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CARACTÈRES DE LA RENAISSANCE

1° Renouvellement des littératures nationales ; 2° Restauration des

études classiques 1

Messieurs, *

Dans le courant de ma première leçon j’entrepris de prouver : 1° que la Renaissance n’avait pas été une résurrection proprement dite après mille ans de nuit et de ténèbres pour l’esprit humain ; 2° qu’elle n’avait pas été davantage l’avènement du naturalisme, du paganisme, du panthéisme dans le monde moderne.

Mais de ces deux assertions je n’ai expliqué que la première et je l’ai fait en montrant que le moyen âge n’avait pas été une époque de sommeil et de mort, mais une série de belles et glorieuses époques dans l’art et dans la civilisation, entrecoupées, il est vrai, par de tristes périodes de déclin. En somme, je vous ai fait, non le tableau de la Renaissance, comme vous aviez droit de vous y attendre, comme je m’y attendais moi-même au premier moment, mais le portrait, que dis-je, le panégyrique du moyen âge. Et je ne m’en repens pas. Cette méthode m’a servi, comme je vous le disais, à mettre la Renaissance à sa vraie place, à son point dans la série des évolutions de l’esprit humain. Et puis, cet éloge très incomplet à tous égards et pour les choses et pour les hommes — je n’ai pas même nommé saint Bernard, l’homme le plus éloquent du moyenâge et de toutes les époques, saint Bernard, l’idéal du moine, en qui se résume tout le douzième siècle — cet éloge du moins très large et très vif (je parle du sentiment et de l’intention), a dégagé la thèse, que je veux soutenir en faveur de la Renaissance, de tout

1 Leçon inédite, la seconde du Cours de 1880.

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soupçon de dénigrement et de haine ou seulement de défiance et de tiédeur à l’égard des beaux siècles qui l’ont précédée.

Mais je n’ai pas abordé la seconde assertion : Renaissance, avènement du paganisme et de la négation religieuse.

Je ne l’aborde même pas tout de suite, et conformément à la promesse qui termina ma première leçon, je vais étudier les trois caractères principaux de la Renaissance ; il est vrai que le troisième me fournira l’occasion d’examiner ce que vaut l’assertion dont je viens de parler.

J’énonce d’abord ces trois caractères, sauf à les expliquer plus nettement avant de les démontrer :

1° Renaissance des études classiques (latines et grecques) ;

2° Renouvellement, ou plutôt préparation du renouvellement des littératures nationales ;

3° Esprit nouveau dans les recherches philosophiques, morales et religieuses.

Commençons promptement, car la matière est immense et le temps est court.

Renaissance (c’est le mot propre, pourvu qu’on ne le prenne pas à la rigueur) des études classiques, c’est-à-dire étude des modèles en prose et en vers de la Grèce et de Rome, sans parler des arts du dessin dont nous ne pouvons nous occuper ici, mais qui suivent naturellement la fortune des grands écrivains.

Pour dire en quoi consiste cette renaissance que nous raconterons en détail dans ce cours, il faut encore écarter l’exagération des amis fanatiques de la Renaissance, exagération acceptée par ses adversaires, les admirateurs exclusifs du moyen âge catholique.

Pour les uns et les autres, le moyen âge se résume, à ce point de vue, dans ces mots que j’emprunte à un historien universitaire de la Renaissance des lettres au quinzième siècle, écrivain médiocre, mais généralement modéré et qui témoigne par conséquent très bien pour son milieu : quel est le caractère propre du moyen-âge ? l’ignorance ou l’horreur de l’antiquité profane.

Les catholiques malavisés qui acceptent ce jugement pour en faire un titre de gloire au moyen âge, ajoutent que ce dédain, cette horreur de l’antiquité était la tradition, la vraie tradition de l’enseignement chrétien fondé par les Pères de l’Eglise et fidèlement gardée jusqu’à la déplorable et funeste déviation de la Renaissance. Il est facile de réfuter cette erreur. Les faits et les textes abondent au point de ne pouvoir être ni énumérés ni résumés dans les étroites limites qui me sont fixées. Mais je me hâte d’en choisir quelquesuns de bien frappants et de bien décisifs.

