LA RENAISSANCE COMPARÉE AU MOYEN AGE
Messieurs,
Quelques-uns d’entre vous se rappellent peut-être avec quelle émotion j’abordai l’an dernier cette chaire. Cette émotion qui faisait palpiter mon cœur et trembler ma voix, je ne me flatte pas de l’analyser à distance, sur le témoignage du souvenir. Mais autant qu’on peut lire dans son propre cœur — secrets du cœur ! — il me semble qu’il y entrait surtout deux éléments : d’abord un sentiment vif et profond, et bien légitime de ma faiblesse, et puis le doute, l’incertitude, la défiance, la peur, au sujet des dispositions du public toulousain, d’un public élevé parmi les fleurs de Clémence Isaure, à l’égard d’un voisin fort justement ignoré, tombé ici du ciel, je veux dire du Petit Séminaire d’Auch, sans recommandation et sans diplôme. Messieurs, mon émotion n’est guère moindre à cette heure, mais ce dernier sentiment n’y entre plus pour rien. Ma défiance, bien naturelle d’ailleurs, n’a pu survivre à la sympathie de votre accueil. L’avez-vous oublié ? Entre mon discours d’ouverture et ma deuxième leçon, les auditeurs de la première heure, jaloux de me prouver le bon cœur des Toulousains, se multiplièrent, je crois, comme les cinq pains de l’Evangile ; et depuis, malgré les aridités de l’exposition grammaticale, les ennuis des analyses phonétiques et des discussions sur l’accent tonique, sur le vocalisme, et le consonnantisme, et la diphtongaison, les minuties de la règle de Ys et la formation du futur, et ce qui est pire, malgré les hasards presque toujours malheureux d’une parole soudaine, et les fatigues du voyage et les rigueurs de la température trop vivement reflétées
l Leçon inédite, la première du Cours de 1880.
dans mes pauvres leçons, malgré tout cela, vous restâtes fidèles à cet austère enseignement. Je ne m’y suis pas trompé. C’était le fruit de la science et non les lleurs de l’éloquence que vous y cherchiez. Je vous l’ai dit plus d’une fois, et vous n’étiez pas pour me contredire, je n’avais pas eu tort de me promettre que la ville des Raymond s’intéressait encore aux souvenirs poétiques de ses vieux troubadours et qu’elle voudrait réapprendre les éléments de leur langue oubliée, de cette langue vive et sonore qui fut parlée, non seulement dans notre beau Midi, mais dans les plus brillantes cours de l’Espagne et de l’Italie. Et cette affection que vous avez vouée à la langue de vos pères, Messieurs, \ous l’avez reportée sur son humble interprète, et les preuves persistantes que vous m’en avez données m’ont constitué votre débiteur.
Aussi quand j’ai compris qu’il fallait opter entre la vieille capitale de mon pays natal et cette grande ville, après tout à demi étrangère pour moi, quand il a été clair que l’honneur même de la Faculté des lettres ne pouvait s’accommoder plus longtemps d’un professeur de passage, venant porter ses leçons à jour fixe et en fuyant, et attaché ailleurs à des fonctions absorbantes, je n’ai pas hésité. On me disait que j’allais m’embarquer dans un bâtiment à peine éprouvé, juste au moment où la tempête déchaînée annonçait son naufrage ; ce n’est pas, vous me ferez l’honneur de le croire, Messieurs, ce qui pouvait m’arrêter ; raison de plus pour accourir, puisque c’est l’heure de la lutte. Et qu’importe la faiblesse de mes armes ? Le dévouement n’est pas un moindre devoir pour le plus obscur soldat que pour le plus habile capitaine ! Mais je ne vous le cache pas — je ne veux pas, je ne sais pas retenir cet aveu où vous trouverez sans doute plus de franchise que d’habileté, - — malgré l’attrait qui m’appelait vers un auditoire si gratuitement bienveillant, je n’ai pas quitté sans regret mes humbles fonctions, je n’ai pas dit froidement adieu à mes bien-aimés collègues de l’enseignement secondaire, je ne me suis pas détaché de mes chers élèves sans faire saigner toutes le fibres de mon cœur ! Oh ! mes bien-aimés enfants du Petit-Séminaire, dont je partageais depuis si longtemps les prières, les travaux et les jeux ! C’est dans leur foule bruyante où je me retrouvais constamment, trois ou quatre fois par jour, que je rétablissais ce calme, cette bonne humeur, cette alacritas sans laquelle le travail de cabinet le plus obstiné, le plus héroïque, ne produit rien de bon. C’est bien à leur douce et charmante influence que j’ai dû mes moments les meilleurs, et mes pages les moins mauvaises. Deux fois, il est vrai, j’avais à demi déserté ce poste — pardonnez-moi ces détails, Messieurs, parfaite-
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ment insignifiants comme biographie, je le sais bien ; ils me semblent autorisés par votre sympathique indulgence, et peut-être dignes de quelque intérêt au point de vue psychologique et moral, — mais la première fois c’était avec esprit et promesse de retour ; et en effet, après un an d’études à l’Ecole des Chartes, après vingt mois de séjour sur la plus belle plage de l’Italie, je me retrouvais dans cette famille joyeuse, aimante presqu’autant qu’aimée, je m’y retrouvais après trois ans d’absence comme deux amis se revoient après un court voyage, ni oublieux, ni oubliés. Une autre fois, je crois bien que je caressai un instant d’autres espérances, mais qu’il fallut peu de temps pour me désabuser et comprendre les besoins de mon âme et peut-être une des lois de la vie ! Vers le milieu de l’existence,
Nel mezzo del cammin di nostra vita
à cet âge, les âmes ébranlées, usées par les luttes, les deuils, les déceptions de tout ordre, s’ouvrent malgré elles à la défiance, au doute, au découragement : hôtes sinistres pareils à ces oiseaux de nuit qui aiment à s’établir dans les vieux édifices battus en brèche par le marteau du temps et le souffle des orages. Mais que des cris d’enfants viennent à retentir dans leurs sombres profondeurs, on voit s’envoler l’orfraie et le hibou. Ainsi le seul aspect des jeux et des travaux du jeune âge fait fuir d’une âme fatiguée l’ennui morose avec ses lâches tentations d’égoïsme et de repos, et ravive et renouvelle chaque jour au cœur du père et du maître la flamme sacrée du dévouement.
