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L ECOLE ET L ETAT

Ls, personnification civile, accordée dans certaines limites aux comités scolaires, viendrait à la longue soulager l'État et permettre à l'Ecole de vivre de ses propres ressources. Les Etats-Unis ont un moyen plus simple encore de lever la difficulté, c'est de concéder des terres aux écoles. Ces terres augmentent de valeur d'année en année; la vente de quelques parcelles suffit pour couvrir les frais extraordinaires, nécessités par la construction au l'agrandissement des édifices; l'accroissement des revenus sert aux dépenses ordinaires. Mais ce moyen n'est plus guère à la disposition des peuples européens. Consentirait-on, d'ailleurs, dans les pays catholiques, à octroyer aux comités scolaires le droit de posséder ? Les scandaleux abus de la main-morte ont laissé dans les esprits une empreinte tellement vive, que je crains fort qu'on ne puisse pas de longtemps tenir compte de la différence qui existe, ici comme partout, entre l'usage et l'abus, entre une application légitime et une application injuste, entre notre époque et le moyen-âge. J'insiste cependant, parce que la personnification civile est un principe de stabilité, une force de cohésion et un élément de développement organique, sans lequel aucune corporation «ociale ne pourra se constituer d'une manière sérieuse, avec quelque chance de durée. Mais le principe doit être défini : la personnification ne peut être établie que par la loi ; son usage ne peut dépasser les besoins auxquels il faut satisfaire; son application ne peut s'étendre qu'aux associations qui rentrent dans la destinée humaine. Ces conditions conviennent à l'Ecole, mais ne conviennent nullement aux couvents. Les monastères n'ont aucune raison d'être dans la société moderne ; ils sont la honte et la lèpre de la

civilisation. La religion jouit de la personnification civile par ses conseils de fabrique ; la charité, par ses bureaux de bienfaisance et ses administrations hospitalières ; la vie ascétique, monacale, contemplative, vouée au célibat et à la mendicité, ne doit pas être encouragée, parce qu'elle est en contradiction flagrante avec les devoirs de l'homme et avec Tordre moral du monde.

C'est sans doute la prétention d'ériger des écoles publiques indépendantes de l'Etat et néanmoins soutenues par les fonds de l'État, qui m'a attiré, de la part du rédacteur de la Sûddeutsche Presse, le reproche de m'arrêter à une de ces conceptions confuses qui abondent dans le socialisme et même de susciter une espèce de socialisme pédagogique. Le mot ne me déplaît pas, pourvu qu'il ne soit pas pris en mauvaise part. Il s'agit bien, en effet, d'une rénovation sociale, au point de vue des institutions pédagogiques. Seulement, je fais appel à la science et au droit, non à la violence, et par là je sépare ma cause de celle du socialisme français, enfanté par la situation morale des pays catholiques et toujours disposé à recourir à la force. Si Ton entend par socialisme le désir de remplacer graduellement, un état social imparfait par un état social meilleur, tous les hommes qui ont le sentiment de l'idéal sont socialistes ; il ne faut pas les condamner, mais les honorer, car ils sont les apôtres du progrès et les bienfaiteurs de l'humanité. Le Christianisme., la Réforme et la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, sont dûs à cette tendance. Toute doctrine nouvelle en matière sociale, religieuse ou pédagogique aspire à faire une société nouvelle. C'est dans cet espoir que je marche à la suite de

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Krause et de Frœbel, et que j'applaudis au projet de Todtenhaupt, avec un bon nombre de mes collègues et de mes amis; si on n'en y eut pas, nous ne déclarerons pas la guerre à la ville libre de Hambourg, nous attendrons et nous compterons sur la génération future. Notre socialisme au moins ne fera peur à personne. Si quelqu'un est tenté d'en rire, en le traitant de chimérique, nous lui dirons : Voyons, ne sommesnous pas dans les saines traditions de l'humanité, en voulant que l'École acquière à son tour un développement propre et autonome? Ne restons-nous pas d'accord avec la vraie notion du droit, en demandant que l'Etat pourvoie aux dépenses de l'enseignement public? La transformation que nous réclamons dans le régime de l'instruction ne se réalise-t-elle pas en Amérique, chez une nation qui a peu de goût pour les utopies ? Enfin, le rôle que nous assignons à l'Etat et à l'École n'est-il pas identique au rapport qui existe aujourd'hui, en Europe, sous nos yeux, entre l'État et l'Église? La religion n'est-elle pas un service public, indépendant de l'Etat et rétribué par l'État? La situation est donc exactement la même des deux côtés, sauf que l'Église catholique emploie les ressources qu'on lui donne à soulever les passions contre l'État qui la paye pour une œuvre de religion et d'apaisement, tandis que l'École bien organisée rendrait au centuple ce qu'on lui donne, en instruction, en moralité, en capacité professionnelle, et enfin en prospérité nationale.

