VIII. -— Rapport adressé au Conseil communal de
Saint- JossE-TEN-NooDE (1).
Messieurs,
Vous avez renvoyé à Texamen de la première section la question de savoir s'il convenait à la commune d'intervenir, sous forme de pétition ou de vœu, dans les débats législatifs qui concernent Y enseignement obligatoire,
La questionest simple, précise et féconde. La justice, l'intérêt du pays et le devoir du parti libéral sont d'accord pour soutenir la cause de Yinstruction primaire obligatoire* La section, à l'unanimité, recommande cette cause aux sympathies du Conseil.
Ce n'est pas la première fois que la question se présente dans cette enceinte. Dès le 5 mars 1858, un membre du Conseil communal proposa d'émettre un vœu en faveur de l'obligation scolaire. Mais la propo-
ll) Traduit en italien et en espagnol.
sitioii fut écartée alors, par parité de voix, soit comme inopportune, soit comme étrangère aux délibérations du Conseil, et transformée en pétition adressée aux Chambres législatives parles habitants dû canton.
Les griefs de cette époque ne sont plus recevables aujourd'hui. La compétence du Conseil se justifie par cette considération que l'enseignement obligatoire regarde la population des écoles primaires, et que les écoles primaires sont un des principaux objets de l'administrgction communale. Aussi plusieurs communes se sont-elles déjà occupées de la question.
h' opportunité de la mesure se déduit à son tour <le ce fait qu'un projet de loi a été déposé le 15 novembre 1870^ par un représentant de l'arrondissement de Bruxelles.
Abordons le fond du débat.
La thèse de l'instruction obligatoire s'appuie d'ordinaire sur V intérêt public s L'éducation fait l'homme, dit-on, et l'homme fait la société. La culture intellectuelle est la condition de tout progrès social. La civilisation d'un peuple et d'une époque est toujours en proportion des lumières répandues dans les masses. L'opinion publique est la loi souveraine des Etats modernes, et l'opinion publique se forme du concours de toutes les intelligences. Législation, religion, moralité, sciences, art, industrie, tout relève de la conscience et de la raison. Développer l'esprit, c'est donc perfectionner le ressort invisible qui fait mouvoir toutes les forces du corps social.
Une population instruite et intelligente est une population pleine de ressources pour le travail, dans Tordre économique, et pleine d'énergie pour l'accomplissement des devoirs qui nous incombent, dans l'ordre moral.
Tous les vices de la société, la misère, l'ivrognerie, la débauche, la superstition, la criminalité, sont engendrés directement ou indirectement par l'ignorance. La statistique constate que l'ignorance est littéralement un danger public. Par contre, étendre les études, inspirer le goût de la lecture, c'est changer les habitudes, c'est à la longue accroître la richesse publique, la moralité publique et la sécurité publique. Le nombre des prisons est en raison inverse du nombre des écoles. Le vrai et le bien ne font qu'un. Fortifier l'esprit au contact de la vérité, c'est en même temps inspirer le sentiment du bien dans toutes les relations de la vie. Les affections les plus généreuses et les plus désintéressées, qui sont à divers degrés l'âme de la famille et de la nationalité, ne se manifestent vivement que chez les hommes convaincus, qui ont la conscience nette de leur valeur et de leur mission dans le monde. La dégradation de l'intelligence annonce la corruption de la famille, et la corruption delà famille est le signal de la décadence de la société. Une armée de citoyens éclairés, qui combat pour le droit, a plus de patriotisme, plus de discipline, plus de solidité qu'une armée composée d'instruments aveugles et passifs.
Il est donc à tous égards de l'intérêt de la société de généraliser l'instruction et d'y faire participer tous les enfants. Cet intérêt est plus visible encore dans les Etats démocratiques, où tous les pouvoirs émanent de la nation. Le régime constitutionnel fait de l'élection le pivot du gouvernement et l'indicateur du mouvement des partis. Or, le droit électoral n'a qu'une seule base légitime, la capacité. Le cens lui-même ne peut se défendre que comme présomption de capacité. Multipliez donc les écoles, pour que les citoyens fassent
un bon usage de leurs droits politiques et qu'on puisse au plus tôt substituer la réalité à la présomption. Le progrès, la liberté, Tordre public, le développement régulier ou la ruine de nos institutions dépendent essentiellement du degré d'instruction que possède le corps électoral.
