‹ Enseignement et religionChapitre 20 sur 45 · I. M. Th. Ribot · texte numérisé non relu

I. M. Th. Ribot

giens les chinoiseries théologiques, y songe-t-on ? Ce qu'il faut, c'est implanter dans l'esprit de ces commençants une conviction simple; or toute cette scolastique ne ferait qu'obscurcir leurs claires idées. Voilà qui est entendu. Seulenunit, que faire ? Ce serait vraiment beaucoup de huit heures par semaine consacrées à leur répéter: « Mes amis, Dieu existe; il est, je vous le jure et vous recommande de ne pas l'oublier. Ne me demandez pas mes raisons. J'en ai, sachez-le bien, et de très fortes, mais (|ui passent votre entendement ; si j'avais l'imprudence de vous les déduire, elles vous détourneraient immédiatement d'admettre ce qu'elles démontrent si bien. Croyez-m'en sur parole : voudrais-je vous tromper?» Je sais les ressources inépuisables de M. Jules Simon. De même que sur une phrase musicale de quelques notes un Sarasate sait broder à l'infini d'exquises variations, ce charmeur serait capable sans autre thème qu'une toute petite idée, de nous tenir des heures entières dans l'enchantement. Ici l'idée est riche et grandiose. Ces deux notions : « Dieu existe », se prêtent, poui* peu que l'on manie adroitement l'analyse, à d'innombrables subdivisions. Dieu, c'est-à-dire la perfection, totalise en son essence les qualités positives des êtres supérieurs portées à leur suminum : l'unité, la simplicité, l'immutabilité, l'infinitude, l'éternité, la toute-puissance, la justice, la félicité, etc. Chacun de ces attributs deviendra sans peine un motif d'amplifications brillantes, de poétiques paraboles. Il en ira de même

pour les significations variées que comporte le mot exister. Dire de Dieu qu'il existe, c'est faire de lui plus qu'un idéal vers lequel aspirerait inconsciemment la nature ; mieux qu'un sublime égoïste^ insoucieux du monde et indifférent aux intérêts qui s'y agitent; c'est proclamer qu'il y agit comme créateur, comme providence, etc. Cette seconde litanie se prolongerait sans plus de peine que la première. De ce cantique glorieux chacune des classes de M. Jules Simon serait consacrée à dire, pour en faire valoir les mystiques beautés, un couplet. Que de princes de la chaire chrétienne ont ainsi vécu sur deux ou trois idées qui tiendraient entières dans le creux d'une phrase et d'où sont éclos d'infinis sermons ! Ce fut là, pour ne citer qu'un exemple, toute l'éloquence du père Félix.

Un professeur de philosophie comprenant son devoir mériterait peut-être (encore n'est-ce pas bien sûr} ce nom de prédicateur, d'aumônier laïque, auquel M. Jules Simon, deux fois académicien, nous conseille aujourd'hui de prétendre. Mais lui-même quand il s'essayait dans notre carrière, en eùt-il voulu ? Se serait-il plié à revêtir, fût-ce aux yeux de collégiens, ce personnage ? Quoi ! presque au sortir de l'Ecole normale, frais émoulu de Fétude de ces grands rationalistes : Platon et Arisfote ; plongé pqut-être à cette heure même dans ce libre Malebranche qu'en compagnie de Saisset il devait plus tard éditer, il aurait donné ce soufflet à la métaphysique ! Il aurait fait à la science de son choix cet affront de n'en

user que comme d'un répertoire à lieux communs où n'auraient qu'à puiser sous la surveillance de l'autorité scolaire, les rhéteurs de l'orthodoxie ! Il aurait consenti que son métier consislàt à déployer et à enjoliver dans de symétriques |)ériodes les hauts concepts ([ue la spéculation atteint, la philosophie n'étant [)lus pour lui ([ue comme la pâte aux mains du l'aïencier, uniquement bonne à recevoir telle élégante courbe et tel harmonieux décor qu'il plaira à l'artiste ! En dépit de tous les discours du monde, nous ne pouvons nous persuader (jue le Jules Simon d'aujourd'hui se résignât à un tel amoindrissement. Ne savons-nous pas du reste que rien de ce qui tombe de ses lèvres ne doit être reçu, sinon cum (jrano salk"} Quant au Jules Simon d'antan, je me porte garant qu'à une mise en demeure de ce genre il eût opposé un énergique refus.

