L ECOLE ET L ÉTAT
didats présentés pap chaque profession. Les directeurs ont un traitement de 12,000 marcs courants. Le comité fixerait le traitement des autres membres du corps enseignant, sur la proposition des directeurs. L'école normale pourrait ensuite se lier successivement à une série d'autres institutions, depuis les Jardins d'enfants de Frôbel jusqu'à l'Université. Les frais seraient faits en partie par l'État, en partie par les rétributions des élèves ou les dons des particuliers. L'auteur du projet s'inscrit pour 1,000 marcs banco.
L'idée était belle et neuve assurément. La brochure de Todtenhaupt fut hautement louée par un certain nombre de professeurs, parmi lesquels Leonhardi à Prague, Schliephake à Heidelberg, et Hohlfeld à Dresde. J'envoyai également mon adhésion. Le réformateur s'empara de ces témoignages et les publia dans un nouvel écrit, avec ses propres observations, en 1871, sous ce titre : Ueber die Grûndung eines wissenschaftlichen Volkslehrerseminars unabhângig von Kirche und Staat.
Ma lettre était ainsi conçue :
(( Bruxelles, le 17 décembre 1870.
» Monsieur,
» Je viens de lire votre brochure relative à la création d'une Ecole normale, indépendante de VEtat et de V Eglise, à ériger à Hambourg. J'approuve fort votre projet : je le trouve conforme aux vrais principes de droit public, où l'enseignement doit, comme les autres branches de l'activité sociale, être organisé sur sa propre base et se développer librement
dans son propre domaine ; je le trouve conforme aussi aux lois qui président à révolution historique de la société et des institutions humaines; je le trouve digne enfin de la grande cité à laquelle vous avez soumis votre plan et qui semble appelée par sa position à donner l'exemple de l'émancipation et de l'organisation rationnelle des écoles en Allemagne.
» Le rôle que vous assignez à Y Enseignement dans la société est celui qui appartient aux cultes en Belgique. D'après notre Constitution de 1831, la liberté des cultes est garantie ; nul ne peut être contraint d'observer des cérémonies religieuses; TÉtat n'a le droit d'intervenir ni dans la nomination, ni dans l'installation, ni dans les rapports des nlinistres des cultes avec leurs supérieurs. La religion est donc entièrement indépendante de l'Etat.
^ L'enseignement, chez nous, est également libre ; seulement, à côté de l'enseignement privé, nous avons un enseignement public, qui est réglé par la loi et payé par l'Etat. L'Etat en Belgique a ses écoles primaires, ses écoles moyennes, ses athénées, ses universités. Sur le terrain de l'instruction primaire, l'Etat n'a de rival sérieux en quelques localités que l'enseignement misérable des congrégations ; mais sur le terrain de l'instruction supérieure il a rencontré une concurrence redoutable dans les universités libres créées par les deux partis qui divisent le pays.
» L' Université libre de Bruxelles répond exactement à votre idéal. Elle est indépendante de TEtat^t de l'Eglise; elle n'est soutenue que par des subsides annuels de la ville et de la province et par les sympathies des populations libérales qui lui confient leurs enfants ; eUe enseigne la science pour la science, sans
l'écolf. et l'état. 379
aucune préoccupation dogmatique, tout en préparant les élèves à subir les examens établis par la loi. Elle compte aujourd'hui 500 élèves dans ses quatre Facultés. Il y a plus : l'enseignement philosophique depuis l'origine est absolument en harmonie avec la doctrine que vous voulez vous-même donner pour fondement scientifique et religieux à votre Volkslehrerseminar .
» Votre projet me semble donc parfaitement réalisable, au double point de vue des principes et des faits, et l'expérience qui en a été faite en Belgique depuis trente-cinq ans est une garantie suffisante de succès à Hambourg.
