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PHILOLOGIE ET LITTÉRATURE DES DIALECTES DU MIDI DE LA FRANCE

L’Armana prouvençau de 1880 1

Almanachs nouveaux !... A tout seigneur tout honneur ! Le doyen et le roi des almanachs en langue vulgaire du Midi est bien celui que publie depuis vingt-six ans déjà le patriarche du félibrige, l’excellent Roumanille. O mon vieux et toujours jeune ami, honneur à vous et à votre joyeux et vertueux petit volume. Il n’a dévié ni à dextre ni à senestre et, malgré les lâchetés, les trahisons et les défaillances de tant d’autres, il va toujours, la tête haute, sur le droit chemin. S’il met à sa première page la rose des vents, la Roso de touti li vènt, ce n’est pas pour l’honneur des girouettes, loin de là ! Ses voiles à lui sont toujours enflées du même souffle patriotique, provincial, méridional, honnête et joyeux. Je ne vois pas qu’il prophétise rien aux politiques et aux réformateurs pour le bel an de Dieu 1880 ; mais s’il se tait de ces choses délicates, prohibées ou suspectes, et d’ailleurs peu consolantes, il est bien au courant des choses de notre langue et de notre littérature du midi. Il s’ouvre par la Crounico felibrenco, où se déroulent des faits significatifs : la réception de Mistral aux jeux floraux, les fêtes académiques de Béziers, de Montpellier, etc., les nombreuses publications littéraires ou philologiques intéressant nos dialectes, et surtout la fondation de chaires de langue d’oc à Bordeaux et à Montpellier. Il en faut d’autres, dit très bien le chroniqueur, au moins à Aix et à Toulouse ; et il a bien raison ! Mai per acô, ajoutet-il, Ais e Toulouso fan que se boulegon ; et il a raison encore. Mais,

i Extr. de la Rev. de Gasc., 1880. — Armana prouvençau per lou bel an de Diéu 1880, adouba e publica de la man di felibre. An 26e dôu felibrige. Avignon, Roumanille, in-8 carré de 112 pages.

ce qu’il ne dit pas, sans doute parce que ce fait n’est pas arrivé à sa connaissance, à Toulouse même, l’enseignement libre a donné l’exemple et a pris cette méritoire initiative, que la reconnaissance des Toulousains a récompensée bien au-delà des mérites du titulaire. C’est du reste ce que les lecteurs de YArmana proiwençau apprennent quelques pages plus loin, dans le beau discours de Mistral à l’assemblée du Félibrige du 22 mai dernier. Après avoir montré ce qui se fait pour le triomphe de la cause dans le midi et surtout à Montpellier, devengu tou centre dis estùdi ronman, Mistral signale comme une victoire décisive l’adhésion de Toulouse à ce mouvement par l’acte de l’Académie des jeux floraux qui ouvre ses rangs au capoulié du Félibrige. Et il ajoute : « Perqué sian à Toulouso, vous farai tant bén assaupre que la Mantenenço d’Aquitani (de grâce, ô notre chef, appelez-la de Haut-Languedoc, par respect pour la géographie !) se i’es brihantamen inagurado, e qu’avén coustata, dins la sesiho d’uberturo, uno fogo felibrenco que proumet d’aquéu caire un bél espandimen. Saubrés de mai que mounsen l’abat Couturo, un autre majourau de nosto Soucieta, fai foulo de countùnio à l’Universita d’aquelo vilo en proufessant l’ensignament di letro prouvençalo. » Je voulais bien passer ce trait sous silence pour un motif facile à comprendre ; mais ma conscience m’aurait reproché d’être en cette affaire à la fois un ingrat et un mauvais gascon, ce qu’à Dieu ne plaise ! Du reste, cette année comme les précédentes, les amateurs de litérature populaire trouveront à glaner dans YArmana proverbes et dictons, pressés çà et là entre deux poésies ou deux anecdotes, ou casés dans le blanc que laissaient au bas des pages les hasards de la composition. En fait de contes, de grands contes traditionnels, il y en a deux, mais du meilleur coin : celui de Loiignoiin-lou-Nia, recueilli par M. Anselme Mathieu, et une Sourneto de ma grand la borgno, digne de toutes les précédentes, Jan de la Vaco, contée par le Cascarelet. C’est encore et toujours le Cascarelet qui a semé à pleines mains dans presque toutes les pages de ce petit livre les bons mots, les âneries, les anecdotes réjouissantes. 11 y a aussi, à côté de cette prose alerte et riante, abondance de poésies nobles, gracieuses ou joviales ; je ne citerai que les deux pièces de Mistral : son beau remerciement à Dame Clémence, et sa chanson Li bon prouvençau, où le poète patriote se déclare prêt à voter pour l’huile provençale, où clericau rime si gaiement à radicau et où la foi et l’espoir de la renaissance du midi narguent la calomnie sur l’air de la chanson aimée d’Alceste : « Si le roi m’avait donné — Paris, sa grand’ ville... »

