THÉODORE AUBANEL
En demandant à une Revue sérieuse un certain nombre de pages pour présenter aux hommes sérieux du Midi des poètes de province, que dis-je ? des poètes patois, je ne voudrais être taxé ni de frivolité ni d’anachronisme. La poésie et les poètes sont peu courus à l’heure qu’il est. Pourtant, les conditions de la vie sociale n’ont pas changé, et la poésie n’a pas cessé d’être un élément important de la civilisation. Il est donc utile, même aujourd’hui, de parler de l’inspiration poétique, et, pour en parler, il faut bien l’aller chercher où elle est. Or, j’ai peur qu’elle ne brille guère que par son absence dans la littérature française actuelle. J’admire autant qu’il le faut les légendes splendides qui nous sont venues naguère de la terre d’exil, et que je me garderai d’appeler les feuilles mortes d’un arbre déraciné. L’arbre vit encore et pousse des jets vigoureux, mais il ne laisse tomber que de loin en loin des fruits d’une saveur saine et rafraîchissante. La dimension vague, ineffable, spectrale échappe au regard, et pour mesurer ses rameaux, il faudrait
Prendre la toise au fond du rêve et la coudée Dans la profondeur sombre et trouble de l’idée.
Ce sont des fantômes sans contours arrêtés dont la vue donne le vertige, étrange phénomène dans le développement d’une bien riche organisation poétique. Toutes les formes s’abîment dans l’infini, le réel tombe, le génie reste et l’homme s’évanouit. Or, homo sum, et je ne me laisse toucher qu’à ce qui est humain. L’aigle s’est donc
i Extr. de la Revue de Toulouse, 1861. — La Miougrano entreduberto, la Grenade entr’ouverte, poésies provençales avec traduction littérale en regard, Avignon, Joseph Roumanille, libraire-éditeur. Paris, libr. nouvelle, 1860.
LÉONCE COUTURE
lancé trop loin par-dessus les nuages. Le cygne, de son côté, et c’est l’une des plus navrantes tristesses de notre temps, s’embourbe dans les eaux stagnantes de la critique littéraire. Les autres grandes voix de notre siècle ont été glacées par la mort. Ce pauvre Brizeux en fuyant tout triste
Vers une autre Bretagne en un inonde meilleur
a laissé deux émules qui ne lui sont pas inférieurs. Mais l’un, le plus brillant et le plus hautement inspiré, ne s’adresse guère qu’aux âmes qui vivent dans le monde un peu froid des idées platoniques; l’autre chante la Vie rurale avec une sobriété de bon goût : c’est un citadin en villégiature qui ne rapporte au salon la poésie des champs qu’à petites doses, avec l’exquise discrétion que la vie mondaine exige. Qu’y a-t-il encore ? De beaux talents sans doute et des artistes consommés ; mais l’accent ému qui sort du cœur et va droit au cœur, la poésie qui déborde d’une âme enflammée pour enflammer les autres âmes, où me les montrerez-vous ? — Votre strophe roule majestueuse et sonore comme les flots du Gange ; mais je ne l’écouterai pas longtemps si elle ne chante que les « dieux de l’Inde et la fleur du lotus. » — Vous décochez le vers avec la précision d’un archer sûr de son coup ; mais votre habileté et la hardiesse de vos poses m’arrêtent peu si vous ne me rapportez d’autre butin que les Fleurs du mal écloses dans les serres chaudes d’une imagination surmenée. — Votre couplet se plie, avec des ondulations harmonieuses, à toutes les formes métriques ; mais la poésie funambulesque ne tiendra jamais beaucoup de place dans le cercle des passe-temps mondains, moins encore dans celui de l’art sérieux.