Je citais à ce sujet l' Université libre de Bruxelles dans ma lettre à Todtenhaupt. N'en avais-je pas le droit? Je sais bien que cette institution, à laquelle je suis fier d'appartenir, n'est pas un établissement public, fondé par l'Etat et entretenu par l'État, et

qu'elle rentre en conséquence dans l'enseignement privé, d'après la classification des écoles qui est partout adoptée. Il eût été ridicule de ma part de soutenir le contraire. Mais ce que je sais aussi, c'est que si l'instruction publique était à tous les degrés organisée sur sa propre base, d'une manière indépendante de l'État et de l'Église, l'Université de Bruxelles y trouverait naturellement sa place, sans rien changer à sa constitution ni à l'esprit de son enseignement. Voilà ce que j'ai voulu dire, quand j'ai déclaré à Todtenhaupt que l'Université de Bruxelles répondait exactement à son idéal. Elle a, en effet, son conseil d'administration qui jouit d'une entière autonomie et où l'élément professoral est largement représenté; elle nomme son recteur et ses doyens; elle se gouverne elle-même, sans, intervention politique ou religieuse, sans animosité contre la religion ou le gouvernement, sans dogmes ni préjugés ; elle pratique le libre examen, elle cultive la science pour la science, elle n'a d'autre entrave que la conscience du professeur et le sentiment des convenances. Que pourrait-on exiger de plus dans une société parfaite, où les écoles seraient affranchies de toute influence étrangère à la pédagogie et consacrées uniquement à former l'esprit et le cœur des jeunes gens? Ai-je besoin d'ajouter que l'Université de Bruxelles n'est pas une œuvre de parti, en ce sens qu'elle n'a aucun programme politique, ne reçoit point de mot d'ordre et ne prend jamais part aux agitations de la vie publique. Sans doute, elle' est dévouée à la cause de la libre recherche et du progrès ; mais cette cause est précisément celle de la vérité et de la raison. Elle subordonne la théologie à la philosophie, tandis que sa rivale, l'Université catholique de Louvain,

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soumise à romnipotence des évêques, enfermée dans le cercle étroit des dogmes du moyen-àge, subordonne absolument la spéculation à la foi.

Je crois avoir complètement répondu à la Presse de Munich et justifié mon attitude dans le débat soulevé à Hambourg (1). Qu'on me permette de dire, en terminant, [que mon adhésion au principe du projet élaboré par Todtenhaupt était d'autant plus sincère que j'avais moi-même, dès le 25 octobre 1870, en séance du Conseil général àel^. Ligue de renseignement, déposé un plan analogue, concernant l'organisation rationnelle de ^instruction primaire. Ce plan était conçu d'après le type américain, au point de vue d'un idéal qui ne s'éloigne pas trop de la réalité et qui est adapté aux usages et aux institutions de la Belgique. Le pivot de toute l'organisation est le bureau ou comité scolaire, revêtu de la personnification civile, nommé par le Conseil communal ou par la Députation permanente du Conseil provincial, selon la nature de l'école, mais ensuite indépendant de la commune, de la province et de l'Etat, chargé d'administrer l'école, de pourvoir à ses besoins et de nommer, sous des conditions déterminées, les membres du corps enseignant. Les membres des Comités pourraient aussi être élus directement par les chefs de famille; mais j'ai craint l'influence de l'obscurantisme dans les campagnes.

(1) Cf. Bas Verhàltniss von Schule, Staat und Kirche, Streitschrift und Thesen von D"^ H. von Leonhardi, Sonderabd. aus die Neue Zeit, Prag, 1871 .

Tout ce qui regarde le progrès des études et des méthodes est abandonné à l'initiative des instituteurs, réunis en conférence par canton ou district, et des fonctionnaires de renseignement. Les lois relatives à l'instruction primaire sont préparées par un conseil de perfectionnement. Les mêmes rouages pourraient s'appliquer à l'enseignement moyen et à l'enseignement supérieur, et donner lieu dès lors à une organisation plus complète de toute l'instruction publique.

Gomme cette matière est neuve et vient à l'ordre du jour en Allemagne, je crois qu'il peut être utile de faire connaître mon projet, tel que je l'ai rédigé, afin de provoquer les observations et les critiques des hommes compétents.

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