Ces considérations suflSraient pour motiver renseignement obligatoire, à titre de garantie contre l'arbitraire ou la licence. La plupart des auteurs et des publicistes n'en demandent pas d'autres. Cependant, comme Vintèrêt est sujet à des interprétations diverses, qui se modifient au gré des partis, il convient de fonder l'obligation scolaire sur le principe même de la vie sociale, sur le droite qui est immuable.
Si l'on entend par droit, au point de vue de la raison, les conditions sociales qui sont indispensables à l'homme pour l'accomplissement de sa destinée, il est évident que V instruction est un droit de l'enfant, comme la propriété et les contrats sont des droits de l'individu, comme la liberté, l'égalité et l'association sont des droits du citoyen ; car l'instruction, au moins élémentaire, est nécessaire aujourd'hui à toutes les professions, même manuelles; en d'autres termes, sans l'instruction primaire l'enfant ne pourrait dans notre état social remplir convenablement aucune partie de sa mission, quelque modeste qu'elle fût.
Or le droit crée une obligation parfaite, qui est exigible au besoin par voie de contrainte, quand elle n'est pas exécutée de bonne volonté. Les prescriptions juridiques sont coër cibles, parce qu'elles sont une condition de la réalisation de notre destinée, tandis que les prescriptions morales, comme la philanthropie ou la reconnaissance, sont abandonnées à la libre
inspiration de la conscience et perdraient toute valeur, si elles étaient commandées. Le droit doit être garanti ou maintenu contre toute prétention contraire : le droit est obligatoire. Celui qui manque à la justice fait tort à autrui et mérite un châtiment.
Tel est le principe de l'instruction primaire obligatoire. Si l'instruction est un droit de l'enfant, il faut qu'elle soit garantie et revêtue d'une sanction, qui la rende coërcible comme tout autre droit. Et comme l'enfant ne peut lui-même revendiquer ses droits, c'est à ses protecteurs naturels, à ses parents ou à son tuteur, à les revendiquer pour lui. Si les protecteurs (le l'enfant, par négligence ou cupidité, laissent ses droits en souflfrance, en opposant leur propre volonté à la volonté de tous, ils peuvent et doivent être contraints, au nom de la loi, à le laisser jouir du bienfait que la société lui assure. L'Etat, qui fait la loi au profit de tous, est aussi chargé de la faire respecter par tous.
L'obligation légale de l'instruction est aujourd'hui reconnue chez un grand nombre de peuples civilisés en Europe et en Amérique. D'autres peuples ne font encore que pressentir la vérité : ils l'ont inscrite en principe, d'une manière voilée, dans la loi civile, mais sans lui donner de sanction. Tel est l'article 203 du Code Napoléon : « les époux contractent ensemble, par le fait seul du mariage, l'obligation de nourrir y entretenir et élever leurs enfants. »
Le droit à V éducation est ici judicieusement assimilé au droit à la nourriture et à l'entretien. Mais qu'est-ce que l'éducation et que comprend-elle? Cela dépend des pays, des époques et des conditions sociales. Autrefois on pouvait élever les enfants, même
dans les familles nobles, sans leur communiquer les premières notions de la lecture et de l'écriture. De nos jours il en est autrement. On est généralement d'accord que Y éducation, comme culture de l'homme tout entier, esprit et corps, embrasse aussi Vinstruction, comme culture de l'intelligence ou de la pensée, et qu'un enfant qui reste étranger aux matières enseignées dans la moindre école, privée ou publique, est un enfant mal élevé, dans quelque milieu qu'il vive. Si l'on veut interpréter ainsi la disposition de l'art. 203, le Code civil est conforme au Code de la raison dans la question qui nous occupe, et l'on peut se borner à ajouter une sanction suffisante aux obligations légales des parents envers les enfants.