Aussi, sauf les adeptes et les curieux, presque personne ne lit ces poètes habiles et brillants. Ils font des peintures qui ne plaisent qu’aux peintres, de la musique qui ne s’adresse qu’aux musiciens. Ils ont plus de métier que d’art, plus d’art que d’inspiration. Pourtant la poésie, au moins la poésie lyrique, ne se conçoit pas sans un accord profond, une harmonie préétablie avec les pensées, les affections et les rêves d’une génération tout entière. Ce phénomène, qui s’est vu plus d’une fois dans notre siècle, ne se présente plus ; je ne prétends pas expliquer pourquoi. Si l’on vient dire que le temps approche « où l’on fera toute chose poétiquement et philosophiquement sans faire précisément de poésie et de philosophie », je laisserai à d’autres le soin de discuter cette prophétie peu rassurante, et je me contenterai, en attendant l’avenir, de murmurer à part moi
Pourtant j’aime les vers cette langue immortelle
et le reste. Et à tous ceux qui aiment et cherchent encore les chants de la parole humaine, cette langue de la fantaisie et du cœur que le monde entend à merveille sans savoir la parler, je dirai hardiment :
« Allez voir dans le Midi quelque réunion populaire convoquée par Jasmin ou par Roumanille ; on respire à peine sous le charme des récits et des chants ; on écoute, on dévore, on boit à longs traits, avec l’enchantement d’une intelligence qui s’éveille, — bibit cuire vulgus, — ces mélodies savantes et naturelles où revivent les vieilles mœurs, les vieilles amours, les vieilles croyances. On pleure à chaudes larmes, on rit à faire rire un mourant, on applaudit à tout rompre. Où est la poésie, où fut-elle jamais, si elle n’est pas là ?
Etudions donc avec soin ces troubadours modernes, et d’abord ceux de Provence. Ils sont nombreux. M. Roumanille, le libraire d’Avignon tient les fils où s’attachent très volontairement tous ces oiseaux chanteurs ; il n’a qu’un geste à faire, et ils viennent, ils se mêlent, ils chantent. M. Frédéric Mistral, l’auteur de Mireille est l’Homère de la troupe, l’épique à la veine féconde et étincelante. M. Aubanel est le chanteur sympathique dont les soupirs et les rires se fixent dans des couplets découpés avec un art exquis. On l’appelle le Félibre de la Miougrano, le poète de la grenade, un jeune grenadier aux lleurs éclatantes. Vous pouvez rire du sobriquet. Au fond, c’est une suite nécessaire de cette vie de famille qui unit tous les troubadours provençaux. La joyeuse bande reprochait à celui-ci trop de réserve et de timidité. Il avait montré au public, dans les fêtes des Félibres, quelques ballades merveilleuses, fleurs rouges qui étoilent les rameaux de l’arbre encore couvert de son jeune feuillage ; il cachait des élégies intimes où il avait mis, au lieu de la sève d’une imagination joyeuse, le sang même de son cœur : fruits du grenadier, graines savoureuses, mais âcres, mûries par un soleil cuisant sur les branches presque dépouillées.
Il a fallu se rendre aux instances des amis et livrer la Grenade entr’ouverte au public méridional, au risque de voir la critique presser lourdement les pauvres graines et les traiter de noyaux insipides, quand elle en aura fait tomber la pulpe cristalline et appétissante. Il y aura toujours des âmes sincères qui viendront aimer, rire et pleurer avec le félibre. On ne prétend pas plaire aux gens positifs. « Iéu saup, dit M. Mistral dans la charmante introduction qu’il a écrite pour son ami, que li felibre sian ni d’or ni d’argent, poudén pas plaire en touti ». Vous savez aussi, charmants
LÉONCE COUTURE
poètes de Provence, que l’on court encore pour d’autres jouissances que celles de la richesse. Restez fidèles à l’art et à la poésie de l’âme, et vos succès continueront à prouver que notre époque, toute matérialiste qu’elle semble, adore encore d’autres dieux que Plutus.
Le poème intime qui ouvre ce volume de poésies et en occupe plus du tiers porte pour titre : Le livre d’amour. Il est bon que les choses se présentent sous leur vrai nom, et puisqu’il s’agit de vers d’amour, il est bien de le dire. Seulement, en réservant l’appréciation morale que je ne veux pas m’interdire, je rassurerai les terreurs excessives en ouvrant le livre par l’autre bout. A la fin du beau cantique à Notre-Dame d’Afrique, on lit cette pieuse dédicace :
A ti ped mete aqueste libre :
O Tu que sies la vido, e l’espèro, e l’amour ;
Enfestoulis, celesto flour,
L’obro proumiéro dôu felibre,
Obro de jouinesso et d’ounour.
Je mets ce livre à tes pieds, ô toi qui es la vie et l’espérance et l’amour ; enfestoie, fleur céleste, l’œuvre première du poète, œuvre de jeunesse et d’honneur.
