I. Esprit des lois, 1. XXV, oh. ix
satirique et amer, où Ton reconnaît l'esprit des latitiidinaires et les pensées maîtresses de son livre : Rationalité . Le fond de la religion chrétienne est un enseignement moral, tout pénétré d'amour etde bonté. D'où vient donc que les persécuteurs se montrentd'ordinaire si dénués de tout sentiment de charité et que leurs rigueurs s'exercent sur les opinions, mais épargnent l'immoralité et le vice ? « Comment se fait-il que ce zèle brûlant pour Dieu, pour TEglise, pour le salut des âmes, brûlant dis-je au sens littéral, soufifre sans les châtier aucunement ces vices moraux et ces scélératesses que tout le monde reconnaît être entre opposition diamétrale avec la profession de christianisme ; qu'il bande tous ses nerfs soit contre l'introduction de cérémonies ou l'établissement d'opinions qui, pour la plupart, portent sur des questions subtiles et enchevêtrées qui dépassent la capacité des entendements ordinaires ? » Nous avons ainsi, même du point de vue d'un croyant, une présomption a prima facie qui doit nous mettre en défiance contre le parti des intolérants.
Mais posons le problème dans sa généralité logique, (c J'estime, déclare Locke, qu'il est avant tout nécessaire de distinguer exactement entre la tâche du gouvernement civil et celle de la religion; qu'il faut donc tracer les limites précises qui séparent Tune de l'autre. » Et la solution supposera que l'on s'est fait une théorie de l'Etat. Celle à laquelle l'auteur de \ Essai s'arrête pourrait être adoptée par la future Ecole Benthamiste : « La république (com-
LOCKE APOLOGISTE DE LA TOLÉUANCE ly.^
iitonwealt/i) me semble eonsister en une société crhommes uniquement fondée pour assurer, préseiver, améliorer leurs intérêts civils, l-^t j'appelle intérêts civils, la vie. la lilxMté, la santé, l'absence de douleur corporelle et la possession de choses extérieures telles que l'argent, des terres, des maisons, <les meubles, etc. » Or il appartient au magistrat civil de garantir à chacun, par l'exécution de justes lois, la possession de ces biens. A cet objet exclusil" doit être limitée la juridiction des magistrats.
Une telle proposition, où se trouve implicitement énoncée la doctrine de la séparation des Eglises et de l'Etat, Locke n'a garde de se l'accorder comme un postulat commode. 11 la démontre à l'aide de trois arguments qu'il dérive de sa conception de la loi religieuse. En premier lieu, « le soin des âmes n'est point commis au magistrat civil de préférence à qui que ce soit. Il ne lui est pas commis, dis-je, par Dieu, parce qu'on ne voit pas que Dieu ait jamais donné une autorité de ce genre à un- homme sur un autre et il ne saurait l'avoir été par le consentement du peuple, parce que personne ne peut abandonner le soin de son propre salut jusqu'à laisser à la discrétion d'un autre, prince ou sujet, le privilège de lui dicter quelle foi ou quel culte il doit embrasser. Car personne ne peut, quand même il le voudrait, conformer sa foi aux dictées d'un autre. Toute la vie et tout le poitvoi?' de la vraie religion consiste dans l'intime et pleine persuasion de l'esprit. » C'est à dessein que je souligne cette dernière phrase, perdue de
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vue par M. CaiDpbell Fraser quand il reproche à notre philosophe le terre à terre de sa discussion. On ne peut invoquer et l'on n'a jamais invoqué, en faveur du libre examen, de raison plus noble, plus en harmonie avec notre sentiment de la dignité de la pensée philosophique ou religieuse. Cette pensée doit se mouvoir, évoluer, sans obéir à d'autres lois que celles qui la commandent au plus profond d'ellemême. Une contrainte extérieure, sous quelque forme qu'elle s'exerce sur ma pensée ou sur ma foi, est aussi vaine ([u'illégitime ; elle est attentatoire à la spontanéité de l'esprit, va insister Locke. On pourrait dire plus et nous Talions voir : elle est un nonsens.