Et j’ai quitté cette chère famille, ma seule famille, hélas ! Mais je me hâte de le dire, j’ai trouvé d’autres compensations que celle du devoir accompli. J’ai trouvé l’équivalent, au moins, de ce que j’avais sacrifié, et dans le rapprochement de mes chers et vénérés collègues et dans la société du personnel de la demeure hospitalière que m’ouvrait l’Institut catholique. Et c’est un devoir pour moi de remercier ici et nos excellents administrateurs qui m’ont offert cet asile, et les pieux directeurs de l’internat ecclésiastique, et les jeunes prêtres dont je suis devenu le compagnon et l’ami, et dont je reconnais dans cette salle les traits déjà familiers ; avec eux, il me semble que ma vie journalière n’a pas changé : si ce n’est plus la gaîté bruyante des jeux d’enfants, c’est toujours cette innocence des âmes merveilleusement conservée à l’ombre des sanctuaires du Seigneur, cette jeunesse du cœur entretenue à la source vive de I’Eternel Amour, cette gaîté franche et communicative qui est
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l’apanage naturel des consciences tranquilles : n’est-il pas écrit que le cœur du juste est une flamme ?
Et vous tous, Messieurs, — je m’adresse à tous mes anciens auditeurs, même aux plus mûrs, mais avant tout cependant à nos jeunes étudiants — vous tous dont la sympathie persévérante a soutenu ma faiblesse, je vous confonds dans cette émotion reconnaissante qui déborde de mon âme consolée et en vous retrouvant dans cette enceinte, j’ai hâte de vous dire merci et courage / Je vous l’avoue : une nouvelle crainte m’est venue. J’ai peur que vous ne m’en vouliez d’avoir abandonné l’étude des langues romanes qui vous semblait l’étucle de votre idiome national, de la langue de vos aïeux, de votre mère et de votre berceau, pour étudier les hommes et les œuvres d’une nation étrangère et d’un siècle déjà bien reculé. De grâce, Messieurs, ne me condamnez pas sans m’entendre.
Les généralités les plus importantes, les plus curieuses sur les langues romanes nationales et étrangères comparées entre elles et rapprochées du latin, leur commune origine, sont épuisées par l’enseignement de l’année dernière, quelque rapide qu’il ait paru à vous et à moi. Il fallait de l’ensemble passer au détail. Mais ici nous ne pouvions plus courir quatre lièvres à la fois. Il fallait choisir une des quatre langues romanes et j’ai choisi celle qui avait évidemment vos prédilections, je puis même dire nos prédilections, comme il a paru l’an dernier : la langue d’oc. Il est vrai que je n’en fais pas l’objet de mon cours principal, et je vais vous dire pourquoi. Mais je l’étudierai dans des conférences que je ne puis ouvrir qu’au bout de quelques semaines : il faut auparavant préparer nos instruments de travail. Là, dans ces conférences du mercredi, l’élève parlera autant et plus que le maître, et, textes en main, fera des mot-à-mot, des analyses grammaticales, que sais-je ? je vous expliquerai cela... Mais mon cours proprement dit (transporté au mardi) annoncé du reste et amené par mes dernières leçons devait être un cours de littérature étrangère ; c’est le titre même de la chaire que j’ai l’honneur d’occuper et j’aurais manqué à un devoir rigoureux si je n’y avais pas été fidèle.
Vous voilà donc auditeurs d’un cours de littérature étrangère ! Mais premièrement nous restons dans le groupe roman, dans le groupe méridional, latin, catholique, dont la France est le centre et le lien, dont notre race constitue, de l’aveu de tous, le rameau le plus vivant, le plus fécond, le plus glorieux.
Et puis nous n’étudierons l’Italie et l’Espagne qu’en nous
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préoccupant de notre patrie ; presque toujours nos études seront comparatives ou aboutiront à des comparaisons. Les influences réciproques de la France sur l’étranger, de l’étranger sur la France n’offriront-elles pas l’intérêt le plus vif et à notre curiosité et à notre patriotisme ?
Et puis encore, je prends les littérateurs du midi à l’époque d’où a découlé tout ce qui suit, tout ce qui nous préoccupe aujourd’hui même, en religion, en enseignement, en politique. J’aborde la Renaissance, ce temps de prodigieuse activité, de travail fiévreux, de fécondité incomparable, qui éclate d’abord dans l’Italie, cette mère de notre civilisation, cette patrie commune des races romanes, cette terre fertile en oeuvres et en hommes : Salve magna parens virûm ; mais cette activité féconde envahit bientôt, sans parler des nations du nord placées hors de notre cercle d’études, l’Espagne et la France.
