L'ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR
Par Ch. SKIGNOBOS Maitrc de coufôroucos à la Facullé des lellrcs do rUuiveisilc de Paris.
Mesdames, Messieurs, Je voudrais tacher de dégager les principes généraux sur lesquels repose l'organisation des écoles professionnelles de Lettres en France, — c'est-à-dire les Facultés et les Ecoles spéciales, — et faire la critique de ce régime en examinant dans quelle mesure cette organisation s'accorde avec les conditions de la société française , qui est une démocratie et en cherchant ce qu'on pourrait faire pour l'y adapter. Il ne peut être question ici que d'une revue et d'une critique générale et sommaire; je n'essaierai pas d'entrer dans le détail des différents enseignements que vous connaissez mieux que moi ; pas davantage je ne prétends en faire l'histoire, vous la trouverez dans le livre bien connu de M. Liard. Mais je ne puis me dispenser de vous rappeler les conditions
1. Cette conférence a été développée sous la forme d'une étude publiée dans la collection du Musée pédagogique : Le régime de V enseignement des Lettres : analyse et critique.
historiques d'où est sorti le régime actuel : je dois vous indiquer l'évolution ou plutôt la révolution qui l'a produit, parce qu'elle est la clef de ce qui reste de contradictoire dans notre organisation et notre vocabulaire.
[. — Historiquement notre régime d'écoles de Lettres a ses racines dans la vieille Université du moyen âge, mais il n'y a que des racines; de tous les enseignements d'Universités c'est celui qui s'est le plus éloigné du type de l'ancien régime.
l*^ L'origine historique est la Faculté des arts^ qu'on appelle en Allemagne philosophie. Mais la Faculté des arts n'était qu'une école préparatoire aux trois Facultés pratiques, théologie, droit, médecine. Elle s'était dispersée dans les collèges, où elle est devenue notre enseignement secondaire. L'enseignement supérieur des Lettres, portant sur les mêmes matières que l'enseignement des collèges, s'est créé depuis le xix' siècle par deux procédés très différents dans les deux pays qui avaient jusque-là le même système, la France et l'Allemagne.
L'Allemagne a gardé le mécanisme extérieur du moyen âge, une quatrième Faculté pour toutes les études théoriques, sciences objectives et sciences de l'homme, c'est la Faculté de '* philosophie ». On l'a grossie et nourrie en y créant des ciiaires nouvelles de toutes les sciences; à la philologie, lu littérature
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et Ihisloire, on a ajouté les beaux-arts et la musique. On y a nommé professeurs les hommes qui s'étaient l'ait eonnaître comme savants par leurs travaux personnels sur la branche qu'on les chargeait d'enseigner. Il n'y avait là peut-être quiine tradition irréfléchie du moyen âge, l'idée naïve : Nous voulons iaire enseigner la science, nous allons ])rendre de grands savants. — Comme on n'avait pas créé d'écoles spéciales , la Faculté reçut tous les étudiants qui se préparaient à une carrière où Ton avait besoin de connaître une des branches étudiées à celte Faculté. La plupart étaient des apprentis professeurs. Mais j'ai vu encore à Goettingen les étudiants en agriculture inscrits à la Faculté de ph'ilomphie.
En France, on est parti du principe opposé; on a voulu séparer l'enseignement de la science, le professeur du savant; réunir dans un établissement spécial les jeunes gens destinés à une même carrière et les mettre sous la direction de professeurs chargés uniquement d'enseigner. On a donc créé des éroles spéciales à petit nombre d'élèves et de professeurs. — l'Ecole normale a dix ou douze professeurs de Lettres pour préparer les apprentis professeurs de l'enseignement secondaire ; — puis l'École des Chartes pour les apprentis archivistes.
