I. Montaigne
Lyon. — Enseignement et religion. 7
g8 E>'SEIG:yEME>T ET RELIGION
concevez, nous modestes éveilleurs et modestes guides de la pensée rationnelle, comme les pionniers d'une entreprise qui consisterait à déchristianiser ou à déjudaïser la France, dans ce cas, vous vous êtes trompés d'adresse. Frappez ailleurs ! Ou si cet ailleurs n'existe pas, fondez-le. Créez ce séminaire antireligieux que vous rêvez. Vous en avez le droit. La liberté d'enseigner vaut pour votre incroyance comme elle vaut pour la foi des autres. Si elle abrite et sauvegarde les exclusivistes de droite, elle protégera au même titre les exclusivistes de gauche. Mais nous, professeurs d'Etat, nous, Université, nous ne nous laisserons pas plus inféoder aux seconds qu'aux premiers. Notre enseignement occupe un sommet qui plane par-dessus les tumultes et d'où les idées et les doctrines sont contemplées seulement en ce qu'elles ont d'impassible, d'éternel. Nous pourrions dire que c'est là notre gloire. Disons plutôt que c'est là notre charge. Prenez-nous comme nous sommes, ou ne nous choisissez pas. — Voilà pour les parents.
Mais en face' des parents, il y a les maîtres et, comme nous avons dû compter avec ceux-là, nous sommes au même degré tenus de compter avec ceuxci. Nous avons dit constamment : « le maître », c'était là une vicieuse façon de parler, car elle semblerait justifier l'illusion que le « maître » désigne quelque entité enseignante, entité générale et abstraite, partout identique, nullement sujette à varier selon les temps et selon les lieux. Le maître n'est pas Tinter-
L ensei(;nemi:nt détvt ki i.v I'i;\si';i: hf.i.igieuse qc)
prête iinpersoniiol de préceples ou de principes éternellement donnés. Il est un individu, avec toutes les différenciations spiriliudlcs et morales (|iii caractérisent toute personnalité. Il y a non pas le maître, mais les maîtres, de qui les dispositions dàine, les convictions, les pensées, ont droit, autant et même plus que celles des familles (plus, car ils ont bien souvent davantage réfléchi et c'est pour eux que les choses de l'ordre intellectuel ont peut-être le plus de poids) à entrer en ligne de compte.
Or, les maîtres, dirons-nous, se peuvent, en ce qui concerne leur position vis-à-vis des crovances confessionnelles, distribuer en trois groupes. Ce seront d'abord les deux extrêmes opposés : les croyants et les incrédules militants. Pour les croyants, nulle difïiculté : il est bien évident que la loi du respect à l'égard de la pensée religieuse serait pour eux une superfétation, comme un pléonasme. Le plus implique le moins. Et comment ne respecterait-on point ce que Ton adore ? Des professeurs croyants, rUniversité en renferme et en nombre appréciable ; or jamais il n'est entré dans l'esprit des chefs de ce grand corps que ce caractère d'être un croyant put devenir un motif je ne dis pas d'exclusion, ni de défaveur, mais même de moindre faveur. Toutefois il est sous-entendu que par le fait qu'un croyant s'est mis en ligne poui- obtenir et a obtenu l'une des chaires de l'enseignement public, il a reconnu qu'entre les exigences intimes de sa conscience et sa mission civile d'éducateur laïque
lOO ENSEIGNEMENT ET RELIGION
€t rationaliste, il n'y avait point incompatibilité. Entre les deux sphères, dont la distinction est devenue, depuis Descartes, un axiome familier à tous les esprits cultivés, la sphère de la foi et de Tautorité, la sphère de la raison et de la liberté d'examen, il consent qu'il n'y a pas interférence et que, du fait qu'il ne déserte pas la première, l'intégrité de la seconde ne sera en rien compromise. En conséquence, de cette même loi de respect qu'il lui est tout simple de mettre en pratique vis-à-vis des formes religieuses, il n'hésitera pas à faire bénéficier, dans son enseignement, les négations sincères, approfondies, raisonnées, qu'une certaine conception métaphysique ou une certaine doctrine critique ou même une certaine susceptibilité scientifique auront dictées à d'autres intelligences que la sienne en opposition aux dogmatiques des différentes confessions. De ce premier côté donc, nul embarras.
