Gela posé, j'entre en matière, et je dis d'abord
avec M. le gouverneur, que tous les hommes ont droit à l'instruction primaire. En effet, qu'est-ce que le droit? Le droit s'oppose au devoir : l'un exprime ce que nous devons faire, L'autre ce à quoi nous pouvonsprétendre ; le premier indique quelle est notre destinée en ce monde, le second quels sont les moyew^ qui nous sont indispensables pour l'accomplissement de notre mission. L'homme est un être limité, et un être limité ne saurait se suffire à lui-même. Le droit est fondé dans la limitation de notre nature et a pour but de suppléer à notre insuffisance. Il est une condition de la vie des êtres raisonnables, une condition sans laquelle l'homme ne pourrait arriver à la fin pour laquelle il est créé, une condition qui doit nous être fournie par nos semblables ou qui repose sur la volonté d' autrui, à la différence des conditions involontaires qui nous sont offertes gratuitement par la nature. Le droit enfin est le nécessaire^ qui ne put manquer à aucun homme, sous peine de troubler l'ordre moral du monde, en tant que ce nécessaire exige le concours des êtres raisonnables réunis en société.
Cette notion du droit est générale : elle s'applique à tous les hommes, dans tous les temps et dans tous les lieux, sans distinction de sexes, de cultes, de nations, d'âges ni de conditions sociales. Tous les êtres raisonnables, comme tels, ont des droits et les mêmes droits, en vertu de la nature. Tous sont nés pour la vie rationnelle et peuvent légitimement prétendre aux voies et moyens de leur développement comme hommes. Les enfants ont des droits comme les adultes, et les pauvres comme les riches : tous sont égaux devant la raison et devant Dieu. De plus, cette notion convient à tout ce qu'on est convenu d'appeler droite dans les
relations privées ou dans la vie publique. Analysez les idées de propriété et de contrat ou les idées de liberté, d'égalité et d'association, vous trouverez toujours que ce sont des conditions volontaires ou sociales pour la réalisation du bien ou pour Taccomplissement de notre destinée, comme hommes ou comme citoyens.
Or, si telle est la notion du droit, n'est-il pas évident que V instruction primaire est un droit de l'enfant? N'est-elle pas indispensable à tous? N'est-elle pas une condition de la vie rationnelle, une condition sine quâ non d'où dépend la culture de toutes les facultés qui font partie de notre nature, une condition sociale enfin que l'enfant ne peut obtenir que par la volonté d'autrui, grâce à la famille? Gomment l'enfant serait-il initié à la vie de son époque et de son pays, si ce n'est par l'enseignement? Que viendrait-il faire en ce monde, s'il devait être, par le fait de son ignorance, séparé de la société des êtres intelligents? La vie publique suppose la connaissance des lois, et les lois ne sont promulguées que sous une forme écrite. Le système électif, base de tous les pouvoirs, à défaut de capacité bien déterminée, exige au moins l'indépendance de caractère, et l'indépendance n'existe que pour celui qui sait agir en connaissance de cause, à l'abri de toute pression et de toute contrainte.
L'homme est né pour la liberté, et c'est l'instruction qui rend l'homme libre, en l'affranchissant du joug des préjugés, des traditions, des influences occultes, et en le débarrassant des entraves de tous genres qui proviennent tantôt de la malignité de nos semblables, tantôt de la complication de la vie sociale. L'ignorant •est toujours exposé à être la dupe des habiles ou le
jouet des puissants. L'homme est né aussi pour l'égalité et la sociabilité, et c'est la culture de l'esprit et du cœur, encore une fois, qui rapproche les citoyens, c'est l'ignorance qui les divise et les pousse les uns contre les autres. Donc, point de dignité dans la vie publique, sans l'instruction. Et maintenant quelle est la place de l'ignorant dans la vie privée ? Il est exclu de toutes les professions libérales, et cependant, parmi ces déshérités de l'enseignement, si nous consultons les voies de la Providence, il en était beaucoup peutêtre qui étaient appelés à occuper un rang honorable dans la république des lettres, des sciences ou des arts. Leur carrière est donc brisée sur la terre. Et pourquoi, je vous le demande? Par l'incurie ou par la faute de leurs parents, par la défaillance aussi des pouvoirs publics qui, depuis si longtemps, sont restés sourds à l'appel du génie des temps modernes.
