‹ Enseignement et religionChapitre 21 sur 45 · L'ORIGINALITE DE LA PHILOSOPHIE DE LOCKE · texte numérisé non relu

L'ORIGINALITE DE LA PHILOSOPHIE DE LOCKE

La philosophie développée dans V Essai su?' l'Entendement humain n'avait, senil)lc-t-il, rien de révolutionnaire. Et cependant nul ouvrage de haute philosophie, si ce n'est la Critique de la Raison pure, n'a exercé une influence plus étendue ni plus durable. Aucun n'a déterminé dans le cours de la pensée moderne un revirement plus décisif. Une action de cette importance demeurerait inexplicable si Ton ne reconnaissait qu'un dessein original la dirige, soutenu par des moyens d'exposition inédits. Cette originalité, efforçons-nous de la faire ressortir et notons les traits principaux qui la signalent.

I. — Tout d'abord, un caractère extérieur nous irappe, qui n'intéresse pas uniquement la forme de l'écrit. C'en est le tour exotérique, en quelque sorte, €t le mode délibérément superficiel. L'auteur trans-

Lyon. — Enseignement et religion. (j

l3o ENSEIGNEMENT ET RELIGION

porte la philosophie et ses problèmes hors des écoles, pour rintroduire dans les entretiens de la bonne compagnie. Il laisse là les doctes, tourne le dos aux disputeurs : c'est un homme du monde qui s'adresse aux gens du monde, fait appel à leur bon sens, à leur curiosité d'esprit, à leur goût d'observation morale, à leur expérience de la vie. Renversant le mot de Hobbes au sujet des Ecoles, on peut dire de lui que ce qu'il ambitionne, ce n'est pas la victoire, mais bien la vérité et la vérité, quelle qu'elle puisse être. Cette vérité, il l'attend bien plus de la sincérité et de la finesse des « honnêtes gens » que des conclusions préformées des prétendus sages et de leurs affirmations orgueilleuses. D'autre part, il espère bien plutôt lui trouver sa fidèle expression dans la langue simple de tout le monde que dans l'abstruse et rebutante terminologie des pédants. — Déjà quelque chose de semblable s'était passé en France, quand Descartes, par son Discours écrit en langue française, avait mis sa méthode et sa métaphysique à la portée de tous les lecteurs. De même, plus tard, fit Pascal dans ses Provi?iciaies, alors que déplaçant la lutte entre les Jansénistes et leurs adversaires, il invita et la Cour et la Ville à trancher les subtiles questions de la grâce et fait de ces graves sujets, jusqu'alors réservés aux érudits, le thème de causeries et de railleries mondaines. — Locke, il est vrai, ne vise pas à la rigueur sévère du premier, pas plus qu'il ne poursuit un but polémique comme le second. — Aller à la vérité par une voie nouvelle

l/ORIGIN AI ITK DE l \ Pllll OSClI'IlIi: DE I.OCKE l3l

qui devra être et (|ui sera la voie ouveilr à tout !«' monde, une voie d'autant plus sûre qu'elle apparaît plus unie : telle est son ambition, héritée, se pourrait-il, de Bacon de Vérulam.

2. — Cette vérité, faut-il la poursuivre pour ellemême, obéissant à une curiosité spéculative dégagée de tout intérêt humain ? En ceci également, Locke est un fidèle disciple de Bacon. La philosophie est comprise par lui comme une pédagogie supérieure. Il la considère moins comme une science que comme un art, à savoir l'art de diriger l'entendement, dans la mesure où la conduite de notre intelligence dépend de notre volonté. Pour cette cause même, son petit traité Co)uluite de l'Entendement n'est pas seulement un appendice à VEssai\ c'en est Faboutissement naturel et prévu. Entre les sciences, Locke a surtout distingué, aimé, cultivé la médecine. Sa psychologie est également avant tout une thérapeutique. Corriger l'esprit, le guérir des habitudes mauvaises, le pliera de sages et raisonnables dispositions, et pour cela mettre à profit les leçons de l'expérience : telle est la fin qu'il ne perd jamais de vue. Toutefois, ces habitudes qu'il s'agit de créer ne sont point celles qui peuvent tendre à la vertu ; car on n'ignore pas que l'auteur de VEssai, malgré l'insistance de ses amis, n'a pas composé de système moral. C'est l'esprit dans sa fonction théorique sur qui il entend faire porter son étude et la discipline à laquelle il se propose de soumettre la pensée a pour fin immédiate la con-

l32 ENSEIGNEMENT ET RELIGION

naissance. Or, ce qu'il redoute pour cette pensée, ce sont les espérances chimériques, l'esprit d'aventure voué aux déceptions, les vertiges de la pure contemplation. Ce qu'il veut, c'est la garder des fausses apparences, la préserver des enivrements, bientôt suivis de réveils découragés.