Ainsi le mot d’amour n’est pas du tout, au moins pour les âmes qui ont quelque expérience de la vie, le cave canem des mosaïques pompéiennes. Le premier livre d’amour de la grande poésie moderne, les Rimes de Pétrarque , renferme aussi la célèbre canzone :
Vergine bella che di sol vestita,
l’un des plus beaux chants inspirés par le culte si touchant et si poétique de la Vierge mère ; et cet hymne a trouvé place au milieu des mille variations d’un amour tout humain, sans reproche de sacrilège ni même d’irrévérence. C’est que dans le Canzoniere né à Vaucluse, il y a quatre cents ans, comme dans celui qui nous vient aujourd’hui des mêmes lieux dans une autre langue, la note sensuelle et païenne ne résonne jamais.
L’amour du poète moderne est une passion vraie et vivante, plus vraie et plus vivante que celle de Pétrarque, je l’ose dire malgré ma très vive admiration pour le père de la culture moderne. M. Frédéric Mistral se fait garant de la vérité historique ; mais ce n’est pas ce qui m’inquiète ; la vérité poétique est ce que je cherche, et elle se démontre par elle-même à qui est digne de la comprendre. Voici le début de cette odyssée intime :
Mon cœur est bien malade, il en pourra mourir !
Mon cœur est bien malade et ne veut pas guérir.
La seconde pièce raconte la naissance de ce douloureux amour. Une enfant chante un vieux cantique devant une croix de pierre. Le poète ose s’approcher et demander une copie de la belle prière. La demoiselle, sans fierté, l’a copiée d’une main un peu tremblante et l’a fait tenir au troubadour, pour qui c’est un trésor inestimable.
« Je la relis quand je suis triste ; je la tiens dans mon tiroir avec ce que j’ai de plus rare, avec les lettres de Reboul.
« Près d’une fleur toute fanée ; petite fleur que cet été vous avez cueillie à Font-Clarette, une fleur cueillie pour moi !
« Tenez, je vous dirai tout : Hélas ! cette fleur, ce papier, mademoiselle, c’est peu de chose, et pour moi il n’est rien de pareil. » Suivent cinq ou six pièces assez courtes et non moins innocentes ; l’affection croissante se trahit dans l’accent sans se révéler avec une pleine conscience d’elle-même. Voici la note la plus vive :
La lune se cache ; tout devient sombre ; la belle nuit 1... — Ta main frémit, ô jeune homme, elle est bien froide ! — La tienne me brûle, ô Zani ! — Ma main est froide comme un marbre, ma main glace comme la mort, car tout le sang de mes membres bout et rebout dans mon cœur.
Mais là finit le Canzoniere in vita di Laura. C’était la première heure d’un beau matin d’été. Déjà vient l’orage ; il éclate, et tout espoir est brisé. Ecoutez ces coups de tonnerre:
Nous ne nous verrons plus ! — Et pourquoi ? — Je vais partir. — Et où vas-tu ? — Je vais me faire nonne. — J’ai peur pour toi, mignonne ! — Qu’as-tu dit ? — Tu seras malade, oh tu es si jeune ! — Prends garde à ton cœur tendre, pauvre enfant ! Tu seras malade, et moi moi, je mourrai.
Ce jour-là, le dernier, nous n’en dîmes pas davantage.
Désormais, c’est l’amertume d’un cœur désolé, la plaie que rien ne cicatrise et que le pauvre poète se plaît à rouvrir pour arracher de nouvelles larmes de ses yeux épuisés. Tout l’aigrit et le désespère. Il se couche dans les hautes herbes, sous les arbres pleins d’oiseaux et à travers les taillis, il voit courir jouvençaux et jouvencelles.
Ah ! comme la foi ranime ! Allons faites la farandole ! Allons dansez jeunes filles, la chevelure au vent. Vives, empourprées, courez entre les rouvres, car il fait bon courir ; riez, moi je pleure. O mon cœur, pourquoi n’es-tu pas mort ?
Les joies de la nature et du printemps l’indignent :
O fleurs, pourquoi êtes-vous écloses le long de tous les sentiers? O fleurs, pourquoi êtes-vous si jolies ? Pourquoi murmurez-vous, fontaines ? Pourquoi tant de verte feuillée qui fait ployer les branches ? O neige d’hiver,
froide et blanche, ne pouvais-tu pas sous ton suaire tenir toujours la terre ensevelie ?
Pourquoi chantez-vous comme des orgues, oiseaux qui volez dans les arbres ? Il n’y a donc plus de serpents, plus de salamandres, plus d’écoliers ? Mais où donc est le c-liasseur avec ses ardents limiers qui fouillent le taillis comme des larrons ? Où est l’homme avec son fusil pour tuer les bêtes du bon Dieu ?
