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LES DIFFICULTÉS

L'une des plus délicates, parmi ces difficultés, est celle qui se rencontre dans le passage de l'enseignement primaire à l'enseignement secondaire. En théorie, l'enseignement primaire conduit l'enfant jusqu'à sa douzième année, et c'est aussi au même âge que commence le véritable enseignement secondaire. Le raccord semble donc devoir s'opérer le plus aisément du monde, et, en prévision de ce raccord, les bourses accordées aux meilleurs élèves primaires pour leur permettre d'aller au lycée, sont données à la fin des études primaires, pour le début de la classe de sixième des lycées. Mais, en fait, le passage se fait moins aisément qu'il ne semblerait naturel, et cela est si vrai que plusieurs vœux soumis au Conseil supérieur de l'instruction publique dans ces derniers temps ont demandé que ces bourses fussent données pour la classe de septième, et non pour la sixième. D'où vient ce malaise? Les auteurs des vœux en question, qui sont des hommes très compétents, affirment que les méthodes de l'enseignement primaire ne préparent pas suffisamment les enfants à celles de l'enseignement secondaire, et qu'il y aurait avantage par conséquent à ce que le

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passage se fit plus tôt. do manière à rendre l'adaptation nouvelle plus facile. Cette opinion a été très vivement combattue : certains amis de renseignement primaire ont relevé comme une sorte d'injure la constatation d'une insuffisance de celte sorte dans ses méthodes. Je ne puis personnellement me prononcer en pleine connaissance de cause sur la réalité des faits. Cependant je dois présenter deux observations qui tendraient à faire admettre que les critiques formulées par les auteurs des vœux ne sont pas sans fondement. La première, c'est que ce genre de plaintes n'est pas particulier à la France et que le même mal est signalé jusque dans les pays où renseignement primaire a pris le plus de développement et est le plus en faveur, notamment aux États-Unis et en Belgique ^ La seconde, c'est qu'on ne peut guère s'étonner qu'il en soit ainsi, l'enseignement primaire ayant été partout conçu à l'origine comme un enseignement qui devait se suffire à lui-même et qui ne menait h rien d'autre qu'à un apprentissage pratique. Je n'ignore pas les efforts qui ont été faits, en France notamment, pour changer cette manière de voir et pour modifier en conséquence le caractère de l'enseignement donné dans les écoles. Mais de pareilles modifications sont toujours très laborieuses et très

1. Cf. Reiue internationale de rEnseig)icment supérieuv, 15 octobre 1903, p. 381.

lentes, et il ne serait pas surprenant que le régime actuel eût gardé des anciennes habitudes plus que ne le croient certains maîtres, je veux dire une tendance traditionnelle à donner la première place aux connaissances immédiatement utilisables et à restreindre la part de l'éducation générale de l'esprit. Entre l'enseignement primaire supérieur et l'enseignement des diverses facultés, l'intervalle est bien plus large encore et plus difficile à franchir. Mais l'inconvénient, ici, est peut-être négligeable, malgré tout ; car les élèves de l'enseignement primaire supérieur, sauf de rares exceptions, sont déjà engagés dans une voie qui les mènera vers un but clairement aperçu et librement choisi : ce n'est pas vers la science pure qu'ils se dirigent, c'est vers la vie pratique, qu'il faut aborder de bonne heure pour y réussir. En général, ils savent ce qui les attend et ils vont où ils veulent aller. Si même quelques-uns, par exception, venaient à changer d'avis, et s'il arrivait que le progrès de leurs études fit découvrir en eux des aptitudes scientifiques insoupçonnées jusquelà, il n'y aurait guère encore à s'inquiéter sur leur compte : les natures d'élite savent trouver des chemins inconnus de la foule ; nous avons tous connu des savants dont les débuts n'étaient pas de nature à les orienter du côté où ils se sont fait un nom. Quant ' aux autres, une fois sortis de l'école, une fois enga-

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gés dans la vie, ce n'est pas d'enseii;nemcnt supérieur proprement dit qu'ils ont besoin : c'est de cet enseignement plus libre, plus souple, moins approfondi, qui s'est ébauché, depuis un quart de siècle surtout, sous une foule de formes différentes, et qu'on a pris l'habitude d'appeler l'enseignement post-scolaire. Ajoutons d'ailleurs que cet enseignement, si essentiel à la vie d'une démocratie, doit se développer et se fortifier chaque jour davantage, et que, malgré les progrès réalisés, il en est encore à ses débuts.

