‹ Enseignement et philosophieChapitre 21 sur 32 · VII. — Rapport adressé au conseil provincial · texte numérisé non relu

VII. — Rapport adressé au conseil provincial

DU Brabant (1).

Messieurs,

Les questions d'instruction préoccupent à bon droit tous les hommes de progrès. Chacun sait aujourd'hui, avec plus ou moins de netteté, que les gouvernements et les institutions sociales relèvent de l'opinion publique, que l'opinion publique obéit au mouvement des idées et que les idées éclosent ou mûrissent dans les écoles. Les universités sont des foyers de lumières qui rayonnent sur les classes supérieures de la société; les athénées, les collèges, les écoles professionnelles s'adressent aux classes moyennes ; les écoles primaires, à la basé de l'enseignement, préparent l'éducation du peuple, qui comprend tous les citoyens. L'état de l'instruction supérieure dépend de l'état de l'instruction moyenne, et l'instruction moyenne suit le niveau de l'instruction primaire. D'où il résulte que la situation sociale, à chaque époque, est en harmonie avec le degré d'avancement des écoles primaires, qui ont formé la génération antérieure. Réciproquement, de la diffusion et de la qualité de l'enseignement élémentaire, à un moment donné, on peut conclure à la

(1) Traduit en roumain dans les Transactiuni litterarie si scientifice, et réimprimé en France, par les soins du conseil général des Vosges, sur la proposition de M. Tardieu. l'un de ses membres, avec cette mention :

Honneur et reconnaissance au noble citoyen d'une autre patrie, qui met au service des grandes questions huniianitaires son ^dévouement, son intelligence et son cœur.

Le Conseil général des Vosges.

valeur des éléments qui composeront la société future.

Je tiens compte, dans l'énoncé de cette loi, dés courants perturbateurs qui viennent parfois de l'étranger et qui s'expliquent eux-mêmes par la culture des nations voisines.

La question de l'instruction obligatoire concerne les écoles primaires. C'est assez dire quelle est son importance et quelles sont ses limites. Il s'agit de savoir s'il est prudent de laisser une partie du peuple végéter dans la plus crasse ignorance, alors que les autres parties s'élèvent à une vie supérieure, et si le corps social dans son ensemble, où tout est solidaire, qu'on le veuille ou non, doit pâtir du tort fait aux enfants.

L'enseignement obligatoire, messieurs, est une de ces grandes pensées qui caractérisent les temps modernes, qui signalent le règne de la démocratie et qui annoncent une ère nouvelle de progrès indéfinis. Les hommes sont égaux en droits et en devoirs, aux jeux de la nature. Cette égalité est inscrite dans la Constitution et dans les Codes des peuples libres. Mais elle est balancée en fait par l'inégalité de culture intellectuelle et morale. Entre l'ignorant et le savant d'une même contrée, la distance est presque aussi grande qu'entre le sauvage et l'homme civilisé. La distance cependant n'est que temporaire; elle peut et doit s'efiFacer graduellement par l'efiFet de l'éducation. L'instruction obligatoire tend donc à égaliser les conditions humaines, en égalisant les intelligences, et à faire d'une nation une même famille, dont tous les membres, quelles que soient leurs aptitudes et leur vocation spéciales, n'ont qu'un même esprit et un même cœur. Dès lors doit cesser l'antagonisme brutal

qui éclate en quelques pays entre les classes incultes et les classes lettrées : le peuple ainsi transformé acquiert une force de cohésion, qui lui permet d'entreprendre toutes les réformes et de résister à tous les entraînements de l'extérieur.

C'est là la première étape dans la voie de l'avenir. Et quand cette étape est franchie, une autre se présente : les écoles non-sèulement se multiplient, mais elles se développent; l'instruction primaire, étendue à tous les enfants, se complète de génération en génération, et nous voyons apparaître V idéal, où tous les hommes connaissent et remplissent leurs devoirs, où tous les citoyens jouissent pleinement de leurs droits, où tous les membres de la société accomplissent en conscience leur destinée, en obéissant aux lois de la raison, qui sont les lois de Dieu, où tous les peuples enfin, rapprochés par la culture de leurs facultés et unis par le lien delà fédération, vivent en paix sur la terre.