Imprégnées du parfum des violettes et de la fraîcheur du soir, d’où vient que vous soufflez toujours, brises suaves, brises d’amour et de printemps ? Lune pourquoi es-tu si claire ? Eteignez-vous toutes, étoiles ! Pourquoi faites-vous la nuit si belle ? Ou bien éteignez-vous, mes yeux, que je ne voie plus si belle nuit !
Il aime surtout à se replier sur son cœur entr’ouvert et saignant ; il y appelle tous les blessés de l’amour.
Entrez, la porte est ouverte ; entrez dans mon cœur et regardez-y ; n’est-il pas vrai que mon mal n’a pas son pareil ? N’eût-il pas mieux valu qu’un loup, un loup affamé eût déchiré, broyé tous mes membres ?... Eh bien !
Bonne comme le pain et douce comme un ange,
Une enfant m’a fait cette plaie étrange !
D’autres fois il s’adresse à ce cœur inassouvi avec des accents qui navrent.
Que veux-tu mon cœur ? Quelle faim te tourmente ? Oh ! qu’as-tu pour crier toujours comme un enfant ?
De que vos moun cor, de qu’as fam ?
Oh ! de qu’as que toujour crides coumo un enfant ?
Son inquiétude ne lui permet pas le repos. Il vivra errant comme une âme en peine. Il verra d’abord le navire qui emporte son amie. Il y a, dans les Pauca meæ des Contemplations , un fragment désolé où l’on voit le poète s’élancer clans la campagne, du côté de Harfleur, à la recherche d’un tombeau ; j’ai encore dans l’oreille l’harmonie de ces vers qui se prolonge comme un glas d’agonie ; j’ai encore au cœur l’impression profonde de cette grande douleur ; mais la lettre m’a échappé numéros memini, si verba tenerem, — et je n’ai pas le volume de Hugo dans mon bagage de voyageur. Mais j’ai cru retrouver le même accent dans ces trois strophes d’Aubanel, où, au lieu du tombeau, on a le vaisseau qui porte en Orient Zani devenue sœur de charité.
Je suis monté sur le sommet des mornes, là-haut où s’élève le château ; je suis monté sur le sommet des tours.
Blanches, ouvertes dans le ciel comme les ailes d’un oiseau, j’ai vu
les voiles d’un navire, bien loin, bien loin, longtemps, longtemps encore. Puis je n’ai vu que le soleil et ses splendeurs sur l’onde amère.
Alors je suis descendu de là-haut. Le long de la mer et des vagues immenses, j’ai couru comme un inconsolé et je l’ai criée par son nom,
tout un jour.
Alor d’amount, alor ai davala Long de la mar e di grandis oundado Ai courregu coume un descounsoula,
E per soun noum tout un jour l’ai cridado.
Je ne dis pas qu’il y ait ici la même puissance de souiïle, la même ampleur de voix, mais la muse de la Grenade fait résonner à sa manière, et non sans bonheur, les mêmes cordes de l’âme, et il me semble que la muse exilée (je parle de celle qui a chanté les Feuillantines et Villequier, et non les révélations apocalyptiques de la Bouche d’Ombre), si elle rencontrait la provençale sur son chemin ne pourrait la saluer qu’en l’appelant : ma sœur. La Muse des Harmonies n’a-t-elle pas déjà couronné Mireille de ses propres lauriers ?
Le jeune homme désolé court aux lieux chers à son souvenir.
C’est la maison qu’elle égaya longtemps, aujourd’hui déserte et marquée de l’écriteau : Maison à louer. C’est sa chambrette, son miroir :
Mirau, mirau, fai-me la vèire Tu que l’as visto tant souvent
Il va un jour à Rome ; mais le Colisée, Saint-Pierre et les femmes fênestrièro ne lui rappellent qu’Arles, Avignon et la solitude de son cœur.
Son âme seule entreprend un plus grand voyage là-bas, vers les Dardanelles ; et, gisant sur le lointain rivage, il croit renouveler la vieille légende de Geoffroy Rudel et Melisande de Tripoli. Dans Ses courses à travers le pays natal, le félibre rencontre au moins quelque éclair de paix et de joie. C’est une soirée chez de bons paysans avec la soupe en famille et le sommeil dans les draps neufs,
Un bèu linçôu rousset qu’es tout' rufe et tout nôu
C’est une petite sur son âne rétif rencontrée au coin d’un sentier. Et puis cette autre idylle que j’essaie de traduire :
La femme se dresse et se penche
En coupant le jonc des marais ;
Du soc lourd l’époux tient le manche
L’enfant dort, le chien veille auprès.