LÉONCE COUTURE

Le félibrige et l’Aveyron 1

M. Durand (de Gros) s’est fait surtout connaître par des ouvrages de physiologie qui annoncent un esprit sérieux, peut-être avec un certain caractère de raideur ; c’est du moins ce qui me paraît résulter du peu que j’en ai entrevu. Mais je trouve cette fâcheuse raideur surtout dans son rapport sur le félibrige. M. Durand s’y montre insuffisamment préparé à ces études ; dès sa seconde page, il énonce cette erreur, que la langue provençale est « l’aînée des nombreuses filles du latin, » et qu’elle « se donna la première une littérature. » Cela n’est vrai que de la langue d’oïl ou de la langue française. Quand il représente le félibrige comme essentiellement légitimiste et clérical (p. 3), je suis persuadé que l’auteur commet encore une erreur de fait, ou du moins une grande exagération. En donnant quelque apparence (pour ne rien dire de plus) aux soupçons de séparatisme semés par des juges intéressés contre les chefs de cette école, il abuse sans le vouloir du raisonnement logique appliqué aux choses de sentiment : on peut être Français de tout cœur tout en regrettant ce qu’on a perdu à le devenir. Enfin les vues de M. Durand (de Gros) sur l’orthographe provençale nous paraissent peu pratiques, malgré la justesse partielle de son point de départ ; nous sommes persuadés que Roumanille a fait tout ce qui était raisonnablement faisable, en se rapprochant de l’orthographe des troubadours sans devenir illisible pour la masse des lecteurs. Hâtons-nous d’ajouter que le critique aveyronnais rend justice à la noblesse d’inspiration, au sursum corda des félibres, et qu’il leur donne une leçon toujours salutaire en les détournant de cette mollesse trop naturelle aux races du midi et en leur répétant le cri de Septime Sévère mourant : Laboremus ! — Si cette petite brochure nous a fait en somme plus de peine que de plaisir, il en est autrement du travail plus considérable publié par le même auteur sous le titre d 'Etudes de philologie et de linguistique aveyronnaises. Tout ne nous y agrée point, mais nous aimons à reconnaître que les faits et les remarques utiles y sont en très grand nombre et que nul philologue ne se repentira d’en avoir parcouru les pages. La première partie (p. 1-50) sur les noms de famille et les noms de lieux constitue un répertoire très riche d’étymologies

l Extr. de la Rev. de Gasc., 1880. — Le Félibrige, rapport présenté à la Société des lettres, sciences et arts de l’Aveyron sur les fêtes latines de Montpellier par M. J.-P. Durand (de Gros). — Etudes de philologie et de linguistique ayeyronnaises par le même. Paris, Maisonneuve, 1879.

conformes à la vraie méthode. Dans la seconde, Notes sur le dialecte rouerguat, à défaut d’une phonétique complète, il y a du moins de nombreux éléments de cette phonétique, discutés d’ordinaire avec sûreté.

