L ENSEIGNEMENT D ÉT.VT ET L.V PENSÉE RELIGIEUSE () I
ques, sont accusées de se laisser ciitiaiiKM' '. C'est contre celui-là ([ue nous devons crautanl plus nous prémunir que nous nous faisons une conception plus large, plus libérale, tlu rôle de l'éducateur.
Or, si le maître aspire à entretenir chez ses élèves cette disposition, sans lac[uelle, nous venons de le voir, son autorité à lui-même risquerait Ibrt d'être annihilée, il fera bien, lui tout le premier, de prêcher d'exemple et, pour cela, de respecter ce qui est respectable. Ces grandes idées, dont nous avons cité quelques-unes, devront être de sa part l'objet du même sentiment déférent c(u'il désire incuhjuer à ses élèves pour toute supériorité légitime. 11 respectera la notion de patrie ; il respectera la notion de progrès social et moral. A l'idée religieuse, il témoignera du respect, parce ([ue ce respect lui est dû.
Et d'abord il n'y a nulle témérité à avancer que cette attitude de respect est attendue de lui par les familles qui lui accordent leur confiance et se sont déchargées sur lui du soin de former leurs enfants. Ce mandat ne lui a pas, je le veux bien, été explicitement donné ; il est, à n'en pas douter, sous-entendu. En effet, si nous passons mentalement en revue les parents dont il est le délégué, l'énumération suivante paraît bien près d'être exacte :
Un certain nombre sont croyants et pratiquants; ils n'ont cependant pas confié à des maisons religieuses les héritiers de leurs noms, d'une part parce
I. Cf. dans les Guêpes d'Aristophane, les reprociies adressés à Socrate par les pères de certains de ses disciples.
qu'ils redoutent les excès de piétisme de ces dernières ou leur esprit anti-démocratique, d'autre part, parce que leur credo n'est pas si étroit ni si ombrageux qu'il les rende hostiles à la pensée rationaliste. Loin de là, ils tiennent et de nombreux précédents les encouragent à tenir que le libre exercice de l'intelligence n'est pas incompatible avec l'attachement à une religion révélée.
Un nombre peut-être plus considérable est formé par des ex-pratiquants, actuellement encore ou croyants ou demi-croyants ; croyants, c'est surtout par une sorte d'indolence qu'ils se sont peu à peu relâchés sur la pratique, s'excusant peut-être à leurs propres yeux par le commode argument que le vrai culte est le culte intérieur ; à demi-croyants, ils ne se soucient pas de pousser à fond une enquête exégétique ou critique qui définitivement ferait tomber en un sens ou en l'autre leurs hésitations ; mais visiblement les uns et les autres seraient tout prêts, sous l'action d'une épreuve ou d'une crise morale, à en revenir à la foi scrupuleuse et agissante. Mais les uns et les autres aussi professent pour la pensée séculière et scientifique au moins autant de bienveillance que les premiers et pour les mêmes raisons font crédita ses représentants.
Un troisième groupe, qui pourrait bien être de beaucoup le plus abondant, comprend les ex-pratiquants et les ex-croyants définitifs, ceux qui résolument, ou par l'habitude d'une indifférence qui a oute la force d'une conviction, ont sans esprit de
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relonr al)andonné toute foi confessionnelle. ()iie ce soit ou non par degrés qu'ils en sont venus à la libre pensée, ils lui appartiennent cà jamais. Mais ils ne se soucient pas de placer de j)rinie ahoid l'i^spiil de leurs enfants au stade où ils sont eux-mêmes à la longue parv^enus. Au contraire, ils entendent que leurs enfants fassent à leur tour le voyage intellectuel qu'ils ont fait et, si la libre pensée est un affranchissement, ils tiennent préférable que leurs enfants en soient directement les auteurs. Je rangerais dans le même groupe ceux qui, jiar suite de circonstances multiples, dispositions intellectuelles de leur premier entourage à eux-mêmes, premiers exemples (ju'ils ont eus sous les yeux, très lointaines lectures ou conversations etc., n'ont jamais connu par euxmêmes l'attitude ni l'état d'àme du croyant, qui sont, eùt-on dit il y a deux siècles, des libertins-nés, mais qui, néanmoins, n'entendent pas que leurs fils soient élevés en dehors de toute foi religieuse : et cela, les uns par snobisme mondain, les autres en vertu de cette conviction plus honorable que des croyances, même objectivement illusoires, sont un frein moral auquel il ne faudrait pas à la légère renoncer, qu'elles faciliteront une droiture de cœur, une élévation de sentiments qui persisteront même le jour où se seront évanouies les idées confessionnelles qui les avaient fait naître. Mais encore moins voudiaient-ils que leurs enfants fussent exemptés de l'effort rationnel et critique, effort auquel ils estiment que ITniversité excellera à les exercer. Ils souhaitent tout au
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moins <|iio dans ces jeunes âmes il y ait entre les deux lendances, confessionnelle et rationaliste, fair j)lay\ (jne nulle des deux ne soit donc, à Tavance, systémaliquement sacrifiée. D'ailleurs ils ne doutent «^uère que pour leurs enfants, comme pour eux, ce ne soit la seconde, c'est-à-dire la rationaliste, qui finira par j)iévaloir.