LÉONCE COUTURE
Sur les joncs tassés où la mère A posé son tablier blanc L’Enfant dort, la tête en arrière,
A demi couché sur le flanc
Elle est bouclée et rose et blanche,
Une main dans ses cheveux blonds ;
Et, pour la bercer, chaque branche Tremble et chante dans les buissons.
De leurs rameaux puissants et sombres,
Criblés de rayons de soleil,
Les vieux chênes versent les ombres Sur ce tableau frais et vermeil.
Elle dort, la lèvre entr’ouverte ;
Et vous verriez, pour l’épier,
Les beaux lézards à tête verte Glisser sans bruit par le sentier.
Le papillon, dont l’aile fine Elïleura ce front innocent,
Se pose sur la lleur voisine Pour contempler l’heureuse enfant.
Et moi qui passais tout près d’elle,
Voyageur triste en ce gai lieu,
Je me dis : Pour être si belle,
Que voit-elle en dormant, mon Dieu ?
Heureux somme du premier âge,
Hélas ! pourquoi n’as-tu qu’un temps ?
Jamais ton baume ne soulage Ni cerveaux mûrs ni cœurs ardents.
Somme que je ne puis plus faire !
Que je voudrais redevenir Petit enfant avec ma mère !
Que je voudrais ainsi dormir !
Voilà, si j’ai su reproduire les lignes essentielles, un croquis charmant. Quand au coloris de l’original, ne pensez pas que la main la plus heureuse pût s’en emparer. Il serait mieux peut-être de ne pas froisser l’aile d’un papillon que de prétendre en faire le décalque. La poussière brillante s’est détachée sous mes doigts, je l’ai arrangée de mon mieux sur un carré de papier pour reproduire de la charmante figure les contours essentiels et la couleur générale ; mais les nuances vives, la grâce, le mouvement, la vie, sont restés dans les couplets provençaux. Ceci soit dit pour ceux qui redouteraient d’attaquer le texte même ; il faut un certain exercice pour arriver à le lire couramment ; mais on est d’autant mieux payé
de sa peine, que l’on sent l’impuissance de la traduction la plus habile à saisir les procédés libres et naïfs d’une langue toute populaire.
J’ai parcouru en tout sens le Livre de l’amour sans faire de critique, et je ne sais s’il est utile d’en faire ; c’est au moins bien difficile. On est séduit à la première lecture, et le jugement que l’on porte dès lors sera peut-être incomplet, mais non pas faux. Se priver de l’émotion spontanée, analyser ses sentiments pour les définir au risque de les détruire ou de les gâter, sacrifice plus pénible que nécessaire ! Vous avez frémi, souri, pleuré, cela suffit ; vous avez affaire à un maître de la lyre, il a le don, le reste est accessoire. Le sentiment qui préside à ses chants est profond et sincère, et il s’imopse et se communique avec la même sûreté, soit par les traits rapides qui volent et navrent, soit par les longs développements qui vous bercent dans une mélancolique rêverie. L’allure simple et franche de la poésie n’était possible à ce degré que dans une langue neuve parlée par un vrai maître. Jamais des émotions plus sympathiques et des images plus riantes ne s’assouplirent plus heureusement, sans rien perdre de leur franchise, à toutes les formes du vers et de la strophe. Le style me paraît des plus heureux ; il y a ici plus de couleur que chez Roumanille, plus de sobriété que chez Mistral, sans que l’on ait trop à regretter la naïveté parfaite de l’un, le vigoureux relief de l’autre. S’il faut noter quelque tache, sous peine de passer pour flatteur, je dirai qu’en de rares endroits, comme dans la pièce XXIV, la forme a quelque chose de recherché et l’art efface un peu la pensée. De plus, l’usage trop fréquent de la répétition donne très souvent au style un caractère haletant et brisé qui vous touche, mais quelquefois vous fatigue. Du reste, j’aime également les récits (XX, XXII, XXIII), les chansons (XX, XXII), les élégies pures, dont les plus belles me paraissent « au pays d’outremer » et « je ne veux pas troubler ta vie ». Si j’allais éplucher ces délicieux morceaux pour leur mesurer l’éloge, j’aurais trop l’air du pédant d’une pièce antique qui pose gravement une lyre sur les plateaux d’une balance.
Toutefois, le dirais-je ? à part l’intérêt pour ainsi dire personnel qui s’attache au premier livre tout entier, ce n’est pas là que se trouvent peut-être les choses les plus parfaites au point de vue de l’art.