Le second argument, autorisé par une exacte notion du rôle dévolu aux pouvoirs politiques, est complémentaire du premier : « Le soin des âmes ne peut appartenir au magistrat civil parce que son pouvoir consiste seulement dans la force extérieure, au lieu que la religion véritable et libératrice consiste dans la persuasion intérieure, sans laquelle rien ne peut être agréable à Dieu. Et telle est la nature de l'entendement qu'il ne peut être par la force extérieure contraint à croire en quoi que ce soit. Confiscation de biens, emprisonnement, supplices, rien de cette nature ne peut avoir l'efficacité de faire modifier aux hommes le jugement intérieur qu'ils se sont formé sur les choses. »
Reste la troisième raison qui, sans être a ssi profonde que les deux premières, a bien sa valeur pra-
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tique, car elle est empruntée à rexpérience commune et elle se fonde sur le fait de la variété, de la l)igarrure des religions existantes. l'Jle a sa valeur théorique aussi, j)uis(|u'elie tire sa force dun jugement de probabilité, jugement dont ÏEssai a fait ressortir le rôle souverain dans tout le cours de notre vie sociale. « Dans la diversité et la contradiction des opinions religieuses, en quoi les princes du monde sont tout aussi divisés que dans leurs intérêts séculiers, la voie étroite serait considérablement resserrée; un pays seul serait dans le droit chemin et tout le reste du monde mis sous roi)lio:ation de suivre ses princes dans les chemins qui mènent à la destruction ; et ce qui rehausse l'absurdité et convient mal à la notion de divinité, les hommes devraient leur i'élicité ou leur misère éternelle aux emplacements de leur naissance. »
Locke a parlé jusqu'ici en philosophe, en rationaliste, disons mieux : en laïque qui n'a consulté presque que son beau sens". Mais il est expert en théologie ; il ne l'oublie pas et la théologie ellemême va fortifier ses démonstrations. « L'Eglise, remarque-t-il, I'Eglise, comme se plaisent à crier nos dogmatiques, il ne paraît nulle part, dans les livres du Nouveau Testament, qu'elle doive persécuter les autres et forcer les autres par le feu et l'épée à embrasser sa foi et sa doctrine. » Ses seules armes pour maintenir dans le devoir les membres qui la composent sont les exhortations et les avis et, comme suprême mesure, le rejet de son sein. Encore l'ex-
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communication — et elle possède ce droit — ne doitelle priver celui qui en est frappé d'aucun des droits civils dont il était en possession. De là découle cette conséquence : Que nul particulier ni le droit de faire tort d'aucune manière à une autre personne dans ses avantages civils, parce qu'elle appartient à une autre Eglise ou religion... Ce que je dis concernant la tolérance mutuelle des particuliers qui diffèrent les uns des autres en religion, je l'entends aussi des Eglises particulières. » — Cette fois, remarquons-le, ce n'est plus de libre examen qu'il s'agit, comme c'était le cas tout a l'heure alors que nous envisagions l'Etat dans ses rapports avec les confessions. Maintenant, Locke se place au point de vue exclusif des Eglises elles-mêmes, dans leurs relations réciproques. Or, même à celles-ci, il impose le devoir de respecter les croyances rivales. Mais il est trop clair que de la part tout au moins des plus dogmatiques d'entre elles, ce respect ne saurait être que purement extérieur ; il ne saurait dépasser ce que nous appelons la tolérance. Ajoutons que Locke a d'autant plus de mérite à exiger de l'Eglise toute la première cette vertu qu'il fait à la partie adverse une concession énorme dont sa critique, si elle avait été plus audacieuse, plus complètement sécularisée, n'aurait eu garde de s'embarrasser : à savoir qu'il n'y a qu'une unique voie qui mène au salut. D'ailleurs Locke n'est pas un naïf. Il ne se berce pas d'illusions. Il connaît les hommes. Une se dissimule pas que, parmi les militants des Églises, il se