» J'ajoute une autre considération historique qui a bien sa valeur. L'Université libre de Bruxelles, dirigée par un Conseil d'administration, en dehors de toute intervention politique ou confessionnelle, est jusqu'ici un établissement unique en son genre en Europe. Mais aux EtatÉ'Unis d'Amérique, l'enseignement tout entier s'organise de mieux en mieux, selon le's exigences de sa nature particulière et de sa mission dans la société. L'Amérique du Nord, nation vierge, libre de traditions et d'entraves, est entrée résolument dans une voie nouvelle, dans la voie de l'avenir, en ce qui concerne la sphère de l'éducation et de l'instruction. En Europe, dans les meilleures conditions, nous n'avons encore que deux organes du corps social^ qui reposent à peu près sur leur propre base, VEtat, organe du droit, et V Eglise^ organe de la religion ; en Amérique, il y en a un troisième, Y Enseignement,, organe de la culture humaine. L'Amérique est évidemment supérieure à l'Europe en ce point, et l'Europe n'a rien de mieux à faire, pour se débarrasser des imperfections séculaires accumulées dans les
rouages de la société, que d'imiter Torgamsation scolaire des Etats-Unis. . . »
La Sûddeutsche Presse de Munich, éditée par Julius Frôbel, a consacré trois longs articles à la discussion de la thèse de Todtenhaupt et de ses adhérents. Cette thèse, d'après le critique, n'est qu'une des milles formes du socialisme moderne. Elle érige l'Ecole en institution publique, indépendante de l'État et cependant entretenue par les deniers de l'État. Elle lui -confère une sorte de souveraineté et d'infaillibilité, au profit des pédagogues et des philosophes, et en fait une nouvelle Eglise, destinée à supplanter tous les pouvoirs établis. La séparation est» impossible entre l'État, l'Église et l'École. L'exemple de l'Université de Bruxelles est fort mal choisi, attendu que cet établissement est une école privée et une œuvre de parti, qui n'a rien de commun avec le droit public.
Ces objections m'obligent à reprendre la question de plus haut et à justifier mon adhésion à la réforme proposée par le citoyen de Hambourg.
Quand je parlais dans ma lettre des vrais principes de droit public, il est clair que je n'invoquais pas le droit public positif, qui varie de pays à pays et d'époque à époque, mais le droit public rationnel, qui seul repose sur des principes légitimes, parce qu'il est absolument conforme à la raison et qu'en conséquence il est immuable et éternel, comme la nature même de l'homme^ en d'autres termes, je me plaçais
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au point de vue, non de l'organisation actuelle des sociétés européennes, mais de la constitution idéale de la société humaine. Chacun sait la différence et les rapports qui existent entre le droit naturel et le droit positif; mais il importe de remarquer que ces différences et ces rapports portent à la fois sur le droit privé de l'homme et sur le droit public de l'Etat. Quand on demande quelle est la position de l'Etat dans telle ou telle société ancienne ou moderne, il s'agit de constater des faits : c'est à l'histoire à répondre. Quand on demande, au contraire, ce que doit être l'État et quel est son véritable rôle dans la société, il s'agit de fixer des principes : c'est à la philosophie à résoudre le problème. J'ai répondu en philosophe, en traitant une question de principe. Il n'y avait pas d'équivoque dans l'expression de ma pensée. Je me réfère au droit naturel et public développé par Ahrens, par Rôder, par Leonhardi, par Duprat, par Darimon, sur la base de la doctrine de Krause.
La société est un organisme créé par l'esprit pour l'accomplissement de la destinée humaine. Les organes du corps social sont les diverses branches de l'activité qui correspondent aux buts particuliers de la vie, compris dans la destination générale de l'homme : ce sont le droit, la religion, la science, l'art, l'enseignement, la morale, l'industrie, le commerce et l'agriculture. Chaque organe a ses fonctions propres et sa mission propre dans l'ensemble ; tous sont distincts les uns des autres et tous sont légitimes, parce qu'ils donnent satisfaction aux besoins et aux tendances de la nature humaine, considérée tant en elle-même que dans ses relations avec Dieu et avec l'univers. Mais la distinction n'est pas l'isolement ou la séparation : rien
ne doit être séparé dans une société parfaite, puisque la société est une comme l'homme et qu'elle est faite pour l'homme, qui doit s'y développer tout entier. Le régime de la séparation serait l'antagonisme des forces sociales ou l'anarchie. Les diverses manifestations de l'activité sociale doivent être unies, comme l'esprit et le corps sont unis dans l'homme, comme la pensée, le sentiment et la volonté sont indissolublement liés entre eux dans l'âme. Mais Tunion à son tour n'est pas la confusion : rien ne doit être confondu dans la société, puisque la société est composée d'organes distincts, qui tous doivent se développer selon leurs propres lois. Le régime de la confusion serait l'absorption d'une partie du corps social au profit d'une autre partie ou l'oppression. Il faut donc dans la société, comme dans la science, comme dans tout organisme, physique ou moral, distinguer sans séparer et unir sans confondre, La distinction maintient la variété; l'union maintient V unité, La variété dans l'unité engendre V harmonie, forme de toute organisation.