Le dialecte Rouergat 1

La phonétique complète du patois rouergat, plus une notice préliminaire (géographique, littéraire, orthographique) et une morphologie ou grammaire presque aussi étendue, nous arrive de Bonn. Il est vrai que l’auteur est un prêtre aveyronnais, l’abbé J. Aymeric. Son travail, très étendu et très minutieux, nous paraît témoigner d’une préparation et d’une compétence fort Sérieuses dans l’espèce. Il y a sans doute des points inexacts ou douteux dans les milliers d’analyses étymologiques qui défraient les pages si compactes de cette thèse. Mais le bon y domine assurément de beaucoup. La discussion de menus faits relatifs au dialecte du Rouergue serait déplacée dans la Revue de Gascogne , mais il est bon qu’elle signale un travail aussi savant de philologie provinciale. Je dois ajouter que M. J. Aymeric a obtenu, près de l’Université de Bonn, son diplôme de docteur au moyen de cette thèse, après avoir soutenu pendant deux heures un examen sur : 1° le vieux français ; 2° le vieux provençal ; 3° l’italien ; 4° l’espagnol ; 5° la littérature latine (7 août 1879). Pour ma part, humble amateur et profèsseur indigne de langues et littératures romanes, je suis tout heureux de saluer ce succès d’un prêtre de notre midi, proclamé par la docte Allemagne docteur ès-langues romanes.

Chansons lemouzinas 2

Il me reste à peine l’espace nécessaire pour saluer cordialement les belles chansons épiques de mon confrère en félibrige, M. l’abbé Joseph Roux. Qu’il célèbre le Moine de Glandiers ou Goulfier de Lastours ou Gondoval, le destructeur de Brive, le poète limousin a l’accent lyrique en même temps que l’ampleur narrative ; il a retrouvé l’inspiration des âges héroïques ; il sait rendre à sa langue

1 Extr. de la Rev. de Gasc., 1880. — Le dialecte rouergat (Extrait du Leitschr. für romanlitter.), in-8°, p. 321-358, signé Aymeric.

2 Extr. de la Rev. de Gasc., 1880. — Chansons lemouzinas, par Joseph Roux, félibre majorai. Aix et Tulle, 1879. 3 broch. in-8°.

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si dégénérée la richesse de ses beaux jours, et reconquérir, en les rajeunissant, les rythmes oubliés des vieilles gestes et leurs séries de rimes prolongées. Il déploie, en un mot, une verve poétique des plus riches, servie par un art exquis.

Las Nonpareilhas receptas 1

Las nonpareilhas receptas étaient connues des amateurs de patoiseries ; je veux dire qu’ils en savaient le titre, car le livre était beaucoup trop rare pour avoir aujourd’hui de nombreux lecteurs même dans ce public restreint. On ne connaissait, en effet, qu’un seul exemplaire complet de l’édition de 1555 (Toulouse, Boudeville). M. Noulet a trouvé de plus quelques pages d’une édition un peu antérieure. L’œuvre avait son intérêt, soit littéraire, soit surtout philologique ; il faut avouer aussi qu’elle ne rentre pas dans la catégorie des livres édifiants, mais elle n’a rien d’assez scandaleux pour être refusée aux recherches des romanistes qui pourront y trouver, plutôt que des jouissances poétiques, d’utiles renseignements pour l’histoire de nos dialectes du Midi. Voici le sujet de cette facétie bien toulousaine en 300 vers octosyllabiques. C’est une supplique, adressée à un tribunal qui n’est pas nommé, par un jeune homme que des dames de Toulouse ne voulaient pas payer de ses services, quoiqu’il leur eût rapporté de Montpellier, la ville médicale par excellence, où elles-mêmes l’avaient envoyé, toutes sortes de recettes pour rester tindentas, risentas , etc. Ce sont ces recettes qui remplissent presque tout le poème. Voici une de celles qui peuvent être citées ici sans inconvénient, une recette pour avoir le teint rose:

Recipe de cabossas d’ailh

Tant qu’en caubran dins un métail; Après d’un gros vi de Gailhac Tant qu’en caubria dins Cardaillac; Item una plena tineta De bona tinta de roseta E de sang d’una hyrondela ;

Apres del fum d’una candela Que sia de pega de résina.

Manjatz aquo, dona vesina.

Post pastum ben vingt et cinq

[horas].

Aprop fretatz vos am d’amoras Fort rojas, l’espaci d’un jorn,

En demoran alpres d’un forn Que sia fort pla garnit de foc ;

Et jamais ne foguec tal joc Per far tornar las gautas rojas, Coma de barriels o de cojas De coquis, siatz ne asseguradas.

i Extr. de la Rev. de Gasc., 1880. — Las nonpareilhas receptas per far las femnas tindentas, risentas, plasentas, polidas et bellas, et mais per las far pla cantar et caminar honestamen et per compas, publiées avec une introduction, des notes et un glossaire par le D1 J.-B. Noulet. Toulouse, Privât ; Paris, Maisonneuve. 1880, in-8° de vin-101 pages.