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C’est d’abord un fait notoire que les maîtres d’école chrétiens, à la plus florissante époque du christianisme oriental, expliquaient Homère, Hésiode et les autres classiques profanes à leurs élèves. On connaît l’édit de Julien :

L’instruction véritable, à notre avis, ne consiste point dans les paroles ni dans un langage harmonieux et magnifique, mais dans la saine disposition d’un esprit sensé, qui a des croyances vraies sur le bien et sur le mal, sur ce qui est honnête et sur ce qui ne l’est pas. Ainsi, quiconque enseigne à ses disciples ce qu’il croit faux, paraît aussi peu mériter le nom de savant que celui d’honnête homme. Que sur des bagatelles, la langue ne soit pas d’accord avec la pensée, c’est toujours manquer de droiture jusqu’à un certain point ; mais parler d’une façon et penser de l’autre sur les choses les plus importantes, tenir école de ce que l’on croit mauvais, louer les auteurs que l’on condamne le plus et tromper ainsi la jeunesse, n’est-ce pas faire un trafic pareil à celui de ces marchands qui, sans honneur et sans conscience, vantent une mauvaise marchandise pour trouver des acheteurs ?

Il faut donc que tous les professeurs en général soient d’honnêtes gens et n’aient point dans le cœur des sentiments opposés aux sentiments publics ; mais on le doit surtout exiger de ceux qui sont chargés de l’instruction de la jeunesse et de lui expliquer les anciens, c’est-à-dire des rhéteurs, des grammairiens et plus encore des sophistes. En effet, ces derniers s’attribuent le privilège de former leurs élèves, non seulement pour l’éloquence, mais encore pour les mœurs et surtout pour la philosophie politique. Je n’examine point maintenant s’ils tiennent ce qu’ils promettent, et ne puis que louer leurs bonnes intentions. Mais je les louerais encore plus, si, par une duplicité honteuse, ils ne se mettaient en contradiction avec eux-mêmes et n’enseignaient le contraire de ce qu’ils pensent. Quoi donc ? Est-ce qu’Homère, Hésiode, Démosthène, Hérodote, Thucydide, Isocrate, Lysias, ne reconnaissaient pas les dieux pour auteurs de leur savoir ? Ne se croyaient-ils pas consacrés, les uns à Mercure, les autres aux muses ? Il me semble donc qu’il est absurde d’expliquer leurs livres et de rejeter en même temps les dieux qu’ils ont adorés.

Cependant je ne veux obliger personne à changer de sentiment. Je laisse l’alternative, ou de ne point expliquer ces écrivains si l’on condamne leur doctrine, ou, si l’on veut les expliquer, de faire voir, par sa conduite, que l’on approuve leurs sentiments, et d’apprendre à la jeunesse qu’Homère, Hésiode, et leurs semblables, que l’on accusait d’erreur, d’impiété, de folie, ne sont point tels qu’on les a présentés. Ceux qui en ont une si mauvaise idée, et vivent pourtant de leurs écrits, montrent qu’ils sont eux-mêmes esclaves d’un intérêt sordide, et, pour quelques drachmes, capables de tout.

Je conviens que, jusqu’à présent, diverses raisons empêchaient de fréquenter les temples, et que la terreur, généralement répandue, pouvait rendre excusables ceux qui cachaient la vérité dans leur cœur. Mais aujourd’hui que les dieux nous ont rendu la liberté, il me paraît absurde d’enseigner aux autres ce que l’on ne croit pas soi-même. Si l’on regarde comme sage la doctrine des anciens dont on est l’interprète, que l’on commence par imiter leur piété envers les dieux. Et vous qui croyez qu’ils ont été dans l’erreur, allez expliquer Matthieu et Luc dans les églises de Galiléens. Fidèles aux préceptes de vos maîtres, enseignez qu’il n’est pas permis de sacrifier. Je veux, pour me servir de vos ternies,

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que vos oreilles et vos langues soient régénérées, qu’elles soient purifiées d’une doctrine que vous regardez comme impure, doctrine à laquelle puissè-je demeurer toujours attaché, moi et tous ceux qui pensent et agissent comme moi.

Cette ordonnance est une loi générale pour tous les professeurs et les maîtres ; car, pour les jeunes gens qui veulent fréquenter les écoles, je ne leur en interdis pas l’entrée. Il ne serait, en effet, pas raisonnable de fermer le bon chemin à des enfants incertains encore de la route qu’ils doivent tenir, ni de les contraindre, par la terreur, à suivre la religion de leurs ancêtres. Ce n’est pas qu’il y eût de l’injustice à les guérir malgré eux comme des frénétiques ; mais je permets d’être malades à ceux qui voudront l’être ; car je crois qu’il faut instruire les insensés et non les punir (Jul., epist. 42).