La doctrine de la variété sans unité, c'est le dualisme, qui se traduit dans la vie sociale par V anarchie. La doctrine de l'unité sans variété, c'est le panthéisme, qui se montre dans la société par V absolutisme, politique ou religieux. La doctrine de l'harmonie, c'est le panenthéisme, qui exige dans la société l'accord de tout avec tout et respecte à la fois les droits des parties, par conséquent la liberté, et les droits de l'ensemble, par conséquent Vordre,
Telle est, réduite à ses éléments les plus simples, la société idéale de l'avenir, selon les vrais principes du droit public. La société ainsi constituée est un corps organisé, qui réalise exactement les conditions fonda-
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mentales de rorganisation, unité, variété, harmonie, et qui reflète fidèlement la nature même de l'homme, auteur et fin de la société. L'homme crée la société pour lui et tend, en conséquence, à la former sur le modèle de sa propre nature. La société n'a d'autre but que de permettre à tous les êtres raisonnables d'y accomplir leur destinée, selon la vocation de chacun. L'homme, du reste, est l'être d'harmonie de la création, dans lequel s'équilibrent et se manifestent à leur plus haute puissance toutes les forces du monde physique et du monde moral. Quand la société est organisée conformément à la nature humaine, elle correspond donc également à l'organisme universel, comme l'indiquent les grandes doctrines métaphysiques qui trouvent leur application à la vie publique ou se traduisent en doctrines sociales.
Quelle est maintenant dans ce milieu la place qui appartient à l'État, à l'Église et à l'École, et quelles sont leurs relations réciproques? Voilà ce que nous avons à examiner, si nous voulons nous mettre en mesure d'apprécier en connaissance de cause la situation actuelle des écoles dans la société. Pour juger ce qui est, il faut savoir ce qui doit êtref.
VÉtat est l'organe du droit, l'organe de la législation, de l'administration et de la justice, l'organe qui est chargé de proclamer, de maintenir et de faire exécuter le droit à l'aide dés pouvoirs dont il dispose, en un mot, l'organe civil et politique. V Eglise est l'organe de la religion et du culte, l'organe des rapports intimes dé l'homme avec Dieu. V École est l'organe de l'éducation et de l'instruction, l'organe de la culture harmonique de l'àme et du corps, de l'esprit et du cœur, de l'imagination et de la raison.
enain mot, Torgane pédagogique. Les autres branches de l'activité humaine n'ont pas encore trouvé dans la société contemporaine la forme organique qui leur convient, et ne sont guère représentées que par des académies scientifiques ou artistiques, par des associations morales, par des chambres de commerce, par des banques, par des comices agricoles, par des sociétés coopératives, sans grande autorité. Dans cette partie de la société règne encore l'anarchie la plus complète et souvent l'antagonisme le plus violent. Il y a là d'immenses lacunes à combler pour l'organisation future de la société. Mais la tendance est marquée; on sait dans quelle voie il faut marcher et quels instruments il faut employer ; le besoin, la science, l'association feront le reste, avec le concours des forces sociales qui sont déjà plus ou moins organisées.
Chacune de ces, faces du travail social a sa sphère propre et doit s'organiser librement sur sa propre base ; chacune a sa constitution propre et doit être régie par ses propres autorités, dans les limites de son domaine: chacune forme une association distincte. Depuis le christianisme, c'est V Eglise qui s'est établie d'abord, comme force morale capable de régénérer la société avec les nouveaux éléments amenés par les barbares. Mais l'Eglise, secondée par les circonstances, sortit bientôt de sa sphère. Au moyen-âge, elle absorbait tous les organes de la vie sociale, comme naguère dans la Rome papale, comme autrefois dans les États théocratiques de l'Asie. Après la féodalité, VEtat s'est constitué à son toui^, et sous sa protection les autres branches de l'activité humaine se sont successivement émancipées de la tutelle de l'Eglise. Ce travail de sécularisation s'est opéré lente-
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ment, mais sûrement, grâce à la Réforme et à la Révolution française ; il n'est pas encore entièrement achevé de nos jours dans les pays catholiques. Mais rÉtat, en maintes circonstances, s'est substitué à