Quand on saisit la base juridique de l'instruction obligatoire, il est facile d'écarter les objections que l'on a faites et que l'on fait tous les jours encore contre le principe. L'obligation scolaire, dit-on, est contraire à la liberté individuelle et à la liberté de l'enseignement, contraire à l'autorité du père de famille et à la mission de TEtat. Examinons rapidement chacun de ces points.
Il est certain que tout droit a pour effet de régler et par suite de limiter la liberté individuelle , en la renferniant dans le domaine de ce qui est juste ou en l'empêchant de dégénérer en licence. Les droits sont les mêmes pour tous et imposent des obligations réciproques. Si je veux que les autres respectent mes droits, il faut que je respecte les droits des autres. L'empire du droit implique la coexistence de la liberté de chacun avec la liberté de tous. Cette coexistence est impossible sans que l'activité des citoyens soit restreinte, mais la restriction ne porte atteinte qu'à la
volonté arbitraire, non à la liberté rationnelle. Il faut interdire tout ce qui est contraire au droit, mais seulement ce qui est contraire au droit, puisque la société ne subsiste que par le droit. D'où il suit que si l'instruction est un droit de l'enfant, ce droit comme tout autre fait naître des obligations qui peuvent gêner l'autonomie individuelle. Rien ne peut être entrepris contre l'instruction des enfants, ni par les administrations publiques, ni par aucune catégorie de citoyens. Si l'industrie, le commerce ou l'agriculture réclament le travail des jeunes générations, il faut que ce travail se concilie avec les besoins de l'instruction. L'ordre économique ne doit pas empiéter sur l'ordre moral ni sur l'enseignement; l'atelier ne doit pas faire tort à l'école. Si l'usine pouvait entraver la culture intellectuelle des enfants, l'avenir des enfants serait sacrifié à la production des richesses et la civilisation serait compromise dans sa source.
On parle de liberté à propos d'obligation scolaire, comme si la liberté consistait dans V arbitraire et avait pour mission de lutter contre le droit. Mais on oublie que l'enfant aussi est né pour la liberté et que la liberté ne peut, fleurir en lui et porter des fruits savoureux dans la suite, que si elle est fécondée par l'enseignement ; car c'est par l'étude seule que l'homme peut apprendre à faire un usage. convenable de ses facultés, n ne faut pas que la liberté soit étouffée plutôt dans^ la personne de l'enfant, incapable de se défendre, que dans la personne des citoyens qui voudraient l'exercer contre lui. Tous les cercles de l'activité individuelle peuvent s'unir entre eux, sous les lois de la raison, pourvu que l'on ne confonde pas la liberté avec la force ou avec ^exploitation. Honte à la société qui,
SOUS prétexte de liberté, permet de violenter l'enfant et laisse périr dans son âme, faute de culture, le germe de sa liberté future !
Ce qui est vrai des citoyens en général dans leurs rapports avec les enfants, est plus vrai encore des pères de famille ou des tuteurs. La puissance paternelle, réduite de siècle en siècle, n'est plus qu'une charge créée par la nature : c'est l'obligation légale de défendre les droits de l'enfant et de le guider dans la voie du bien et du juste. User de l'autorité paternelle contre l'enfant est un abus intolérable. Il n'y a*pas de droit contre le droit, comme il n'y a pas de vérité contraire à une autre vérité. Les droits du père sont limités par les droits de l'enfant, comme dans toutes les relations sociales. Le père de famille a-t-il le droit de priver son enfant de nourriture? Non, l'enfant a droit à la nourriture. Le père de famille a-t-il le droit de priver son enfant d'instruction ? Non, l'enfant a droit à l'instruction. Les droits de l'enfant forment les devoirs du père. L'abstention serait aussi coupable dans un cas que dans l'autre, et le père n'a pas le droit d'être coupable. Invoquer la puissance paternelle contre l'instruction obligatoire, c'est donc de nouveau faire un appel à la force contre le droit, c'est considérer l'enfant comme la chose et la propriété du père de famille. Quand l'esclavage est chassé de la société, faut-il le rétablir au foyer domestique ? Quand les droits de la personnalité sont reconnus à tout être raisonnable, peut>-on les contester aux générations nouvelles, issues de notre race et de notre sang?