Ainsi, la Renaissance des lettres dans le Midi nous offre un sujet d’étude, plein de grandeur, plein de difficultés aussi (car il y là une forêt d’erreurs à détruire et d’obscurités à éclaircir, de problèmes à résoudre), et surtout plein de charme : car la poésie et l’art, ce qu’il y a de plus séduisant dans les œuvres de l’activité intellectuelle, prennent alors, dans les nations latines, une place qu’ils n’avaient pas eue depuis les beaux jours de la Grèce.
C’est surtout, je le répète, une étude d’une utilité supérieure, d’une portée incalculable ; puisqu’elle consiste à prendre à leur début, à leur principe, tous les éléments religieux, politiques, scientifiques, poétiques, artistiques, qui se débattent encore dans notre civilisation moderne.
Aussi qu’on loue ou qu’on blâme, qu’on aime ou qu’on haïsse, qu’on admire ou qu’on déplore la Renaissance, on ne peut en contester un moment l’immense portée, et on ne peut en ignorer l’histoire, sous peine de ne rien comprendre à tout ce qui a succédé jusqu’à l’heure même où nous sommes.
Mais, je l’avoue, cette conclusion ne me suffît pas, je veux vous faire aimer, je le dis sans détour, l’objet de l’étude que nous entreprenons ensemble. Je veux vous faire admirer et aimer la Renaissance, non certes tout ce que l’on peut mettre sous ce nom, tout ce qu’on peut marquer de cette étiquette, mais tout ce qui constitue l’essence de ce grand mouvement. Il est vrai que pour dégager la vraie Renaissance de tous les éléments impurs qui s’y sont mêlés, il faudra un long travail. Je vous y convie. Mais tout en réservant nos conclusions pour la fin de cette longue enquête, je dois vous donner dès le début une idée un peu confuse, mais juste, de cette
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belle période de la Renaissance que nous allons parcourir. Je dois surtout éliminer une estime exagérée qui a eu cours assez longtemps dans le monde lettré, qui n’exaltait la Renaissance qu’en niant le Moyen Age ; et en second lieu, un reproche effrayant, mais heureusement injuste, qui la représente comme l’avènement du paganisme et l’aurore de l’antichristianisme dans le monde moderne.
Me suis-je bien fait comprendre ? Je vous propose d’examiner : 1° l’opinion excessive, fausse, qui représente la Renaissance comme méritant ce nom dans toute la force du terme, comme si le Moyen- Age avait été la mort et que l’esprit humain fût ressuscité, à l’aurore des temps modernes ; et 2° l’opinion non moins exagérée, non moins fausse qui remplacerait ce nom de Renaissance par celui de décadence parce que l’esprit chrétien aurait subi une éclipse à cette date, et parce que les renouvellements dont la civilisation moderne est si fière ne seraient que l’oubli et la négation du Christianisme.
Commençons par cette vieille admiration superstitieuse pour la Renaissance, qui régnait dans les deux derniers siècles et même dans les premières années de celui-ci, avec des nuances pourtant, dans la plupart des esprits. Voltaire a donné à cette erreur déplorable sa forme la plus exagérée et la plus incisive. D’après lui l’esprit humain était vraiment entré en sommeil depuis l’invasion des barbares. Vers le quinzième siècle, il se réveilla, et encore ce réveil fut-il bien lent. Depuis la prise de Constantinople jusqu’à la fin du seizième siècle, renaissance des études et aurore de la liberté de discussion en matière religieuse. Au dix-septième siècle, avènement de l’éloquence et de la poésie. Au dix-huitième, éveil de la science et de la philosophie. Et pour dernier mot, ajoutez cette parole sotte et insensée d’un homme d’infiniment d’esprit pourtant, d’un homme de bon sens même, quand il n’est pas égaré par la passion et surtout par la passion religieuse, cette parole de Voltaire: « La raison n’est que d’hier ». C’est absurde, si vous voulez, mais c’était reçu pourtant, il y a cinquante ans. C’est consacré comme un texte. Vous savez qu’il y a un codex pharmaceutique, qu’on est obligé de suivre, sous peine de délit, dans la préparation des remèdes. Eh bien, j’ose affirmer que ce que je viens de vous dire était le codex des formules historiques, il y a moins d’un siècle.
Quoi ! direz-vous, plusieurs générations éclairées ont pu accepter de telles aberrations ? Ignoraient-elles la vie si intense, si dramatique du moyen-âge, et son art si original ? Hélas ! oui, on ignorait, on méconnaissait à peu près tout cela. Cette longue période qui va de la chute de l’Empire d’Occident à la chute de l’Empire
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de Constantinople, ténèbres, ténèbres continues, profondes, épaisses, plus épaisses que les ténèbres palpables de l’Enfer de Milton, épaisses à couper au couteau ! Une nuit où la raison se perd, où l’histoire abdique, une nuit presque sans étoile, une nuit du pôle, avec les aurores boréales en moins ! Sans doute une mention honorable était accordée à Charlemagne, mais loin de soumettre et de civiliser la barbarie, il en subissait lui-même le joug ; à saint Louis, mais sa vertu incontestable était obscurcie, déshonorée par l’ignorance et le fanatisme. Je reconnais que les meilleurs esprits montraient plus de justice pour les héros de ces lointaines époques ; mais au fond, à peu près tout le monde lettré, tout le monde parlementaire, gallican, classique, des deux derniers siècles, acceptait cette condamnation sommaire, portée contre le moyen âge, comme une époque de sommeil pour toutes les hautes facultés intellectuelles de l’esprit humain. Et les expressions, les ténèbres du moyen-âge, la nuit du moyen-âge, ne sont-elles pas passées en proverbe ?