La note joyeuse résonne seule et avec quel charme ! dans le second, Y Entre-lueur ; les chants funèbres et les accents irrités remplissent le troisième, le livre de la mort. Vous connaissez peutêtre déjà le Neuf Thermidor, une satire qui donne le frisson.
LÉONCE COUTURE
« Où vas-tu avec ton grand couteau ? — Couper des têtes, je suis bourreau ». — Il a pavé la place de têtes de morts ; ce qui vit encore le prie à genoux ; mais rien ne l’émeut. Le sang n’écume-t-il pas dans son gobelet ? et quand il broie son pain, ne croit-il pas se repaître de chairs vivantes ? Pourtant, si son couteau ébréché manque le coup, si la victime échappe, malheur à lui ! Elle a échappé ! Mets la joue à ton tour sur le billot souillé de sang moisi. Les tendons de ton cou vont craquer. — Aiguisez de frais le grand couteau, tranchons la tête du bourreau !
Les Atours de la morte, Puella, le Massacre des Innocents ne sont pas indignes de figurer près de ce tableau sinistre. La Faim dans une chaumière, la Mort d’un enfant, la Perte d’un père , offrent, dans un autre ton, une égale intensité de sentiment.
Mais les diamants les mieux taillés du précieux écrin sont, je crois dans le second groupe, fraîches mélodies, où respire tour à tour la fougue un peu rude des travaux champêtres, comme dans Li Segaire, et les émotions de la vie de famille comme dans le Nouveau-né et la Bessounado. C’est une pauvre femme de pêcheur qui, chaque année, installe deux nouveaux hôtes à son étroit foyer, mais qui les reçoit toujours avec une joie forte et sereine, comme une bénédiction de Dieu.
N’aguès pas pôu de m’agouta !
Poudès te.ta Dis dous cousta Mis enfantoun, poudès teta !
Je regrette que le poète n’ait pas placé dans cette aimable galerie le Vin eue, un joli tableau de genre que je viens de revoir dans les Provençales de 1852. Je préfère même cette pochade à telle pièce plus solennelle du nouveau volume par exemple le Treizain, que je ne puis prendre au sérieux, malgré le ton funèbre qui y règne. La fantaisie, pour avoir prise sur l’âme, ne doit pas exclure la conscience du réel. Si je voulais montrer la plus heureuse fusion de ces deux éléments, je citerais cette merveilleuse ballade des Peupliers, digne sœur de la Communion des Saints de Mistral. — A propos, charmant poète, quand est-ce donc que vous recueillerez en un faisceau tant de belles pièces que vous avez jetées çà et là avec l’insouciance d’un prodigue et que tous les adorateurs de Mireille voudront connaître et admirer ?
Quant à M. Aubanel, le seul dont je doive parler aujourd’hui, il me semble que puisqu’il a clos son poème intime et qu’il est encore dans les années croissantes, anni venientes, — sa vocation est indiquée sûrement par ces belles pièces du milieu de son livre, Vie rurale, Vie de famille : double moisson bien riche dont il n’a
cueilli que quelques beaux épis et qui lui fournira, s’il veut, plus d’une gerbe.
