TRAV.UX DE RECHERCHES
Au-dessus de leur missiou de l'aire (,'ounailre et comprendre les Sciences, les élablissements d'enseignement supérieur, vraiment dignes de ce nom, en ont une autre, noble entre toutes, celle de faire progresser la Science et d'initier sans cesse de nouvelles générations de travailleurs aux méthodes d'invention et de découverte. L'accomplissement de cette mission a une importance essentielle, car^ seuls, les maîtres ayant fait et continuant à faire des travaux personnels, des recherches originales, peuvent connaître le fond des méthodes propres à chaque ordre de sciences et communiquer à leurs disciples cet esprit de curiosité scientifique, de recherche passionnée de la vérité pour elle-même, en dehors de toute application et de tout profit immédiats, qui constituent le véritable savant. Quand bien même certaines chaires de Faculté auraient peu d'élèves pour les études générales, leur existence serait encore justifiée par ce fait qu'elles fournissent à leurs titulaires les loisirs et les moyens de poursuivre leurs travaux et de laisser mûrir leurs idées. Et un Pasteur méditant dans son laboratoire de Strasbourg et se préparant. |)ar une discipline scientifique de tous les instants, à ses
découvertes futures, rend par là un plus grand service à l'Humanité et à la France que par l'enseignement de licence qu'il a pu donner à cette époque. Je me permets d'insister sur ce point, car il serait à craindre que, dans notre démocratie, on fût porté à juger l'importance d'une chaire d'un caractère élevé et des laboratoires correspondants parle nombre des élèves qu'ils réunissent; il faut la mesurer aux découvertes qui y ont été faites ou qui peuvent s'y faire : il faut se rappeler, en outre, que des résultats paraissant n'avoir qu'une beauté théorique peuvent conduire à des applications inattendues. Les exemples ne manquent pas dans les domaines les plus divers, depuis les études astronomiques, qui, en amenant Newton à énoncer les principes de la Dynamique, ont préparé la Mécanique moderne, ainsi descendue du ciel sur la terre, jusqu'aux recherches sur les organismes microscopiques, qui ont conduit Pasteur à renouveler une partie des Sciences ciiimiques et naturelles et à ouvrir un champ immense d'applications à la Médecine, à l'Agriculture et à l'Industrie. Tout récemment encore, la télégraphie sans fil est née de recherches théoriques d'un o|'drc très élevé.
Afin de favoriser et de développer ces Iravaux de découvertes dans les sciences mathématiques, on a établi dans les Facultés, à côté des cours généraux, comme l'Analyse mathématique, la Mécanique ration-
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nelle el 1 Aslronomie, qui oui un itrogrammc à peu près invariable. îles cours porlanl sur les parties les plus élevées de la Science, dans lesquels le professeur indique létal actuel de certaines questions et conduit ses auditeurs jusqu'à ces régions noyées d'ombre où s'élabore la Science de demain : ces cours, devant se renouveler d'année en année, exigent de leurs titulaires des efforts d'invention et d'érudition incessants : tels sont les cours de Géométrie supérieure, d'Analyse et d'Algèbre supérieures, de Mécanique céleste, de Physique mathématique.
Dans les Sciences physiques et naturelles, on a, de même, à côté des laboratoires d'enseignement, créé des laboratoires de recherches, qui sont, ou bien des laboratoires particuliers pour les professeurs et les préparateurs, ou encore des laboratoires ouverts à des travailleurs. Ces travailleurs sont des licenciés préparant des thèses de Doctorat d'État ou d'Université, ou des docteurs continuant des recherches scientifiques, ou des officiers et des ingénieurs étudiant des questions scientifiques élevées en vue de missions et d'applications industrielles. Si, comme il est à souhaiter, il est établi pour les agrégations de sciences expérimentales un diplôme d'études supérieures exigeant un travail de laboratoire, on verra une nouvelle catégorie de travailleurs se joindre à ceux qui existent actuellement. Un recru-
tement régulier de chercheurs se fait }3ar les boursiers d'études ou boursiers de Doctorat, qui reçoivent une subvention de l'État pour pouvoir, pendant deux ou trois ans, se livrer à des études désintéressées. Certaines villes, en tête desquelles il convient de placer Paris, quelques généreux amis de la Science, quelques établissements pa;rticuliers comme l'Institut Thiers, donnent également des bourses de ce genre. 11 y aurait évidemment un grand intérêt à ce que ces bourses se multipliassent.
Souvent des étrangers, en possession de grades ou même de fonctions, viennent passer une année ou deux dans des laboratoires dirigés par des hommes illustres pour s'initier à leurs méthodes d'investigation scientifique : tels ont été les laboratoires de Sainte-Claire Deville à l'École Normale, de Claude Bernard au Collège de France ; tels sont actuellement plusieurs laboratoires dans les départements et à Paris, dans les Facultés ou dans les autres établissements d'enseignement supérieur. On ne saurait faire trop de sacrifices et d'efforts pour accroître cette clientèle scientifique de notre pays.