Ce qui était la vérité pour l’opinion lettrée du dernier siècle est aujourd’hui une erreur, une absurdité. Comment s’est faite cette révolution dans les esprits ? Vous le savez.
D’abord un poète, je puis bien l’appeler un poète (en tout cas ce n’était alors ni un raisonneur bien profond, ni un historien bien sérieux) osa croire que le moyen âge avait été poétique et généreux. Il osa même le dire, le plaider dans les pages du Génie du Christianisme ; mais quelle attention ! quelle prudence méticuleuse dans ce plaidoyer ! quelles lacunes dans cette réhabilitation, presque toute d’imagination et de sentiment !
Et malgré cela, ou plutôt peut-être à cause de cela, Chateaubriand gagna auprès du grand public, du jeune public surtout, la cause du moyen âge. Certes les libéraux ne se convertirent pas, les savants de l’Institut, le docte Daunou, continuèrent à juger les plus beaux titres de notre gloire nationale avec un esprit de dénigrement qui était leur seul trait de ressemblance avec Voltaire.
Mais l’imagination de la génération nouvelle était frappée plus profondément qu’on n’aurait pu le croire. Les manifestations de cet esprit nouveau étaient souvent ridicules, j’en conviens. On eût un moyen âge poudré et frisé, un moyen âge de boudoir et de sujets de pendule, celui des romans de Mme Cottin, celui des romances de la reine Hortense. Tout cela est à mille lieues du vrai moyen âge, je le sais, et cependant la graine était tombée dans le sillon, la moisson devait y germer. Elle le fit bien lentement. On aurait pu croire que la Restauration allait la faire lever. Point du tout. Les
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Royalistes d’alors étaient par leur éducation tout imbus des idées des salons du dernier siècle. Le clergé n’avait pas réagi contre les traditions de la Sorbonne gallicane. Mais les prêtres furent si imprudents, dit-on. J’atteste qu’au contraire, ils poussèrent presque toujours la prudence à l’extrême. II est vrai, s’ils s’étaient hâtés de célébrer saint Grégoire VII, on aurait crié cent fois plus fort qu’ils marchaient ouvertement à l’envahissement du temporel et à l’asservissement des consciences. S’ils étaient revenus à la philosophie scolastique, on les aurait accusés encore davantage (et on les en accusait bien assez) d’être les ennemis de toute philosophie et de mettre l’éteignoir sur la raison humaine. Au reste, ils n’en firent rien, et ce ne fut pas tactique de leur part, mais sincérité ; ce n’est que peu à peu que devaient disparaître les préjugés du clergé français, d’ailleurs si recommandable par ses vertus, sa foi et ses lumières.
Le signal partit précisément de l’école libérale et rationaliste. Du milieu de ce groupe plein de préjugés contre la sainte Eglise et en particulier contre son action souveraine au moyen-âge, Dieu suscita les premiers vengeurs des âges de foi trop longtemps calomniés. Je n’ai besoin que de citer ces noms célèbres : Augustin Thierry, Guizot, Villemain et Cousin. Rationaliste et révolutionnaire dans l’âme, que dis-je ? saint-simonien, Aug. Thierry s’éleva peu à peu jusqu’à la justice et à la vérité, à force d’ardeur au travail, d’impartialité dans les recherches, de vigueur et de franchise dans le talent. Il retrouva dans la poussière des bibliothèques un moyen âge inconnu à Voltaire, peu apprécié même des derniers Bénédictins ; il mit en plein jour le glorieux épanouissement de la vie municipale de nos aïeux. Un maître, plus raide et plus froid, mais non moins puissant, Guizot, remontant le cours de la civilisation en Europe et en France, saluait, au grand étonnement des lecteurs du Constitutionnel et de la Minerve , l’action salutaire de l’Eglise et rendait à la papauté elle-même, lui huguenot, un hommage encore incomplet, mais éclatant et inattendu. Villemain, entre ses belles leçons sur la littérature du dix-huitième siècle, qui sont loin de satisfaire aujourd’hui un lecteur chrétien, mais qui devaient étonner bien davantage les voltairiens d’alors, ne craignait pas, à huis clos, c’est vrai, et dans un petit cercle, d’essayer une réhabilitation partielle de ce grand pape qui domine le grand moyen âge, de ce Grégoire VII, objet d’horreur, de terreur du moins, non seulement pour l’école encyclopédique, non seulement pour nos vieux parlementaires, mais même pour les meilleurs prêtres du temps. Enfin V. Cousin, alors plus épris des idées d’outre-Rhin que de la
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tradition du spiritualisme français dont il se réclama depuis, bien inspiré du moins par la tendance historique naturelle à son grand esprit, commençait dès 1828 de relever la scolastique du mépris séculaire qui pesait universellement sur elle, et d’une façon très insuffisante, mais alors très remarquable et déjà efficace à quelque égard, il faisait une place élevée dans l’histoire de la pensée réfléchie, non seulement à son idole trop choyée, Abailard, mais aussi à ces docteurs dont l’auréole est sans tache, et qui dominent de leur pure clarté les plus hauts sommets de la science chrétienne : saint Anselme, saint Bonaventure, saint Thomas.