Il en est tout autrement avec la catégorie contraire, de laquelle il me serait difficile d'évaluer l'importance numérique, mais que je crois, sous son type intransigeant du moins, composer une bien petite minorité. Je dis : sous le type intransigeant, typé qui n'a que peu de chances de se rencontrer dans notre personnel universitaire, où T'esprit de mesure et de sagesse, le désir de ne point heurter, la discrétion, le tact, sont des vertus professionnelles si répandues que nul n'y songe même à en tirer mérite, car s'il était un reproche que notre corps enseignant encourut plutôt, ce serait bien celui d'un excès
L ENSEIGNEMENT D ETAT ET LA PENSKE RELIGIEUSE loi
de réserve. Xoamnoins, oxaiiiiMoiis le. cas de cette minorité anlireligieiise intransiu-eante : cette exception porle à son maximum d'acuité la dilliculté la plus giave du problème général (|uc nous agitons.
De deux choses l'une : ou celte inli-aiisiireance ne sera cpie relative encore, ou, si Ton préfère, que personnelle : c'est-à-dire qu'elle sera tle telle nature que toute profession, si superficielle, si extérieure soit-elle, de ce respect que nous réclamons paraîtrait à notre antireligieux un coupable abandon de ses propres principes, une concession lâche à des préjugés en eux-mêmes condamnables, tout au moins l'apparence mensongère d'une disposition spirituelle qui n'est point la sienne. Une telle situation est évidemment très épineuse, mais elle est commandée par un scrupule moral trop honorable pour que, par entêtement de système, nous en fassions purement et simplement abstraction et que nous soumettions le maître que je suppose à la commune loi. Eh! bien, soit. Pour lui, il sera fait une exception. Il n'aura à témoigner nul respect, mais j'ajouterai aussitôt : nul irrespect non plus. Ce tour de force dont nous parlions dans nos débuts, celui de la radicale neutralité d'un enseignement secondaire, il se mettra en mesure de l'accomplir continûment, sans une distraction, sans une défaillance. Ce que Condorcet voulait (jue 1 éducateur fit à l'égard de nos institutions d'Etat, qu'on les enseignât simplement comme des « faits», il le pratiquera, sans appréciations d'aucune
sorte, sèchement, nùment, à Tégard de tous les points, doctrines, institutions, événements où la Religion se trouverait en jeu. A la rigueur, cela est possible et faisable. La concession me coûte. Je raccorde sans hésiter, mais avec de vifs regrets. Et ces regrets sont justifiés par une double raison. D'abord, à mon sens, notre intransigeant se méprend; il cède lui-même à un préjugé étroit qui lui fait méconnaître les principaux aspects de cet objet qu'il repousse ; son examen critique n'est pas resté suffisamment pur de tout préjugé : il y a dans son aversion intraitable autre chose que l'effet de sa docilité à la sereine raison. En second lieu et surtout je déplore que, par cette nécessité de semimutisme qu'il s'est créée, notre intransigeant se mette dans Fimpossibilité d'exercer sur ses élèves cette influence heureuse que nous sommes en droit d'attendre de nos maîtres et qui, par la manière indépendante, rationnelle, mais sereine et déférente, dont ils auront entretenu les élèves toutes les fois que s'en sera présentée l'occasion, de toutes les questions, faits ou doctrines, qui mettent l'idée religieuse en cause, leur inspirera l'horreur du fanatisme et de l'intolérance et les rendra capables d'admettre et de comprendre toutes les sincérités; je déplore que ces maîtres excellents se soient, par un excès de scrupule, mis dans l'impossibilité d'être de bons ouvriers de pacification et d'harmonie.