l'Eglise, remplaçant l'oppression religieuse par l'absolutisme et la centralisation politique. C'était une nouvelle atteinte aux droits de l'homme et à la liberté du travail, c'était une autre émanicipation à conquérir . Les constitutions modernes en Amérique et en Europe ont tracé le rôle de l'Etat et de l'Eglise, en laisssant les cultes libres dans la société et en limitant l'action de l'État. C'est maintenant aux autres organes du corps social à se manifester à leur tour, à revendiquer leur indépendance, afin de pouvoir se développer à l'aise, sans entraves politiques ni religieuses, selon leur nature et leur mission spéciales. U Ecole se présente la première, et c'est justice, car l'éducation formera l'hoînme nouveau qui doit renouveler la société, selon les prescriptions de la raison. Aux Etats-Unis revient l'honneur d'avoir assigné sa véritable place à l'enseignement public. Partout ailleurs, l'Ecole est encore engagée dans les liens soit de l'Etat, soit de l'Église, soit de tous deux ; en Amérique seule, sans rompre avec l'État, ni avec l'Église, et sans porter préjudice à la liberté de l'instruction, l'École ne relève que d'elle-même : elle a son budget propre, son administration propre, ses fonctionnaires et ses autorités propres ; sa personnalité morale est officiellement reconnue ; ses droits et ses devoirs sont fixés ; elle réunit toutes les conditions voulues pour se gouverner elle-même, et ses progrès rapides et continus attestent sa puissante vitalité. C'est l'Amérique qui ouvre l'ère moderne de la société en matière d'organi-
sation scolaire W, L'Angleterre annonce depuis quelques années l'intention de suivre l'exemple de ses anciennes colonies, en accordant à ses comités scolaires des prérogatives très-étendues (^). Les pays protestants du continent peuvent encore la devancer dans cette voie, si les petits Etats veulent prendre l'initiative de la réforme. Les pays catholiques viendront après, quand ils auront pu se débarrasser des étranges prétentions de l'ultramontanisme, qui entravent toute amélioration dans l'ordre moral.
Quoi qu'il en soit de l'avenir, il est certain, d'après rhistoire du passé et les faits du présent, que la société se développe comme un germe par l'appel successif de ses organes, jusqu'à ce qu'elle ait acquis toutes ses forces, à l'âge de la maturité. L'humanité n'est pas mûre encore, mais elle marche; l'idéal est lointain, mais il est signalé, il a été mis en pleine lumière par Krause ; aussitôt qu'il aura pénétré dans la conscience des peuples, aucune force au monde ne sera capable d'arrêter l'élan de l'humanité. C'est à ce point de vue que je me plaçais* en affirmant que la thèse de Todtenhaupt est conforme aux lois qui président à révolution historique de la société et des institutions humaines. Oui, le moment est venu de s'occuper sérieusement de l'organisation définitive de l'enseignement dans notre vieille Europe.
Revenons au droit public. Quels sont les rapports de l'Ecole avec l'Etat et avec l'Église? Les organes du corps social intégralement développé, sont entre eux dans des rapports de distinction et d'union, c'est-
(1) Voir la note à la fin de l'article.
(2) Eevuede Belgique, 15 septembre 1870.
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à-dire dans des rapports de condition ou d'influence mutuelle, comme les organes du corps humain, chaque organe occupant sa place, accomplissant ses fonctions et concourant ainsi au mouvement des autres, sans chercher à empiéter sur leur domaine ni à gêner leur autonomie ; tel est le principe général.
Il ne faut ni exagérer, ni amoindrir l'importance de VEtat, sous peine de tomber dans le despotisme ou dans l'anarchie. L'État n'est pas toute la société, mais un organe de la société. Sa mission est d'organiser le droit. Or, lé droit consiste dans les conditions volontaires qui sont indispensables à l'accomplissement de la destinée de tous, c'est-à-dire dans l'ensemble des voies et moyens sans lesquels l'homme, réduit à lui-même, ne pourrait atteindre les fins de son existence. D'où il suit que l'Etat est par excellence le médiateur de la vie humaine ou l'organe central qui doit fournir aux autres les conditions de leur développement et qui doit maintenir l'harmonie entre eux, en les empêchant de sortir de leur sphère d'action, en les soumettant tous à l'empire de la loi. Voilà sa place et son rôle.
