L'ENSEIGNEMENT D'ÉTAT ET LA PENSÉE RELIGIEUSE
QUELLE EST LA LlMl'l'E DU DE^ OIR DE KELTRALITÉ ?
Il est une objection préalable constamment adressée aux études de pédagogie. « L'art d'enseigner, (léclare-t-on sans cesse, nest pas lui-même un o])jet d'enseignement. La prati((ue seule y rend expert. C'est en instruisant que l'on se rend habile à instruire, comme c'est en nageant que l'on devient bon nageur et en forgeant que l'on devient forgeron. »
Sans nous demander si les rapprochements dont on use pour justifier cette condamnation sommaire
défient eux-mêmes la critique ; si Texpérience n'atteste pas au contraire que, dans tous les arts et notamment dans ceux que l'on cite en exemple, une part d'explication, c'est-à-dire, en somme, de théorie ne devance pas la pratique * ; si, sauf au cas extrême d'actions quasi instinctives ou d'imitations purement automatiques, des indications méthodiques ne sont pas requises pour coordonner et régler en vue d'une fin donnée notre activité musculaire, faisons aux adversaires de la pédagogie large mesure. Donnons leur gain de cause sur le point exact où ils appuient. Il reste qu'ils se sont fait de cette science une conception non seulement superficielle, mais incomplète et fragmentaire. Ils ont pris la partie pour le tout. Ils ne l'ont considérée que sous un de ses aspects : en tant qu'elle développe l'aptitude à se faire écouter, comprendre et suivre des jeunes gens sur qui
I. Personne mieux que James Mill, ce fervent d'éducation rationnelle (tout sensualiste qu'il fût par ailleurs) n'a fait ressortir à quel point la pratique était inséparable de la théorie : « La théorie, dit-il, n'est que l'ensemble du savoir que nous possédons sur un sujet quelconque, mais dans l'ordre et sous la forme où il est le plus facile d'en tirer de bonnes règles pratiques. » Nous empruntons cet extrait au savant livre de M. Elie Halévy : L'évolution de la doctrine utilitaire, chap. m, sect. 3. Cette section est l'une des plus remarquables de l'ouvrage de M. Halévy. Elle mérite d'être étudiée et méditée par tous ceux qu'intéresse l'histoire des doctrines éducatives.
Il va sans dire qu'à mesure que l'on s'élève dans l'échelle des techniques et que l'on atteint à des formes d'art plus proprement spirituelles (ce sera éminemment le cas avec l'éducation) la part de la pure empirique s'y réduit toujours davantage et de plus en plus s'y fait prépondérante la contribution de la connaissance raisonnée, c'est-à-dire de la théorie.