EN RÉPONSE A M. JULES SIMON
C'est une façon de proverbe qu'on ne met pas impunément le pied dans une fourmilière. M. Jules Simon aurait-il, ces temps passés, éprouvé la vérité
I. L'occasion de ces pages fut la suivante. Dans une notice historique sur la vie et les travaux du philosopiie Caro, notice lue à l'Acadt^mie des Sciences Morales, le 6 décembre i8()0, Jules Simon retraçait les débuts de son brillant confrère comme normalien et comme professeur. Il rappelait ce que fut, sous le long règne de Victor Cousin, grand maître de la philosophie officielle, dictateur de la métaphysique, de la psychologie et de la morale universitaires, l'enseignement spiritualiste auquel Caro devait consacrer sa vie intellectuelle. Ce spiritualisme, impérieusement dogmatique, était limité, au moins pour les classes" des établissements secondaires, h quelques articles de croyance, très nets, très précis, composant une manière de catéchisme laïque et le professeur n'avait rien de mieux à faire que de s'y tenir, sous î)eine d'encourir les rigueurs du bras séculier. Cela, nous le savions depuis longtemps. Que Jules Simon le redît, rien n'était plus naturel. Mais qu'en l'an de grâce 1890, il tînt lui-même à y applaudir; qu'il voulût rencliérir encore sur les méfiances de son ancien chef à l'égard de la curiosité critique, de l'approfondissement des systèmes, de l'effort original, du goût personnel pour la spécu lation, 11 y avait de quoi choquer. C'était oublier que, depuis les temp de Cousin, près d'un quart de siècle s'était écoulé; que, durant cet intervalle, l'esprit philosophique, même dans l'enseignement secondaire, s'était affranchi; que, parmi la jeunesse cultivée de notre pays, un très beau Lyo>. — Enseignement et religion. 8
du dicton ? Dans son grand discours sur Caro, ou, plus exactement, sur Victor Cousin, à l'occasion de Caro, il a dit, estime-t-il, aux maîtres de philosophie dans nos collèges des vérités dures, mais nécessaires. D'oîi, pense-t-il encore, des dépits, des protestations, des colères. — N'y a-t-il point là de sa part quelque grossissement ? Son incidente mercuriale at-elle vraiment causé dans le camp philosophique Fémoi qu'il imagine ? Les échos, en tout cas, en ont été bien discrets, car le grand public n'en a rien
niouveiuent s'était prononcé, entraînant les intelligences ù renouveler les grands problèmes, à reviser les solutions reçues, à faire Tépreuve des méthodes, à s'interroger sur le sens et la valeur des principes, à se soucier désormais moins de l'éloquence et plus de la solidité, ;i se résigner même à quelque enveloppement, en souvenir du mot de Kant : « Bien des philosophes auraient été moins obscurs s'ils n'avaient pas voulu être si clairs. »
Aussi, quand Jules Simon, s'exprimanl en son nom propre, venait nous dire : « du moment qu'on parle à des auditeurs de seize ans..., la première chose que je demande à un professeur de philosophie, c'est de ne pas être un philosophe, » et qu'il ajoutait : « son rôle, dans sa chaire, est celui d'un apôtre, » y eut-il dans notre milieu de philosophes universitaires un sentiment de surprise, comme devant quelque énorme anachronisme. Ce sentiment, Jules Simon ne fut pas sans le percevoir. Il s'amusa à l'irriter davantage, dans un de ces spirituels articulets qu'il publiait sous la rubrique: « Mon petit Journal » et auquel le début de cette réponse fait allusion. Il y resserrait encore le champ laissé au professeur de philosophie et l'invitait à se considérer purement et simplement comme le catéchiste laïque des principes théistes primordiaux.
A cette prétention obstinée, par trop soucieuse de nous maintenir dans la modestie, répondit cet article, paru à la Revue Bleue, le 7 février 1891, sous la signature : « Un prédicateur laïque. » Le spiritualisme de Jules Simon avait beau se donner pour étroit ; il était d'un homme d'esprit. Et il ne m'est pas revenu qu'il ait pris en mauvaise part la contradiction enjouée, non peut-être assez déférente, que lui opposait un de ces maîtres universitaires, obstiné à ne pas laisser réduire son enseignement à la portion congrue.