Je cite le texte arrêté par M. Noulet, qui en a redressé la ponctuation et l’orthographe, mais sans faire tort aux amis des transcriptions serviles : car le texte qu’il a établi est imprimé en face de l’ancien texte scrupuleusement reproduit. Ce n’est pas un luxe inutile, vu que ce dernier est difficile à lire couramment ; d’ailleurs le travail délicat de l’éditeur offrira mille traits instructifs aux romanistes qui voudront comparer attentivement les deux leçons. Ce n’est là que la moindre partie des bons offices que leur rendra cette curieuse publication. Les notes (p. 27-40) leur donneront les éclaircissements historiques et géographiques exigés par certains passages. Ainsi, le morceau cité tout à l’heure a donné lieu à trois remarques fort érudites, que je regrette de ne pouvoir citer en entier : la première, sur le vin de Gaillac en Albigeois, très estimé jadis à Toulouse, et chanté par Goudelin et d’autres poètes patois ; la seconde, sur Cardaillac, qui n’était autre que la grande cloche de la cathédrale Saint-Etienne, donnée en 1378 par l’archevêque Jean de Cardailhac ; et la troisième, au sujet des cojas de couquis, « gourdes de gueux, » coloriées en rouge par le vin qu’ils y renferment. Enfin le Glossaire (p. 41-91) a pris un développement considérable, parce que les mots y sont non seulement traduits, mais accompagnés de remarques orthographiques et philologiques et de citations prises dans une foule de sources, et surtout dans de vieux poèmes languedociens, que personne ne connaît comme le savant éditeur. C’est à la fois une chaîne de textes aussi curieux que peu connus, une riche contribution au glossaire de la langue romane et un trésor d’observations historiques, critiques et comparatives sur les dialectes méridionaux, y compris le gascon de Pey de Garros et de Jean-Guiraut d’Astros.

Lo sermo d’en Muntaner 1

Dans la célèbre Chronique catalane rédigée par Ramon Muntaner pendant la première moitié du quatorzième siècle, se trouve une pièce particulièrement intéressante pour les romanistes. C’est un discours rimé ( Sermo rimât ) adressé par lui, aux fêtes de Noël 1322, à l’infant Alphonse, fils du roi Jacme d’Aragon, sur le point d’entreprendre une expédition militaire contre la Sardaigne. Il y en

i Extr. de la Revue de Gasc. — Lo Sermo d’en Muntaner per Mila y Fontanals, Montpellier, 1880. 23 p. in-8°.

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a eu cinq éditions : l’édition princeps (avec la Chronique ), Valence 1558, répétée sauf quelques variantes, Barcelone, 1562 ; celle de M. Buchon, avec la traduction française de la chronique; celle du D' Karl Lanz Stuttgard, 1844 ; enfin, celle de M. Bofarull, Barcelone 1860. M. Milà y Fontanals a cru qu’il y avait encore à faire pour la correction de ce texte; il l’a établi, ou du moins en a préparé l’établissement, en s’aidant des deux mss. connus (A, Bibl. Madrid ; B, bibl. de M. Baudiri Carreras, de Barcelone, incomplet et incorrect, mais non dérivé du précédent), dont il a noté toutes les variantes. — Le poème contient douze coblas ou laisses monorimes de vingt vers alexandrins, d’une inspiration politique plutôt que ]>oétique, mais qui ne perdent pour cela rien de leur intérêt pour l’histoire et la philologie. La notice préliminaire du savant éditeur et les observations qu’il a placées à la fin sont des modèles de précision. On lui a reproché de les avoir rédigées en catalan ; il est vrai que le castillan est plus à la portée du grand nombre des lecteurs ; mais pas un romaniste ne peut être ni arrêté dans la lecture de ces quelques pages de M. Milà y Fontanals, ni fâché de cette occasion de s’exercer à l’étude de l’idiome dans lequel est écrit le texte poétique qu’elles accompagnent.

