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L'Écolo dos C.harlos, amenée dans les bàlimenls de laFaciillédes Lellrcs, garde son existence dislinole. LKcole normale vient d'être transformée par un décret, qui la relie à la Faculté des Lettres, c'est la seule brèche faite au système. L'Ecole des hautes éludes, créée pour suppléer à l'insuffisance scienlili(iue de la Faculté, est restée intacte et même s'est accrue dune section des sciences religieuses. (Je ne parle pas de l'Ecole du Louvre, de l'Ecole des beauxarts, de l'École des langues orientales, car on peut discuter si elles doivent être considérées comme écoles professionnelles de Lettres.)
Les Facultés mêmes ont conservé leurs anciens caractères à côté des nouveaux. En devenant établissements d'enseignement scientifique pour les étudiants, elles n'ont pas cessé de rester bureaux d'examens pour l'enseignement secondaire, établissements de conférences populaires pour le public.
Voilà pourquoi le régime de notre enseignement des Lettres a un aspect hybride et compliqué; c'est qu'il est une combinaison de deux régimes contradictoires superposés. Ce n'est pas une preuve qu'il soit mauvais: il n'est pas démontré que la complication soit un mal, elle peut permettre une vie plus variée. Ce qui choque le plus à première vue, ce sont les doubles emplois. Il est facile de relever dans les quatre établissements de Paris — sans compter le Collège de
France — des cas où plusieurs professeurs enseignent la même chose. Mais il n'y a jamais de mal à avoir plusieurs spécialistes travaillant dans une même branche de la science, car ils ne font pas les mêmes travaux. Il ne peut y avoir d'inutiles que plusieurs enseignements sur le même sujet; et encore est-ce une apparence. Si on groupe les enseignements en France de façon à éviter tous les doubles emplois, chaque branche de science sera enseignée par un seul professeur, et voilà une branche perdue pour une génération si le professeur est mauvais — ce qui arrive.
On ne condamne donc pas le régime en constatant qu'il est compliqué et inconhérent. Mais il est certain qu'il n'est pas le produit d'une délibération méthodique. Il se compose de deux parties. La partie française est conservée par respect pour la tradition et pour les situations acquises et par ennui de changer; la partie allemande a été introduite par imitation. Aucun de ces motifs n'est inspiré par l'idée consciente d'adapter le régime des écoles supérieures aux conditions de la France contemporaine, c'est-à-dire d'une démocratie libérale.
II. — Voyons donc si nos Ecoles et nos Facultés s'accordent avec notre démocratie, et ce qu'il y aurait à faire pour les y adapter. Veuillez m'excuser si je suis obligé de poser quelques principes un peu
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généraux sur les rapports enlro la clémocralio el renseignement supérieur ; il s'agit de préciser ({uelle iloit être l'œuvre des écoles de cet ordre dans un pays démocratique libéral, dont la constitution sociale et politique tend à s'établir sur des principes rationnels de liberté individuelle et d'équité.
Les écoles de Tordre des Lettres ont pour objet essentiel d'étudier et d'enseigner une branche des sciences. Les noms ici correspondent très mal aux choses parce que les conceptions ont changé. Je ne parle pas des mots Xormale^ des Chartes; l'un ne signifie rien et l'autre signifie une sottise, car les « Chartes» ne sont qu'une portion infime des archives. Mais le nom de Lettres^ comme le vieux mot Ar/v qu'il a remplacé, désigne une école où Ton apprend un métier de « littérateur», l'art de faire des discours ou des vers. Il reste une trace de cette conception dans l'affiche de la Faculté de Paris. Les chaires et conférences créées récemment s'appellent UUéralu.re grecque ou laùne^ ce qui veut dire étude ou histoire de la littérature; mais notre cher doyen, M. Croiset, est encore professeur «d'éloquence grecque».
Tout le monde sera d'accord aujourd'hui pour reconnaître que la matière de l'étude des Facultés et des écoles spéciales est l'ensemble des sciences psychologiques et historiques. Toutes les branches de grammaire, de littérature, de doctrines philosophiques,
sont devenues des sciences historiques. Le reste de la philosophie rentre dans les sciences psychologiques. Ce qui paraît sortir de ce terrain, ce sont trois études qui sont au point de contact entre les phénomènes naturels et les phénomènes humains, la phonétique physiologique, la géographie physique, la pathologie psychologique. Si on faisait rentrer à la Faculté des Lettres le fragment des sciences historiques égaré à la Faculté de droit, l'histoire du droit et de la vie économique, en rendant à l'École de droit son caractère d'école professionnelle, l'enseignement des Lettres s'étendrait sur tout le terrain des sciences de l'homme, sciences psychologiques et sciences sociales. Il resterait à la Faculté des Sciences toutes les sciences objectives.