Jamais l'enseignement philosophique, en effet, n'aurait été rabaissé jusque-là. Mieux vaut la suppression franche comme la décréta le second Empire. Même aux âges où mutuellement se pénétraient la foi religieuse et la raison, la métaphysique ne fut ainsi ravalée. Dans le grand siècle, l'oratorien Malebranche entendait que les principes de la dogmatique chrétienne lussent, dans la mesure du possible, mis à l'épreuve du libre entendement. Il voulait que la lumière de l'intelligible pénétrât partout ; il eût souhaité même rendre le miracle explicable. « De prétendre, disait-il joliment, se dépouiller de la raison comme on se décharge d'un habit de cérémonie,

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c'est se rendre ridicule et tenter inutilement l'impossible. » Serions-nous donc plus timorés que le Platonicien de l'oratoire ? Et, reculant plus loin encore dans le passé, serions-nous moins libéraux que les contemporains de saint Anselme, qui entendaient sans scandale le moine Gaunilon réduire à l'absurde, oui, réfuter par le ridicule, le célèbre argument de ce père en faveur de l'existence de Dieu, prendre momentanément, dans son Liber pro insipiente, la défense de l'athée contre le pieux docteur ? Et que l'on ne dise point qu'éconduit de l'enseignement le libéralisme n'a qu'à se réfugier dans le livre. Il n'y a pas deux méthodes pour "apprendre à penser, l'une bonne aux jeunes gens et l'autre aux hommes faits. Une chaire de philosophie est, de toute évidence, une chaire de raisonnement. Le même maître qui acceptera d'avoir à soutenir que Dieu existe, pas un instant n'accéderait à la plaisante clause qui lui interdirait de le démontrer.

Cette concession accordée au libre examen, dès lors se transforme aux yeux, comme d'un coup de baguette, l'aspect du cours inauguré par notre récent normalien. Libre à lui sans doute de rester disert, élégant, harmonieux, persuasif. Je suis sans inquiétude à cet égard. La fée de l'éloquence l'a si bien comblé de ses dons qu'il aurait l'art de poétiser les quatre règles de l'arithmétique. Mais, en même temps, le jeune maître — c'est toujours le Jules Simon d'antan que je veux dire — aura à cœur de

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ne rien avancer que muni criiiu' (lial('cli([iie solide et souple. Les arguments à l'appui de Texistenee de Dieu abondent dans l'école : preuve dite des vérités éternelles, preuves tirées de la cause efïiciente, de la cause finale, preuve pai' l'idée de perfection ou démonstration des métaphysiciens, preuve morale, etc. Le champ de la théologie a été tellement exploré qu'il n'y reste plus guère à découvrir de nouvelles terres. Il n'importe ; le sujet est assez vaste pour détenir longtemps un habile argumentateur. — Mais voici que déjà notre embarras va renaître. Dans la voie ou nous sommes entrés, on ne peut restera mi-chemin. Les arguments, disais-je, sont connus, étiquetés, dans l'histoire de la philosophie; mais étiquetées aussi sont les réponses, instances, contreinstances, auxquelles ils ont donné lieu. Que fera notre « prédicateur )> ? Simulera-t-il l'ignorant ou se donnera-t-il des airs de dédaigneux ? Passerat-il outre à ces difficultés, comme s'il les tenait pour non avenues ? L'attitude ne serait pas sans danger pour son prestige. Car, dansées grandes classes que composent des auditeurs de dix-sept à vingt ans, il y a des esprits investigateurs, dilliciles déjà à satisfaire. Ajoutez que leurs livres seuls leur suggéreraient l'objection, à supposer que d'eux-mêmes ils ne s'en avisassent point. Des éditeurs classiques peuvent avoir eu l'indiscrétion de faire suivre, par exemple, les Méditations de Descartes des objections qui y furent faites. Il n'y a d'ailleurs pas de collège dont la bibliothèque ne possède un Aimé Martin, où est in-