Ce rôle est grand, quoique limité. L'État seul est compétent en ce qui concerne le droit, mais il n'a aucune compétence par lui-même pour les autres branches du travail social. L'État d'abord n'est d'aucune religion, il est neutre et doit encourager l'expansion du sentiment religieux dans toutes ses manifestations légitimes, compatibles avec l'ordre public, sans avoir la prétention de fixer les croyances, d'imposer des dogmes, de prescrire la liturgie, sans permettre non plus qu'une Église quelconque s'immisce dans les affaires des autres organes de la société ;
TEtat doit laisser l'Eglise libre dans les limites de sa sphère et lui accorder toute facilité pour qu'elle puisse pleinement atteindre son but, rien de plus, rien de moins. L'Etat n'est pas davantage un corps savant, ni un conseil d'artistes, il est neutre en matière de science et d'art, il est incompétent pour juger de la valeur des œuvres de l'esprit; mais il lui incombe, comme organe du droit, d'aider, pour tous les moyens en son pouvoir, à la recherche de la vérité et àla réalisation du beau. L'Etat n'est pas non plus un industriel, un commerçant, un agriculteur, il n'a aucune capacité pour les affaires, et ne peut pas faire concurrence aux particuliers : il doit seulement favoriser la production et la circulation des richesses et empêcher que le travail des manufactures ou des mines ne fasse tort soit à la moralité, soit à l'éducation et à l'instruction des femmes et des enfants. L'Etat enfin n'est pas un pédagogue ; il ne connaît ni les méthodes iï enseignement, ni le mérite des ouvrages classiques, ni l'aménagement des bâtiments, ni le programme le plus convenable aux études à tous les degrés; le moindre instituteur, s'il a la vocation, sait mieux qu'un ministre quelles sont les lacunes et les conditions de succès de l'établissement qu'il dirige. Bref, il faut abandonner l'Ecole à elle-même, à ses chefs naturels, à ses autorités légitimes, en assurant son existence et son développement, tout en veillant à ce qu'elle ne sorte pas du cercle de ses attributions et ne nuise pas aux autres domaines de l'activité sociale.
Le principe de la nouvelle organisation sociale veut donc que chaque association qui a pour objet une partie de la destinée humaine soit organisée selon sa propre nature et gouvernée par elle-même dans les
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limites de sa compétence; c'est le selfgovernment appliqué à la division du travail social. Que les intérêts de la religion soient confiés aux ministres des cultes, les intérêts de la science et de Tart aux savants et aUx artistes, les intérêts du commerce et de l'industrie aux commerçants et aux industriels, les intérêts de l'éducation et de l'instruction aux pédagogues ; que l'Etat n'intervienne pas à tout propos pour faire lui-même ce qui doit être fait par les citoyens isolés ou groupés selon leurs aptitudes individuelles, ou pour recommander un procédé, une opinion, un dogme de préférence à tout autre ; qu'il se renferme dans sa mission spéciale, en fournissant à chaque corporation les conditions particulières que réclament sa situation et ses besoins, et en maintenant un juste équilibre entre les prétentions de toutes les associations, c'est-à-dire en fixant dans une loi organique les limites de leur activité. L'Etat est une fédération politique et administrative de provinces et de communes ; la société est une fédération plus haute, réunissant en un tout les diverses communautés politiques, religieuses, scientifiques, artistiques, économiques et morales, qui travaillent avec ensemble à l'accomplissement intégral de la destination de l'homme. L'Etat protège les droits de tous, en même temps que chaque association, indépendante de l'État et de l'Eglise, régie par ses propres règlements, sauvegarde la liberté individuelle et assure le progrès dans toutes les branches de l'activité sociale. Voilà, sans contredit, le milieu le plus convenable pour la réalisation du bien, du beau, du vrai, du juste, c'est-à-dire du divin. Chacun peut, grâce à cette organisation, prendre part à tous les genres de travaux qui s'exécutent dans la
société et y prendre telle part qui lui plaît , en raison de ses dispositions individuelles.
Mais comment TEtat, qui est incompétent, pourrat-il faire des lois équitables déterminant exactement la compétence de chaque organe de la Vie sociale? L'objection repose sur la composition d'un des corps de rÉtat, je veux dire du Corps législatif. Nos Chambres législatives, telles qu'elles sont actuellement composées, peuvent rédiger une Constitution qui proclame les droits de tous les citoyens ; elles ne suffiraient pas à la tâche de faire de bonnes lois organiques, qui précisent les attributions et les obligations des associations religieuses, scientifiques, artistiques, économiques et morales. Mais si le Corps législatif, au lieu de représenter seulement des individus, d'après le chiffre de la population, représentait aussi les intérêts sociaux; en d'autres termes, s'il était formé eu tout ou en partie de délégués choisis par les diverses corporations, il se diviserait naturellement en autant de sections qu'il y a d'organes dans la société, et chaque section pourrait avec autorité discuter les questions qui concernent ses mandants. Les lois qui regardent l'industrie seraient en définitive préparées dans la sphère industrielle, ensuite élaborées et formulées par la section de l'industrie dans l'assemblée législative, enfin adoptées après discussion par le Parlement et promulguées par le pouvoir exécutif. H en serait de même des lois relatives aux cultes, aux sciences, aux arts, aux mœurs, à l'enseignement. De cette façon, toute difficulté disparaîtrait. L'Etat ferait la Constitution du pays et les lois organiques pour chaque branche de l'activité sociale; chaque corporation ferait ensuite les règlements qui la concernent, dans
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les limites de la loi. — J'indique cette réforme en passant pour prévenir une objection, mais je ne m'y arrête pas. Tous ceux qui s'occupent de politique savent combien TEtat est inhabile à faire des lois spéciales. Le gouvernement a lui-même conscience de cette incapacité, et se trouve réduit, en bien des circonstances, à nommer une commission extra-parlementaire pour préparer un projet de loi. Il suffirait, en attendant, de régulariser ce procédé ou de conférer comme en Angleterre et en Allemagne des droits électoraux à quelques corps de l'ordre moral et de l'ordre matériel, par exemple aux Universités, aux Cours d'appel, aux Chambres de commerce, etc.