Non-seulement l'ignorant est exclu des professions libérales, y compris le sacerdoce, mais il est mis à l'écart dans les professions industrielles et commerciales. L'industrie, le commerce et l'agriculture rentrent aussi dans la destinée générale de l'homme et sont dignes, à ce titre, de toute considération; mais ces fonctions à leur tour sont intimement associées à la science et à l'art, et pour les remplir convenablement, il faut de l'instruction. Que reste-t-il donc à l'illettré? Il lui reste les professions manuelles et la domesticité. Et parmi les ouvriers et les serviteurs, il est encore relégué au dernier rang, il est condamné à être le paria de la société contemporaine. Est-ce là, messieurs, la mission, et toute la mission de l'homme en ce monde? Il faut des ouvriers, soit! Ce n'est pas moi qu'on surprendra jamais à dédaigner ces modestes
collaborateurs des merveilles de la civilisation matérielle. Mais l'ouvrier ne doit-il être qu'une machine? A quoi sert donc la raison chez ceui qui ne travaillent que des mains? On Ta dit avant moi : l'intelligence est l'outil des outils. Il faut que Touvrier aussi s'instruise, en vue de sa profession d^abord, et ensuite dans l'intérêt de sa dignité, afin de mériter son titre d'être raisonnable .
La notion du droit comme ensemble de conditions sociales indispensables à l'accomplissement de la destinée humaine, s'applique à l'instruction : l'instruction est donc un droit de l'homme. Mais quelle instruction? Celle qui est nécessaire à tous, dans toutes les positions possibles, c'est-à-dire l'instruction primaire. L'instruction moyenne et l'instruction supérieure sont nécessaires à certaines professions, non à toutes ; il faut les favoriser, non les imposer : on peut se passer d'études littéraires ou scientifiques, sans déchoir, on ne peut se passer d'études élémentaires, à quelque carrière qu'on se destine.
L'instruction primaire est un droit de l'enfant : voilà la première partie de ma thèse? Mais quelle espèce de droit? Un droit naturel, à coup sûr, un droit inhérent à la nature humaine, et nous demandons que ce droit naturel soit reconnu comme un droit positif ou qu'il passe dans la législation.
La distance est grande souvent entre le droit naturel et le droit positif, entre ce qui doit être et ce qui est, entre la raison et les faits. Cette différence est étrangère à l'ordre physique du monde et ne concerne que l'ordre moral, où elle s'explique par la liberté et la perfectibilité de l'homme. C'est ainsi qu'il a fallu récemment une guerre épouvantable en Amérique
pour faire admettre dans la loi cette vérité fondamentale, que l'homme n'est pas une chose ou une propriété, mais une personne, un sujet de droit. De même, il a fallu une série de bouleversements en Europe pour faire accepter dans les constitutions, que les hommes sont égaux et que les peuples ont le droit de se gouverner eux-mêmes. Aujourd'hui encore, il existe des droits naturels qui ne sont pas reconnus et qui peutêtre ne sont pas réalisables dans l'état actuel de la société. Mais l'écart entre le droit absolu de la raison et le droit civil ou politique, diminue graduellement de siècle en siècle, à mesure que les hommes acquièrent la conscience de leurs droits et de leurs devoirs. Le progrès consiste dans la diminution de cet écart, et la politique a pour objet d'exécuter, en temps et lieu, les réformes qui ont été suffisamment élaborées pour prendre place dans la vie sociale ou pour passer de la théorie dans la pratique.