Le passage de l'enseignement secondaire à l'enseignement supérieur a longtemps semblé tout à fait facile et normal, et il est certain que les difficultés de ce coté sont moindres que partout ailleurs. Il ne faudrait pourtant pas croire qu'elles n'existent pas. A mesure que l'enseignement des facultés est devenu plus scientifique et que celui des lycées s'est compliqué davantage par la multiplicité des sections parallèles, le problème est devenu moins simple. Autrefois, l'étudiant de faculté continuait, à un degré supérieur, les études commencées au lycée, ou appliquait à une préparation professionnelle les aptitudes générales qu'il avait acquises au lycée. Aujourd'hui, le lycée spécialise davantage l'adolescent, et les spécialités des facultés ne cadrent pas toujours exactement avec celles de l'enseignement

secondaire. Depuis plusieurs années déjà, la création des rhétoriques supérieures, celles du P. C. N., sont des symptômes de cet état de choses. 11 n'est pas douteux que de nouvelles difficultés n'apparaissent bientôt, et il y aura lieu d'y pourvoir. Mais comme le problème n'est pas encore nettement posé, il suffit pour le moment de le prévoir, sans essayer encore de le déterminer avec précision.

Si les difficultés ne manquent pas, comme on le voit, quand il s'agit de coordonner les divers enseignements dans la ligne ascendante et verticale, pour ainsi dire, depuis les premières années des études jusqu'à l'entrée du jeune homme dans la vie, elles sont nombreuses aussi quand on essaie de coordonner les enseignements parallèles de manière à satisfaire aux nécessités pédagogiques signalées plus haut, je veux dire la facilité du choix entre les différentes routes, et la possibilité de revenir, en cas de besoin, de l'une à l'autre.

L'enseignement primaire supérieur, avec ses divers types (général, industriel, commercial, technique, etc.), qui correspondent parfois moins à des nécessités théoriques qu'à des besoins successivement aperçus et empiriquement satisfaits par des essais successifs, est fort compliqué. Entre ces diverses branches règne souvent une émulation qui n'est pas exempte de jalousie. 11 semble bien qu'il

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y ait encore à faire de ce côté pour arri\cr à un équilibre harmonieux.

Dans l'enseignement secondaire, l'inconvénient de la complication est plus sensible encore. Entre ses quatre sections, les parents ne savent vraiment comment choisir, et les enfants en sont encore i)lus incapables. Et ce qui aggrave la difticulté, c'est que le choix, par la faute des programmes, prend un caractère presque irrévocable qui engage l'avenir d'une manière fâcheuse. Un élève de la section grécolatine, s'il s'aperçoit plus tard qu'il a de l'aptitude pour les sciences, aura beaucoup de peine à rentrer dans la voie qui lui convient le mieux. Un élève de la section sciences-langues vivantes aura les mômes difficultés à l'égard des études littéraires supérieures. Devant ces difficultés, on voit souvent les familles chercher avec angoisse quelle est la section qui engage le moins Tavenir, qui ouvre le plus de portes. Et c'est là, parfois, la principale raison qui les détermine à diriger leurs enfants vers la section latinsciences. Sur ce point encore, des vœux ont été déposés au Conseil supérieur, ils n'ont point abouti jusqu'à présent, mais le mal n'en est pas moins réel.

Dans l'enseignement supérieur, le problème n'a pas, à beaucoup près, la même acuité. Là aussi, cependant, des questions se posent, qu'il faudra résoudre. La principale est celle de savoir comment

on pourra concilier les nécessités de la préparation technique et spéciale avec celles d'une culture générale qui n'est pas moins nécessaire, et les exigences de la préparation professionnelle avec celles de la préparation vraiment scientifique. Si le problème est moins aigu, c'est que le régime de l'enseignement supérieur, qui s'adresse à des hommes, est essentiellement libéral, et que la libre initiative des étudiants, éclairée parles conseils des professeurs, peut corriger dans une certaine mesure l'imperfection des cadres officiels. Il faudra cependant, peu à peu, mettre l'organisation générale en accord avec des besoins très vivement sentis par tous, étudiants et professeurs.

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