L'ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR DES SCIENCES
Par P. APPELL
Membre de rinslilut Dovcn do l;i Faculli? des Sciences do rUiiivcrsité do Frais.
APERÇU SUR l'évolution DE l'eNSEIGNEMENT SUPÉRIEUR SCIENTIFIQUE
Pour se rendre compte de ce qu'est actuellement l'Enseignement supérieur scientifique en France, de ce qu'il peut et doit être dans l'avenir, il importe d'étudier rapidement son évolution pendant le siècle passé.
Au début de la période révolutionnaire, on n'aperçoit guère que deux établissements d'Enseignement supérieur : le Collège de France et le Muséum d'Histoire Naturelle. Mais, vers 1794, apparaissent, à peu près en même temps, deux Écoles, l'École Polytechnique et l'École Normale Supérieure, qui, sorties de la même pensée, ont eu des destinées parallèles, souvent entremêlées, et qui, suivant la belle expression d'Hermite, sont deux branches d'une
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même famille étroitement unies par le sentiment absolu de la justice et du devoir.
La nécessité de former des élèves aptes à recevoir l'Enseignement des Écoles d'Ingénieurs civils et militaires (Ponts et Chaussées, Mines. Génie maritime, Génie militaire, Artillerie) suggéra l'idée d'une École préparatoire à tous les corps d'ingénieurs. A la fin de 1794, fut rendue une loi créant une École Centrale des Travaux publics, à laquelle devaient être admis des jeunes gens de seize à vingt ans justifiant de connaissances sur les éléments de l'Arithmétique, de l'Algèbre et de la Géométrie; les examinateurs étaient chargés de juger les qualités intellectuelles et l'instruction des candidats ; les élèves étaient externes et recevaient une indemnité. L'année suivante, la Convention modifia certains détails d'organisation et changea le nom d'École Centrale des Travaux i)ublics en celui d'Kcole Polytechnique; l'École fut placée sous l'autorité du Ministre de l'Intérieur, et le nombre des élèves à admettre varia de ^50 à 300 suivant les années. C'est seulement en ISOi, à l'établissement de l'Empire, que l'École fut militarisée et rattachée au Ministère de la Guerre, dont elle n'a cessé de dépendre jusqu'à ce jour. L'organisation de l'Ecole a peu varié, dans ses principes, depuis 1804 ; c'est une sorte de Faculté des Sciences fermée, recrutée
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au concours, donnanl un Mnsoigneme^it général préparaloiro à diverses Ecoles techniques, civiles et militaires ; ses élèves concourent incessamment entre eux, en vue du classement de sortie qui permet, aux mieux classés, le choix de l'Ecole technique où ils poursuivront leur carrière sans qu'aucune nouvelle concurrence puisse les menacer. Le nombre des élèves a varié, suivant les époques, du minimum de QQ sous la Restauration au maximum de !2(3o, après la guerre de 1870-1871. Depuis quelques années, de nombreux exercices d'ordre militaire ont été imposés aux élèves.
Après avoir pourvu à la préparation scientifique des Ingénieurs, la Convention fut amenée également à assurer le recrutement d'un corps enseignant, par la création d'une École -\ormale de Paris, destinée à former des instituteurs et des professeurs « sous la direction des hommes les plus éminents en tous genres de sciences et de talents ». L'idée première, telle qu'elle est exposée dans le Rapport de Lakanal, semble avoir été de former des maîtres primaires au contact des premiers esprits du pays ; mais bientôt, on fut amené, en pratique, à considérer l'École Normale comme une École d'enseignement supérieur pour la République. Telle fut l'École Normale de lan m, contemporaine de la première Ecole Polytechnique, licenciée après une courte existence.
Le décret impérial de 1808, organisant l'Université Impériale, reprit la tradition de la Convention et fonda l'École Normale avec sa forme et ses principes actuels, dans ce qu'ils ont d'essentiel. Dès cette époque, il fut décidé que les élèves ne recevraient pas, à l'École, d'enseignement didactique; ils devaient suivre au dehors, au Collège de France, au Muséum, à l'École Polytechnique, les cours qui leur étaient nécessaires suivant qu'ils se destinaient à l'enseignement des lettres ou des sciences ; des répétiteurs interrogeaient les élèves en leur faisant revoir les cours, les exerçaient aux problèmes, aux expériences de Physique et de Chimie, et les formaient à l'art d'enseigner. Peu après, les Facultés furent instituées, et c'est désormais là que les élèves de l'École Normale allèrent chercher l'Enseignement général. Les élèves, dit le règlement, prennent leurs inscriptions sous trois professeurs de la Faculté des Sciences. Cette organisation s'est maintenue. L'École Normale (Section des Sciences) reçoit, par concours, des boursiers qui, en première et deuxième année, suivent les cours de la Faculté des Sciences, et reçoivent, en troisième année, une préparation technique à la carrière du professorat ; ces élèves n'ont à l'École que des conférences et des manipulations, et ne possèdent vis-à-vis de leurs concurrents du dehors aux postes de professeurs, aux
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grades et aux litres universitaires, d'autres avantages que ceux qui résultent de la vie en commun d'un petit nombre de jeunes gens, avec rintimilé des maîtres, dans la paix des laboratoires et des bibliotbèques.