Mais cet idéal n'est-il pas une de ces brillantes utopies qui séduisent l'imagination et déroutent le bon sens, qui sont engendrées parles romans socialistes de nos jours et condamnées par l'expérience? L'instruction obligatoire, qui vise si haut, est-eUe possible sans vexations odieuses, et n'est-eUe pas contraire au régime de liberté dans lequel nous avons le bonheur de vivre ? Est-il permis de réglementer les actes de la vie morale? N'est-ce pas attenter aux droits de la famille, aux prescriptions de la Constitution, au but de l'Etat, que de contraindre les parents à instruire ou à faire instruire leurs enfants? Et enfin, à défaut d'autres motifs, la question est-eUe bien opportune? Avons-nous assez d'écoles et d'instituteurs pour tous nos enfants ?

Ce n'est pas moi, messieurs, qui ai posé la question sociale dans cette enceinte : c'est l'auteur même de la proposition, M. Léon Vanderkindere, et je l'enloue. La question s'impose à notre époque, et nous la rencontrons partout, dans les faits, dans la presse, dans les discussions des assemblées délibérantes. Le problème ne disparaîtra pas sans qu'il soit résolu. Le socialisme est l'indice d'un état de malaise de la société. Il est évident que la société moderne n'est pas encore ce qu'elle doit être, ce qu'elle sera unjour. Les socialistes dénoncent ses imperfections et font des plans pour la réparer. Seulement, il y a deux sortes de remèdes, les uns fournis par la science, les autres inventés par l'empirisme. Les premiers sont pacifiques, les seconds sont violents. Les socialistes en France et en Belgique suivent la méthode des races romanes, la méthode révolutionnaire : ils veulent s'emparer de l'Etat et refaire la société à coups de décrets ou de plébiscites. C'est là le socialisme dangereux. La science procède tout autrement : elle constate les symptômes de la maladie, elle indique le traitement à suivre et s'en rapporte aux pouvoirs politiques pour prendre les mesures nécessaires à l'efiet de rétablir la santé. C'est en ce sens que l'instruction obligatoire est une question sociale. La véritable source de toutes les crises sociales est l'ignorance : ignorance des devoirs, ignorance des droits, ignorance des institutions nationales, ignorance des conditions morales du bien-être, ignorance des lois économiques, ignorance des intérêts politiques, ignorance de la nature, de la composition et de la mission de la société humaine. Le seul et unique remède contre l'ignorance, c'est l'instruction. Voilà le fait. Maintenant, que le parlement

avise ; mais qu'on ne vienne plus prétendre que l'instruction obligatoire est dangereuse, parce qu'elle ouvre la porte aux questions sociales. Le danger, c'est l'ignorance. L'instruction obligatoire écarte ce danger et préserve le corps social des maux que l'ignorance amène à sa suite. Elle est une mesure prophylactique contre les désordres, elle est l'hygiène morale qui assure la vigueur morale du peuple.

Quittons ces préoccupations et abordons la question.

L'instruction obligatoire se justifie par deux ordres de considérations, relatives soit à ï intérêt public, soit au principe du droit.

Que la société tout entière soit intéressée à l'extension de l'instruction, c'est ce que personne ne contestera dans cette assemblée. Les sacrifices de plus en plus considérables que font l'Etat, la province et la commune en faveur des écoles, prouvent que cet intérêt est compris par tous les hommes sensés, sans distinction de partis. La statistique, d'une part, montre l'étroite alliance qui existe entre l'ignorance, l'ivrognerie, la débauche, la dégénérescence physique, la misère et la criminalité, et l'anthropologie, par contre, s'appuyant sur le profond enchaînement de toutes les parties de la nature humaine, établit que le développement de l'intelligence réagit nécessairement sur le développement des afiections, des mœurs, de la santé et du bien-être. C'est que l'instruction n'est pas seulement utile par elle-même, comme partie intégrante de la destinée de l'âme ; elle est encore la condition première de l'accomplissement de tous les devoirs de l'homme, dans ses relations avec lui-même,

avec ses semblables et avec Dieu. Pour faire le bien, il faut le connaître ; pour pratiquer la justice, il faut savoir ce qui est juste. L'instruction est inséparable de l'éducation et l'éducation a pour objet d'améliorer l'homme et de lui inspirer le sentiment de sa dignité, de ses droits et de son indépendance. Un homme instruit est supérieur à l'ignorant dans toutes les professions, même les plus modestes, et dans tous les cercles de la vie individuelle, de la famille ou de la société. Tous les progrès qui se réalisent en nous par la culture de la pensée, se traduisent inévitablement au dehors par un accroissement de civilisation morale et matérielle. En un mot, le perfectionnement de la société, considérée en elle-même et dans tous ses organes, correspond exactement, partout et toujours, au degré de perfection de l'homme, et la perfection de l'homme peut se mesurer à l'étendue et à la valeur de ses connaissances.