Mais en même temps Napoléon avait voulu res-
taurer Fappareil extérieur des anciennes Universités, il avait créé des Facultés en sectionnant les Ar/s en deux, Sciences et Lettres. C'étaient des Facultés imitées des collèges, des Facultés à cinq professeurs (littérature antique, française, étrangère, philosophie, histoire), répandues en grand nombre sur le territoire (la Restauration les a réduites à dix-sept). N'ayant aucun travail à leur donner à faire, on les chargeait de faire passer les examens, y compris le baccalauréat , resté un grade de Faculté comme au temps où les collèges étaient une portion de l'Université, mais qui ne constatait plus maintenant que des études d'enseignement secondaire. Ces professeurs de Faculté, n'ayant pas d'étudiants, faisaient leurs cours pour les oisifs de la ville.
Ainsi, en appliquant le procédé de la « division du travail », on a eu des Écoles spéciales à élèves mais sans enseignements scientifiques et des Facultés sans étudiants. Les Écoles spéciales ont été amenées peu à peu à élargir leur enseignement pour donner une instruction générale à leurs élèves et elles se sont transformées. — L'Ecok normale est devenue une petite Faculté des Lettres, la seule Faculté de France qui eût des étudiants. L'École des Chartes a été un fragment de Faculté des Lettres pour l'étude du moyen âge. — Les Facultés sont restées des bureaux d'examens pour conférer les grades et des
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l niversilés populaires pour la l)OUi'gcoisie. La iiraiule majorilé des ap})reiUis professeurs qui, normalement, auraient dû être étndiants, restaient dans les collèi^es comme répétiteurs ou chargés de cours et n'avaient avec la Faculté d'autres contacts que d'aller y passer la licence. La plupart enseignaient sans avoir jamais reçu aucun enseignement autre que celui qu'ils donnaient à leur tour. Le régime avait abouti à la fois à faire le vide dans les établissements supérieurs et à déprimer l'enseignement secondaire.
On a eu en France, même avant la guerre de 1870, le sentiment que Texpérience avait condamné le régime perfectionné de la « division du travail » et prononcé en faveur du régime primitif, le régime allemand. Duruy a introduit en France le régime qui venait de donner à TAllemagne une supériorité incontestée dans les sciences philologiques et historiques. Il l'a fait avec les moyens restreints dont il disposait, A côté de l'ancien mécanisme qu'il ne pouvait ni supprimer ni transformer, il a créé une nouvelle école, VEcoie pratique des hautes études, qui, malgré son titre est, non plus une École à la française, mais une Faculté allemande, où l'enseignement est confié à des savants pour former des savants en leur apprenant, par la pratique, les procédés du travail scientifique.
26 i ENSEIGNEMENT ET DÉMOCRATIE
Le mouvement a été accéléré par la guerre de 1870 qui a donné aux Français une tendance à adopter les institutions allemandes, il a été admis dès lors que l'Université, d'enseignement allemande était le type idéal d'école supérieure. Les deux pays avaient divergé depuis la Révolution et abouti à deux régimes différents. La France a abandonné son régime et adopté celui qui s'était formé en Allemagne par l'évolution du xix*^ siècle, c'est-à-dire dans sa forme perfectionnée. File a reconstité des Universités. File a augmenté rapidement le nombre des professeurs, elle a créé des bibliothèques et des salles de travail. File a attiré les étudiants, surtout ceux qui se destinent à l'enseignement secondaire. Elle a organisé un enseignement approprié à des étudiants. La Faculté des Lettres française est devenue très semblable à la Faculté allemande. Le nombre des professeurs n'est pas aussi grand, sauf à Paris; l'affiche des cours est moins longue, les étudiants sont moins nombreux. Mais le régime est le même, il commence déjà à donner l'impression de la vie.
Ce nouveau régime s'est formé par une transformation graduelle quoique rapide des anciennes Facultés. On n'a pas fait une refonte d'ensemble, on n'a même supprimé aucune des pratiques de l'ancien système.
Les deux Fcoles spéciales ont été conservées.