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leur côté, mettre à profit David Hume et David Hartley. Chose étrange, Locke a totalement négligé c& facteur destiné à une si grande fortune dans la philosophie empiriste. Est-ce à dire pourtant qu'il ait ignoré l'opération elle-même ? Nullement. Dans une lettre à Molyneux (26 avril 1896) il annonçait le dessein d'ajouter à son livre un chapitre sur la connexion des Idées. La promesse est tenue enfin dans la k" édition où nous trouvons un chapitre consacré à ce sujet. Mais, dans ces pages, bien loin que l'auteur révèle l'association comme un permanent agent de formation et d'universalisation de concepts, il la dénonce comme une sorte d'influence morbide, une cause d'aveuglement pour l'imagination, un ferment d'illusion et d'erreur. 11 cite diverses anecdotes faisant ressortir à quel point elle favorise les folies de la superstition ou les emportements de la passion. 11 songe bien moins à la mettre à profit pour expliquer qu'à la déraciner pour guérir'. L'association des idées est pour lui la faculté trompeuse qui fait confondre avec des liaisons rationnelles des concomitances momentanées. La section 4i qu'il lui consacre dans son petit écrit Conduite de rEntendement ne la traite guère mieux : « C'est, dit-il, si je ne me trompe, une des plus fréquentes causes de méprise et d'erreur en nous que l'on puisse mentionner et c'est une des maladies de l'esprit les plus pénibles à guérir : car il est difficile de convaincre quelqu'un
I. Elle appartient moins à la physiologie qu'à la pathologie de l'esprit.
L ORIGINALITÉ DE L.V l'UII.OSOI'IIIE DE LOCKE 1^1
<{iie les choses ne sont point naturellement ainsi qu'elles lui apparaissent de manière constante. » Aussi recommande-l-il d'en prévenir les niallaisantes formations durant les jeunes années, plutôt que d'attendre l'âge mùr pour en combattre les effets.
La question que nous nous posions demeure entière. Si ce n'est point la pensée qui, de son fonds propre, engendre des connaissances ; si, d'autre part, ce n'est pas une propriété inhérente à nos pensées et les rendant aptes, par la fréquence de leurs répétitions ou de leurs successions à s'agréger, à former des composés imprévus, d'où vient à nos idées ce don de se combiner et môme de se transformer, qui nous en dissimule à jamais les éléments primordiaux ? Cette difficulté, si pressante pour un moderne, Locke ne pouvait pas la complètement éluder. Il reconnaît donc à l'esprit, au défaut à'vxnQ productivité propre, du moins une certaine activité mécanique, comparative, distributive, agglomérative. L'esprit compose ses idées ; il compare et il abstrait. Sans rien ajouter à la matérialité de son savoir, il le modifie et le transforme par les agencements et les remaniements qu'il lui fait subir. — Que si l'on voulait le pousser davantage et lui demander quelles influences profondes guident celte activité ordonnatrice et composante, à quelles lois elle obéit, sur quels modèles elle se règle, car enfin ce travail de l'esprit n'a rien d'arbitraire, puisque assurément la science est mieux qu'un pur caprice, j'imagine que Locke se déroberait comme devant une interrogation dépassant la
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portée humaine et ne conijjortant même pas une modeste probabilité.
7. — De tout ce qui précède il résulte que la philosophie tout entière doit tourner autour d'un unique problème : quelle est l'origine de nos idées ? Aussi, le grand souci de Locke sera-t-il de prévenir toute installation au seuil de notre savoir de notions préexistantes, dont l'existence supposée peut bien flatter la pensée paresseuse, mais qui seraient inacceptables à l'intelligence scientifique. Le prologue de son œuvre philosophique devait donc être, comme il est en effet, une réfutation de la théorie de l'innéité. — Et le nerf de cette réfutation qui prend toutes les formes, tous les tons et particulièrement celui de la satire, est la négation opposée à toute conception d'actes et de modes inconscients de la pensée. 11 est, sur cela, en parfaite conformité avec les Cartésiens. La pensée ne saurait se mouvoir à son insu et dans l'ignorance de son acte. C'est contradiction pure de parler de pensées que l'on aurait sans le savoir, de vérités dont l'esprit serait dépositaire sans même les soupçonner, comme ce serait le cas pour les enfants en très bas âge, pour les sauvages, pour les idiots, etc.*.. Une idée innée, à supposer qu'il en existât^
I. V. 1. I, ch. I, g 26 et 1. II, ch. I, § ig : <> Un autre homme peutil s'assurer que je sens en moi ce que je n'aperçois pas moi-même ? C'est ici que la connaissance de l'homme ne saurait s'étendre au delà de sa propre expérience... Il n'y a qu'une révélation expresse qui puisse découvrir à un autre qu'il y a dans mon âme des pensées, lorsque je ne puis
L ORIGINAMTE DE I,A PIIII.OSOPIIIE DE I.OCKE I '{.y
devrait rlie la preiuièro sur la(|ii('lle Tcsprit aurait conscience de s'exercer.