La Révolution en faveur du moyen-âge put passer dès lors de la poésie dans la science. Je conviens d’ailleurs que ce fut encore, bien longtemps après la Révolution de juillet, pour beaucoup, affaire d’engouement et de mode. De là un culte aveugle, exagéré, compromettant, pour le moyen âge et surtout pour le moyen âge extérieur, si je puis ainsi parler. Des jeunes gens, très étrangers à la science et à la foi de ces vieux âges, se faisaient tailler les cheveux carrément sur les oreilles, pour ressembler aux écoliers d’ Abailard et de Guillaume de Champeaux. Des poètes romantiques, des rêveurs à nacelles, dont la vie et les mœurs étaient loin de leur mériter une mention honorable dans la Fleur des Saints ou dans la Légende dorée , ne manquaient pas de hanter (dans leurs vers richement rimés et l’un sur l’autre enjambés) de hanter les moûtiers gothiques et les sombres arceaux des vieilles cathédrales ; on les voyait brûler (toujours dans leurs vers) un cierge ou deux à toutes les madones. Enfantillage, vanité, quelquefois sottise, et même profanation, je le sais bien ! Mais à côté de ces saules pleureurs — qui nous font rire — il se produisait un progrès sérieux. M. de Caumont allait retrouver le secret des phases successives de l’architecture du moyen-âge. Une Commission des monuments historiques, animée de quelque justice pour les débris de cet art, était établie par le gouvernement bourgeois de Louis-Philippe. Enfin, en attendant que l’Ecole des Chartes achevât de déchiffrer les trésors poétiques des langues d’oc et d’oïl, qu’elle nous restituât en particulier les vastes monuments de notre épopée nationale, et surtout ce poème où le génie des races barbares, civilisé par l’Eglise et la chevalerie, s’est exprimé si magnifiquement, je veux dire la Chanson de Roland, notre Iliade ; en attendant les travaux de l’Ecole des Chartes, dis-je, M. de Montalembert retraçait, dans l’Introduction à la Vie de sainte Elisabeth, le panégyrique le plus vaste, le plus sincère, le plus éloquent, et, malgré quelques points discutables et quelques excès d’imagination juvénile, le plus
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équitable de la vie religieuse, politique, intellectuelle et artistique du moyen âge à son apogée.
Dès lors la révolution était faite dans les esprits sur la question de la nuit du moyen âge, et Voltaire était à jamais battu sur ce terrain. En sorte qu’un écrivain, qui pourtant n’était plus chrétien à cette époque, n’abordait cette grande et mystérieuse période qu’avec des accents lyriques où l’amour filial se mêlait à une mystérieuse terreur en face de l’idéal des âges de foi ! Je veux parler de ces pages débordantes de poésie, mais si profondément gâtées par des aspirations et des rêveries panthéistiques qui terminent le second volume de l’Histoire de M. Michelet.
Vous le voyez bien, Messieurs, dès lors, dès 1835, la cause du moyen-âge était gagnée, non seulement devant l’imagination et la mode, mais devant la science, devant l’histoire, devant la raison. Seulement le travail de la génération suivante a prodigieusement multiplié les faits à juger pour celui qui voudrait recommencer l’enquête. Mais n’ayez pas de doute, l’histoire sérieuse ne cassera jamais l’arrêt porté en faveur des âges de foi par une école étrangère à la foi, par l’école libérale et rationaliste de 1820 à 1840. Et de fait à notre époque, où l’on peut tout oser sans étonner personne, il n’y a personne, absolument personne, pour soutenir la thèse pure et simple de Voltaire, la thèse de la nuit et de la mort de l’esprit humain au moyen-âge.
Mais je dois avouer qu’il y a de nos jours une doctrine analogue et pire encore, celle de ces savants qui ne veulent même plus s’appeler philosophes, parce que la science est tout et que la philosophie, même la religion, tend à n’être plus rien ; de ces savants, dis-je, qui regardent le Christianisme comme essentiellement mauvais, l’influence de l’Eglise comme naturellement immorale, l’autorité, quelle qu’elle soit, même celle de Dieu — surtout celle de Dieu — comme un ferment de corruption, de servitude, d’ignorance et de dégradation pour l’espèce humaine.
Pour ceux-là le moyen-âge est encore, bien plus que pour Voltaire lui-même, mal dégagé du lien de la superstition déiste, le moyenâge est le règne de la nuit et du mal. Ils ne nient plus peut-être ce qu’il offre de lumineux dans l’art et dans la poésie, mais ils l’attribuent au peuple déjà révolté contre l’Eglise, et cette idée absurde s’est glissée jusque dans le beau Dictionnaire d'architecture du moyen âge de cet infortuné Viollet-Leduc. Pour eux, par conséquent, la Renaissance, c’est la liberté humaine qui commence à prendre conscience d’elle-même, qui secoue les fers de l’Eglise et du pouvoir civil, et respirant enfin, sous le joug un peu soulevé de
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ce double despotisme, entrevoit dans le lointain le jour lumineux de l’indépendance absolue, de l’émancipation humaine, de la science pure substituée partout à l’autorité pour le triomphe de l’ordre dans la conscience et dans la société. La Renaissance, c’est le réveil, c’est la diane, c’est l’hymne sonore, la fanfare éclatante de la chair réhabilitée, c’est-à-dire — car ce n’est que pour ces messieurs — de la liberté de l’esprit. C’est la révolution initiale, aurore de toutes les révolutions accomplies depuis et que couronnera dans une génération prochaine la révolution totale et définitive, de la Répqblique universelle, sans guerre et sans bourreau, sans magistrature fixe et sans armée permanente, et surtout sans temple, sans prêtre et sans Dieu.