Reste notre seconde alternative : celle que j'appellerai de l'intransigeance absolue, qui ne se contente
L ENSEIGNEMENT D KT VT ET I. V PENSEE RELIGIEUSE lOO
point d'iiiterdiie comme une l'élonie toute manifestation, même [)iii'emenl courtoise, de déférence envers des institutions et des idées tenues pour erronées, mais qui fait un devoir à quiconque détient une autorité morale ou intellectuelle, de dénoncer sans relâche cette génératrice de superstitions et d'épouvantes, d'erreurs et d'ignorances, d'injustices et d'oppressions dont un grand poète a dit : Tantuni rcUigio potuit suadcre malorum. Pour un tel homme l'antireligion se devrait prêcher sur les places et par les chemins, aux hommes, aux femmes, aux enfants, aux bornes et aux pierres, partout où s'offrirait une occasion, quelle qu'elle fût, à cet apostolat d'un nouveau genre '. Partout où fait seulement mine d'apparaître le spectre religieux, l'exorciser publiquement est un devoir civique et, à coup sur, un devoir humain. Gomment dès lors manquer à un tel devoir, quand on est en pi'ésence d'enfants, ces êtres de vérité et de candeur, vis-à-vis de qui le mensonge et l'hypocri-
I. Comme spécimen de cet état d'àme, je citerai ce passag'C d'un volume signé « Ln proscrit « et que rapporte, dans la Petite République du 5 novembre 1902, Amileare Cypriani :
« Eglise et Cliristianisme. — Toutes les religions sont nocives, toutes sont criminelles, toutes sont attentatoires au bien-être matériel et à la dignité morale ; mais au cbristianisme appartient la couronne, cette couronne dont il enfonce les épines dans les cliairs meurtries de l'humanité souffrante.
« La religion cliréticiine est la religion anti-sociale par excellence.
« La religion chrétienne est un blasphème contre la nature. « Religion de la mort, les vivants ont le devoir de l'enterrer. Il y va tlu salut de l'humanité... «
sie, partout odieux, seraient deux fois condamnables ? Avec de tels hommes, s'il en existait en situation de prétendre à l'enseignement public, il n'y a pas évidemment à discuter, pas plus que Ton n'ouvrirait une controverse calme et méthodique avec un apôtre, un prophète ou un madhi. La contrefoi les anime ; ce sont les porteurs de l'anti-évangile. Peutêtre l'avenir — un avenir encore lointain — leur réserve-t-il la victoire définitive. Cette victoire, ils ont le droit de chercher à l'obtenir par tous le& moyens de persuasion dont ils disposent. Le principe de la liberté de penser et de propager sa pensée est inscrit dans nos lois. Au même titre que les fidèles,, ils ont droit de s'en réclamer. Ils peuvent donc s'ef« forcer de répandre leur croyance par la voie des journaux, par celle des réunions publiques ou privées, par celle des associations. Ils peuvent même» s'ils disposent d'un public suffisamment nombreux^ suffisamment convaincu, ouvrir des écoles à eux et entraîner à leurs négations les élèves dont les familles sont consentantes. Mais l'enseignement secondaire public et, d'une manière générale, l'Université, ne peut leur confier ses chaires, comme autant de tribunes. En vain ont-ils, par ailleurs, tous les titres pédagogiques requis. 11 n'y a pas de diplômes, pas d'agrégations, pas de licences, pas de certificats d'aptitude, qui puissent conférer le privilège de se placer au-dessus des lois. Et la neutralité religieuse, c'est-à-dire l'impartialité entre les religions et les irréligions, est une loi inviolable, devant laquelle
L ENSEIGNEMENT D ETAT ET L.V PENSEE RELir.IElSE 1 0;>
tous, dans renseignement public, cela s'entend, sont tenus de s'incliner'.
Eh ! quoi, s'écriera l'intéressé, faudra-t-il donc (|uo, selon l'expression usitée, « je brise ma carrière »,. que je renonce à une mission pour laquelle m'ont dès longtemps désigné mes goûts, mes études, mon labeur, mes succès, et cela sous peine de manquer à ma conscience? — La situation est douloureuse, je le reconnais. Mais songez-vous qu'à vos côtés il peut exister un croyant, dont la conscience n'est pas moin& impérieuse, et, par égards pour cette conscience, lui laisserons-nous le droit d'enseigner, par voie directe ou indirecte les doctrines du Si/llabus, le caractère criminel et satanique,je ne dis pas même de notre Révolution, mais des institutions libérales, la subordination de l'Etat au pouvoir ecclésiastique, etc. ? — Ou supposez que des émules français des infortunés Dokhoubors se trouvent, par leurs études, avoir eu accès à nos chaires publiques. Si leur conscience leur dicte d'enseigner, par horreur de toute effusion de sang éventuelle, le refus du service militaire,
I. Ce principe, M. BriancI, ministre de l'Instruction et des Cultes, le rappelait en termes admirables, dans son discours à la Chambre des députés sur la loi de séparation (9 novembre 1906) : « L'Etat laique, disaitil, doit rester neutre à l'éçard de toutes les confessions religieuses. Il n'est pas anti-religieux, il n'a pas le droit d'être anti-religieux I 11 est areligieux. » Et, à ces derniers mots, toutes les gauches ont applaudi. Et, le II décembre suivant, M. Clemenceau, président du Conseil, ne tenait pas à la Chambre un autre langage, ni moins applaudi : « nous respecterons scrupuleusement tout ce qui est de la religion, tout ce qui est du culte, mais nous combattrons sans merci tout ce qui est de l'action politique romaine. »
notre libéralisme nous fera-t-il une obligation de laisser dire et laisser faire ? Qui le soutiendra? Qui ne voit qu'un tel système, généralisé, aboutirait à une permission donnée par FEtat d'enseigner le renversement de toutes ses institutions, de toutes ses lois, de toutes ses garanties, c'est-à-dire, en dernière analyse, le renversement de l'Etat lui-même ?