QUERELLE DE PHILOSOPHE Il5
soupçonné. Il est vrai qu'en pareille matière il soupçonne si peu de chose, le grand public !
Cependant non ; la religion du charmant conférencier n'a pas été de toul point surprise. Les philosophes universitaires n'ont, en eflet, j)as vu sans quelque déception de quelle manière un des hommes les plus qualifiés j)our parler en leur nom venait de comprendre leur tâche et de la décrire. Ce qu'il attend d'eux, le veut-on savoir? Il faut cju'ils soient pour la jeunesse des «prédicateurs» laïques, des « pères » mômes (de bien jeunes pères, quelquesuns et pour de bien grands fils !) mieux, encore, des aumôniers. Ce dernier mot, M. Jules Simon, dans &on Petit Journal, Tinsinue sans l'écrire; il ne fait que mieux le souligner, en nous invitant à le sousentendre. 1^1 quelle sera la ])onne parole par eux prèchée ? Oh ! toute rapide et brève : « Dieu existe ; nous avons une cime. » Rien de moins, rien de plus. Le catéchisme du diocèse de Paris est assurément moins laconique. Que dis-je ? L ne telle formule tient moins de l'Eglise que de la caserne. Ce n'est pas un programme, c'est une consigne.
Une consigne ! Ce mot ne traduirait pas trop ma! la pensée de M. Jules Simon. Lui-même, à plusieurs reprises, nous a conté que Victor Cousin menait ses philosophes comme un colonel son régiment. Ici, dois-je dire toute ma pensée ? Il nous a présenté, pour le persifler d'abord', et bientôt pour s'en inspi-
I. Témoin cette jolie anecdote qu'on nous saura gré de détacher de la
Il6 ENSEIGIVEMENT ET RELIGION
rer, un Victor Cousin plus autocrate que nature. On a souvent reproché aux hommes de notre génération un manque de bienveillance à l'égard du fondateur de l'éclectisme français. Peu de nous cependant ont tracé du philsophe orateur un portrait aussi peu flatté que celui que ]\I. Jules Simon a fait applaudir, en séance solennelle des cinq Académies. Ce portrait n'est pas ressemblant. Victor Cousin fut plus et mieux qu'un haut administrateur de la philosophie officielle. Il eut, à un degré rare, la curiosité, sinon toujours l'exacte intelligence, de tout ce qui est original et profond, hardi ou subtil, dans le domaine de la pensée ; il coquetaavec les grandes métaphysiques de l'Allemagne post-kantienne, proclama l'inimitable beauté des conceptions antiques, incita à les mieux étudier, se mit, par à-coups, lui-même à l'œuvre, déployant à ce qu il tenait sans doute pour des amusettes d'érudit une fertilité de ressources incomparables. S'il n'a subsisté de lui ni un système ni une méthode, c'est qu'il a plutôt conçu la philosophie comme un art supérieur, dont son imagination s'est éprise, que comme une science où se pût tenir sa
notice de Jules Simon : « Emile de Girardin me dit un jour: « La plii- (( losophie de l'Université, c'est M. Cousin. Je ne dis pas, ajouta-t-il, « c'est la philosophie de M. Cousin: je dis, en pesant mes termes, c'est « M. Cousin. Après lui, il n'y aura plus de philosophie dans l'Uni- « versité, on la supprimera ; on vous supprimera et on fera bien. » Je courus tout indigné chez M. Cousin, pour lui rapporter ce propos redoutable et surtout détestable. Il me semble que je le vois encore : il déjeunait, dans sa salle à manger, avec un artichaut cru. Il m'écouta paisiblement: « Il a raison, » me dit-il, en continuant de manger son artichaut. Je n'en pus tirer autre chose, pas même un mot de condoléance. »
raison. En lui le caractère fut dogmatique, non le génie. En fin de compte, son action intellectuelle aura été, à plus d'un égard, Ijienfaisante ; elle sera mieux mesurée à proportion que le temps aura assoupi les disputes des écoles contemporaines. — Mais quel renversement des rôles ! Est-ce bien l'un de nous qui esquisse ce panégyrique ? Et en réponse à qui ? A M. Jules Simon ! L'on nous eût bien étonné de nous prédire (ju'un jour l'honneur nous reviendrait de réclamer plus de justice pour celui que son apologiste diminue jusqu'à le dépeindre comme le type pur et simple du philosophe à poù/ne.