A défaut de réformes au moment voulu, la société, emportée en avant par le courant des idées et ramenée en^rrière par ceux qui la dirigent, la société subit une crise et le progrès comprimé se faitjour par la violence. La révolution dans ce cas est ' aussi inévitable que la marché du temps ou la succession des âges.
Demandons-nous donc, avec le désir sincère d'être utiles à la patrie et à l'humanité, si l'instruction primaire est assez éprouvée en Belgique pour entrer dans nos lois, en quittant le domaine du droit idéal. M. Vanderkindere a évoqué devant vous, messieurs, l'histoire contemporaine. Je ne le suivrai pas sur ce terrain ; mais je constate avec lui que les peuples germaniques ont depuis longtemps répondu à la question que je viens de poser, qu'ils ont admis l'instruction
primaire comme un droit civil de l'enfant, et que, sous ce rapport, ils sont de beaucoup en avant de nous. Je constate ensuite que la nation anglaise, avec son admirable bon sens et son esprit libéral, vient de suivre ses congénères, en réorganisant ses bureaux scolaires et en leur laissant la faculté de rendre Tinstruction obligatoire dans leur ressort. Je constate encore que des nations catholiques comme F Autriche, la Bavière et quelques cantons suisses ont suivi l'exemple des pays protestants de l'Allemagne, du Danemark et de la Scandinavie, et qu'ainsi la foi n'est pas un obstacle au droit à l'instruction. Je constate enfin que les peuples de race romane sont à peu près les seuls en Europe qui aient refusé de reconnaître la nécessité et l'universalité de l'enseignement primaire ; mais aussi ces peuples sont dans un état de crise permanente, et nous pouvons bien dire que l'ignorance est pour beaucoup dans les terribles catastrophes que l'un d'eux a essuyées. En présence de ces faits si concluants par l'élévation intellectuelle, morale et physique des nations qui ont vécu sous le régime fortifiant de l'instruction généralisée et par l'abaissement des autres, la section estime qu'il est temps, qu'il est plus que temps que l'instruction soit acceptée dans la loi comme un droit de l'enfant. Il faut qu'on se hâte, si l'on veut parer aux nouvelles difficultés qui surgissent.
Mais, messieurs, n'ai-je pas eu tort de mettre le droit positif en opposition avec le droit naturel en ce qui nous concerne? N'avons-nous pas déjà ce que je demande? Ouvrons notre code civil, le code français, et nous trouverons, en effet, l'objet de nos vœux inscrit dans nos lois.
« Art. 203. Les époux contractent ensemble, par le fait seul du mariage, l'obligation de nourrir, entretenir et élever leurs enfants. »
L'article 305 explique les mots soulignés. « Dans le cas de divorce par consentement mutuel, la propriété de la moitié des biens de chacun des deux époux sera acquise de plein droit, du jour de leur première déclaration, aux enfants nés de leur mariage : les père et mère conserveront néanmoins la jouissance de cette moitié jusqu'à la majorité de leurs enfants, à la charge de pourvoir à leurnowrnYwre, entretienei éducation, canformément à leur fortune et à leur état. . . »
Voilà bien le droit à Véducaiion reconnu aux enfants. Le code ne parle que de droits et d'obligations juridiques. Il ne dit pas aux parents qu'ils doivent chérir leurs enfants, mais qu'ils doivent les élever. Il ne fait pas de morale, il commande. Seulement le droit à l'éducation manque de sanction, et alors c'est comme s'il n'existait pas. Qu'entend-on par élever des enfants et qu'arrivera-t-il si les parents manquent à cette obligation ? Si l'on était d'accord sur ce point que Y éducation^ comme culture de l'homme tout entier, esprit et corps, comprend aussi Y instruction, comme culture de l'intelligence, et si la loi indiquait sous quelle peine les parents doivent pourvoir à l'instruction de leurs enfants, nous n'aurions plus rien à réclamer : le code civil serait, en matière d'instruction, conforme au code de la nature. La nuance est donc bien légère et nos prétentions ne sont pas excessives.