‹ Enseignement et religionChapitre 12 sur 45 · L ENSEIGNEMENT D ETAT ET I. V PENSÉE HEEIGIEISE 'J · texte numérisé non relu

L ENSEIGNEMENT D ETAT ET I. V PENSÉE HEEIGIEISE 'J

qui ne connaît qu'un primat, celui ilc la raison, no pouvaient pas plus enjoindre de prourer le théisme c|u"ils n'auraient pu imposer de déincjnder le créationnisme ou l'aiiiiiiisnie ou le ri-alisnic. Ils oui entendu seulementque les thèses du théisme et du providentialisme, avec les arguments dialectiques qui les appuient ainsi que les objections auxquelles ces arguments à leur tour se sont heurtés, fussent, dans leurs grandes lignes, exposées aux élèves, relativement avancés en âge, (|ui forment l'auditoire du maître de philosophie. La liberté doctrinale estaccordée à ce dernier et bien rares sont aujourd'hui les cas où l'usage de cette liberté ait donné lieu aux protestations '. Sans doute ici encore peut se présenter rhypothèse extrême où le droit de penser librement devant ces jeunes hommes rencontre sa limite. Faut-il, demandera-t-on peut-être, reconnaître au professeur d'Etat toute licence de proclamer ouvertement, dans sa classe, l'athéisme? — La question ainsi posée, sous cette forme, disons-le, un p^eu grossière (et qui sent sa réunion publique) ne serait, dans aucun Etat moderne que je sache, tranchée dans le sens de l'affirmative : et les hommes de la Révolution, que l'on ne taxera certes point de timidité, n'auraient pas plus que l'immense majorité de nos contemporains consenti à étendre jusque-là le droit d'associer à tout ce que Ton professe soi-même les

I. Me sera-t-il permis de dire que, ilepiiis trois ans et deuil que j'ai '.'honneur de dirijjer l'Académie de Lille, un cas de ce genre ne m'a pas été une seule fois signalé.

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adolescents sur qui Ton a autorité. Pour des raisons multiples mais dont-la principale est certainement l'association traditionnelle qui s'est établie entre la notion de divinité et Tensemble des idées morales auxquelles les Etats non moins que les individus sont foncièrement attachés, l'hypothèse d'un enseignement public délibérément, dogmatiquement athée, apparaîtrait comme un paradoxe pédagogique, une impossibilité sociale, au moins dans la condition actuelle de notre civilisation.

Mais rassurons-nous. La difficulté que nous relevons a bien peu de chances de se produire dans la réalité. Le professeur n'oftensera la conscience de personne et en même temps n'obligera la sienne propre à nulle feinte qui viendra dire : « voici ce que les partisans d'une religion naturelle ont allégué à l'appui de leur affirmation et voici les objectionsqui leur ont été opposées. Pour moi je tiens leurs thèses pour indémontrables à la raison spéculative et le problème entier pour transcendantalement insoluble à nos esprits relatifs. » — Attitude sceptique, dirat'On. Non pas forcément. Attitude critique plutôt ; en tout cas nullement négative et qui n'exclut en rien la possibilité d'autres sources de certitude, étrangères à la pensée dialectique. Et je ne parle pas de ces voies miraculeuses qu'une révélation peut ouvrir mais où nous n'avons pas le droit de nous engager, parce qu'elles nous ramèneraient au surnaturel et aux religions positives, c'est-à-dire nous replaceraient sur le domaine interdit. ]\Iais je songe à cette thèse phi-

l'enseignement d'état et la pensée BELIGIEISE Si

losopliiqiie aiijoiird hui en lioiiiu'ur auprès (réniinents et (rindéjienclants osj)rils, aux termes de la- ((uelle, en niatièic! de religion, de métaphysique même, les arguments, les dénu)nstrations de la laison diseursive ne sont que la superluitdle env<doppe de eroyances essentielles jirofondes, intimes, subeonscientes, soustraites au eontrùle ordinaire de la pensée logique. « Notre croyance impulsive, dit MA\'. James, est toujours ici ce qui établit le corps originel de vérité et notre [)hilosophie avec son verbalisme articulé n'en est que la fastueuse traduction en formules. L'assurance irraisonnée et immédiate est en nous la chose profonde, l'argument raisonné n'est qu'un déploiement de surface. L'instinct conduit, l'intelligence ne fait que suivre. » Et, pour que l'on ne s'y trompe pas, M.^^^ James insiste sur ce qu'en disant de la sorte il se borne à être l'interprète des faits. « Veuillez observer que je ne dis pas qu'il soit meilleur que le subconscient et le non-rationnel tiennent ainsi la suprématie dans le royaume religieux. Je me borne à signaler simplement qu'en fait il en va de la sorte. » — Nous sommes donc en droit d'avancer qu'un exposécritique — et même de tendances pyrrhoniennes(éventualité que d'ailleurs nous ne préconisons nullement), bref, qu'une conclusion suspensive relativement aux thèses de la théologie naturelle n'entraîne nullement l'athéisme radical comme sa conséquence.