Tout autoritaire qu'il pouvait être, A'ictor Cousin n'eut pas, sans bien des réserves, souscrit à l'étroit credo dans les termes duquel son disciple prétend nous enfermer. Tant de concision dans le do»:matisme lui aurait |iaru un excès de zèle. Mais enfin, ce programme elliptique, examinons-le, demandonsnous comment son auteur entendrait qu'on l'appliquât; de quelle façon, si lui-même, à la plus grande gloire de notre Université, occupait l'une de nos chaires, il en concevrait la mise à exécution. Dans la petite enquête que nous allons instituer, il nous [)ardonnera de le presser un peu. Notre dialectique ne devra pas donner le change sur nos sentiments d'estime pour un talent auquel les années apportent comme un renouveau de grâce, de respect pour cette belle vieillesse, radieux couronnement d'une vie ([ui n'a jamais forfait à la cause de la liberté. Mais nous ne pouvons mieux qu'en lui résistant aujourd'hui lui
attester que nous avons tiré profit et de ses exemples et de ses leçons.
Supposons donc M. Jules Simon investi, lui le premier, de la fonction qu'il nous assigne. Supposonsle, plus jeune... d'autant d'années qu'il lui plaira, chargé de professer la philosophie dans une des grandes classes de Paris, à Louis-le-Grand, par exemple, devant des jeunes gens déjà en vue du baccalauréat. L'Université a les yeux sur lui. Les dons de sa parole lui ont déjà fait parmi ses collègues une renommée. On se promet beaucoup de son initiative. On attend de lui un cours modèle surlequel les autres maîtres n'auront plus, chétifs, qu'à se régler pour respecter à coup sûr la lettre comme l'esprit des instructions officielles.
Il se considérera — aux termes de ses propres instructions — ^ comme un apôtre en robe courte, ayant reçu l'ordre de déposer dans les jeunes intelligences qui lui sont commises une double croyance : en la réalité d'un auteur du monde, en l'existence d'une âme distincte du corps qu'elle anime. — Ah! j'oubliais. Dans son éloge à l'Académie, M. Jules Simon a bien voulu, par manière de concession, permettre que l'on commentât devant les élèves la Logique de Port-Royal eX. \e Discours de la Méthode. L'imprudent! Le premier de ces deux ouvrages ne risque pas de jeter les jeunes méditatifs de nos lycées dans de bien dangereuses aventures métaphysiques. Pour le second, c'est autre chose. Tout resserré qu'il est en
Ql ERELLE DE PHILOSOPHE IKJ
peu de pages, \o. hiscours de la Mèthodr nous porto sur les plus haules cimes de la spéculation ; les j)lus ardus problèmes de la réflexion a priori^" y trouvent énoncés dans une langue incom[)arable et les solutions les plus audacieuses proposées à notre adhésion. Je délie bien qui' Ton explitpie d'une manière intelligible, même à des lycéens, ce chefcrceuvre de la philosophie nationale, sans débrouiller avec eux ce que c'est que scepticisme, ontologie, idéalisme absolu, réalisme universel, déterminisme ou contingence dans la nature; bref sans les introduire précisément dans ce dédale des écoles où M. Jules Simon nous interdit de les faire pénétrer. Voilà ce à quoi il n'a pas pris garde. Négligence ou contradiction, toute à sa louange d'ailleurs. Elle témoigne à c[uel point le culte du brillant académicien pour le penseur le plus robuste de notre race est demeuré vif. Son tort, soit dit en passant, est de s'être persuadé qu'il eût de ce culte le monopole. Où M. Simon a-t-il pris que professeurs et étudiants de nos jours passaient Descartes sous silence ? Est-il donc si mal instruit tles dispositions de notre jeunesse studieuse? Comment ignore-t-il que jamais Descartes ne fut plus à la mode, et, dans nos classes et dans nos facultés? Que, parmi les professeurs de Sorbonne, l'un des plus écoutés a pu tenir, pendant des mois, son auditoire sous le charme, en l'entretenant de ce sévère sujet : le mécanisme cartésien ' ? Que le savant