La liberté de renseignement à son tour s'haiv monise parfaitement avec l'obligation scolaire. Sans doute, si l'on disait : « Tout enfant âgé de sept ans
sera envoyé aux écoles publiques », on renverserait les écoles privées. Ce serait le régime Spartiate, le régime de Louis XIV, le régime autoritaire et socialiste, dans la mauvaise acception du mot. Quand on comprend ainsi le système de l'instruction obligatoire, on peut avec raison l'opposer au système de la liberté de l'enseignement et même à toute espèce de liberté. L'Etat alors enlèverait les enfants à la famille, et les élèverait à sa façon et pour son usage. Mais si l'on dit : « Tout enfant sera instruit, soit dans une école publique ou privée, soit dans le sein de la famille », quel tort fait-on à la liberté? Le père conserve le droit de veiller à l'éducation de ses enfants et de les faire instruire, sous sa responsabilité, selon les prescriptions de sa conscience. S'il ne peut pas s'abstenir de leur donner la nourriture du corps et de l'âme, sous peine de manquer au droit, il reste libre au moins de choisir entre les diverses méthodes qui peuvent être appliquées au développement de leurs forces physiques et morales. Les enfants doivent être instruits, il est vrai, mais rien n'est changé pour cela à la constitution de l'enseignement.
L'instruction obligatoire enfin n'a rien d'incompatible avec la mission de Y Etat, Certes, si l'on soutient avec beaucoup d'économistes, que TÉtat doit en toutes choses laisser faire et laisser passer et que son rôle se borne à la police et à l'administration générale, on est logiquement conduite repousser toute intervention de l'Etat en matière d'enseignement. Mais alors il faut aller jusqu'au bout, il faut efi'acer de nos Codes civils et politiques toutes les lois qui imposent une obligation positive, soit aux pouvoirs publics, soit aux particuliers. Pourquoi instituer des écoles et fixer
des programmes d'études? Pourquoi réglementer Tindustrie et défendre la fraude? Pourquoi prescrire des obligations à la famille? Laissez les habiles exploiter leurs semblables à leur gré ; tant pis pour les faibles ou les sots qui se font prendre au piège !
Il est clair que cette théorie, sous prétexte de liberté, est la négation même de tout lien juridique entre les hommes : c'est Y anarchie sociale. Elle est aussi exclusive que le socialisme autoritaire ou communiste, dont elle est la contre-partie. Nous voulons bien que l'Etat restreigne le cercle de ses attributions, mais seulement à mesure que le droit sera mieux reconnu et mieux pratiqué dans la société. Si l'instruction publique était organisée sur sa propre base et en mesure de se suflSre à elle-même, comme aux États- Unis d'Amérique, l'Etat ne soutiendrait plus avec l'ordre de l'enseignement que les mêmes rapports qu'il soutient aujourd'hui avec les cultes. C'est un idéal à poursuivre. Mais dans cet idéal même, l'État resterait toujours l'institution de droit, chargée de proclamer, de maintenir et de faire régner le droit dans toutes les relations sociales. A ce titre, il aurait aussi la mission de fixer dans la loi les conditions générales dans les quelles le corps enseignant devrait se mouvoir, afin de développer l'instruction en harmonie avec les autres institutions de la société. Comme organe du droit, l'État devrait encore faire respecter le droit à l'instructiop, qui appartient à l'enfant.