Je vous demande pardon de lire un texte si long. Mais il est très actuel, n’est-ce pas ?

L’essentiel est qu’il démontre l’usage adopté dans l’Eglise grecque, et vous savez d’ailleurs comment il y fut répondu. Ce fut la première apologie de la liberté d’enseignement, qui fut aussi une explication authentique de l’esprit de l’Eglise dans le choix des auteurs.

Le lendemain de la promulgation de ce décret, toutes les chaires chrétiennes furent fermées. Prohérésius à Athènes, Apollinaire à Laodicée, Marius Victorinus à Rome, suspendirent leurs cours. Prohérésius avait été l’un des maîtres d’éloquence de Julien. Apollinaire était le plus fameux grammairien de toute la Syrie. Ordonné prêtre, il avait continué près de la jeunesse studieuse un enseignement aussi fécond en saine littérature qu’en orthodoxie. Son fils, Apollinaire le Jeune, qui devint plus tard évêque de Laodicée, était déjà lecteur, lorsque l’édit prohibitif de Julien fut proclamé. Il suppléait parfois son vénérable père dans le cours d’exégèse grammaticale. Tous deux s’abstinrent en même temps de paraître en public. Ce fut parmi la jeunesse des écoles syriennes un deuil universel. Cependant les deux illustres maîtres trouvèrent moyen de continuer, comme écrivains, l’apostolat qu’ils ne pouvaient plus exercer comme professeurs. Apollinaire l’Ancien, guidé vraisemblablement par les conseils de saint Basile et de saint Grégoire de Nazianze, composa en vers héroïques, calqués sur le rythme d’Homère, un résumé de l’Histoire sainte, divisé en vingt-quatre chants. Ce travail gigantesque fut bientôt suivi de comédies et de tragédies chrétiennes, imitées de Ménandre et d’Euripide. Enfin des odes sacrées, dans le genre et le style de Pindare, complétèrent ce cycle de poésies dont nous ne saurions trop déplorer la perte. Il ne nous reste en effet, de ces travaux si rapidement accomplis, que la paraphrase en vers grecs des psaumes de David. Apollinaire le Jeune se proposa de réaliser, pour les grands prosateurs de l’antiquité profane, ce que son père accomplissait avec tant de succès pour les poètes. Il écrivit, à la manière de Platon, des dialogues pour expliquer les Evangiles et la doctrine des Apôtres. S’inspirant ensuite ,des souvenirs de Tertullien, de saint Justin, d’Aristide et de saint Méliton, il rédigea, sous le titre de Discours de vérité, une apologie adressée à Julien l’Apostat i.

1 Darras, Hist. de l’Eglise, t. X, p. 54,

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Julien mourut et le fils du charpentier lui tailla son cercueil, et la liberté triompha avec le Christianisme comme elle triomphera après la fortune éphémère d’apostats couronnés ou non.

Messieurs, vous voyez l’esprit de l’Eglise grecque qui est loin de condamner l’usage des auteurs profanes ; je ne fais que vous rappeler le beau discours où l’ami de Grégoire de Nazianze, le grand S. Basile, explique aux jeunes gens l’esprit qu’il faut apporter dans cette étude et l’utilité qu’on en peut retirer.

On pourrait croire qu’une autre doctrine a dominé en Occident. On se rappelle avec quelle éloquence Augustin regrette dans ses Confessions les larmes qu’il a versées sur le malheureux amour et la mort tragique de Didon, et maudit cette tyrannie de la coutume, flnmen moris humani, qui précipite les jeunes générations vers le naufrage des âmes et la profanation du premier amour par ces exemples funestes proposés à son imitation. Vous n’êtes pas sans connaître aussi cette histoire de saint Jérôme. Il avait continué dans son austère retraite de Bethléem à lire les auteurs classiques et surtout Cicéron. Mais un songe providentiel lui montra le danger de cette étude trop chère : à la première question de son Juge il se hâta de répondre qu’il était chrétien. « Tu mens, reprit Jésus- Christ, tu es cicéronien et non chrétien. Là où est ton trésor, là est ton cœur ». Après quoi il est fustigé par les ministres des célestes vengeances et n’obtient sa grâce qu’après avoir renoncé aux auteurs profanes : Domine si unquam habuero codices sæculares, te negavi.