3, — Pour réaliser cette œuvre d'assagissement, comment procéder ? Locke ne voit qu'un moyen: c'est de mesurer aussi exactement que possible les forces de l'esprit humain, de délimiter le champ du savoir légitime, de distinguer nettement entre les objets qui tombent sous ses prises et ceux qui, par nature, lui échapperont à jamais : bref, de tracer les limites de la certitude. M. Campbell Fraser fait d'un tel dessein le point central de sa propre interprétation de VEssai. Ce que Locke aurait voulu donner au monde, c'est une grande et fructueuse leçon de modestie intellectuelle. Et, de fait, dans les pensées cursives par lesquelles il préludait à son grand ouvrage, telle était bien sa préoccupation dominante. Si Locke s'est proposé de découvrir quelles questions l'entendement humain est apte à traiter, c'est, dit le savant interprète, « parce qu'il soupçonnait que les hommes avaient réclamé pour leur connaissance plus qu'une véritable philosophie humaine ne pouvait justifier. Ils avaient laissé flotter leur pensée dans le vaste océan de l'Etre, comme si toute cette immense étendue était leur possession naturelle et incontestée. L'£'55«z est, en conséquence.

L OniGINALITi: DE LA PHILOSOPHIE DE LOCK.E

une enquête sui' le point de savoir si les échecs passés, dans la poursuite de la vérité, n'ont pas été dus à ce que les hommes se sont aventurés, soit comme les traditionnalisles sans critique, soit comme les rationalistes dogmatiques, à se placer potir ainsi dire au point de vue divin ou central et à conte mph^r de là l'universelle réalité, au lieu de compiendie que l'individualité humaine nous retire forcément du centre et nous maintient toujours sur le côté, là où beaucoup de ce qui est actuel doit demeurer en dehors de notre vue intellectuelle et oii les choses expérimentées sous la relation de temps doivent apparaître à un angle différent de la vision intellectuelle extra-temporelle qui est au centre. Son enquête portait sur cette question : que peut-on, en fait, voir de coté ' ? »

4. — Est-ce à dire pour cela que V Essai constitue une contribution au scepticisme? En aucune manière et il ne faut pas confondre philosophie pyi-rhonienne

I. Toute l'introduction de i'/Ts.srtj serait à citer, mais particulièrement le § 6 :

« Il en est de nous comme d'un pilote qui voyage sur mer. Il lui est extrêmement avantageux de savoir quelle est la longueur du cordeau de la sonde, quoiqu'il ne puisse pas toujours reconnaître, par le moyen de sa sonde, toutes les différentes profondeurs de l'océan. Il suffit qu'il sache que le cordeau est assez long pour trouver fond en certains endroits de la mer qu'il lui importe de connaître pour bien diriger sa course et pour éviter les bas-fonds qui pourraient le faire échouer. Notre affaire dans ce monde n'est pas de connaître toutes choses, mais celles qui regai-dent la conduite de notre vie. » (Trad. Coste.) — C'est bien cela que Locke demande à la philosophie : connaître lu lumiueur du cordeau de la sonde.