cluse cette polémique. Parmi les contradicteurs qui tinrent en échec le grand spéculatif, si nous trouvons l'empiriste anglais Thomas Hobbes, le sensualiste Gassendi, nous rencontrons en revanche des hommes d'Eglise : le théologien hollandais Caterus, le père Mersenne, le grand Arnauld, le jésuite Bourdin, et les difficultés qu'ils soulèvent ne sont point celles qui ont la moindre portée. Dans les hautes classes de nos Ivcées il y a toujours eu, nul universitaire ne me démentira, des dialecticiens en herbe que les abstractions enivrent et qui se prennent de fureur pour ce beau sport des idées. Comment M. Jules Simon s\' prendra-t-il pour réfréner leur ardeur ? Que l'un de ses auditeurs se lève et, son Arnauld à la main, traite la preuve des métaphysiciens de pur sophisme reposant sur une pétition de principe, ou, s'il a des lueurs d'une critique plus moderne, soutienne que l'argument tiré de la cause efficiente se brise contre la conception scientifique du déterminisme absolu, que le raisonnement théologique ou arofument des merveilles de la nature est réfuté, en fait, par l'existence du mal dans le monde; en droit par l'impuissance où est la raison de rien emprunter de valable à la notion de finalité. Que fera, je le répète, notre disert aumônier laïque ? Je l'avertis charitablement que d'agréables modulations! littéraires ne le sauveraient point. Le grand public des conférences se laisserait peut-être surprendre à une diversion ; mais l'intelligence, impatiente et vive, d'un travailleur de dix-huit ans, ne souffre pas aussi

aisément qu'on rhypnotisc. Respectueusement, mais avec précision, l'apprenti logicien insistera. (^)uel parti prendre, je vous prie, et par quels moyens clore la bouche à liiiiportun ? On se représente mal l'aimable maître, gagné pai- l'indignation, faisant appel au bras séculier : « In cercle vicieux, ditesvous ! Monsieur, vous me ferez cinq heures de retenue ! » A notre épocjue surtout de discipline paternelle, le délit d'objection n'est 'point prévu par les règlements.

Dans ces conditions, notre déiste n'aura plus le choix : bon gré, mal gré, il écoutera l'instance, la reconnaîtra, la discutera et, si possible, la réfutera. Pour une telle escrime ce ne sera pas trop de mettre €t la psychologie rationnelle, et la logique formelle, et la morale théorique, la métaphysique enfin, à contribution. — Quoi! Toutes ces choses à des enfants ! — Non pas, s'il vous plaît. Des collégiens de dix-sept à vingt ans ne sont plus des enfants ; ce sont de jeunes hommes déjà formés, dont l'esprit est aiguisé, dont l'intellect est en possession de toute sa souplesse. S'il en est un certain nombre sur qui glissent ces questions, qu'importe? Ceux-là sont des dépaysés dans nos classes d'humanités, et tenez pour certain que la philosoj)hie n'a pas seule le privilège de les laisser dans l'indifférence. J'imagine que les diplomatiques violences de Cicéron pour déterminer Catilina à s'enfuir ne les passsionnaient pas infiniment plus que les subtiles déductions issues du Corjito, ergo sum.

C'est ainsi qu'à son corps défendant le professeur Jules Simon se trouvera dévoiler à ses élèves ces arcanes de la philosophie qu'il s'était flatté de garder secrets. Qu'il s'en acquitte avec aisance, clarté, rigueur, sans jargon, sans pédantisme, fidèle aux loyales traditions de la philosophie française, docile enfin à ce qui est la loi de notre génie, il sera bien près d'avoir atteint l'idéal. Mais alors de quel droit blâmerait-il ses modestes imitateurs ?

ni

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