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LES ÉTUDES ROMANES EN LANGUEDOC ET EN PROVENCE

Début de la leçon d’ouverture du second semestre 1879

Messieurs, dès ma première leçon, en déplorant le peu d’attention accordée dans notre Midi aux études de philologie romane, j’indiquais des exceptions honorables : je citais surtout la Société des langues romanes de Montpellier ; et je me réservais expressément de revenir sur la Provence, en vous parlant de cette œuvre de résurrection et de fédération poétiques qui se nomme le Félibrige. J’aimerais bien à traiter aujourd’hui avec quelque étendue ce double sujet éminemment méridional. Mais le Félibrige se personnifiant si bien dans M. Frédéric Mistral, dont la prochaine réception au sein de votre vieille Académie des Jeux Floraux occupe tout Toulouse, — j’entends le « tout Toulouse » littéraire et poétique, — cet attrayant épisode va naturellement absorber le sujet principal, et, certes, je ne songe pas à m’en plaindre ; — pas plus, je l’espère, que vous ne blâmerez là-dessus le professeur de langues romanes de votre Faculté libre, qui a l’honneur d’être en même temps, grâce à Mistral lui-même et quoique indigne, l’un des cinquante du Félibrige.

Parler de l’auteur de Mireille, c’est, après tout, faire connaître, estimer, aimer l’Académie romane qui s’honore de le reconnaître pour chef. Mais, membre aussi de la Société de Montpellier, je regrette fort, je l’avoue, de ne pouvoir saluer qu’en passant cette compagnie modestement vouée à l’étude scientifique de nos origines romanes. J’aurais été heureux de raconter ici la naissance et les progrès de cette association provinciale et de citer les importantes contributions que lui doit déjà la philologie. Je vous aurais montré un modeste maître d’école, François Cambouliu, arrivé peu à peu, à force de talent et de travail, à occuper une chaire de Faculté à

i Extr. de la Rev. de Gasc., 1879.

LÉONCE COUTURE

Montpellier ; vouant ses rares loisirs et ses pauvres ressources à la recherche des vieux textes de la langue d’oc en France et en Espagne ; peu compris d’abord, nullement aidé, obligé de recourir, pour la publication d’un document provençal, à une revue allemande ; triomphant à la longue, par l’ardeur de son prosélytisme, de l’indifférence française et méridionale, et constituant, lui cinquième, en 1859, cette Société des langues romanes, qui a bien grandi depuis sa mort, et qui a publié, soit dans les pages de son excellente revue, soit en volumes détachés, de si bons travaux de MM. Boucherie, Chabaneau, Ch. de Tourtoulon, le docteur Noulet, et vingt autres. Comme vous le savez tous, messieurs, les deux premiers romanistes que je viens de nommer ont inauguré, cette année même, à la Faculté des lettres de Montpellier, un double cours de philologie romane, langue d’oïl et langue d’oc ; de sorte que l’enseignement officiel a reconnu le succès scientifique de cette modeste et laborieuse société de province, et surtout assuré l’extension de ce succès par deux choix auxquels ont applaudi déjà tous les romanistes sérieux de l’Europe.

Le Félibrige est plus ancien, Messieurs. Son organisation définitive, si grandiose et si étendue, puisqu’elle unit aux pays français de langue d’oc la Catalogne, Valence et les Baléares, ne date guère que du 21 mai 1876. Mais ce jour-là, il fêtait déjà son vingtcleuxième anniversaire. A pareil jour, en 1854, Roumanille, Mistral, Aubanel et quelques autres, avaient déjà fondé cette Académie, qui a fait chaque année de nouvelles recrues par la seule force de son principe : l’esprit traditionnel du Midi, et par le seul attrait de son but : relever partout le drapeau de la langue maternelle. Le grand moyen de propagande du Félibrige a été Y Armanci prouvençau, qui paraît toujours, et dont chaque année augmente la vogue, parce qu’il est toujours digne de représenter, parmi les savants comme parmi le peuple, notre langue et notre génie. Car, tout en restant joyeux, plaisant, plein de vie et d’actualité, il parle le vrai roman, il l’écrit dans une orthographe régulière, — réforme importante dont l’honneur revient surtout à Roumanille ; — et jamais il ne blesse, — rare mérite dans ce temps de poésie débraillée et de négations insolentes ! — ni les plus sévères convenances morales, ni la vieille foi de nos populations catholiques du Midi. Le suffrage public et motivé des plus éminents romanistes de Paris, MM. Gaston Paris et Paul Meyer, n’a pas tardé à consacrer la portée philologique du Félibrige. Et bientôt il a pris une extension inattendue en s’unissant à la renaissance du même genre qui se produisait depuis quelques années à Barcelone, union qui s’est affirmée solennelle-

ment en 1876 par l’adjonction de vingt et un félibres maj oraux espagnols aux vingt-neuf du midi de la France.

Peut-être me demanderez-vous à ce propos, messieurs, si dans ce corps florissant de vie et de santé, il ne s’est produit jusqu’à ce jour aucun fâcheux symptôme. A cette question, je serais obligé de répondre par un oui attristé. Mais je vous rassurerais tout de suite en indiquant le principe vital de ce vaste organisme ; il est clair que c’est a la fois l’amour du progrès et le respect de la tradition. Si l’esprit négatif et révolutionnaire s’y est insinué par quelque endroit, c’est une suite presque fatale du désordre actuel des idées et des faits, et des funestes divisions politiques du moment. Mais ce qui prouve que le mal n’est ni profond ni durable, c’est que nul des félibres n’en veut accepter la responsabilité : nul ne prétend renier l’inspiration de ses débuts ; nul n’entend rejeter le gouvernail de l’honneur et de la foi, pour livrer sa barque aux vents d’orage qui ne conduisent à aucun port. Bientôt, sans doute, les malentendus cesseront, et le Félibrige apparaîtra, même aux censeurs les plus attentifs et les plus sévères, ce qu’il n’a pas cessé d’être pour le regard sommaire du grand public lettré : la plus belle tentative de culture provinciale, de résurrection poétique, de moralisation par la muse populaire ; oeuvre à laquelle chaque membre concourt à sa façon, mais dans le même esprit de profond respect pour la foi des aïeux, d’ardent amour pour les traditions du foyer, d’effort constant pour le progrès régulier de la vie du peuple dans la famille, dans la commune et dans le pays.

Oui, tous les nuages se dissiperont avant peu, et nous ne cesserons de réunir dans la même admiration reconnaissante tous les travailleurs de cette œuvre glorieuse et méritoire, mais surtout ces trois noms lumineux : Roumanille, le premier initiateur, le Du Bellay de la Pléiade provençale, le plus complètement populaire des nouveaux troubadours, celui qui n’a pas souci de traduire ses œuvres et dont les chants religieux ont imprimé au Félibrige le sceau indélébile de la piété catholique ; — Aubanel, le lyrique ardent, l’élégiaque désolé, la grenade entr’ouverte, dont la pourpre étincelante semble être le sang même d’un cœur blessé ; — enfin, l’astre dominateur, l’Apollon, le soleil de ce ciel poétique, Mistral, qui possède tous les tons : joyeux conteur avec Roumanille, lyrique avec Aubanel, épique par-dessus tout, parce que chez lui l’imagination créatrice dépasse encore la verve spirituelle et la sensibilité passionnée

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