Le chef, ou du moins l’initiateur le plus brillant des historiens et des publicistes qui professent aujourd’hui ces folles et sinistres doctrines, ce fut précisément ce même Michelet qui parla d’abord avec tant de chaleur de la véritable Eglise, de cette mère pleine d’amour et d’ineffables tendresses, qui a bercé sur ses genoux les peuples modernes et que la nouvelle civilisation, quelle qu’elle puisse être, devra toujours bénir. Eh bien, il l’a maudite, il l’a salie d’outrages sans nom, il l’a présentée toute noircie, toute horrible de son injure, à la jeune génération, à la nôtre ! Et quand il a disparu de la terre, ce malheureux vieillard, il avait fait école dans toute la force du mot. Cette école, celle de la calomnie et du blasphème contre l’Eglise qui baptisa nos aïeux et créa notre nation, est en pleine floraison à l’heure qu’il est, elle a la vogue et l’honneur en bien des lieux, elle crie tant qu’on n’entend presque plus qu’elle. Aussi l’alarme est-elle au camp des amis de la vérité ! Et c’est pour cela que cette chaire et les chaires voisines se sont dressées et que vous êtes ici, Messieurs !
Je vengerai bientôt la Renaissance de ces éloges injurieux qui font de ce mot le synonyme de naturalisme et de révolte contre Dieu. Et je la vengerai en répondant aux apologistes de notre époque qui, acceptant imprudemment les assertions de l’école nouvelle, s’en font une arme contre la Renaissance, sans trop regarder si, dans cette armée de l’humanisme qu’ils osent maudire, il n’y a pas des papes, des ordres religieux et des héros de sainteté, l’honneur de l’Eglise et des Lettres.
Mais pour vous préparer à une conception plus modérée et plus saine de ce mouvement de la Renaissance, laissez-moi la mettre à son point, en marquant les étapes parcourues avant elle par la civilisation européenne. La Renaissance fut certainement un renouvellement, un réveil très remarquable d’activité intellectuelle ;
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mais ce ne fut pas le premier depuis la fin de l’empire d’Occident. Non certes, dans cette période si longue et si variée qui va de l’invasion des Germains en Occident jusqu’à l’entrée des Turcs à Constantinople, depuis Fortunat qu’on a nommé le dernier des Romains jusqu’à Pétrarque qui a essayé de ressusciter le latin classique, il y a bien des nuits et des jours, bien des alternatives de civilisation et de barbarie. Regardez d’un peu près et vous verrez se dessiner, avant la Renaissance du quatorzième ou du quinzième siècle, plusieurs autres renaissances qui ont leurs caractères distincts, mais qui n’en sont pas moins les avant-coureurs de cellelà. Saluons-les ensemble l’une après l’autre. Aussi bien ma leçon, qui devait être l’éloge de la Renaissance, ne peut plus être que celui du moyen-âge. Il est commencé, achevons-le ; la Renaissance elle-même, vous le verrez, j’espère, la prochaine fois, n’y perdra rien. Sa cause y gagnera au moins — ce qui est essentiel — d’être dégagée de toute calomnie contre les âges de foi qui l’ont précédée.
Les plus intrépides admirateurs du moyen-âge avouent que cette longue période offre, avec d’admirables splendeurs, des parties ténébreuses. N’est-ce pas le grand Baronius qui, en face de la barbarie et de la corruption du dixième siècle envahissant même le haut clergé, même la chaire de saint Pierre, a osé dire qu’alors Jésus-Christ avait paru s’endormir dans la barque de l’Eglise ? Ce que le grand annaliste a dit de Dieu même, par métaphore, il est vrai, je ne crains pas de le dire, dans un sens plus réel, de la civilisation, de l’activité de l’esprit humain.
Quand les Barbares eurent détruit partout les écoles municipales et qu’ils eurent porté dans l’Etat, et à quelque égard dans l’Eglise, la fougue presque indomptable de leurs passions, il y eut une triste période d’ignorance, d’oubli, de silence littéraire et artistique. C’est le temps où Grégoire de Tours et Frédégaire, dont je vous ai cité, l’an dernier, les termes désolés, se plaignaient de la barbarie toujours de plus en plus envahissante et s’étonnaient qu’il n’y eut plus personne qui pût transmettre en latin correct les faits du présent à la mémoire de l’avenir. Mais ce qui leur parut la mort n’était que l’hiver et dès le septième siècle un premier printemps, rapide, il est vrai, et encore attristé, apparaît par la multiplication prodigieuse des écoles monastiques : c’est comme une première renaissance. Je ne serai pas contredit par ceux qui ont lu l’introduction de la belle Histoire de saint Léger du cardinal Pitra 1. Mais
1 L. Couture aurait certainement modifié ce passage après sa discussion avec M. l’abbé Vacandard sur YEcole du palais aux temps mérovingiens. Voir plus haut aux Etudes latines, page 169.
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les guerres intestines foulent et broient ces moissons qui ne demandent qu’à éclore ; et la nuit du huitième siècle, au jugement de certains historiens, est la plus profonde du moyen-âge. Elle est dissipée pour quelque temps, à l’aurore du neuvième siècle, au renouvellement de l’empire d’Occident et des écoles ecclésiastiques par ce grand homme, supérieur, ce semble, à tous les rivaux que l’histoire peut lui opposer depuis Cyrus jusqu’à Bonaparte, par ce Charlemagne qui porte la grandeur incorporée à son nom ! Mais les feux qu’il avait allumés n’avaient pas d’aliments suffisants, la nuit revint assez vite et les ténèbres du dixième siècle ne le cédèrent pas de beaucoup, si elles ne les égalèrent, à celles du huitième.
Toutefois la lampe de vie, le flambeau traditionnel que les générations se transmettent l’une à l’autre, peut se voiler, il ne peut s’éteindre. Dieu a mis dans l’esprit humain une force latente qui reparaît comme d’elle-même, plus énergique et plus active après ses passagères éclipses. Et surtout il a mis sur la terre, en y fondant son Eglise, une force mystérieuse qui ranime, chez les peuples baptisés, au jour fixé par la Providence, la lumière et la vie.
