‹ Enseignement et religionChapitre 32 sur 45 · I.OCKF, Vl'OLOr.ISTE DK I. V TOI.KR \>CE l · texte numérisé non relu

I.OCKF, Vl'OLOr.ISTE DK I. V TOI.KR \>CE l

disait raiiti(|iiité, mic iiosscssioii. mais l)iiii plutni une activité, une [j.ùJrr, ou encore et. au sens socratique de ce mot, une ascélique (àr/.Y;T'./.r,). liref, on ne j>eut mieux résumer l'ensemble de ces conceptions qu'en ces mots où les condense M. Tulloch : « La Religion n'est pas une j)ui-e section de la connaissance surnalurello, jnais une cultine et une discij)line de l'homme tout entier, une éducation et une consécration de toutes ses activités supérieures. Et ainsi la Religion, non seulement n'est pas indépendante de la moralité, mais elle en est le complément nécessaire ; non seulement elle n'est |)as hostile ;i la philosophie, mais elle en est le plus haut accomplissement ». Ces idées de AA^hichcote n'ont rien perdu de leur force et il serait facile de les retrouver, de nos jours encore, à la base même du Protestantisme libéral.

Cet apostolat en faveur du rationalisme chrétien, Whichcote le mena avec un succès éclatant dans ses conférences de Trinity Church. 11 exhortait les jeunes gens à ne pas séparer l'étude de la Religion d'avec ,1a fréquentation des maîtres idéalistes de l'antiquité su premier rang desquels il plaçait Platon et Plotin. Il exerça sur cette jeunesse un ascendant irrésistible. « Il s'employait avec une persévérance infatigable à détourner les esprits des fastidieuses argumentations de la controverse pour les ramener, dit M. Tulloch, aux grandes réalités morales et spirituelles qui gisent à la base de toute religion, » ou encore, ainsi f|u"il s'exprime lui-même, « loin des

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formes verbales au dedans des choses . » Une telle prédication n'était pas sans provoquer, dans certains milieux dogmatiques, des inquiétudes. Mais il ne se laissa point troubler. Et à son ami, le puritain Tuckney, qui apercevait plus d'un péril à cet extrême éclectisme, il écrivait: « ... Je garde la vérité divine comme un hôte bien venu ; elle n'a pas été de force introduite en moi, mais jeTai laissée entrer, toutefois comme enseignée de Dieu. Déshonoré-je ma foi ou lui fais-je quelque tort de dire au monde que ma raison et ma foi y trouvent satisfaction ? Je n'ai pas de raison contre elle. Que dis-je? La plus haute et plus pure raison lui est favorable. »

Comment de pareilles prémisses la loi de tolérance n'aurait-elle pas découlé? Cette loi, Whichcote ne se lasse pas de l'énoncer dans les formules les plus vives et les plus variées. Ses Centuries cT Aphoi^ismes abondent en maximes où toujours reparaît son grand principe du libéralisme spirituel. On me saura gré d'en citer quelques-uns. Elles seront la parure de ce chapitre :

« L'homme a tout autant le droit de se servir de son entendement à lui pour juger de la vérité qu'il a le droit de se servir de ses yeux à lui pour apercevoir son chemin.

« Aller contre la raison est aller contre Dieu. C'est même chose de faire, dans une circonstance donnée, ce que la raison exige et ce que Dieu luimême indique. La Raison est la divine directrice de la vie humaine ; elle est la voix même de Dieu.

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« Nous j)ouvoiis nous rencontrer dans la règle de la vérité, bien que nous cliiïérions dans les a|)[)Iications particulières. S'il n'y avait aucune contradiction dans les perceptions respectives des hommes, nous ne pourrions jamais être mis en éveil pour approfondir les choses et, par suite, s'il nous arri\ait d'être une seule fois dans l'erreur, nous n'en pourrions jamais sortir. » Pensée admirable, qui déj)asse les vues coutumières du théologien, pour nous élever à la logique des sciences. Ici Whichcote a rom[)u le cercle oïdinaire de ses méditations. Il a parlé sans doute encore en interprèle de la religion révélée, mais son langage ac(|uieit une portée bien plus générale. Il vient de s'exprin)er en véritable critique de la connaissance rationnelle. Cet aphorisme condense l'argumentation célèbre sur laquelle Stiiart Mill appuiera sa thèse du libéralisme intellectuel.