Messieurs, ne nous hâtons pas de conclure que Jérôme — comme Augustin lui-même — fut contraire à l’étude des classiques anciens. Mais ne regardons pas cependant cette narration comme une histoire sans conséquence. Il est sûr que le saint docteur y vit un avertissement de la divine Providence qui voulait le détacher des études profanes pour l’attacher sans réserve aux travaux bibliques et à la méditation des choses éternelles. Mais il ne vit pas dans ce songe autre chose qu’un avertissement personnel. Il ne se crut pas lui-même lié par une promesse faite en dormant, et il le dit en toutes lettres à Rufin, son adversaire. Il employa toute une longue lettre, des plus savantes et des plus vantées, l’Epître à Magnus , à justifier la lecture des auteurs anciens au point de vue des études ecclésiastiques. C’est là que se trouve la comparaison, si usitée depuis, des armes infidèles, égyptiennes, enlevées pour leur usage par les enfants d’Israël. Enfin toute sa pensée éclate dans sa propre pratique. Dans sa vieillesse, longtemps après le songe et le serment, Jérôme, comme plus tard le chancelier Gerson, se fit instituteur ; il montrait à lire à de petits enfants qu’il formait pour l’Eglise, et

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nous savons qu’il leur faisait expliquer non seulement Virgile et Cicéron, mais Horace et Térence. Je sais bien que, dans ses belles lettres à Leta, le saint docteur veut que la jeune enfant de cette pieuse romaine apprenne à lire dans les Prophètes et les Evangélistes, et qu’au lieu des hymnes profanes de Catulle et d’Horace, elle s’exerce a chanter des psaumes et des cantiques. Mais il s’agit de l’éducation d’une jeune fille et je pourrais vous dire que saint Jérôme n’a pas tenu à préparer les jeunes filles au baccalauréat ; je pourrais lui attribuer des préoccupations que j’ai remarquées dans de très sages esprits de notre époque contre ces femmes qui abandonnent les attributs de leur sexe, l’aiguille diligente et la sainte quenouille, pour tremper leurs doigts dans l’encre et leurs pieds dans l’azur... Mais encore craindrais-je d’exagérer dans mon sens les discours de S. Jérôme. Le fait est qu’il correspondait avec de doctes et pieuses matrones de la Gaule et les traitait comme des théologiens. Je crois donc qu’il aurait accepté, avec Msr Mermillod, même les bas-bleus, pourvu que la robe fût assez longue pour les couvrir. On peut dire tout au plus qu’il exigeait plus de prudenc# dans l’éducation des jeunes filles, surtout quand elles étaient destinées, comme la fille de Leta, à la vie religieuse. Mais, dans une éducation complète, il admettait l’explication des auteurs comme une nécessité, tout en désapprouvant leur étude habituelle et passionnée comme une inconvenance chez les ecclésiastiques. Vide-

mus sacerdotes Dei id quod in pueris necessitatis est crimen in

se facere voluptatis.

Quant à saint Augustin, dans ses livres de Ordine, de Doctrina christiana, il subordonne tout l’enseignement à la foi chrétienne et à l’utilité sérieuse de la vie ; mais dans ces limites il consacre l’usage commun de son temps et il fonde la règle des âges futurs en fixant aux premières années la grammaire (y compris l’histoire et la poésie, avec les modèles classiques), la dialectique et la rhétorique, toujours avec ces mêmes modèles, orateurs et rhéteurs. Il renvoie à la jeunesse plus mûre les études supérieures. C’est déjà le trivium et le quadrivium du moyen-âge.

