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LE LEVIATHAN ET LA PAIX PERPETUELLE

l'élite, une élite elle-inénie inégale et ([iii eomportera bien des degrés : elle comprendra tous ceux des sujets qui, habiles à remonter la chaîne des idées rationnelles, seront capables de reconnaître, dans les inslilutions présentes, les principes permanents qui, de [)roche en [)roche, les ont inspirées; mais elle renfermera également hi nuillitude de ceux qui, inaptes à des déductions aussi rigoureuses, pressentent, plus ou moins confusément, que c'est le vœu de la nature qu'exaucent, somme toute, les constitutions civiles et qui, par conséquent, obéissent avec respect et gratitude. Quant aux irrationnels, nous nommerons ainsi ceux qui abandonnent à l'impulsion instinctive, aux mobiles passionnels, les rênes de leur vie. Pour eux ce serait peine perdue de développer les déductions morales dans leurs conséquences majestueuses; c'est pour ceux-là que le Léviathan doit prendre toute sa terrifiante signification. Devant ces impulsifs, il faut que se dresse la grande image de la souveraineté, avec son cortège d'attributs et l'appareil redoutable de ses sanctions : cette seule menace, entrevue par la pensée , sulïira (sous réserve des exceptions que le glaive de justice a charge de réprimer)pour mettre en déroule les mauvais désirs et étouffer en leurs germes les desseins criminels.

Ce système, dont nous n'avons pu dessiner qu'une insuffisante esquisse, présente une cohésion, une

fermeté logique, qui n'ont pas été dépassées. Mais précisément ces mérites mêmes en font soupçonner les insuffisances profondes en même temps qu'ils trahissent l'abus de méthode qui a présidé à ce formidable paradoxe d'une humanité se ruant à la servitude par horreur de la dissension, Hobbes, dans sa morale et dans sa politique, a cédé à son amour effréné de la déduction abstraite. 11 faudrait, à son égard, renverser le mot d'Aristote sur Xénocrate et dire qu'il a traité mathématiquement d'objets qui n'étaient point mathématiques. En moins de mots, nous reconnaîtrons que cet esprit puissant, simplificateur à l'excès, a raisonné avec rigueur sur des données incomplètes. Plus précisément encore, il nous paraît que son postulat politique, comme son postulat moral, ne contenait que les éléments, réels à coup siu-, mais négatifs, des grands problèmes qu'il s'était posés. D'où l'étroitesse des solutions qu'il apporte, étroitesse à laquelle surtout est dû le long scandale soulevé par la doctrine, mais qui ne doit pas nous rendre insensibles à l'imposante part de vérité que recèlent ces solutions. Que l'institution de l'Etat procède de causes tout d'abord négatives, c'est ce que Hobbes a montré avec beaucoup de force, mais montré exclusivement. La crainte, la pire crainte, telle fut l'origine de la Cité : c'est-à-dire l'appréhension des violences soudaines, motivée par cette conviction trop fondée que, pour nuire et pour surprendre, les hommes sont sensiblement égaux; ou encore ce besoin de sécurité ^t de confiance sans lesquelles l'activité pastorale,

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agricole, industrielle, artistique, scientifique, serait astreinte au développement le plus précaire, à supposer même qu'elle parvînt, sous cette menace, à prendre son essor. Aussi la première fonction du Souverain est-elle Injustice : il la doit rendre le glaive à la main, « attendu que, sans l'épée, les lois ne sont <jue des paroles » (Lévial/ian). A cette création d'un grand justicier toutes les institutions sociales, même les plus hautes, se subordonnent, ainsi la propriété, ainsi la famille, puisque, sans les magistrats et les officiers publics, toutes les garanties tutélaires feraient défaut aux citoyens. Voilà qui est à souhait; mais l'explication génétique de ce fait énorme, l'avènement de la Cité, est-elle de la sorte épuisée ? Il a fallu tout le [)arti pris de sa méthode unilinéaire pour que Hobbes Tait pu penser. Il s'est volontairement aveuglé sur d'autres éléments, non moins primordiaux, du problème fondamental.

Et en effet les membres de la Cité poursuivent aussi des fins positives dont l'atteinte est facilitée ou même uniquement permise par le concours de cette Cité. Le pacte social — en admettant qu'il y ait eu pacte — est un contrat d'assurance en vue de vivre, oui, sans doute, mais aussi en vue de mieux vivre. Et il semble que ce que l'on appelle civilisation date de l'instant où le premier objet : vivre, n'est plus le centre exclusif vers lequel convergent les forces sociales, mais oii le second objet : mieux vivre, est devenu le but des applications. Or, qu'est-ce que mieux vivre? Sans nous engager ici dans une recherche