« Ce n'est pas notre faute si nos entendements n'ont pas été jetés dans le même moule, pas plus que ce n'est notre faute si nos organes ou nos constitutions corporelles d'où naît de la diversité ne sont pas identiques. Il peut aussi se faire que nos perceptions soient plus proches que nos expressions. Deux personnes qui pensent ne pas parler de même peuvent penser de même relativement à Dieu.

« La première chose en religion est d'aiïiner le caractère de l'homme, la seconde de gouverner sa conduite. Si la religion d'un homme ne fait pas cela, sa religion est une pauvre maigre chose et de petite

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importance ; elle n'est qirune pure déclaration, uniquement ])onne à permettre de le dénommer'. Je veux dire que la religion d'un tel homme n'a que peu de valeur : car elle n'a nulle efficacité et demeure en deçà des vrais principes de la nature.

« La Religion est intelligible, rationnelle et explicalile. Elle n'est pas notre fardeau, mais notre privilège. La partie morale de la religion ne s'altère jamais. Les lois morales sont lois par elles-mêmes, sans avoir besoin qu'une volonté les sanctionne. La nécessité qui leur est inhérente a son origine dans les choses elles-mêmes. Tout le reste en religion lui est subordonné.

« Il n'y a que deux choses dans la Religion : la Morale et les Institutions... On possède la morale, dès l'instant où elle est énoncée. Elle constitue les dixneuf vingtièmes de toute religion. Les Institutions dépendent de l'Ecriture et il n'est pas d'institution qui ne dépende uniquement que d'un seul texte de l'Ecriture; Tinstitution qui n'a qu'un seul texte en sa faveur n'en a absolument aucun.

Toutes les différences dans la Chrétienté portent sur les Institutions, non sur la Morale.

« La Religion n'est pas un ouï-dire, une présomption, une supposition; elle n'est pas une prétention, une déclaration coutumière; elle n'est pas l'étalage d'une mode ; elle n'est pas une piété d'un type particulier, consistant en des dévotions pathétiques, des

I. C'est-à-dire de le désigner comme appartenant à telle ou telle confession, telle ou telle secte.

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expressions véhémentes, des rigueurs corporelles, des anomalies aflectées et des aversions j)oui- les innocentes habitudes des autres; elle consiste m une profonde liiiniilite et en une universelle charilc

« Les déterminations ipii dépassent TÉcriturc oui sans doute agrandi la loi, mais amoindri la charité et multiplié les divisions.

« Libre à celui qui est assuré de ne se tromper en rien de prétendre condamner tout homme qui se trompe en (|uoi ()ue ce soit.

« Les erreurs les plus énormes ne sont que des abus de certaines nobles vérités, »

A fréquenter les maîtres de Lidealisme grec, les libéraux de Cambridge s'étaient composé le plus large, le plus généreux, le plus hautement moral des christianismes. Mais ce retour sur les périodes modernes antérieures à Locke serait trop incomplet, si nous passions sous silence une première lignée d'écrivains et d'orateurs ecclésiastiques qui ont euxmêmes frayé la voie aux Platoniciens de Cambridge. L'objet qu'ils se proposèrent avait été moins ambitieux. Ils n'avaient pas visé à inscrire en quelque sorte la Religion dans la Philosophie générale. Théologiens, prédicateurs, c'est du dedans qu'ils étudièrent cette religion ; c'est à l'aide des textes sacrés qu'ils l'interprétèrent. Or, ainsi examinée en elle-

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même, elle leur apparut exempte de celte étroitesse que les sectes mutuellement en lutte avaient prétendu lui imposer. La détermination des « points fondamentaux » de la foi chrétienne — c'est l'expression mise en honneur par plusieurs d'entre eux — fut la tâche qu'ils s'assignèrent avec l'intention de réduire ces points à un si petit nombre que l'Eglise chrétienne ne fût inaccessible qu'à bien peu de bonnes volontés. En réaction à la fois contre l'intransigeance romaine et contre le rigorisme puritain, et Falkland et John Haies et l'illustre orateur Chillingworth et le pathétique et poétique Jeremy Taylor s'inspirèrent de la Révélation elle-même pour condamner toute prétention d'appuyer l'intoléraïK-e sur la révélation. Ecoutons Falkland, lorsqu'il ose soutenir la supériorité morale de celui qui se trompe mais qui a cherché et n'a pas trouvé sur celui qui, par une bonne chance, a trouvé sans s'enquérir et a accepté aveuglément: a Accordez que l'Eglise soit infaillible ; il me semble que celui qui le nie et emploie sa raison à découvrir si cela est vrai devrait être en aussi bonne situation que celui qui le croit et ne cherche pas du tout la vérité de la proposition qu'il admet. Car je ne puis comprendre pourquoi celui-ci serait sauvé parce qu'en raison de la croyance de ses parents ou de la religion de son pays ou de quelque accident de ce genre, la vérité fut offerte à son entendement, alors que si le contraire lui eut été offert, il l'aurait reçu, et pourquoi l'autre serait damné parce qu'il croit le faux sur un aussi bon fondement que le second le vrai, à