Or, les sciences de l'homme se trouvent vis-à-vis d'une démocratie dans une position beaucoup plus difficile que les sciences objectives. Car ces sciences, qui sont les sciences de la matière, fournissent une prise sur la matière et donnent lieu à des applications matérielles, celles qu'on a\^^e\\ej/rr/(i/jKe.s, parce qu'elles donnent des avantages matériels, pondérableset indiscutables. Mais les sciences de l'homme n'ont pas (rappliculion pratique dans le sens courant. Les Sciences se font accepter en s'adjoignant des instituts techniques et, dans les ditîérenls pays, des écoles professionnelles adaptées aux besoins de
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la l't'iiion : les Leltres ne pouvcnl pas avoii' d'écoles dapplicalion. On a parlé il osl vrai dadapler chaque Facilite aux condilioiis locales, en recommandant d'étudier spécialement les phénomènes locaux, dialectes, histoire, géographie du pays. Mais cette localisalion n'est possihle que pour quelques hranches des a Lettres » ; elle n'a aucun sens pour l'étude des littératures, pour la }diilosophie, })Our la plus grande partie de l'histoire. Et même pour faire vivre les études locales faut-il que les gens du pays s'intéressent à leur dialecte, à leur histoire ; ce n'est pas là un intérêt pratique.
11 faut bien se dire qu'une société démocratique n'entretiendrait pas indéfiniment un système d'écoles qui ne servirait à rien. A quoi donc peut servir l'étude et l'enseignement des sciences de l'homme? La réponse est simple. Elle sert à connaître et à comprendre Yhomme, ses sentiments, ses motifs, ses actes, sur lesquels sont établies les relations entre les hommes, c'est-à-dire la société. Elle est donc la préparation à toutes les carrières dans lesquelles on a besoin de comprendre soit les motifs humains soit les ressorts de la société, c'est-à-dire les phénomènes psychologiques et sociaux. Ce sont essentiellement les carrières où le travail consiste surtout à diriger des hommes ou à débrouiller leurs rapports entre eux, toutes les professions d'éduca-
teur ou d'administrateur, renseignement, l'application des lois, l'administration. L'enseignement des sciences de l'homme est donc la préparation rationnelle pour former des hommes de direction, ceux qu'on appelle parfois improprement « une élite ». C'est la préparation des professeurs, des avocats et juges, des fonctionnaires ; il faut y joindre les directeurs des dépôts de documents et d'instruments de culture (archivistes et bibliothécaires) .
Une société démocratique a besoin de beaucoup d'hommes qui aient reçu cette éducation. Elle a même besoin que tous les hommes l'aient reçue dans une mesure partielle, puisque, pour des raisons pratiques, ils n'ont pas le temps de la recevoir complète. Elle en a besoin parce qu'une société démocratique libérale est un produit de civilisation, très long à créer; c'est le produit d'une évolution lente, qui n'a abouti que par un concours exceptionnel de hasards, au xix*^ siècle seulement et dans un seul coin du monde. C'est un arrangement contre lequel luttent toutes les inclinations naturelles de l'homme. L'homme est par nature conservateur, autoritaire, aristocrate, superstitieux, routinier, c'est ce qu'il est encore dans le monde entier, excepté quelques sociétés européennes. Voilà le courant naturel qu'il faut remonter sans cesse pour maintenir un régime libéral, démocratique et rationaliste. L'homme n'y
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arrive qu'on se cullivanl, c'esl-à-dire en |)renanl conscience de ses tendances naturelles , ses passions, ses préjugés, et de ceux des autres. C'est cette connaissance qui lui permet de prendre des précautions contre lui-même et contre les autres et de se défendre contre les oppresseurs et les exploiteurs. C'est un progrès des sciences de l'homme, de la psychologie empirique et de l'histoire, qui a préparé la Révolution française et l'établissement de lu liberté de pensée. La science de l'homme est 'restée le procédé pratique de lutte contre les tendances au privilège et à l'absolutisme politique et religieux. — Elle habitue à porter la méthode rationnelle même dans les sentiments, et par là elle soustrait la vérité scientifique au respect de la tradition et met la pensée à l'abri des vieilles autorités religieuses. — Elle fait prendre conscience des passions instinctives et par là permet d'apercevoir nettement la justice abstraite qui est l'équité, et de la maintenir contre tous les égoïsmes d'individus, de famille, de classes, de pays. Elle est donc la garantie de la vérité et de la justice contre les ennemis naturels de la démocratie, l'iniquité aristocratique et l'autorité en matière de pensée, qui sont aussi les ennemies de la science.
La science de l'homme est donc unie à la démocratie par un intérêt commun. Mais cette solidarité,.
on a mis longtemps à l'apercevoir. Presque tout le xix^ siècle a été élevé dans l'idée que la culture psychologique est un luxe aristocratique ; la démocratie était regardée comme l'adversaire irréductible de la science. On pensait qu'en arrivant au pouvoir, les démocrates détruiraient toute la vie intellectuelle, par envie contre un luxe de privilégiés. Suivant la formule de Macaulay, la civilisation périrait par linvasion des « Barbares du dedans ». J'ai connu un temps où nous hésitions à être républicains, par crainte que la République ne fût incompatible avec la culture de l'esprit. Naturellement les partisans de la démocratie répondaient à cette animosité des lettrés par une défiance envers les études de Lettres, qu'on leur présentait comme un luxe de privilégiés.
A la fin du xix*^ siècle, dans un moment d'inquiétude, il s'est fait en France un rapprochement brusque entre la démocratie et la science de l'homme, contre les adversaires communs; c'est ce qu'on a appelé « l'union des travailleurs intellectuels et manuels ». On a été pris l'un pour laulre d'un amour ardent et sincère, je le crois, un amour en coup de foudre; il s'agit de le transformer en un mariage durable. 11 n'est pas besoin de démontrer que notre science y est intéressée autant que la démocratie. Ce n'est pas avec des donations aristocratiques que les établissements d'enseignement peuvent vivre et s'ac-