Les Facultés, créées par la loi de 1806, vinrent compléter, en 1808, l'organisation de l'Enseignement supérieur scientitlque en France; d'après cette loi, il devait être établi près de cbaque lycée, chef-lieu d'une Académie, une Faculté des Sciences dont faisaient partie, avec le premier professeur de Mathématiques du lycée, trois autres professeurs : un de Mathématiques, un d'Histoire naturelle, et le troisième de Physique et Chimie. A Paris, la Faculté des Sciences était formée par la réunion de deux professeurs du Collège de France, de deux du Muséum, de deux de l'Fcole Polytechnique et de deux professeurs de Mathématiques des lycées. En outre, le cours d'Astronomie du Collège de France et le cours d'Anatomie et Physiologie comparées du Muséum furent déclarés cours de Faculté, tant pour l'enseignement que pour les inscriptions. Tous les établissements scientifiques de Paris venaient ainsi coopérer à l'enseignement de la Faculté des Sciences.
Je passe sous silence le détail des modifications qui dégagèrent peu à peu les Facultés de toute relation directe avec les lycées et qui, à Paris, les ren-
dirent indépendantes des autres établissements d'Enseignement supérieur. Mais je considère comme indispensable de faire remarquer que, l'École Polytecbnique ne suffisant pas à donner un enseignement général à tous les jeunes gens qui désiraient suivre la carrière d'ingénieur, et les Facultés s'étant au début désintéressées de ce genre d'enseignement, d'autres Écoles préparatoires aux Écoles techniques prirent naissance ; les Écoles des Mines et des Ponts et Chaussées instituèrent une année préparatoire d'Enseignement général ; l'École Centrale des Arts et Manufactures fut créée, avec un examen d'entrée analogue à celui de l'École Polytechnique, mais plus élémentaire, une première année d'Enseignement scientifique, et deux années d'Enseignement technique.
Nous arrivons ainsi à la fin du second Empire, avec un Enseignement supérieur des Sciences dispersé dans les Facultés des Sciences, les Facultés de Médecine, les Écoles de Pharmacie, et à Paris, dans le Collège de France, le Muséum, l'École Polytechnique et les Écoles préparatoires aux Écoles techniques. Les diverses Facultés, pauvrement installées, étaient indépendantes les unes des autres, tenues par l'Élat dans une étroite tutelle. Soumises à un régime uniforme de cours et de programmes, les Facultés des Sciences faisaient des bacheliers, don-
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liaient des cours publics de vulgarisation scientifique, et avaient quelques véritables élèves de licence en vue du professorat. Les Facultés de Médecine et les Écoles de Pharmacie donnaient, outre leur enseignement professionnel, un enseignement préparatoire de Sciences générales. Physique, Chimie, Sciences naturelles ; mais ces cours, regardés comme accessoires, étaient, dans les Facultés de Médecine, principalement suivis en vue des examens, avec la hâte d'arriver le plus vile possible à l'enseignement professionnel. Quelques chercheurs travaillaient dans des laboratoires mal outillés, et réussissaient, à force de volonté et d'ingéniosité, à maintenir le rang de la Science française dans le monde.
La nécessité de donner à l'Enseignement supérieur et aux recherches scientifiques une impulsion nouvelle fut vivement ressentie parDuruy, qui ouvrit de nouveaux laboratoires et créa l'École des Hautes Ktudes. Dans un remarquable Rapport de 1868, Duruy indiquait les vices du système en fonction, et proposait des remèdes. 11 voulait faire servir les immenses ressources du Muséum à la création d'une École Supérieure d'Agronomie; il signalait le délaissement des Facultés et recherchait les moyens de les utiliser pour l'éducation scientifique des jeunes gens : « Pour cela, disait-il, il n'est pas nécessaire
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d'interdire nos Facultés aux auditeurs bénévoles qui viennent y chercher le seul aliment intellectuel qu'ils puissent trouver en certaines villes ; mais il faut que cet enseignement, qui s'adresse au grand public, devienne l'accessoire au lieu d'être le principal, qu'aux leçons oratoires se joignent les leçons didactiques, l'Enseignement supérieur étant fait pour mettre l'étudiant au courant des méthodes et pour lui apprendre la science que les méthodes ont créée ». Le Rapport se termine jiar des doléances, qui n'étaient que trop justifiées, sur la misère des bâtiments et du matériel de l'Enseignement supérieur scientifique en France.
Après la guerre de 1870-71, un grand effort fut fait pour l'éducation scientifique de la démocratie. Un Rapport ministériel de 1878 reconnaît la nécessité de soutenir et d'encourager les hommes illustres qui font école, de donner à la Science qui a, pour ainsi parler, ses appétits changeants, et déplace incessamment ses exigences et ses méthodes, tous les outils qui lui sont nécessaires. Il indique la création de bourses d'études et de voyages, la dotation des bibliothèques ; il insiste particulièrement sur la multiplication du nombre des préparateurs, la création des cours annexes et des maîtrises de conférences. Par là se trouvaient établis les intermédiaires nécessaires entre les maîtres et les élèves :