Une dernière objection, toute locale et temporaire, se tire de Yinsuffisance actuelle des écoles en Belgique. Mais cet argument n'atteint pas le principe et pourrait tout au plus en faire retarder l'exécution pendant un petit nombre d'années. Notre matériel
scolaire se complète de jour en jour, grâce au concours de TEtat, de la province et de la commune. 11 ne faut plus aujourd'hui qu'un faible sacrifice pendant quelques années, afin de doter le pays d'un nombre suffisant de locaux, pour répondre à tous les besoins de l'instruction primaire. Rien n'empêche d'ailleurs de consacrer le principe et d'en subordonner l'application aux ressources que présente chaque localité. Ce point serait parfaitement réglé dans la loi, au moyen de dispositions transitoires.
Il y a mieux. L'instruction obligatoire peut être immédiatement mise en pratique dans toutes les communes, si l'on veut recourir au système du demitemps pour une partie des enfants dans une partie du pays, en attendant que les nouveaux bâtiments s'élèvent.
Mue par ces considérations, la section propose au Conseil de prendre la résolution suivante :
Le Conseil communal de St-Josse-ten-Noode :
Considérant que l'instruction primaire est un droit naturel de l'enfant, puisqu'elle est une condition indispensable sans laquelle l'enfant ne saurait atteindre le but de la vie ni devenir un citoyen utile à la patrie ;
Considérant que le droit exige une garantie publique qui en rende la réalisation obligatoire, malgré toute prétention contraire ;
Considérant que, d'après l'art. 203 du code civil, les parents sont légalement tenus d'élever leurs enfants et qu'ainsi la loi reconnaît déjà le droit à l'éducation ;
Considérant que l'éducation, variable selon les époques, comprend au moins aujourd'hui les premiers
éléments de Y instruction, comme culture de Tintelligence ;
Considérant que cette disposition du Gode civil manque d'une sanction suffisante, et qu'il importe de mettre sous ce rapport le droit positif en harmonie avec le droit naturel ;
Considérant enfin que cette nécessité est comprise de nos jours par les peuples les plus civilisés, et qu'il est de l'intérêt de la Belgique, tant au point de vue du progrès de ses institutions qu'au point de vue de ses relations avec l'étranger, de se maintenir à la hauteur des nations les plus avancées,
Émet le vœu de voir l'instruction primaire inscrite au plus tôt dans la loi comme une obligation civile des parents ou des tuteurs envers leurs enfants ou leurs pupilles,
Et décide que ce vœu sera transmis à la Chambre des Représentants.
Les conclusions de ce rapport ont été adoptées à l'unanimité par le Conseil communal de Saint-Josseten-Noode, dans sa séance du 8 décembre 1870.
l'École et l'état (^)
Dans toutes les contrées où l'enseignement est libre, il y a des écoles publiques, organisées par TEtat ou les Communes, et des écoles privées, abandonnées à l'initiative des citoyens ou des associations. Les premières ont un programme d'études arrêté par la loi ; les secondes n'ont qu'un programme de fantaisie. Dans les unes, les membres du corps enseignant doivent présenter des conditions de capacité et de moralité ; dans les autres, ces conditions ne sont pas indispensables. D'un côté, il y a un régime de surveillance et d'inspection; de l'autre, tout est laissé à l'autonomie des particuliers ou des corporations.
Il résulte de ces différences que les écoles publiques présentent plus de garanties et sont généralement meilleures que les écoles privées. Cette supériorité éclate surtout dans les écoles du premier degré, parce
(1) Re'ctie de Belgique, 15 mai 1871. Trad. en allemand, Schule and Staat von J. H., Hamburg, 1871.