Dans une telle extrémité, il n'est qu'une ressource, celle que Hobbes, dans ses « Eléments de politique » indiquait au fidèle, menacé dans sa foi par l'arbitraire de la souveraineté civile : aller au martyre. Ici, il n'y a pas d'arbitraire, mais seulement la commune soumission à l'impassible loi. Quant au martyre, c'est assurément le moins cruel qui se puisse affronter; car il consiste seulement à renoncer au privilège de mener parmi des jeunes gens, à rencontre du vœu certain de la presque unanimité des familles, une campagne officielle (puisque menée dans les établissements publics, en vertu d'un brevet officiel), que désapprouve et condamne l'Etat.
A vrai dire, le cas que nous venons d'envisager est presque tliéorique, tant il se présente rarement dans la réalité. Ce qui a pu arriver, ce qui arrive, c'est que des maîtres, impeccables dans leur enseignement, puissent, dans des occasions parfaitement étrangères à cet enseignement, dans des conférences au dehors, dans des articles de journaux, conduire certaines propagandes mortelles aux idées que respectent les familles et dont l'Etat ne tolérerait pas le mépris systématique dans ses propres établisse-
L ENSF.IGNEMENT I) KT.VT KT I.A PENSÉE RELIGIEISE lO"
monts. L'organisation toute j)arti(uliri'(^ de notre enseignement public seconilaiic, en concurrence serrée avec l'enseignement liljre, peut rendre, dans la prati([ue, très délicates des conjonctures (|ui, en di'oit, devraient être toutes simples et claires. Le droit, c'est que l'Etat n'ait à connaître des pensées et des doctrines de ses maîtres qu'en tant qu'ils professent ex cathcdrn , oserais-je dire. ]\Lîis je reconnais que le bon sens des familles aura c[uelque peine à admettre ce dédoublement en vertu (lu([U(;l un maître, toute discrétion et toute mesure devant ses élèves, deviendrait devant ses auditeurs ou ses lecteurs du dehors un furieux polémiste. Involontairement, il rejaillira de ses colères à l'extérieur un mauvais renom et un amoindrissement d'autorité pour ses sages discours à l'intérieur de sa classe. Ses élèves qui, assurément, n'en ignoreront pas, en éprouveront quelque trouble. A cet égard, le professeur public est un peu dans la situation du prêtre. Lui non plus ne dépose pas absolument, en franchissant la porte, son signe sacerdotal. Il doit prévoir cette répercussion ; ses chefs sont fondés, en toute courtoisie, à l'en faire souvenir, puisque l'intérêt commun qu'ils poursuivent, eux et lui, c'est-àdire l'autorité grandissante, le prestige, le succès de bon aloi de l'enseignement d'Etat en pourraient être •atteints. Mais il est évident que nous ne sommes plus ici sur le terrain du droit, car le droit serait tout entier avec le maître. Nous sommes sur le terrain des convenances, celui de la délicatesse, de la con-
fiance et de la bonne volonté. « La grande amour que j'ai de mon peuple me rendra tout facile », disait Henri IV. Un maître, si ardentes que soient ses convictions, saura, par suite de la grande amour qu'il a pour cette jeunesse sur qui s'exerce son action, et pour cette Université qui le compte comme un des siens, ne pas se camper obstinément dans son droit absolu, et faire, dans toute occasion où l'outrance de sa parole risquerait de jeter sur l'œuvre commune quelque déconsidération, à ceux qui en appellent amicalement à son zèle d'éducateur public, toutes les concessions compatibles avec sa conscience et avec sa dignité \
Reste le large groupe intermédiaire, celui où je réunirai tous les tièdes, les indifférents, les incroyants décidés, de quelque manière et à quelque degré qu'ils se soient détachés de toute foi en une révélation. Pour certains, il semble que la rupture n'ait jamais eu lieu, comme nous disions de certains parents tout à l'heure, tant ils se sont toujours connus étrangers à la pensée et aux pratiques religieuses. Pour d'autres, le passage de la période de croyance à celle d'incrédulité s'est fait insensiblement, par une sorte d'évolution naturelle, organiquement, continûment^
I. Celte question subsidiaire est, je le reconnais, assez épineuse. On I ne peut la trancher avec un oui ou un non. Il faut ne l'examiner que par espèces. On relira, avec intérêt, l'abondante consultation dont un écrivain de grand talent, M. Jules Huret, s'est fait le rapporteur (V. ses articles d'aoiit et septembre iQoi, au Figaro). Encore M. Huret avaitil limité l'objet de ses interviews aux droits des professeurs en fait d'agitation politique.