Enfin, je compterai un dernier groupe qui, tout au moins dans notre bourgeoisie, dans nos classes dites libérales, me parait constituer actuellement une minorité j)eu considérable: il renfermera les libres penseurs décidés et avérés qui souhaitent pour leurs enfants une éducation tout animée de rationalisme, exclusiment laïque, radicalement étrangère à toute direction confessionnelle, et qui, dans cette intention bien nette, se sont avec confiance adressés à l'Université. Ceux-ci ont la voie toute tracée : leurs enfants seront dispensés d'entendre l'enseignement religieux, de suivre quelques offices que ce soient. Mais les parents ne demanderont pas pour cela qu'on dresse lesdils enfants à la lutte anti-religieuse, qu'on les forme au mépris ou à la haine de ce qui est pour la majorité des autres la consolation et l'espérance. Etranger ne veut pas dire hostile. La neutralité qu'ils réclament ne signifie pas une dogmatique à rebours.
Ces quatre classes forment bien, semble-t-il, la quasi-totalité du personnel des familles dont les maîtres de l'Université peuvent se considérer comme les mandataires. Évidemment, pour que l'analyse fut complète et serrât de plus près la réalité sociale, il
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laiidrait tenir coiiiplc dr la diialil.- (|ui existe au sein de cliaque famille, dualilé (|iii si sounciiI correspond à un contraste, à une (livert^a^nce radicale: ( clic du père et de la iuim-c. Maison n.- iconvci;; pa-. .ni.- j.me hasarde l)eaiicoii|) en avancanl, (|nc. daii> l'immense majorité des cas, rinihiencc de la mère Icnd. si le père est du troisième groupe, a le l'aire se comporter, en matière d'éducation toul au moins, comme s'il a|)partenait au second; et. s'il est du second, comme s'il ap|>arleiiail au premiei- ; hrel', ipTelle lend à s'exercer dans le sens orthoiloxe et conserv aleur. Et ce n'est pas hasarder beaucoup d'ajouter (|uc, dans le plus grand nombre de cas, c'est rinilucnce de la mère qui l'emporte, soit que le père, |)ris jiar les [)réoccupations du labeur quotidien, ne se sente ni la force ni le vouloir de soutenir à son lo\cr une cnntinuelle dispute, soit (ju'il estime (jue la (lire< lion religieuse se rattache étroitement à la direction morale et que présidera l'éducatioh en général et à l'éducation morale en particulier est éminemment un (dlice maternel.
Quoi qu'il en soit, et au j)oinl de vue de chacun de ces quatre groupes, n'a()parail-il pas en touh- évidence que l'obligation de traiter- avec resj)ect la pensée religieuse est l'une de celles dont les familles s'attendent le plus naturellement que le professeur devra s'acquitter ?Que jeter la moquerie, répigramine railleuse, le reproche amer, l'insinuation accusatrice contre cette forme de l'activité spirituelle, c'est aller à rencontre de leurs intentions? (jue c'est tromper
leur confiance ? Manquer au pacte tacitement consenti ?
Dans un seul cas il pourrait n'en pas aller de la sorte, celui où dans ce quatrième groupe que nous désignions tout à Iheure comme une assez faible minorité, il faudrait tracer une subdivision qui constituerait une minorité plus restreinte encore : c'est le cas, dis-je, où l'on aurait affaire à des parents antireligieux pour leur compte et décidés à ce que leur irréligion se propage à leurs enfants, et cela sous forme non pas indifféren liste, mais bien militante et agressive, des parents, en un mot, qui tiendraient que le véritable enseignement séculier est celui qui arme et ceint les futurs citoyens pour partir en guerre contre la pensée religieuse. De ces parents, en existe-t-il dans nos classes moyennes? Assurément, mais pour ma part je n'en ai connu qu'un bien petit nombre. ^Nlais ce nombre parùt-il moins négligeable encore (et une opinion sincère n'est jamais négligeable), de quel droit lui sacrifierions-nous la multitude des autres, celle des croyants, des demi-croyants, des quasicroyants ? Faut-il donc que le libéralisme aboutisse à l'oppression de la majorité? Ou, si nous ne sacrifions personne, si nous favorisons tour à tour l'expression de la foi militante et de l'irréligion combative, la classe devient un champ clos où s'acharneront les unes contre les autres les passions intellectuelles et sociales les plus redoutables et les plus violentes qin soient, celles en prévision descjuelles un Hobbes composa toute sa politique. Et que devient la grande
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idée réj)iiblitaine do neutralité? L'enseignement sera la triste image du despotisme, si une opinion privilégiée y domine : si loules les opinions y dominent t-galcmenl, ce sera l'ininge de Tanai"chie.
En conséquence, à supposer que de tels parents viennent vers nous, frappent à notre porte et demandent à l'Université de se faire leur coopératrice, nous n'avons ([u'unc réponse à leur faire : si vous voulez <|ue nous ti'ansmettions de notre mieux à vos enfants l'ensemble des humanités, la culture rationnelle scientifique, historique, crili(jue et philosophique que nous avons reçue, culture qui ne reconnaît qu'une autorité, celle des règles imprescriptibles de la pensée et de son accord logique avec elle-même, culture enfin qui n'admet pas de bornes à son domaine, au point que la religion elle-même, en tant que fait mental, tombe sous la juridiction de l'intellect, si vous voulez cela, confiez-nous en toute sécurité ces c( petits hommes n' qui vous sont chers. Mais si vous nous demandez de leur inculquer un cléricalisme retourné dont le plus grand nombre de nous est, Dieu merci, parfaitement exempt ; si vous nous demandez de les munir d'arguments, de chefs d'accusation, sinon de motifs de colère et d'outrage contre l'ensemble des croyances devant lesquelles se courbent volontairement les fronts et les âmes de millions de Français; enfin si vous nous