On voit maintenant ce qu'il faut entendre par une organisation scolaire indépendante de l'Etat et de V Eglise : c'est l'émancipation politique et la sécularisation de l'Ecole se gouvemaiit elle-même, par ses propres autorités, dans le cercle d'action qui lui est tracé par la loi et dans ses justes rapports avec les autres organes de la société.
Examinons à ce point de vue les objections de la Presse de l'Allemagne du Sud. On nous reproche de séparer l'École de l'État et de l'Église, d'ériger l'École en pouvoir souverain, revêtu d'une autorité infaillible, destinée à supplanter l'Église et à dominer l'État. On nous rappelle que c'est l'État qui a soustrait l'enseignement à la servitude de l'Église. On nous accuse d'inconséquence en demandant le concours financier de l'État pour fonder des institutions qui refusent le contrôle et la direction de l'État.
Ces critiques sont injustes. Nous ne voulons pas la séparation, mais la distinction des organes de la vie publique. Aucun organe ne peut s'isoler dans une
société idéale; chacun agit et réagit sur les autres, chacun est nécessaire à tous et s'étend à tous par ses ramifications, comme les nerfs et les vaisseaux dans le corps. L'État, l'Église et l'École se forment successivement, mais quand la société est développée, ils sont solidaires ; aucun ne peut manquer, sans que la société tombe en convulsions. Si l'État est impuissant, si l'enseignement est négligé, si l'Église se pétrifie dans ses dogmes surannés et refuse de s'ouvrir à l'influence de la civilisation moderne, toute la société souffre, et ces souffrances se trahissent souvent dans les pays catholiques, par des commotions violentes et des signes manifestes de décomposition morale. Il faut donc le concours permanent de l'École, de l'Église et de l'État pour fortifier la vie publique et assurer le progrès. Mais le concours n'est pas l'absorption. Nous ne voulons aucune prédominance de ce genre, mais l'égalité et l'équiUbre. Qiaque organe est supérieur aux autres dans sa sphère, parce qu'il a une mission que lui seul peut remplir. L'État, composé de tous les citoyens, est souverain, au nom du droit, comme l'Église, composée de tous les fidèles, est souveraine, au nom de la conscience. L'éducation et l'instruction, appliquées à l'enfance et à la jeunesse, montreront un jour que ces deux souverainetés peuvent parfaitement se concilier dans la souveraineté de la raison. Mais la souveraineté n'est pas l'infaillibilité. Dieu seul est infaillible, et nous ne confondons pas les opinions humaines avec les attributs de Dieu. Une papauté pédagogique serait plus monstrueuse encore que la papauté ecclésiastique.