L ENSEIGNEMENT l) ET VT ET LA PENSÉE REI.KUELSE lOQ
17JVS-/WÇ. l*oiu' tfaLitres, et ce pourrait bien être le grand nombre, elle s'est faite par un déchirement douloureux. Coiubien ont eu leur nuit à la TouflVoy! Combien ont ressenti, lorsque s'est opéré leur abandon de l'état piétiste pour la condition un peu aride de la critique rationaliste, une impression d'écroulement, dont toutes les grandeurs de la tâche scientifique n'ont pas réussi, dirait un Michelet, aies totalement consoler ! — Dans ces distinctions mêmes, on pourrait introduii-e d'autres divisions et, dans ces divisions, bien des nuances encore.
Tous, de quelque manière que se sera accompli pour eux l'avènement à la vie exclusivement rationaliste, comprendront sans peine et pratiqueront volontiers l'obligation du respect envers la pensée religieuse. Pour la plupart, leurs propres souvenirs et un retour attendri « sur la vieille chanson dont fut bercée leur enfance » (Jaurès) suffiraient à créer en leur sensibilité la disposition requise. Mais le sentiment n'est pas seul à les y encourager; l'intelligence les approuverait en cela et les raisons décisives ne leur manqueraient point pour les convaincre que leur cœur ne les a pas trompés.
S'ils détestent les oppressions politiques etsociales, les persécutions, les abus, les égarements de tout ordre auxquels a si souvent et si tragiquement, dans l'histoire, donné occasion l'ingérence de l'ordre spirituel dans l'ordre temporel et vice versa, ils séparent l'idée religieuse en son essence des réfractions qu'elles a subies en traversant le milieu humain de
la passion ou de Tintérèt. L'inquisition n'est pas plus essentielle (comme le reconnaissait M. Fournière) àla foi catholique, que la persécution des chrétiens à la croyance polythéiste. Un certain milieu mental et populaire y a été au moins aussi influent^ que Torgueil sacerdotal et cet orgueil à son tour ne fait nullement partie indivise de la mentalité religieuse.
Les hommes, les maîtres dont je parle savent et ils ne manqueront pas de se dire que la foi religieuse, comme tout ce qui de l'humanité plonge dans un grand lointain, exerce en vertu de ce long passé, sur nos imaginations, un charme très doux ; que notre pensée lui associe la chaîne des générations de nos aïeux qui, dans le recueillement de la cathédrale, du temple, de la synagogue, ont cherché et trouvé un allégement à leurs détresses et à leurs souffrances ; que, dans les pensées, dans les auto-suggestions favorisées par la prière, ils ont puisé le courage de travailler et, somme toute, de travailler pour nous, leurs descendants. Quelque détachés que nous soyons de l'objet de leur culte, nous lui devrions déjà, pour ces raisons mêmes, un peu de gratitude et, tout au moins, quelque bienveillance.
Ils se diront plus encore : qu'aujourd'hui même, pour des populations immenses, les pompes et les cérémonies des religions sont un enchantement esthétique qui les divertit du rude et monotone labeur journalier; que cet enchantement n'amuse pas seulement