En vain Leibiiitz, dans ses Nouveaux Essais de l'Eiîtendement humnin, s'inspiraiit de son éclectisme habituel, prétendra-t-il que le désaccord entre l'écrivain anglais et lui n'est pas aussi complet que l'on pourrait croire, attendu (jue Locke admettait des idées de réflexion, lesquelles n'ont pas une origine sensible. « Peut-être, écrira-t-il, les opinions du savant auteur ne sont-elles pas si loin des miennes qu'elles semblent être, car il accorde qu'il y a des idées qui ne viennent pas des sens et il ne peut nier qu'il y ait beaucoup d'inné dans l'esprit. L'esprit luimême est inné. » Locke n'aurait pas souscrit à une telle paix. Que certaines idées ne viennent pas de la sensation, mais résultent comme c'est le cas pour celles de la réflexion, du fait môme de l'activité de l'esprit, il n'importe guère et la question pour lui n'est pas là. Ce qui importe à ses yeux, c'est que nulle idée n'est à l'état latent, aulle connaissance n'est
point y en découvrir moi-nicme... » (/6., § 20) : « Ces opérations de notre entendement nous laisseraient pour le moins quelque notion obscure d'ellesmêmes, des idées que les sens excitent en nous, personne ne pouvant ignorer absolument ce qu'il fait lorsqu'il pense. » (Trad. Coste.)
Dans le même livre, chap. xvi, § 2, son explication de la mémoire exclut toute théorie de perceptions qui seraient actuellement dans l'esprit, sans cependant être aperçues de lui : « Nos idées ne sont rien autre chose que des perceptions qui sont actuellement dans l'esprit, lesquelles cessent d'être quelque chose dès qu'elles ne sont point actuellement aperçues... » Et ainsi Locke rejette toute hypothèse de notions latentes dans la pensée,, de ces « dispositions naturelles » que Descartes lui-même avait admises. Toute idée en l'esprit, coiniiic toute vérité et tout principe, y doit exister en acte.
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virtuelle et toute cette brillante théorie ieibnitienne des petites perceptions aurait été pour lui lettre close. Ou l'idée en acte, ou point d'idée : c'est là un dilemme dont il est interdit de sortir'.
8. — Cela étant, et toute hypothèse aprioristique une fois écartée par la question préalable, il ne restera plus qu'à se livrer à ce travail d'analyse grâce auquel nous serons instruits de ces éléments simples par lesquels toute connaissance, si ambitieuse soit-elle, se trouve être en fin de compte constituée. C'est comme une chimie de la connaissance, une chimie de la pensée, dont les décompositions doivent nous laisser en présence de certaines proportions déterminées de corps premiers eux-mêmes irréductibles. On l'a dit avec raison : VEssai nous met en présence d'un véritable atomisme intellectuel, un atomisme toutefois qui ne nous rejette pas comme celui de Démocrite dans une infinie poussière d'absolus. Peutêtre cet atomisme n'est-il que relatif à notre pensée finie et les irréductibles en présence desquels ilnous laisse seraient-ils résolubles à quelque analyse divine. Mais si une hypothèse dépasse notre portée, c'est certes bien celle-là. En fait, de véritables atomes notionnels composent notre savoir. Ces atomes, ce sont les idées simples, composantes des idées complexes : les unes et les autres constituent les jugements et, par ceux-ci. la totalité de la connais-
I. El néanmoins Leibnitz a touché juste. Oui, dans la théorie même ■de Locke, il faut bien que l'esprit lui-même soit inné.