V Ecole aussi doit être souveraine dans sa sphère; non pas qu'elle puisse faire des lois, lever des impôts,
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user de la force publique, mais en ce sens qu'elle peut se gouverner librement ou qu'elle est maîtresse chez elle. Nous ne voulons pas que les ministres des cultes interviennent à titre d'autorité dans l'enseignement public, soit pour prescrire des méthodes ou imposer des livres, soit même pour donner àl'école une instruction confessionnelle. Aussi longtemps qu'il y aura des cultes divers dans la société et que la religion consistera en mystères surnaturels et en dogmes incompréhensibles, auxquels il faut croire aveuglément, sous peine de damnation, nous -demandons que l'instruction confessionnelle se donne dans les temples et non dans les écoles; nous le demandons, au nom de la liberté de conscience, que la Constitution nous garantit et que l'Église méconnaît, et au nom des lois de la pédagogie, qui ne permettent pas que l'on donne aux enfants, sous les yeux de l'instituteur, deux enseignements qui se combattent et se contredisent, l'un critique et raisonné, s'adressant à l'intelligence, l'autre aveugle, dogmatique et intolérant, s'adressant à la foi. Que les parents s'arrangent comme ils veulent, mais l'école au moins ne doit pas être témoin d'une pareille hérésie pédagogique, qui jette la. confusion, le trouble et la lutte dans l'esprit des élèves. Je ne sais ce qui se passe à ce sujet dans les pays protestants, mais je sais bien que dans les pays catholiques la plupart des hommes intelligents, tout en sacrifiant à l'usage, se moquent ouvertement du catéchisme romain et disent à leurs enfants que la « première communion » n'est qu'une convenance sociale qui n'engage en rien la conscience. Voilà la religion tournée en dérision et l'hypocrisie inoculée à l'esprit, dès l'adolescence! Il
ne faut pas que ce scandale s'accomplisse à l'école. Mais en proscrivant de Técole tout enseignement confessionnel, nous n'en chassons pas la religion, la religion naturelle, la religion dans les limites de la raison, qui est au-dessus de toutes les confessions; nous ne prêchons pas l'athéisme et l'impiété, nous ne défendons pas aux instituteurs et aux professeurs de faire germer dans l'âme des élèves la croyance en un Dieu infiniment sage, infiniment bon, infiniment juste, qui a tout disposé dans le monde pour que le bien trouve toujours* sa récompense, et le mal, son châtiment, en cette vie ou dans l'autre. Ces vérités-là peuvent être saisies sans peine par la raison de l'enfant, et le porteront à l'amour de ses semblables, à quelque culte qu'ils appartiennent, sans jamais nuire à ses études littéraires ou scientifiques. Ne confondons pas la religion avec les religions positives. L'école doit être sécularisée, comme en Hollande, en Irlande, en partie aux Etats-Unis; elle est un territoire neutre, ouvert à tous les cultes, sans distinction et sans esprit de propagande ; mais la sécularisation et la neutralité ne sont pas l'irréligion (^K
Nous ne voulons pas non plus en principe de l'intervention journalière de Y Etat, à titre d'autorité, dans le gouvernement intérieur de l'Ecole. L'Etat est aussi incompétent que l'Eglise en matière pédagogique. Qu'a-t-il besoin de prescrire des méthodes, de recommander des ouvrages, de réglementer des occupations, de surveiller des études, de nommer des personnes qu'il ne connaît pas et dont il n'est pas juge? Qu'il laisse ces fonctions à ceux qui ont la vocation de l'en-
(1) Re-oue de Belgique, 15 mars 187L
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seignement et qui pratiquent les écoles; quil se borne à son rôle, qui est de faire des lois, d'en assurer l'exécution et de favoriser le développement spontané de toutes les branches de l'activité humaine. L'instruction est un service public qui, organisé sur sa propre base, occupe une position officielle dans la société et peut très bien atteindre son but, sans la bureaucratie et les fonctionnaires de l'Etat. Pourquoi l'Ecole n'aurait-elle pas ses autorités à elle, élues dans son sein et par le suffrage de ses membres, aussi bien que l'Etat et l'Église? L'Etat n'intervient pas dans la nomination des ministres des cultes ni dans la réglementation du service religieux; pourquoi devrait-il administrer des affaires scolaires, qui sortent également du cercle de ses attributions ? L'heure de l'émancipation va sonner pour l'enseignement comme pour la religion. L'Ecole a son droit comme l'Eglise et doit, comme l'Eglise, se mouvoir librement hors de l'Etat. Vous demandez des garanties pour la nomination des membres du corps enseignant? Ces garanties vous seront données par les comités scolaires qui vérifieront les titres des candidats. Vous craignez que les écoles, abandonnées à elles-mêmes, manquent de surveillance et de direction intelligente ? Soyez tranquille, les écoles auront leurs inspecteurs, et leurs intendants, comme les cultes ont leurs ministres et leurs évêques, mais ce seront dans l'avenir des fonctionnaires de renseignement, et non de l'Etat. Est-ce l'Etat qui leur confère la capacité? Voyez ce qui se passe en Amérique, où l'Etat intervient le moins : c'est là que les écoles sont le mieux organisées so^ls tous les rapports. Voilà le type que nous recommandons, sauf à le perfectionner de plus en plus dans ses
détails, et que nous croyons applicable déjà aux peuples de race germanique.