que renseignement primaire, considéré comme profession, offre peu de ressources aux particuliers, et qu'en conséquence on n'embrasse guère cette carrière que dans un intérêt de secte ou de religion, afin de soustraire les enfants aux influences de liberté ou de tolérance qui régnent plus ou moins dans les institutions régies par les lois modernes. Mais le contraire arrive aussi; un esprit éclairé, un pédagogue intelligent peut devancer son époque et mieux comprendre les questions d'éducation et d'instruction que les fonctionnaires de l'Etat. Les grandes réformes, en matière d'enseignement, viennent des écoles privées et ne s'introduisent que lentement dans les écoles publiques. Les écoles publiques, quelle que soit leur valeur, ne sont pas parfaites, par défaut de compétence de l'Etat et des législateurs. Les écoles privées ne sont souvent qu'une honteuse exploitation de l'enfance. N'y a-t-il rien à changer à cette situation ? Si l'on considère que le but de l'enseignement à tous les degrés est le développement complet et harmonique de toutes les forces de la nature humaine, c'est-à-dire la formation d'un homme bien équilibré, cultivé sous toutes ses faces et dans jtous ses rapports, on doit convenir que ce but est loin d'être atteint, et l'on se demande si l'école est bien à sa place dans la société W.
(1) « Under our republican Government, says Horace Mann, it seems clear that the minimum of éducation can never beless than such as is sufficient to qualify each citizen for the civil and social duties he wiU hâve to discharge : such an éducation as teaches the individual the great laws of bodily health, as qualifies for the fulfilment of parental duties ; as is indispensable for the civil functions of a witness or a juror; as is necessary for the voter in municipal and in national afiairs; and finally as is required for
l'école et l'état. . 373
Ce serait un grand progrès déjà si la loi exigeait des conditions de capacité et de moralité de tous les instituteurs, sans exception ; la distance qui existe aujourd'hui entre les écoles publiques et les écoles privées disparaîtrait en partie. La différence subsisterait au point de vue des méthodes, des programmes et des confessions, et laisserait toute latitude au choix des parents, comme l'exige la liberté de conscience, mais au moins les enfants seraient élevés par des personnes capables. Serait-ce là une atteinte à la liberté de l'enseignement? Oui, si la liberté signifie la licence. Mais si la liberté consiste dans l'usage d'un droit conféré à tous les citoyens, sans acception d'opinions politiques ou religieuses, en quoi la liberté est-elle lésée, quand elle est subordonnée dans son exercice à une condition inhérente à sa nature ? Vous voulez enseigner, c'est bien ; commence^ par faire des études. Je ne vous demande pas si vous êtes clerc ou laïque, croyant ou libre-penseur, royaliste ou républicain; je demande que vous soyez en état d'enseigner. L'enseignement est une profession libérale, analogue à celle de l'avocat et du notaire, du pharmacien et du médecin. L'abus de ces professions est facile, la responsabilité est grande, il faut une garantie publique. Un diplâme n'est pas une mesure préventive, mais une condition équitable et générale mise à l'exercice d'une fonction redoutable, dans l'intérêt de tous. Du reste, l'examen, qui conduit au diplôme, ne devrait pas entraîner l'obli-
the faithful and conscientious dîscharge of ail those duties which devolve upon the inheritor of a portion ofthe sovereignty of this great Republic. » Rev . James Fraser, Report on ihe Common school System ofthe United States, London, 1866.
gation de fréquenter une école normale. Il suffit que la capacité soit constatée par un jury.
L'instruction primaire obligatoire, terminée par un examen sérieux, amènerait pratiquement le même résultat, savoir l'amélioration des écoles privées dans la personne des instituteurs, car les écoles dont les élèves échoueraient au port seraient bientôt délaissées.
Le diplôme transformerait les écoles privées, laïques et religieuses, où l'instruction n'est souvent qu'un prétexte. Mais n'y a-t-il rien à faire pour les écoles publiques'i Ces^ écoles ne doivent-elles pas sortir du domaine de VEtat, comme elles sont sorties après le moyen-âge du domaine de Y Eglise? Le moment n'est-il pas venu d'achever l'œuvre de la sécularisation et de proclamer leur émancipation complète ? Quel est enfin le véritable rôle de Y École dans la société?
Cette question intéresse l'enseignement à tous les degrés. Il s'agit de l'organisation même de l'instruction publique.
Deux types d'organisation scolaire sont en présence: le type européen, où l'Ecole relève de l'Etat, avec ou sans le concours de l'Eglise, et le type américain, où l'école ne relève que d'elle-même et repose sur sa propre base, comme aux Etats-Unis.