Aussi bien l'athéisme dogmatique doit-il être tenu pour un cas exceptionnel dans le monde philosophi-

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que. C'est que rien n'est moins uniforme, rien n'est moins simple à définir que la notion du Dieu des rationalistes. Autant le Dieu des religions positives, avec ses déterminations rigoureuses que stipulent les credo, est, si l'on peut dire, à contours nets, à formes arrêtées, autant celui des théologiens naturels peutil se prêter à des représentations ou mieux à des conceptions différentes. Tantôt il ressemblera au Dieu personnel des théologiens. Tantôt il n'aura que la consistance tout idéale d'une notion abstraite, d'une fin spirituelle toujours en voie de se réaliseï* et non d'une perfection en acte. Tantôt il sera la cause transcendante, tantôt l'universelle substance immanente au monde, tantôt la Pensée une, se réfléchissant à l'infini dans les pensées finies innombrables, tantôt la forme pure, éternellement réalisée, de l'unité la plus haute vers laquelle monte l'entendement. Et l'athéisme doctrinal ferait, par une seule et indistincte négation, table rase de ces acceptions si diverses, dont chacune correspond à un point de vue spécial de la pensée et de l'être, du physique et du métaphysique ! Il serait en situation d'afïirmer tout uniment que ces multiples interprétations sont également négligeables! Au lieu dédire : j'ignore si Dieu est, il serait assez sur de soi pour déclarer : je sais pertinemment que Dieu n'existe pas, sous quelque forme, avec quelques attributs qu'on veuille le concevoir ! Pour notre part, nous envierions à un tel homme sa superbe; tout au moins nous le féliciterions de cette belle confiance. Nous le prierions

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seulement de non point faire étalage devant ses élèves, l'n peu de modestie intellectuelle est, à notre iixis, un des grands bienfaits que puisse apporter une bonne classe de philoso|)hic.

Il y aurait hiru un dciiiici- pai'ti qui oifi'irait de quoi sétluiie, un j)arli (|ui couperait court à toutes les <listinctions comme à toutes les compromissions : il consisterait à prendre en un sens tout à l'ait nouveau la maxime de neutralité. Qui est neutre ? L'Etat. Mais l'Etat et son corps de maîtres font deux. Et la neutralilc de l'Etat se réduirait à laisser les maîtres libres de professer, en matière religieuse, leurs opinions, quelles qu'elles fussent, à leurs risques et périls. « Fais ce que plaît, « disait Rabelais. « Enseigne ce que veux, » serait la devise universitaire.

Ce serait là, à notre avis, une parodie de neutralité, ou plutôt c'en serait la flagrante négation. Qu'importe aux élèves ce que tient et juge cette personne morale, l'État? L'État, ils ne le connaissent point. Ce qu'ils connaissent, ce sont les hommes individuels cjui, en vertu de la délégation de l'État, ont autorité sur eux et leur distribuent l'instruction. Si ceux-ci ne sont pas neutres, la neutralité de l'Etat n'est (|u"un leurre. Et voilà les élèves vis-à-vis les uns des autres, une majorité ou une minorité d'entre eux vis-à-vis de leur professeur, dans une condition de discorde religieuse, c'est-à-dire de la plus amère des discordes, de celle qui émeut les [)lus âpres passions, de celle que l'intervention logique de la raison est la plus impuissante à apaiser ! Voilà, d'autre j)art, les

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maîtres non seulement assujettis à étaler leurs mutuelles dissidences, mais livrés aux protestations, délations, persécutions des meneurs régionaux, ici libres penseurs militants et là cléricaux forcenés ! Si l'Etat est neutre, les milieux sociaux ne le sont pas et sa protection lointaine abritera pauvrement etinefTicacement ses délégués contre les oppressions immédiates. Ou bien la neutralité n'a pas de sens ou elle se doit dire du corps enseignant en son entier. Du reste, on montrerait sans peine que la nonneutralité préconisée par des publicistes libres penseurs se heurterait tôt ou tard aux mêmes difficultés qui ont paru être l'écueil de la doctrine de neutralité. Eux aussi se voient, à un moment ou à un autre, dans l'impossibilité d'investir le professeur d'Etat du droit absolu de tout dire et sous toute forme. « 11 ne s'agit pas, déclare l'un d'eux, de partir en guerre contre telle ou telle conception politique ou religieuse. L'école n'est ni une tribune ni un journal. Si les professeurs n'ont pas à soulever certaines questions, ils ne peuvent les éviter quand elles se posent. Qu'ils disent simplement alors, avec tact et sérénité, ce qu'ils pensent juste... » Bref, ces publicistes en sont réduits à s'exprimer comme nous, à poser comme nous des garde-fous, à tracer comme nous des limites, à recommander le « tact ». Mais nous du moins, nous nous sommes assigné un critère; eux n'en ont pas et leurs réserves ne peuvent constituer qu'une inconséquence'.

I. Y. L'Aurore, aSdécembre 1902 : L'Impossible neutralité, pav i .-3 . Geste.

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Xon, ne regrettons pas la décision [)rise par TElal républicain. Il a suivi le parti le plus sage, <'clui (pii coule le moins au droit cl à la (lignil('> de tous. Car il ne faut pas nous arrêter à des arguments oratoires tirés de ce qu'il y aurait d'évasif, pour ne pas dire de timoré, à cette attitude neutre. Dans notre interprétation, ou a pu voir quel champ immense le devoir de neutralité ainsi compris permettrait encore de parcourir à la ciili([ue rationaliste. Le terme de neutre n'a rien qui doive olVenser, si on ne le prend pas à faux*. « Une nation neutre », dans l'ordre politique, cela ne signifie pas une nation désarmée ou j)eureuse, mais bien une nation qui lient ses forces en réserve et a décidé de n'en point faire emploi là où leur mise en action lui paraîtrait ou inutile ou funeste. Une énergie qui se contient n'est, pour cela, ni humiliée ni l'idicule. De même pour l'objet qui nous occupe. La neutralité n'est pas l'impuissance. La neutralité n'est pas l'indifférence. La neutralité n'est pas l'inaptitude à se prononcer. Elle est la manifestation d'une volonté réfléchie, bien déterminée à ne pas porterie poids de son autorité ou de ses préférences dans des débats que doit seule, en fin de compte, trancher la conscience individuelle.

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