L'organisation et l'outillage des divers laboratoires de recherches exigent des modifications incessantes et des agrandissements continus : à mesure que la sphère des Sciences s'étend, sa frontière avec l'inconnu grandit également et les sujets de recherches
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se mulliplienl ; il siiriil. [>oui' s'en convaincre, de voir ce que sont devenues en cent ans les recherches sur l'Électricilé et de songer au domaine qu'ouvre une découverle comme celle des substances radio-aclives. Aussi faut-il avouer que. dans bien des Iniversités, on a commis une lourde faute en installant les laboratoires dans des monuments coûteux où aucun agrandissement n'est possible, ou en les édifiant sur des terrains trop exigus. La véritable solution du problème, qui a été appliquée dans quelques établissements en France et à l'Étranger, consiste à former des Instituts séparés pour les diverses sciences, Physique, Chimie, Botanique, Zoologie, Géologie, où se trouvent réunis les laboratoires d'enseignement et les laboratoires de recherches, chaque Institut ayant ses bâtiments appropriés avec de vastes cours permettant des agrandissements ou des constructions provisoires; on arrive de cette façon à un meilleur rendement économique et scientifique : économique, car tous les frais généraux sont diminués par les approvisionnements en commun des laboratoires d'un même Institut et par l'utilisation d'une installation centrale d'énergie électrique et mécanique; scientifique, car les diverses branches d'une même science étant réunies, les étudiants en perçoivent nettement tous les rapports et sont amenés à vivre dans un milieu qui excite l'esprit de recherche. Dans
un tel Institut, peuvent être juxtaposés des laboratoires de recherches indépendants les uns des autres : le directeur de l'Institut doit avoir une autorité administrative et non scientifique; sinon, il pourrait en résulter de graves dangers pour l'orientation des recherches.
Ainsi, à l'Université de Paris, l'un des besoins les plus urgents à l'heure actuelle est la création, sur un grand emplacement distinct de la Sorbonne, d'un Institut de Chimie, ou se trouveraient réunis les enseignements et les laboratoires de Chimie minérale, de Chimie organique, de Chimie biologique et de Chimie appliquée, qui sont actuellement dispersés sur trois points : à la Sorbonne, rue Michelet et à rinslitut Pasteur.
Nous avons vu, à propos de l'enseignement général, quelle est l'impérieuse nécessité d'établir des rapports étroits entre les Universités, les Écoles techniques et l'Industrie. Les laboratoires de recherches doivent également se trouver en rapport constant -avec les applications industrielles ou agricoles, soit pour en tirer des sujets de recherches théoriques, soit pour fournir des solutions aux difficultés qui arrêtent les praticiens. Il importe que, dans les grandes industries, se trouvent non seulement des ingénieurs techniques, mais des savants connaissant les dernières méthodes de travail cl de recherche. C'est là que se
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trouve Nôrilablemenl la soliilioii ilu problème des rapports de lEnseignement supérieur avec les applieations. Sans doute, les instituts techniques dont nous avons parlé, prenani des élèves des Facultés et leur donnant, le plus rapidement possible, les connaissances scientifiques et techniques en vue d'une industrie, rendent de grands services; mais ils ne peuvent guère former que des ingénieurs se bornant à appliquer correctement les méthodes et les théories qu'on leur a apprises. C'est au.r lalioralo'res derecherrhes ijuil faut demander des ingénieurs capables de faire progresser l'industrie. C'est ce qui fait la force de l'Allemagne et principalement des industries chimiques allemandes : par exemple, dans une Société badoise de produits chimiques, on relève 148 chimistes, savants, faisant des recherches, et 73 techniciens seulement; dans la Société Bayer, on trouve 143 chimistes se livrant à des travaux personnels. Chaque fois qu'un de ces savants découvre une substance nouvelle, elle est aussitôt brevetée; les usines ont ainsi un nombre formidable de brevets, si bien que la France, où aucune organisation semblable n'existe, ne peut lutter contre la concurrence allemande. La responsabilité de cet état de choses incombe plus à notre haute industrie qu'aux Universités, qui sont toutes prêtes à recevoir et à former des chercheurs.
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En terminant cet exposé déjà trop long, je suis heureux de constater les grands progrès que l'Enseignement supérieur a faits en France depuis trente ans : sous le rapport de l'enseignement général et des travaux de recherches, nous sommes aujourd'hui en mesure de lutter avec les autres nations, et nous avons la satisfaction de voir nos thèses de doctorat à un niveau scientifique supérieur à celles des autres pays. Nous sommes en retard dans l'organisation des relations entre l'enseignement théorique et les Écoles techniques et dans l'emploi des savants par la haute industrie ; nous avons constaté là une regrettable confusion de fonctions, une dispersion funeste d'énergie et d'argent, et même des lacunes à peu près complètes. C'est à mettre cette fonction de l'Enseignement supérieur scientifique au niveau des autres que doivent maintenant tendre surtout nos efforts.