Je me serais arrêté ici peut-être, si l’on ne m’avait transmis du pays même des troubadours deux reproches très différents, presque contradictoires, mais qui ont également touché les félibres, et qui donnent lieu à quelques observations utiles. Une feuille religieuse du Midi a condamné la Miougrano entreduberto comme un livre tout à fait dangereux. Un avignonnais, félibre lui-même et enfant soumis de l’Eglise, m’écrit que cela lui paraît trop sévère ; c’est aussi mon avis. Cependant cette sévérité, quoique excessive, honore les troubadours modernes, parce qu’elle s’appuie sur l’idée qu’ils ont donnée eux-mêmes de leur rôle moral et civilisateur. Ils auront beau faire, ou plutôt ils ne tenteront rien pour échapper à cette belle mission : ils resteront les prédicateurs populaires et sympathiques de la race provençale, et quand ils ne parleront que de l’amour, au lieu d’enseigner la prière et la vertu, ils étonneront un peu, ils blesseront même peut-être leurs plus précieux et leurs plus vrais amis. Une bonne partie de la Grenade ne se rattache guère à l’œuvre bénie du félibrige ; aussi fera-t-elle son chemin dans les pays de langue d’oïl et dans les salons de Paris. Plus d’une belle âme se l’interdira, surtout dans tel canton du Midi, où la sévérité des mœurs chrétiennes s’effaroucherait de bien des créations qui nous semblent la chasteté même au milieu des audaces de l’école de l’art pour l’art. Les poètes de Provence se garderont de mépriser des scrupules si respectables. Pourtant, au nom même du christianisme le plus vrai, il eût peut-être suffi de dire au poète : « Vous avez voulu déposer votre œuvre aux pieds de Notre-Dame et faire brûler vos amours dans son encensoir d’or ; vous êtes-vous bien souvenu de ce qu’exigeait de vous un vœu si louable ? Les chants joyeux de votre Entre-lueur, sans rien perdre de leur entraînante gaîté, ne devaientils pas se priver de quelques couplets trop vifs, par respect pour la madone si voisine ? Votre livre de l’amour est assurément un des plus chastes poèmes qui aient été consacrés à peindre les orages du cœur. Cependant tel souvenir, telle scène, quoique voilés déjà, pouvaient peut-être s’idéaliser, se purifier encore, se diviniser dans l’image du sacrifice final, et l’ensemble aboutir plus nécessairement à ces beaux accents de prière et de résignation :
« O Seigneur, donne-moi la paix !
« Un peu de paix qui me restaure, la paix, la paix qui m’a quitté ! Comme d’un verre d’eau à un pauvre, faites-m’en la charité !
« Il n’est qu’une joie véritable en ce monde si mauvais, mais celle-là est sans pareille : la joie de t’aimer, ô mon Dieu ! »
Il est vrai qu’après toutes ces précautions, la Grenade n’aurait, le droit de franchir ni la grille des couvents, ni le seuil des bibliothèques paroissiales. Mais, Dieu merci, ce n’est pas une raison suffisante pour la condamner. Ces rigueurs jansénistes sont tout à fait contraires à l’esprit du catholicisme ; j’en trouverais au besoin, dans le pays de censure ecclésiastique où j’écris, mille preuves évidentes.
Tout ceci soit dit au point de vue de la critique religieuse, que les poètes de notre Midi catholique aiment encore à écouter. Quant au public littéraire et mondain, qui est déjà ému de l’apparition du livre d’Aubanel, il n’en pourra recevoir que des impressions salutaires. Ce livre charmant apprendra à nos faiseurs d’hexamètres que la stratégie des mots et l’alignement des strophes ne sont pas tout, et que les sources de l’àme n’ont pas encore cessé de couler. Il fera rougir une jeunesse blasée et Itère d’une trop funeste expérience, en présence d’une affection pure et désintéressée. Il consolera les amis de la poésie vierge, toutes les âmes délicates, éprises du beau, qui, n’éprouvant que dégoût au milieu des fantaisies folles ou écœurantes de l’art actuel, poussaient déjà ce cri de détresse :
Etoile de l’amour, ne descends point des cieux !
C’est du camp de la littérature profane qu’est parti l’autre reproche qu’on m’a fait parvenir au bord du golfe de Naples. Au milieu des plus flatteurs éloges, un spirituel critique a formulé ce blâme qui s’adresse à l’école tout entière des poètes provençaux : « Déjà dans leurs poésies on voit poindre un germe de mort : c’est cette religiosité fade qui gâte les derniers chants de Mireio et qui remplit certaines pièces de la Grenade. Quand le latin fut devenu un patois, il ne servit plus qu’à faire des cantiques... » J’avoue humblement ne pas comprendre le trait d’érudition renfermé dans cette dernière phrase. Appelle-t-on patois la langue du Dies iræ, du Stabat, du Laüda Sion, comme si ces cantiques n’appartenaient pas à la plus haute poésie.