De la rénovation littéraire en Provence

Cet opuscule sert d’introduction à la version allemande de Mireille de Mme B.-M. Dorieux-Brotbeck. On y trouve, dans un style qui n’est pas toujours irréprochable, des considérations un peu prolixes sur ce que l’auteur appelle la rénovation littéraire en Provence. Peut-être se fait-il quelque illusion sur ce qui est possible pour créer une littérature et fixer une langue. Mais son amour pour la Provence est sincère et communicatif, ainsi que son admiration pour les nouveaux troubadours et surtout pour le chef-d’œuvre provençal qu’il présente à l’Allemagne. Il abonde d’ailleurs en faits intéressants pour l’histoire littéraire. Les nombreux amis de Mireille seront bien aises, par exemple, des renseignements fournis sur les versions de ce poème : « En dehors de sa propre traduction littérale française et de celles en vers dans la même langue de MM. Constant Hennion et E. Rigaud, dit M. Dorieux, j’ai à signaler

i Extr. de la Rev. de Gasc., 1880. — De la rénovation littéraire en Provence, par Gustave Dorieux. Paris, Ghio, 1880. In-16 de 61 p.

outre la traduction allemande de Mme B.-M. Dorieux-Brotbeck, qui reproduit exactement la stance mistralienne, trois versions anglaises : une en prose, rendue littéralement comme celle de Mistral, par M. G. -H. Grant ; une autre en sixains rimés, signée H. Grichton, un pseudonyme, et la dernière, la meilleure à tous égards, aussi en sixains rimés par Harriet W. Preston ; une traduction catalane, reproduisant avec bonheur la strophe mistralienne, par Francesch Pelayo Briz ; une traduction espagnole en prose, fort bien réussie par Célestin Bazallat y Falguera, et enfin une version en prose très estimée, en dialecte dauphinois, par Maurice Rivière.

L’Armana prouvençau de 188! 1

Je n’ai qu’à recommander ce bon, ce charmant visiteur qui revient chaque année avec les mêmes trésors de jeunesse et de gaieté, de poésie et de verve provençale, « joie, soûlas et passetemps de tout notre Midi. » Il ne faut pas en excepter la Gascogne ; elle achète et lit fort peu, je crois, ce brave almanach, mais elle a tort ; car elle reconnaîtrait ses traditions et son génie dans cette production d’une province sœur. Et que de bonnes nouveautés chaque nouvel Armanà nous apporte! Celui-ci, par exemple, fournit d’abord ce bouquet de fleurs oratoires pour les annales des études romands : un extrait du discours de V. Balaguer à l’ouverture des Jeux Floraux de Valence d’Espagne, le 30 juillet dernier ; les allocutions de Mistral et d’Alph. Tavan à l’assemblée de la Sainte- Estelle, à Roquefavour, le 23 mai ; celle de Roumanille, au millénaire de Notre-Dame de Montserrat, le 25 avril. « ...Zou dounc, s’est écrié le vaillant patriarche du Félibrige ! sounas, campano de Mount-Serrat, de Castiho et d’Avignoun, sounas de brand ! Aut, aut li cor ! Salve, Regina, salve ! — Ah ! qu’es pretoucant l’inno que vènon de canta’n cor eme la lengo melicouso de si poueto, très fiho de Roumo, Catalougno, Castiho e Prouvénço, très sorre courounado di plus bèlli flour de la terro e di plus bèu rai dôu soulèu ! O soubeirano, escoutaras aquelo preguiero. Assoustaras la Catalougno e l’Espagno e la Prouvénço, e nosto Franco crestiano, tant endoulourido vuei e pèr aro ! » Amen , amen ! — Je dois signaler encore un conte populaire, La Cato blanco, recueillie par Ans. Mathieu et qui se re-

i Extr. de la Rev. de Gasc. — Armana prouvençau per lou bel an de Dieu 1881, adouba e publica de la man di felibre, joio soûlas e passo-téms de tout lou pople dou miejour. An 27e dou Felibrige. Avignon, Roumanille. In-16 de

LÉONCE COUTURE

trouve, avec variantes, en cent pays divers ; une légende, la Colombette, racontée avec onction par le Cascarelet, qui n’en a pas moins saupoudré presque toutes les pages de l’almanach, d’anecdotes, bons mots, niaiseries et contes pour rire de plus en plus réjouissants ; une traduction provençale de deux chapitres de la Genèse (VI et VII) ; des récits historiques du temps passé, de J. -B. Laurens, de P. A. (V Ancien régime, p. 74), de Gui de Mont-Pavon, de Mistral ; et puis, de vingt félibres différents, des poésies gaies ou sérieuses. Pour ne pas faire d’injustice, je n’indiquerai que deux nouveaux joyaux qui viennent enrichir l’écrin lyrique des Isclo d’or du maître : le Lion d’Arles et le Trouvère catalan.