L'Allemagne a épuisé le premier type et en a exprimé tout le suc, en donnant une impulsion vigoureuse à la culture intellectuelle du peuple, sous l'égide de l'Etat, avec l'appui de l'Eglise ; mais elle ne s'y
l'école et letat. . 375
arrêtera point. L'Allemagne a le génie de V organisation dans les œuvres de la paix, comme dans celles de la guerre, et obéit, dans son évolution, aux lois d'un développement organique, lent, mesuré, méthodique, mais constant et progressif. Son idéal est la Fédération, c'est-à-dire la variété dans l'unité, le sentiment de la liberté uni au respect de l'autorité, des conditions égales pour toutes les parties, mais subordination des parties à l'ensemble, juste rapport des intérêts particuliers et de l'intérêt commun. Ce principe général de la constitution civile et politique de l'Allemagne tendra nécessairement à s'introduire, en temps et lieu, dans toutes les branches de l'activité sociale. Il commence déjà à se manifester dans le domaine de l'éducation et de l'instruction.
Le 8 mai 1870, un citoyen de la ville libre de Hambourg publia dans le Hamburger Freyndenblatt, 'à la suite d'une conférence, un article critique sur la situation des écoles de la cité et sur la nécessité de fonder une icole normale, indépendante de l'État et de l'Eglise, afin de soustraire les instituteurs aux préjugés politiques et religieux et de donner à l'enseignement une base véritablement scientifique. Auguste Georges Todtenhaupt offrait généreusement son concours pécuniaire. Son appel n'eut pas de suite. Mais peu après, le 30 mai, le Sénat de Hambourg formula un nouveau projet de loi concernant l'enseignement et demanda la réforme du Gymnase académique. Le "comité directeur devait se composer de onze membres de l'Etat et des Eglises et de six membres choisis dans la bourgeoisie.
Todtenhaupt revint à la charge et s'adressa à l'Assemblée de la Bourgeoisie, qui partage le pouvoir législatif avec le Sénat. Sa brochure a pour titre :
Ehrerbietige Vorstellung abseiten des hiesigeii Bùrgers A. G. Todtenhaupt, betrefifend die beabsichtigte Umgestaltung des akademischen Gymnasiums und die Einrichtung eines an dessenStellezugrundenden wissenschaftlichen Volkslehrerseminar,
Dans cet écrit, Todtenhaupt maintient et développe son projet. Il invoque l'autorité des professeurs Rôder à Heidelberg, Rohrbach 'à Gotha, et des pédagogues Eras et Gutzkow. Il se plaint de Finfluence délétère de l'État et de l'Eglise dans l'œuvre de l'enseignement. Il soutient que si l'Etat et l'Eglise ont leur mission propre et légitime dans la société, l'Ecole aussi a la sienne et demande ajuste titre son émancipation. La science est libre et doit être enseignée librement. C'est aux hommes de science, aux gens du métier, à diriger l'Ecole, selon les principes de la science et les prescriptions de la pédagogie. Pas de fanatisme ni d'intolérance. Il s'agit de faire des hommes libres et non des croyants ou des serviteurs du pouvoir. La science contient quatre parties fondamentales : la doctrine de l'Etre ou de Dieu, la doctrine de l'esprit, y compris la logique comme science de la connaissance, la doctrine de la nature, avec les sciences naturelles et les mathématiques, la doctrine de l'homme et de la société, au double point de vue de l'histoire et de la philosophie. Voilà ce qu'il faut enseigner dans une école normale bien constituée, abstraction faite de tout dogme et de toute opinion préconçue sur l'homme et sur Dieu. La direction scientifique de l'école appartient à trois professeurs du Gymnase et d'iin nombre égal de membres du Sénat, de médecins, d'artistes, d'artisans et de négociants. Le comité lui-même est choisi par l'Assemblée de la bourgeoisie sur une liste double de can-