homme et du citoyen qui reste le but suprême de l'enseignement secondaire.
De nouveaux enseignements ont paru. Une nouvelle méthode est recommandée, à la fois plus utilitaire et plus scientifique. La culture du sens du vrai est substituée à celle de la faculté oratoire ; et l'apprentissage des méthodes doit succéder à l'exercice de la rhétorique.
Une éducation nouvelle remplace l'antique éducacation bourgeoise, spiritualiste et libérale. A la place de la conscience bourgeoise, on s'eiïorce d'éveiller la conscience démocratique ; on insiste moins sur les droits du mérite personnel et davantage sur les devoirs de solidarité, sur la dette de l'individu envers la société. Au lieu du respect extérieur des cultes reconnus par l'Etat, on essaie d'inculquer la pratique et le respect de la sincérité, quelle que soit l'affirmation ou la négation que cette sincérité implique.
:20i ENSEIGNEMENT ET DÉMOCRATIE
Et ainsi dans toute 4'éducation intellectuelle et morale, c'est bien, comme au temps deLouis-Philippe, un type général d'esprit et de conscience que notre enseignement secondaire doit s'efîorcerde dégager : mais, ce que beaucoup encore ont peine à concevoir, ce n'est pas le môme type qu'en 1840.
Comment cet esprit de l'enseignement secondaire peut se maintenir et se développer encore en se transformant toujours, comment il peut se concilier avec les nécessités de l'instruction utilitaire et la précision de la culture scientifique, comment il peut même absorber Futilité et la science comme des facteurs essentiels de la nouvelle combinaison morale qu'il doit réaliser : c'est là le grand problème de l'heure où nous sommes.
Je ne puis le discuter ici. Mais pour en préciser un peu les termes, la transformation de l'enseignement des sciences dans les lycées est nécessaire, et il est urgent de s'y appliquer: les sciences, étudiées trop exclusivement pour leurs résultats, pas assez pour leurs méthodes, sont des matières d'examen que la mémoire s'assimile, et ne rendent pas du tout ce qu'elles peuvent rendre en valeur éducative. Il en est de même de l'enseignement de la géogra- ])hie, quoi qu'où ait beaucoup fait déjà |)Our l'améliorer : (le celui de la grammaire française, mal étudiée dans les petites classes et négligée dans les grandes.
i.'knsf.u.nf.mf.m si:(,om>.virf 203
Môme pour les langues vivanlos, dans l'enseignenienl desquelles on a foil bien l'ail d'introduire la mélhode directe et de poursuivre l'acquisition de la facilité pratique de parler, il faudra se préoccuper de dégager quel gain de l'esprit peut résulter de la mélliode directe, et de quelle manière le professeur, en exerçant ses élèves à parler anglais ou allemand, peut coopérer à l'entreprise collective de leur formalion intellectuelle et morale.
Au fond l'esprit secondaire consiste en une chose très sim})le : ne pas s'inquiéter seulement de transmettre du savoir ; ne pas s'inquiéter seulement de dresser à la pratique d'une méthode ; mais regarder toujours l'esprit qui reçoit en même temps que la science qu'on donne, observer comment il la reçoit, la réaction de cette acquisition sur sa santé générale et sa force. En d'autres termes, le propre de l'enseignement secondaire est que rien ne s'y fait qui ne doive être considéré du point de vue de l'hygiène et de la gymnastique de l'esprit.
On n'enseigne pas l'escrime à des enfants comme à des hommes : aux hommes, il peut suffire d'apprendre à parer et toucher. Mais quand on fait faire des armes à des enfants, on surveille toutes les empreintes qui restent de cet exercice sur leur corps et dans leur àme. Et c'est là justement faire de l'enseignement secondaire.
Ainsi renseignement secondaire se transforme sans perdre sa nature propre. Ce qu'il perd, c'est son caractère de culture de classe : il n'est plus l'éducation bourgeoise, mais il est l'éducation de l'adolescence, entre l'éducation de l'enfance et celle de l'âge adulte. Et par là sa position entre les deux autres ordres est radiccJement modifiée.
Sous les trois noms et à travers les trois périodes des trois ordres d'enseignements, le même enseignement se continue ; le même développement se poursuit, qui a pour objet la culture de l'homme, la formation dans l'individu brut d'un type humain, adapté à la civilisation scientifique et démocratique d'aujourd'hui.