Dans la « Revue des Deux-Mondes » 1

Plusieurs de nos lecteurs auront eu connaissance d’un article à grand effet publié par M. F. Brunetière dans la Revue des Deux- Mondes du 1er juin 1879, et depuis dans un volume qui renferme d’élégants travaux littéraires moins sujets à contestation. Le jeune et brillant critique se donnait le tort d’y condamner l’étude de nos langues du moyen âge et de notre ancienne poésie, et d’y dater l’origine de la littérature française du dix-septième siècle, comme d’autres datent notre origine nationale de 1789. M. Boucherie, à cette occasion, donne de la littérature française du moyen âge un aperçu général, toujours utile et où il a mis de l’esprit et de la vie, je suis heureux de le dire malgré les dissentiments que je pourrais exprimer sur tel ou tel jugement particulier. Que les objections de M. Brunetière vaillent la peine d’une telle discussion, c’est une autre affaire ; je tiens que non, même après la réponse qu’il a faite à la conférence de M. Boucherie et que la Revue des langues romanes nous a dernièrement communiquée. Pour juger de l’incompétence du critique de la Revue des Deux-Mondes en matière de langues du moyen âge (il est heureusement plus compétent sur d’autres sujets), il suffit de se rappeler, d’une part, ce qu’il a dit de la cacophonie du français d’alors, et d’autre part ce qu’en disait Brunetto Latini, un contemporain et, de plus, un Italien nourri dans les douceurs de la langue de si.

1 Extr. de la Rev. de Gasc., 1880. — La langue et la littérature française au moyen age et la Revue des Deux-Mondes, conférence faite à la Faculté des lettres de Montpellier le 24 décembre 1879, par A. Boucherie. Paris, Maisonneuve, 1880. In-8° de 35 pages.

A TUniversité Catholique de Lyon 1

Il ne paraît pas, du reste, que les anathèmes de la revue rose aient découragé le zèle des maîtres et des étudiants au sujet des langues et des littératures de notre glorieux moyen âge. La philologie de la langue d’oïl prend place dans les programmes officiels de l’enseignement secondaire, tandis que les chaires spéciales de langues d’oïl et d’oc se multiplient dans l’enseignement supérieur, soit officiel, soit libre. Un cours complémentaire de littérature, consacré au vieux français, a été inauguré le 2 mars dernier à la Faculté catholique des lettres de Lyon par M. l’abbé James Condamin, dont j’ai sous les yeux le discours d’ouverture. Ce morceau fort instructif et fort attachant ne se prête guère à l’analyse. Il suffit de dire qu’il offre l’indication de tous les faits importants qui constituent l’histoire de la philologie romane dans notre siècle depuis Diez, et en particulier de tous les cours qui lui sont consacrés aujourd’hui, parmi nous. M. Condamin y montre une largeur d’esprit et de sympathie égale à son érudition et qui va peut-être à un excès de bienveillance. Mais j’aurais tort de lui faire un reproche d’une qualité si rare et dont j’ai moi-même bénéficié ; car c’est avec une insigne indulgence que le jeune professeur de Lyon parle du cours de philologie romane que j’ai eu l’honneur d’inaugurer à la Faculté libre de Toulouse au commencement de l’année dernière.

i Extr. de la Rev. de Gasc., 1880. ; — Université catholique de Lyon. Cours

COMPLÉMENTAIRE DE LANGUES ET LITTÉRATURES ROMANES (langue d’oïl). LEÇON d’ouverture, par l’abbé James Condamin, professeur de littér. étrangère. Paris, V. Lecoffre, 1880. In-8° de 31 pages.

LITTÉRATURE ÉTRANGÈRE

LA

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