Après les souffrances et les terreurs du dixième siècle, voici la grande renaissance chrétienne, la genèse du vrai moyen âge, objet éternel d’admiration, d’amour et d’envie pour ceux qui sauront le comprendre. C’est le vrai moyen âge, le plein moyen âge, ai-je dit. Il se préparait jusqu’alors, mais dès cette heure il triomphe. A la période de préparation a succédé celle de formation. Et pendant trois siècles cette brillante lumière n’a pas de déclin; elle a pourtant ses inégalités, ses intermittences, de sorte qu’à un moment donné il se produit chez elle un renouvellement notable. Ainsi, dans cette belle renaissance du moyen âge parfait, nous pouvons en distinguer deux, également mais différemment belles et dignes d’admiration. En effet, l’activité de l’esprit humain, dans ses moments de réveil, se manifeste par un renouvellement ou du moins un redoublement de travail et de succès dans quelqu’une de ces quatre sphères ou dans toutes les quatre à la fois : politique, science, poésie, art. Eh bien, Messieurs, rappelez vos souvenirs historiques et dites-moi si le onzième siècle d’abord, le treizième ensuite, ne présentent pas, à ces quatre points de vue, des caractères bien distincts, mais également éclatants de jeunesse et de fécondité.
Au onzième et au douzième siècle, quel mouvement dans la politique ! Les croisades abolissent la féodalité, relèvent la bourgeoisie et le menu peuple, rapprochent les Etats, préparent la paix et l’union des nations chrétiennes, diminuent les guerres privées, favorisent, étendent, augmentent prodigieusement la richesse mo-
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bilière, le commerce et l’industrie. En même temps, sonne l’heure de la majorité de peuples créés et civilisés par l’Eglise, majorité qui s’affirme dans le développement presque universel des franchises communales.
Dans la science, la logique, jusque-là timide, étroite, presque enfantine, aboutit à la métaphysique la plus élevée par la querelle des Nominalistes et des Réalistes, qui paraissait à Voltaire la honte de l’esprit humain, et qui reproduit la véritable et glorieuse lutte de l’expérience et de l’idée, du Péripatétisme et du Platonisme, antinomie profonde qui est bientôt conciliée dans une synthèse harmonieuse par les grands scolastiques. D’autre part, l’union de la foi avec la science est tentée avec de funestes imprudences par Abailard, mais elle obtient une première réalisation, déjà magnifique et irréprochable, ou peu s’en faut, dans l’œuvre du plus illustre disciple d’ Abailard, le Maître des Sentences.
Dans la poésie, les clercs murmurent leurs chants liturgiques, dont Adam de St-Victor est le maître le plus distingué, tandis que le peuple chante ses dolentes complaintes et ses branles joyeux, dont vous pouvez encore recueillir les débris sur la bouche de nos bouviers et de nos bergères ; tandis que troubadours et trouvères inaugurent une poésie lyrique, mélodieuse, colorée, profondément originale à laquelle on ne peut reprocher que la recherche aristocratique de sa forme ; tandis que des chantres d’une inspiration plus haute et plus simple produisent de rudes épopées, oubliées trop longtemps, mais que notre siècle épèle avec stupeur et dont le type le plus accompli est la Chanson de Roland, notre Iliade.
Dans l’art, une branche au moins des arts du dessin, l’architecture se développe avec cette ampleur merveilleuse que je n’ai pas besoin de vous vanter, Toulousains, fiers d’une des œuvres les plus grandioses de l’art roman. Votre basilique de Saint-Sernin n’avait guère de rivale dans l’ancienne France que la magnifique abbaye de Cluny. Vous savez l’apostrophe de Napoléon Ier aux envoyés de la municipalité clunisoise qui le priaient de passer dans leur ville.
Cluny est venu sur mes lèvres à propos d’art roman. Mais j’aurais dû nommer cette grande institution monastique à un autre titre, pour vous y montrer le foyer d’où partit l’étincelle de cette belle renaissance chrétienne du onzième siècle. La réforme de Cluny, qui donna au monde chrétien le grand pape réformateur saint Grégoire VII, fut le signal et la cause principale de ce mouvement merveilleux qui se fit sentir jusque dans la vie communale, mais dont les agents les plus illustres furent tous moines ou chanoines : Roseelin, saint Anselme, Guillaume de Champeaux, Abailard, Odon
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de Chartres, Adam, Hugues et Richard de St-Victor, et surtout le grand saint Bernard, en qui se résume tout le douzième siècle.
Mais la sève monastique ne garda pas plus de deux siècles sa première verdeur. A l’aurore du treizième siècle, elle paraît presque épuisée ; mais l’Eglise, mère des peuples, avait d’autres ressources, et le treizième siècle vit une renaissance plus étonnante encore peut-être, qui, au lieu d’être monastique comme la précédente, fut universitaire et surtout, comment dirai-je ? fratesca. Nous n’avons pas de mot français pour désigner nettement les ordres mendiants. Or ce sont les frères prêcheurs et les frères mineurs qui déterminent surtout la révolution morale et plus scientifique du treizième siècle.