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moins que l'Eglise ne soit comme un cercle magique qui préserve notre homme du diable, dùt-il au hasard d'y être entré. » John llales ne piirjc guère dillcremment. Et Ghillingworlh travaillera a siMi|»lilicr encore, à réduire les exigences de credo iiuposces au chercheur sincère. « Les hommes, » dira-t-il avec un rare bonheur, « ne se contentent pas de ce qui est raisonnable, mais Dieu s'en contente. Les hommes veulent un poitiscjui j)récij)ite la balance, nuiis Dieu se contente dun poids qui iiuline. »

Mais tous les extraits précédents pâlissent auprès de la brillante page qui termine le grand traité de Jeremy Taylor' sur la Liberté de prophétiser et dans laquelle un apologue, emprunté par l'orateur chrétien au [)oète Persan Saadi, résume ce devoir sacré de la tolérance, devoir que ri"]criture approuve et que Dieu même aurait prescrit au père des patriarches, si nous en croyons le conteur oriental. jNIais laissons parler Jeremy Taylor :

« Je termine par un récit- que je trouve dans les livres des Juifs-. Comme Abraham était assis à la

1. ()ii la li'Duvura citée ilaiis le lieaii livre de M. Juliti Tiillocli, <le qui je suis jrraudeiiieiit tributaire dans toute cette partie de la pi'éseiite étude : liational Theolocjy and Christian Philosoplty and Enghind in Ihe 17''' century, 1873, t. I, cil. VI. Quant au traité lui-tnème a Discourse of Ihe liberty oj prophesying, on peut le lire au tome \ II de l'édition complète des œuvres de J. Taylor, publiée par Ile{;inald lleber, à Londres en 1822.

2. « On s'est long-temps demandé, dit M. ruUoch, si l'intention de Taylor n'avait pas été de cacher sous cette désignation indéfinie une invention tirée de sa riclie et belle imagination ; mais la source du récit a été finalement découverte, non dans un livre juif, mais dans un conte du poète 'persan Saadi. » — On trouva, d'ailleurs, l'histoire de cette petite enquête, ainsi que des plagiats auxquels la gracieuse parabole de Jeremy

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porte de sa tente, selon sa coutume, attendant les étrangers pour les recevoir, il aperçut un vieillard, courbé et incliné sur son bâton, chargé d'années et de labeur, qui venait vers lui et qui avait cent ans. Il le reçut aimablement, lava ses pieds, lui donna à souper, le fit asseoir. Mais remar(juant que le vieillard s'asseyait sans prier, qu'il n'implorait point de bénédiction sur son repas, il lui demanda pourquoi il n'adorait pas le Dieu du Ciel. Le vieillard répondit qu'il n'adorait que le feu et ne reconnaissait nul autre Dieu. A cette réponse, Abraham entra dans une si sainte colère qu'il jeta le vieillard hors de sa tente et l'exposa à tous les maux de la nuit et d'une condition sans défense. — Quand le vieillard fut parti, Dieu appela Abraham et lui demanda où était l'étranger. — Il répondit : Je l'ai jeté dehors parce qu'il ne T'a pas adoré. — Et Dieu de lui dire : voilà cent ans que je Fendure, bien qu'il me déshonore, et toi ne pouvaistu le supporter une nuit, alors qu'il ne t'a rien fait ? — Sur quoi, poursuit le conte, Abraham le rappela, lui fit un accueil hospitalier et lui donna un sage enseignement ». Et Taylor d'ajouter : « Allez, vous, faites de même et votre charité sera récompensée par le Dieu d'Abraham ! «

Tavlor a donné lieu, dans l'introduction de Reginald Heber ii son édition du grand prédicateur anglais. Tout ce récit est piquant ; mais le résumer nous entraînerait trop loin de notre sujet.

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