Je n'insiste pas, messieurs, sur ces considérations, parce qu'elles ne sont pas contestées et que d'ailleurs elles ne suffisent pas, à mon avis, à légitimer l'enseignement obligatoire. A ceux qui cherchent dans l'intérêt public le fondement d'une obligation légale, on peut répondre que l'intérêt n'est pas un lien juridique, que l'utilité sert de prétexte à toutes les usurpations du pouvoir, que le premier intérêt de la société est de respecter les droits du citoyen, et que, si l'instruction est indispensable à toutes les classes et dans toutes les carrières, il est permis de croire qu'elle continuera à se développer, à mesure que le besoin s'en fera mieux sentir, sans qu'il faille l'imposer par la loi. On pourrait ajouter que la moralité et la religion constituent aussi un intérêt public, et quen conséquence on

devrait les rendre obligatoires, aussi bien que l'instruction primaire, si l'utilité était un titre suffisant pour l'emploi de la contrainte.

Le véritable principe de l'instruction obligatoire n'est pas l'intérêt public, sujet à des interprétations diverses, c'est le droit, le droit naturel, qui est immuable. Sur le terrain du droit, la question est simple comme un syllogisme, et la conclusion sort logiquement des prémisses. Mes prémisses portent que V instruction primaire est un droit de V enfant et que le droit implique une obligation légale. D'où je conclus que Yinstruction primaire implique une obligation légale ou qu'elle est obligatoire. Voilà douze ans que je pose en ces termes dans les revues, dans la presse et dans le conseil de ma commune, la base du système de l'enseignement obligatoire, et je n'ai jamais eu la chance, jusqu'ici, de rencontrer de contradicteur sur aucun des deux points de mon argument. Ceux qui ont écrit ou parlé sur la matière et qui sont arrivés à une conclusion négative ont toujours évité le fond du débat, soit en confondant l'obligation légale avec l'obligation morale, soit en oubliant les droits de l'enfant devant les droits du père de famiUe ou du citoyen.

Il me reste, messieurs, à justifier les diverses parties de la thèse que je viens de formuler, et à répondre ensuite aux objections qu'on a faites contre l'obligation légale de l'instruction primaire, soit au point de vue des principes, soit au point de vue de l'opportunité. Je serai sobre de développements, parce que je ne ferai que commenter une belle pensée que vous avez applaudie au début de cette session. L'honorable gouverneur du Brabant, si dévoué à la cause de l'instruc-

tien, a commencé ainsi son remarquable discours de cette année sur les bibliothèques populaires :

« Il fut un temps où l'enseignement populaire avait ses détracteurs ou ses incrédules, nombreux et puissants. Les uns voulaient voir un danger social dans l'instruction généralisée. Les autres témoignaient des craintes pour ceux-là mêmes dont on prétendait améliorer le sort. Notre époque est plus juste et plus prévoyante. Il n'est personne aujourd'hui qui songe à contester le droit de tous à l'instruction ; personne ou presque personne qui ne reconnaisse que l'instruction bien donnée est le plus puissant élément de solution du redoutable problème qui agite la société contemporaine. »

Toute la question est là, messieurs. La propagation de l'instruction est un intérêt public de premier ordre, puisqu'elle est la condition même de la solution pacifique du problème social, et l'instruction doit être garantie à tous, puisque tous ont droit à Vinstruction. J'aime à croire que nous serons tous d'accord sur ce point. Nous pouvons avoir des vues divergentes au sujet du programme de l'enseignement primaire, mais le programme n'est pas en question. L'instruction obligatoire ne touche pas aux lois organiques de l'enseignement. Il ne s'agit pas de savoir ce qui sera enseigné aux enfants, mais de savoir si tous les enfants auront part au minimum de connaissances qui est fixé par la loi. Que chacun fasse ses réserves en ce qui concerne les matières de l'instruction élémentaire, rien de mieux ; mais ces réserves ne doivent avoir aucune influence sur le vote que la 3® section sollicite du Conseil.

Page 1