Politiquement ce sont eux qui, par leurs prédications, ramènent la paix entre les villes rivales et achèvent la transformation religieuse et morale des peuples par la diffusion de leurs tiers ordres, berceau ou consécration des corporations ouvrières. Et en même temps au sommet de la hiérarchie sociale apparaît cette grande chose que les temps modernes auraient dû développer, et qu’ils ont aimé mieux gâter d’abord, et sacrifier ensuite, la monarchie chrétienne, représentée par le plus saint et le plus aimé des rois, la monarchie chrétienne respectueuse de tous les droits, mais dévouée à toutes les faiblesses, à la fois très soucieuse de sa dignité et de son indépendance et pleine de scrupuleux égards pour tous les pouvoirs légitimes et d’une obéissance filiale à sa mère la sainte Eglise romaine.
Regardons la science, et ici encore nous croirons entendre le recedant vetera, nova sint omnia du plus glorieux docteur de cette glorieuse époque. La synthèse philosophique et théologique est achevée de tous points par cet effrayant génie, ce géant de la science chrétienne, notre vénéré patron, le patron, veux-je dire, de l’Université de Toulouse, aujourd’hui comme dans les siècles passés. Et autour de l’angélique saint Thomas, les Sommes d’Alexandre de Halès, de Henri de Gand, l’œuvre à la fois spéculative et mystique de saint Bonaventure, l’effort gigantesque du B. Albert le Grand et de Vincent de Beauvais, pour joindre à l’encyclopédie du moyen âge toute l’histoire humaine et toute la science de la nature ; les tentatives du même ordre, l’ordre physique, poursuivies avec encore plus d’audace et d’originalité, sinon de prudence, par Roger Bacon ; les subtilités de Duns Scot qui aiguisent encore les intelligences affinées par la controverse scolastique et qui ont au moins cet avantage d’entretenir dans l’enseignement, salua fide, la liberté, condition essentielle du progrès et de la vie.
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Dans la poésie, la part du treizième siècle est moins considérable, il y a plutôt expansion en tout sens que renouvellement ; la poésie liturgique, arrivée à son apogée dans l’office du Saint-Sacrement du Docteur angélique, décline déjà ; la poésie laïque elle-même descend de l’épopée héroïque et du lyrisme sérieux aux longs poèmes satiriques et aux fabliaux. Mais enfin les langues romanes se fixent dans une certaine mesure en France, comme en Espagne et en Italie, et fournissent à la poésie d’abord et bientôt à la prose, surtout à la prose des Chroniques et des Mémoires, un instrument facile et sûr, une expression précise, agile et transparente.
Et dans l’art, Messieurs, dans l’architecture, quel magnifique renouveau ! Quelle végétation luxuriante d’édifices au type inconnu jusqu’alors et qui marque assurément le triomphe le plus éclatant de l’idée dans l’art le plus rapproché de la matière ! Aux lignes droites de l’arc grec, à la puissante courbe de l’arc romain, aux sombres arceaux des moustiers romans, les logeurs du bon Dieu font succéder l’ogive, qui est la grâce dans la force, et dans le fini l’expression, plus que cela, la poursuite et presque l’attouchement de l’infini. C’est au siècle de saint Louis et de saint Thomas d’Aquin que toute la terre en fête semble se revêtir du manteau blanc des églises, comme parle un chroniqueur de cette glorieuse époque ; c’est alors qu’une foule de génies anonymes bâtissent, comme l’a dit Villemain, des poèmes avec des pierres ; c’est alors que
...Cologne et Strasbourg, Notre-Dame et Saint-Pierre, S’agenouillant au loin dans leurs robes de pierre,
Sur l’orgue universel des peuples prosternés,
Entonnaient l’hosanna des peuples nouveau-nés.
Je vous ai cité déjà peut-être ces vers si connus, mais vous ne vous étonnerez pas qu’ils reviennent sur mes lèvres et à vos oreilles, puisque toute ma génération les sait par cœur.
Ah ! Messieurs, vous verrez bientôt que j’admire et que j’aime la Renaissance moderne ; mais si on la compare au mouvement du treizième siècle, je vous le déclare, le prix de l’originalité, de la jeunesse, de la pureté, de la grâce, est assuré au siècle de saint Louis et non à celui de Léon X !
Mais ne vous semble-t-il pas qu’après une période si active l’esprit humain a dû se reposer, c’est-à-dire à peu près s’endormir ? Oui, Messieurs, et en effet dès la fin du treizième siècle, le déclin se produit ; et dans le courant du quatorzième il se précipite et se montre seul, excepté en Italie. Et c’est bien le déclin en toutes choses : dans l’histoire de l’Eglise et de l’Etat, c’est trop clair pour
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peu que vous vous rappeliez les dissensions du grand schisme, les malheurs de la Guerre de cent ans ; dans la science règne un formalisme étroit qui pousse à la négation de toute haute métaphysique et au scepticisme universel ; d’autre part, exagération croissante et prédominance exclusive de l’ergoterie éristique où le sophisme fleurit, monte en graine, croît et se multiplie ; dans la poésie insupportable invasion des plaidoyers en vers, des allégories, des épopées remaniées, des romans d’aventures, sans sel et sans fin, ridicules profanations des romans de la Table ronde. L’architecture elle-même, si elle garde la puissance, perd toute simplicité et oublie la vraie grandeur. En s’élargissant, elle s’abaisse et s’aplatit, les colonnes multipliées se font maigres et dures au lieu de garder leur élan nerveux, se perdent en frivoles caprices, se surchargent de vains ornements et semblent toucher la terre, par ces pendantifs prétentieux qui menacent la tête des fidèles.
Après cette décadence, il fallait un réveil. Il fut général au quinzième siècle dans l’Europe latine ; et dès le quatorzième, l’Italie en donna le signal. C’est la Renaissance dont je vous dirai la prochaine fois les caractères distinctifs.