l3/i E>SEIG>EMENT ET RELIGION

et philosophie critique. L'auteur professe que notre esprit est fait pour la vérité, mais que la vérité totale le dépasse; que mieux vaut connaître moins mais sûrement plutôt que de prétendre embrasser tout d'une étreinte illusoire. Bacon, de même, avait montré dans le dogmatisme intempérant le meilleur auxiliaire du scepticisme. Si Locke, en mainte occasion, prend le ton dubitatif, emploie des expressions évasives, nous ne devons pas nous y tromper, ni croire qu'à son avis sur aucun domaine il ne faille se montrer affirmalif. — Est-ce à dire également que nous devions reconnaître en lui un précurseur de notre positivisme ? Pas davantage. Le positivisme enferme la pensée humaine dans la sphère du relatif et, s'il admet l'existence du transcendant, il le proclame inconnaissable. Locke ne resserre pas à ce point notre horizon et les notions métaphysiques. Les principes de la théologie rationnelle trouvent une certaine place dans son Essai. Il y a une mise en défiance, mais il y a aussi la reconnaissance implicite d'un droit métaphysique dans le remarquable passage où, après avoir énuméré toutes les classes d'idées simples en lesquelles doivent se résoudre nos connaissances, quelles qu'elles soient, il ajoute : « Et qu'on n'aille pas croire que^ce sont là des bornes rop étroites pour donner carrière à la vaste capacité de l'esprit humain, qui prend son vol par delà les étoiles et ne peut être confiné dans les limites du monde ; qui porte ses pensées souvent même au delà de l'extrême étendue de la matière et fait des excur-

l'0HIGI> ALITÉ DE LA PHILOSOPHIE DE LOCKE l35

siens dans le vide incom|)rchensil)!e. J'accorde tout cela... » Cominoiit d'ailleurs interdirait-il toutes « excursions » de ce genre, puisqu'il va s'y livrer lui-iuènie au point de prouver la réalité divine, loin de s'en tenir, sur ce haut sujet, à une simple croyance? — Seulement, et c'est en cela qu'il se sépare du dogmatisme traditionnel, il prétendra que l'on distingue dans notre certitude des degrés, mieux encore, dans la forme de m^tri' connaissance, des inégalités de rigueur et d'immédiation. H y a des vérités intuitivement certaines; il y en a de hautement probables ; il y en a de possibles ; il y a des objets qui nous échappent. Ou plutôt, en resserrant davantage, il y a des connaissances certaines, il y en a de probables : entre ces deux classes se distribue la totalité du savoir humain. D'après M. Campbell Fraser, la pensée de Locke serait que ce règne de la probabilité, dont il resterait à marquer la frontière, est intermédiaire entre la certitude humaine et la certitude divine, intuitive celle-ci' d'idées absolues et de vérités transcendantes qui nous dépassent de leur infinité. Au vrai donc, il laudrait distinguer dans la philosophie de VEssai une doctrine de la certitude que couronne une philosophie probabiliste.

Mais entre la certitude intuitive et l'évidence mathématique, d'une part, et, d'autre part, la simple probabilité, n'y a-t-il point lieu de placer une conviction sui generis, de nature tout inductive et investie, d'une très grande force encore ? C'est le problème que Hume estimera avoir été négligé par son

l36 ENSEIO'EMENT ET RELIGION

devancier et dont il se flattera d'apporter la solution.

5. — Mais reprenons notre problème. Comment^ par quelle méthode discerner les deux sphères, l'une du certain, l'autre du probable? — On pourrait concevoir que la distinction fût tracée a priori, grâce à la réflexion de l'esprit sur lui-même et sur ceux de ses objets qui, lui étant toujours présents, sont comme marqués par un caractère de nécessité . Ainsi l'entendra Kant. — Locke procède génétiquement ; il remonte aussi loin que possible le cours de nos pensées ; il demande à l'expérience que chacun a de lui-même l'étiologie de ses opinions et de ses certitudes, telles qu'on les peut lire en soi. Pas plus donc qu'il ne tente une déduction a priori de notions préalables à tout savoir, il ne fait appel à l'érudition, à l'histoire générale de l'humanité, histoire qui trahirait bien vite des conceptions préconçues. Gomme Descartes, mais pour de tout autres causes, il dédaigne les secours extérieurs, les livres, les thèses des doctes, les documents du passé. Cette histoire qu'il retrace,, c'est celle que chacun peut faire de sa propre vie mentale. Deux moyens y suffisent : V observation intérieure, pour noter et suivre nos pensées, faire le bilan des principales d'entre elles, les cataloguer, les classifier, et Vana/yse, par laquelle nous distinguerons entre nos pensées celles qui sont les composantes de toutes les autres, éléments fixes, sortes de corps simples que Ton doit retrouver dans toutes

L ORIGINALITÉ DE LA PHILOSOPHIE DE LOCKE iS"

les formations nienlales, même dans les plus riches et les plus inattentlues combinaisons. — Cette observation, cette analyse sont donc éminemment individuelles: elles portent, non sur Thomme tel (pTil doit être nécessairement, mais sur riioninie que chacun de nous se trouve être. Il est bien vrai que ces analyses particulières donneront lieu à des résultats généraux, et Locke n'a aucun doute à cet égard. Qu'estce que cela prouve, sinon qu'en fait les individualités mentales concordent, que chacune d'elles est à l'unisson de toutes les autres ? Mais cet accord ne nous est pas métaphysiquement enseigné : il est révélé, manifesté à chacun de nous par l'expérience qu'il en peut faire.