éthique, à la manière des anciens, sur la nature du TsXo;, nous dirons en langage hobbiste : c'est exercer de plus en plus complètement et de plus en plu& harmonieusement celles de nos facultés dont l'arrêt entraîne pour nous une souffrance, au lieu que leur déploiement sans obstacle nous donne de la joie : facultés dont l'énergje, la diversité, sont d'ailleurs susceptibles de varier selon les individus. Or ce déploiement sera dit libre, toujours au sens de Hobbes, dans la mesure où nulle action du dehors ne viendra lui faire obstacle. Mais ce libre déploiement comportera une limite, celle que nécessitera le libre déploiement des facultés des autres citoyens. Une telle limite, appartiendra-t-il doncà chacun d'eux de la déterminer ? Evidemment non, car ce serait le retour à la condition première d'anarchie et de déchirements. Cette borne, le Souverain la marquera, dans la plénitude de sa puissance. Mais, à ce point, tout n'est pas dit et il reste que l'universel désir de mieux vivre soit concilié avec l'universel désir de vivre. De la coexistence et de l'association de ces deux appétits essentiels, ou plutôt de ces deux fins sociales, on voit quelles conséquences vont résulter. Si l'on sacrifie tout, comme Hobbes l'a voulu, au désir négatif initial, la fin positive, assurément supérieure, se trouve entièrement sacrifiée ; des deux grandes utilités par lesquelles se justifiait l'institution sociale, une seule, la plus immédiate, soit, mais non peut-être la plus haute ni la plus féconde, subsiste. Le Léviathan ne nous apporte plus que l'un et le

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moiiidri' des deux Ijinilails fs|)ércs cK' lui; il nous assure nos vies, mais dans des conditions telles qu'elles ne valent plus (Tètre vécues. Tout ceci l'evienl à dire ([u'un éf|uiiil)re doit tendre à s'(';tahlir entre ces deux exigences de l individu social : besoin d'être j)rotégé et besoin d'être libre. Dans sa fureur de sini|)lirier, le hol)l)isine n a tenu compte (|U(^ du besoin de protection et c'est pour((uoi l'Pltat qu'il a ('-dilié ne |)eut correspondre (pi'à une ère d'attente, à une période transitoire de la Cité définitive. Enfin, même en cette phase préparatoire pour laquelle seule on croirait fjue Hobbes a légiféré, comment ne pas trouver démesurée la disproportion entre la fin négative que sa do(^trine nous j)ropose et les moyens dont elle fait usage? Y a t-il nécessité vraiment que ce plérome d'attributions soit conféré au souverain pouvoir? Bon c.ela peut-être en ces âges lointains où l'homme n'avait pas encore secoué la barbarie, ou bien dans ces époques de perturbations profondes où la barbarie primitive menace de reparaître! Mais, à mesure que les peuples se polissent, il semble que l'inverse ait lieu. Les mnnirs se composent, les passions se tempèrent, les àrnes s'adoucissent, l'association des idées — cette association que Hobbes a si exactement décrite et à laquelle il eut bien dû recourir en son système sociologique — fait son OMivre. L'idée de cette personnalité factice : l'État et le souvenir de ses injonctions : les lois finissent, dans la plupart des cas, par agir mécaniquement et il .>ullit d'un exécutif investi d'attributs modestes pour en Lyo^. — Enseignement et religion. i5

assurer le respect. Dans une société bien réglée, 1& minimum d'apiiareil coercitif réussit à maintenir le maximum de légalité. Moindre est cet appareil et plus grande est l'obéissance^ plus une collectivité politique se peut dire avancée en civilisation.

Si la politique de Hobbes nous apparaît ainsi comme une conception mutilée, ne serait-ce pas que la doctrine morale qu'elle continue est elle-même incomplète et ne traduit à son tour que certains côtés négatifs de la personnalité humaine ? Laissons de côlé le point de savoir si les dictées de la loi naturelle ont toutes leurs sources dans une spij,v^ de la sensibilité ou si elles ne tiendraient pas l'universalité, la majesté de leur empire d'un règne supérieur qui est celui de Fimpersonnelle raison. Xe rouvrons point ce grand débat. Tenons-nous sur le terrain où Hobbes s'est lui-même, placé. Eh bien! ici encore, est-il possible de ne pas dénoncer la simplification abusive à laquelle le logicien moraliste s'est résolu ? ]\I. Dunan signale ce primum falsum de l'égoïsme absolu, et combien il a raison! Oui, dirons-nous, l'égoïsme radical n'est qu'une vue, négative encore, de notre nature affective. Le pur égoïsme, qui se condense initialement dans la terreur de la mort et de la souffrance, serait l'exclusion de toutes les tendances qui nous portent à placer hors de nous, par l'amour, par l'amitié, par l'art, par la science, l'axe de notre personnalité. Aussi n'est-il que juste de rappeler — et nous avons ici un cas remarquable de ce que Ton peut entendre par le progrès en philoso-

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