Ou prétend-on parler de l’idiome néo-latin, parlé par les troubadours, comme si Bertrand de Born, Giraud de Borneil et Pierre Cardinal avaient écrit des cantiques ? Je m’y perds, mais la question n’est pas là. Ce qui a surpris, c’est le germe de mort, et pour ma part, je ne sais pas le découvrir. Les poètes provençaux ont fait beaucoup de chants religieux qui n’ont pas généralement paru inférieurs à leurs autres inspirations. Ce n’est ni l’ascétisme ardent
des odes de Luis de Leon et du cantique de sainte Thérèse, ni une religiosité fade, mais l’effusion calme, onctueuse, indulgente d’une foi sincère et sereine. Que l’ingénieuse critique lise les Deux séraphins ou la Croix de Roumanille, et, s’il n’y trouve pas encore les assaisonnements que son goût réclame, qu’il ne se hâte pas de le condamner : on n’écrit pas des noëls et des prières pour les feuilletonnistes, mais pour les populations croyantes de la Provence et du Comtat. S’il n’admire pas l’ampleur majestueuse de la légende des Saintes-Maries dans Mireille, et la couleur vraiment dantesque de beaucoup de strophes, c’est peut-être faute d’une étude attentive ; il a d’ailleurs son excuse dans le défaut réel de cet épisode qui arrête un peu trop longtemps la marche de l’action épique ; mais ce défaut lui-même est bien amoindri par l’immense intérêt de ce récit pour la fidèle Provence. « Ils ne songent pas, m’écrivait M. Mistral luimême, qu’en chantant ma Provence je visais pour le moins autant aux applaudissements des paysans et des marins qu’aux éloges de la haute critique. Et je ne m’en repens pas. Ce que mon public provençal admire le plus dans Mireio, c’est précisément l’apparition des
Saintes A Nîmes, à Marseille, dans des réunions de deux et trois
mille personnes, c’est ce récit qu’on me demande toujours ; et ce sont des applaudissements frénétiques. » A Paris, c’est le germe de mort.
Mais je cherche en vain dans la Grenade les pièces qui ont pu donner lieu à cette mercuriale inattendue. Le cantique à Notre- Dame d’Afrique est la prière calme et gracieuse d’un poète qui parle chrétien sans vague religiosité. La Trilogie des Innocents, les Esclaves, Y Envoi d’une madone sont de très beaux tableaux tour à tour terribles et charmants, tout à fait dans le genre propre à M. Aubanel et qui se rattachent à l’élégie, à l’ode, à la description plutôt qu’au genre religieux proprement dit. Les traits du critique ne peuvent donc frapper nulle part. Je ne me serais même pas arrêté un instant à cette accusation, si elle ne trahissait ou une complète ignorance des conditions du succès du félibrige, ou une déplorable envie de l’écarter de sa voie.
M. Saint-René-Taillandier, qui est, je l’espère, à l’abri de tout soupçon de zèle déplacé, mais qui a suivi toujours la marche de la poésie provençale avec autant d’intérêt que d’intelligence, en jugeait dans les termes suivants, il y a plusieurs années : « Pour ceux qui songent surtout à l’amélioration des classes pauvres et au redressement des esprits égarés, c’est un instrument de plus employé déjà par des mains loyales au défrichement de nos landes. Cette poésie populaire ne propagera que des leçons utiles ou des consolations
LÉONCE COUTURE
aimables Elle chante tout ce qui élève l’âme, tout ce qui charme
la vie, elle fait aimer le travail et la prière. »
C’est pour avoir compris cette belle mission de la poésie vulgaire que Jasmin est monté des scènes grivoises du charivari aux belles et touchantes pages de la Semano d’un fil , de Gloriolo e Pauretat. C’est la conscience de leur rôle moral et religieux qui donne aux poètes provençaux cette chaleur intime, cette simplicité noble et touchante, sans lesquelles ils en seraient encore à reproduire les farces grossières de Claude Brueys d’Aix ou les folies de David Sage de Montpellier.
Le fêtes catholiques du Midi leur fournissent à la fois un public sympathique et un thème inépuisable de belles inspirations. Ils n’auraient été que des amuseurs suspects ; ils deviennent des consolateurs précieux, des civilisateurs admirables. Continue donc à courir de sanctuaire en sanctuaire, joyeuse bande des nouveaux troubadours ; chante pour les enfants et les jeunes filles, pour les marins, les laboureurs et les ouvriers, pour les époux et les vieillards qui se pressent, les jours de fête, aux pèlerinages renommés ; dis-leur sur tous les tons les amours qui ne trompent jamais : la terre natale, la famille, Dieu ; vole avec tes plus beaux chants partout où il y a un hospice à ouvrir, une église à construire, un saint patron à fêter. Si tu te fais l’organe fidèle et chaleureux des sentiments impérissables de nos populations chrétiennes, tes refrains gais ou tristes auront toujours vie et force et fraîcheur et jeunesse ; et si quelque homme d’esprit vient encore appeler le principe vital de tes inspirations, un germe de mort, tu ne songeras ni à lui complaire, ni à lui répondre, te souvenant du vers de Dante:
Non ragioniam di loi* ; ma guarda e passa.
Naples, novembre 1860.