Pour ces raisons mêmes, Locke est le vérita])le fondateur de cette psychologie subjective que les phénoménistes anglais, depuis Hume jusqu'aux deux Mill,ont étroitement pratiquée, en l'affranchissant de toute recherche métaphysique : tandis qu'une autre Ecole, dogmatique celle-là, en a fait le préambule d'une philosophie qui ne reculera pas devant les afllrmations transcendantes, telles que l'existence de Dieu, l'immortalité de l'àme, le dev^oir. Cette seconde Ecole, qui rejettera de Locke le sensualisme, continuera sa méthode. Je veux parler des maîtres de la philosophie Écossaise, Reid et Dugald Stewart, ainsi que de leurs disciples français: Royer Collard, Joiiffroy, Cousin, (jui tous se flatteront d'avoir acquis à la science de l'esprit une assiette aussi solide que celle qu'ont obtenue les sciences de la nature, du

l38 ENSEIGNEMENT ET RELIGION

jour où elles substituèrent aux constructions arbitraires de la physique « ;?r/on Tobservalion et l'expérience^ Et ainsi, comme Descartes encore, renseignement de Locke aura donné naissance à des Écoles très divergentes : au criticisme analytique, d'une part, et, de l'autre, à une forme naguère brillante, aujourd'hui démodée, du dogmatisme spiritualiste.

6. — De ce que nous venons de dire, il découle -déjà que la connaissance, aux yeux de Locke, n'est quelque chose ni de préexistant ni de donné, c'est un développement organique qui a sa formation, sa croissance, ses phases et dont l'apparente fixité actuelle ne doit pas nous faire méconnaître la condition progressive. Ce développement naturel, il ne songe pas à en demander le secret à des influences ancestrales, à des transmissions accumulées de générations en générations. Ce sont toutes hypothèses qu'il n'a pas soupçonnées et qu'il eût d'ailleurs repoussées sans hésitation. Sa recherche ne dépasse pas l'enceinte des existences particulières. — N'imaginons pas davantage que, pour mieux expliquer une telle croissance. Locke admette un apport fourni directement par l'esprit lui-même et tiré de ses profondeurs : car un semblable apport offrirait toute la nécessité d'une notion a priori; ce serait

I. Toutefois, cette école admettait des vérités universelles, saisies par une sorte de conscience supérieure et attestées par le sens commun.

l'originalité de la PIIILOSOPIUE de LOCKE iSç)

un élément éternel, sans histoire, parce qu'il serait supérieur à toute histoire. 11 sera réservé à un contemporain île Locke, à Richard Hurthogge, de Ibiiiiuler une conception de ce genre, laquelle contient en germe toute \n réroniic kaiilicnne. Locke €Ût sans doute considéré que souscrire à une telle hypothèse, c'eût élé passer dans le camp des métaphysiciens. Il n'a pas reconnu à l'esprit de productivité propre. L'esprit est, à la lettre, tabula rasa, et on ne saurai! hii prêter, sans retomber dans l'illusion ontologisie, le don de tirer de son fonds jjour les produire au jour des idées sut generis.

Mais alors comment se représenter cette croissance <iue le psychologue a le devoir de décrire et de ra- <'onter?Sous la forme d'un agglutinât d'idées ou simples ou complexes, les complexes devant toujours, de proche en proche, se résoudre en simples. — Et cet agglutinât, quelle en est la cause formatrice ? Un successeur de Locke aurait beau jeu à faire intervenir l'habitude et l'association. 11 n'est pas douteux même que Hobbes n'eût ouvert cette voie ({uand il signalait et dans la Nature Humaine \ et dans le Léviathan-^ l'importance de ce principe : « La cause de la cohérence ou de la conséquence d'une conception par rapport à une autre est leur première (cohérence ou conséquence au temps où elles furent produites par les sens », principe d'une portée univer- -selle, et qu'un siècle après lui devaient, chacun de

Page 1