Sommes-nous donc ingrat envers l'Etat, en lui retirant l'instruction publique ? Oublions-nous les services qu'il a rendus et qu'il rend encore à la cause de l'enseignement? Nullement, nous parlons dans son intérêt, aussi bien que dans l'intérêt des écoles. L'Etat qui veut tout faire s'expose aussi à toutes les plaintes et à tous les coups de l'opinion publique. C'est parce que l'État est omnipotent en France, que les partis tour à tour montent à l'assaut du pouvoir, pour refaire ou défaire ce que leurs prédécesseurs ont fait. Que l'Etat renonce volontairement à tout ce qui est étranger au droit, à mesure que les forces publiques se développent, il évitera un danger et fera justice. L'Eglise aussi avait bien mérité de l'instruction au moyen âge, alors qu'elle possédait toutes les lumières et qu'elle ne craignait pas. de les répandre ; mais quand elle est devenue infidèle à sa mission et qu'elle n'a plus considéré l'instruction que comme un moyen d'asservir l'intelligence et de la soustraire aux influences rénovatrices de la civilisation, il a bien fallu lui reprendre un rôle qui ne lui appartenait pas et qu'elle remplissait si mal. L'Etat alors est devenu le tuteur légitime* de tous les corps qui autrefois relevaient de l'Eglise. Mais la tutelle prend fin à la majorité du pupille ou à son émanicipation. L'Ecole est devenue majeure dans la plupart des pays protestants, grâce au régime de l'instruction obligatoire. Dans les pays catholiques, on ne peut encore que préparer son émancipation.
Je ferai volontiers des concessions sur le terrain de Isi politique. La politique n'est pas de la théorie pure.
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mais un composé de théorie et de pratique, qui tient compte des faits autant que des principes, puisqu'elle a pour but de rapprocher graduellement par de sages réformes la distance qui existe entre Tétat actuel de la société et son état idéal, entre le droit positif et le droit naturel. On ne 'change pas instantanément un système d'éducation en un système contraire. Ce n'est pas sans transition que s'opérera la transformation des écoles publiques dirigées par l'État en écoles publiques se dirigeant elles-mêmes. La perfection dans les choses humaines est le fruit du temps. Je ne conteste pas cela. Mais il faut qu'on se mette à l'œuvre et que l'Etat favorise la révolution scolaire. La première chose à faire est de constituer, soit par voie d'élection, soit par voie de nomination faite par les conseils communaux, par les députations permanentes des conseils provinciaux ou par le gouvernement, des bureaux ou des comités locaux qui soient indépendants des adininistrations publiques et qui aient le droit de pourvoir à tous les besoins des écoles placées sous leur direction. Ces comités ont la personnification civile aux Etats-Unis et en Angleterre et peuvent même, dans ce dernier pays, depuis le bill d'éducation de 1870, décréter l'instruction primaire obligatoire dans leur district. C'est la base de la nouvelle organisation. Que l'Etat, après cela, conserve pendant quelque temps ses fonctionnaires pour surveiller la marche de ce rouage et contrôler les comptes, nous n'y voyons pas d'inconvénient. Le temps viendra où l'Etat reconnaîtra que le corps enseignant peut se suffire à lui-même et doit être abandonné à ses propres conseils.
Cependant, il restera toujours, indépendamment de
la loi, ua lien entre l'École et l'Etat. Qui doit faire les frais de l'enseignement public ? Est-ce l'Etat, ou les provinces, ou les communes, ou les particuliers qui profitent des écoles? Aujourd'hui on a recours à toutes ces sources et l'on ne parvient encore à faire en Europe qu'un budget dérisoire de l'instruction publique. Aux États-Unis, les dépenses sont beaucoup plus considérables, les traitements plus élevés, le matériel classique plus complet; les communes ne reculent devant aucun sacrifice pour étendre et perfectionner sans cesse l'éducation populaire, dès que les lacunes sont signalées par les autorités scolaires. L'enseignement primaire est gratuit dans la plupart des Etats pour toutes les classes de la population, tandis qu'en Europe la gratuité ne s'accorde généralement qu'aux indigents. C'est là une excellente mesure, tant au point de vue politique et pédagogique qu'au point de vue de l'administration : tous les enfants, riches et pauvres, profitent des écoles publiques et sont réunis dans le même local pour les mêmes études et les mêmes jeux; tous les citoyens acquittent la taxe scolaire et peuvent en conséquence se dispenser de payer une seconde fois pour l'écolage. Rien n'empêcherait d'introduire la même simplification en Europe, si l'on pouvait se résoudre enfin à réduire à leur plus simple expression les dépenses relatives à T armée. C'est l'jE'te^ après tout qui doit en stricte justice pourvoir aux besoins de l'enseignement public, puisqu'il est chargé, comme (»rgane du droit, de fournir à tous les corps constitués les conditions indispensables à l'accomplissement de leur mission. Si la charge est trop lourde, l'État peut lever des taxes ou prendre des arrangements avec les provinces et les communes.