Cette culture s'ébauche à l'école primaire en même temps qu'y sont données les notions élémentaires que toute profession pratique comme toute instruction supérieure emploie. L'instituteur sait qu'il doit dans l'enfant d'aujourd'hui prévoir et préparer le citoyen éclairé et libre que devra être cet enfant dans dix ans : il n'essaie pas de faire du gamin un petit homme précoce et abortif, mais il traite le germe comme germe pour qu'il se conserve sain et s'ouvre à son heure.
Au lycée se perîectionne l'ébauche de la culture humaine et se commence une ébauche de culture scientifique : et là encore une somme importante de
l'knseh'.nkmrn:t skcondaiue 205
notions positives est communiquée à la jeunesse, soit pour leur utilité intrinsèque, soit pour rexercicc et le développement que leur acquisition donne à l'esprit.
Enfin l'enseignement supérieur fournit la haute culture scientifique. Elle contient encore une vertu éducatrice, une « humanité » qu'il faut dégager ; mais là ce n'est plus au maître, c'està l'élève, adulte, homme fait, qu'appartient l'initiative et le rôle principal. Le maître peut et doit seconder l'effort libre de l'étudiant, mais ici sa fonction principale est l'enseignement d'une vérité, d'une technique et d'une méthode spéciales.
Le long de cette grande voie de l'éducation nationale qui monte de l'école élémentaire, et des bancs de 'la classe enfantine, à travers les deux cycles du secondaire, jusqu'aux laboratoires et aux cours des l'niversités, le long de cette grande voie que tous peuvent suivre jusqu'au bout, mais que beaucoup en fait abandonneront à des hauteurs diflérentes, les uns faute de ressources pécuniaires (ces obstacles là devraient être et seront peu à peu ôtés), les autres faute de moyens intellectuels (et ce sera un jour le seul principe de la sélection sociale) : le long, dis-je, de cette voie s'embranchent les chemins qui conduisent aux écoles professionnelles, et aux concours ou examens donnant accès à toutes sortes de carrières.
Écoles d'apprentissage, écoles industrielles, écoles d'arts et métiers, écoles d'arts industriels, écoles de beaux-arts, écoles normales primaires, examens des postes, écoles de commerce, écoles d'agriculture, écoles de sous-officiers, écoles vétérinaires, école normale secondaire, écoles de droit, de médecine, écoles navale et militaire, écoles polytechnique et centrale, écoles des eaux et forêts, écoles d'électricité et de chimie industrielle, examens des finances, des affaires étrangères, écoles des mines, des ponts et chaussées, des postes et télégraphes, du génie maritime, école d'application du génie et de l'artillerie, etc., etc., toutes ces écoles et examens, du plus bas étage au plus élevé, ne font réellement qu'une seule catégorie, et ont ceci de commun que ce sont des canaux par où se fait la distribution des énergies individuelles dans les formes diverses du travail social.
Plus la dérivation se fait de bonne heure, moins la formation du type humain est avancée dans les individus qui se détachent pour des besognes pratiques : plus, par conséquent, il faut tâcher de conserver à côté de l'enseignement professionnel et technique un enseignement je ne dis pas général, mais « humain » et par conséquent « secondaire ». Il n'est pas nécessaire que ce soit à l'aide de telles et telles études, par telles et telles matières, dans tels et tels établissements que cette culture secondaire se donne : il
l/ENSEir.NKMKM" SlUtiNDAllU: ^07
faut qu'elle se donne, en utilisant tant qu'on peut les enseiiïnemenls professionnels, paiioutoù ceux qui les regoivenl ne sont pas des esprits adultes, complets, capables de prendre eux-mêmes chaque jour, par leur elTort libre, l'éducation ilont le besoin ne cesse qu'à la mort. 11 faut que dans tous les établissements où l'on enseigne à des enfants, l'homme et le citoyen achèvent de se mûrir par une certaine réflexion sur la valeur humaine des spécialités techniques, sur la portée des méthodes, et sur les principaux problèmes moraux et sociaux de la société où ils sont destinés à vivre.
Il se pourrait faire que dans Tavenir, les établissements purement et strictement secondaires devinssent moins nombreux ou disparussent : cela ne pourra se produire, du moins sans dommage national, que lorsque l'enseignement primaire selon sa capacité, mais les écoles primaires supérieures surtout et les écoles professionnelles de tout ordre auront reçu en elles l'esprit du secondaire et travailleront à en réaliser les fins.
Il se pourra faire aussi que ce soit l'enseignement secondaire qui s'oriente déplus en plus vers l'utilité, et qui, sans abandonner sa fin propre, laquelle demeure essentielle, s'incorpore de plus en plus des études pratiques et professionnelles.
VF