Je me hâte, en effet, de l’affirmer à l’encontre d’affirmations téméraires et qui ne peuvent soutenir un instant la discussion. Le moyen-âge, au moins jusqu’au douzième siècle, ne changea rien à la méthode reçue dans l’ère des Pères de l’Eglise. On y négligea certains auteurs, surtout les plus volumineux, Tite-Live et Tacite, auxquels on préféra les abrégés, Eutrope, Justin ; mais on étudia, on imita plus ardemment qu’aujourd’hui Virgile, Horace, Ovide, Cicéron, Sénèque, Quintilien. — Chaque renaissance des études est

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marquée par un progrès dans la connaissance des classiques. Alcuin, avant d’être appelé en France par Charlemagne, avait dans sa belle bibliothèque d’York une collection presque complète d’auteurs latins, caras super omnia gazas. Le grec tombait en oubli, mais il y avait toujours quelque maître habile qui le remettait en honneur. Scot Erigène, à la cour de Charles le Chauve, le savait supérieurement. Au dixième siècle, malgré les ténèbres, le latin, qui n’était point comme aujourd’hui une langue morte, était écrit couramment avec assez de pureté, de telle sorte que Leibniz a osé dire que ce siècle était d’or comparé même au treizième, et quelque étrange que cela paraisse à l’égard du plus beau siècle du moyen âge, c’est vrai pour la pureté classique du latin. C’est que les études que nous appelons classiques avaient gardé leur importance. On ne s’appliquait aux sciences supérieures qu’après avoir fait de bonnes études de grammaire et d’humanités. Tous les moines célèbres du onzième et du douzième siècle étaient bons grammairiens.

Mais cela finit dans le courant du douzième siècle. Pourquoi ? Par la nature de l’enseignement universitaire. Cet enseignement n’embrassa que les sciences supérieures et comme il prit un grand développement, qu’il s’assujettit à peu près exclusivement à la forme argumentative et qu’il conduisit à peu près seul aux honneurs, c’est-à-dire aux bénéfices, vous devinez ce qui arriva. L’enseignement grammatical fut réduit au strict nécessaire. Les hommes modernes qui le donnaient l’abrégeaient encore pour préparer, par des rudiments de dialectique, leurs jeunes élèves aux travaux universitaires. Ce fut la cause de l’abaissement des études classiques, de l’oubli où l’éloquence et la poésie antiques tombèrent pendant les plus belles années du moyen-âge et surtout — notez-le bien — du déclin rapide de la scolastique elle-même. Ce n’est pas certes que le treizième siècle ait maudit l’antiquité profane. Il canonisait Aristote, dit-on ; à quel titre aurait-il maudit tous les anciens ? Au lieu de se retremper dans l’étude des sources sacrées et de la tradition des Pères, que la plupart des maîtres n’auraient pu lire un peu couramment, elle se contenta de textes isolés, choisis une fois pour toutes et au lieu de s’enrichir, s’épuisa en croyant se développer par un luxe ruineux de questions accessoires, de divisions et de subdivisions à l’infini. Certes, saint Thomas est un exégète de premier ordre et il boit encore très librement aux eaux sacrées des anciens Docteurs. Mais une ou deux générations après lui, une étude sérieuse des Pères et même des Livres Saints devient un phénomène. Et la science sacrée elle-même souffre, au-delà de ce qu’on peut dire, de l’oubli, de la décadence des études littéraires et spécialement des modèles de l’antiquité.

Vous comprenez, dès lors, sans que j’insiste, l’œuvre admirable et salutaire des premiers renaissants et spécialement de Pétrarque et de ses plus illustres et de ses plus pieux contemporains. Ils n’apprécièrent pas assez la scolastique, me direz-vous. Je le dis moimême et je le déplore. Mais je ne m’en étonne pas. Ils ne l’avaient vue que dans sa décrépitude. Ils comprirent que la religion et l’humanité avaient besoin, l’une et l’autre, d’études classiques, de poésie, d’éloquence, d’art ; ils trouvèrent tout cela dans les modèles antiques à demi-oubliés, moins oubliés en Italie qu’ailleurs. Et dès lors, papes, évêques, rois, princes et riches commerçants, versent l’or à pleines mains pour payer des maîtres, pour multiplier des copies et après Gutemberg pour fonder des imprimeries. En même temps ils envoient de tous côtés des ambassadeurs pour retrouver les chefs-d’œuvre de l’antiquité classique, et une découverte de ce genre est célébrée en Europe comme un événement.

Vous comprenez le premier rôle de la Renaissance. Je ne dis qu’un mot du second qui est le complément de celui-là. La Renaissance a préparé partout dans l’Europe latine le renouvellement des littératures nationales. Je ne dis pas qu’elle les a fait éclore, pour une excellente raison : elles étaient en pleine floraison deux siècles avant. Mais elle les a trouvées épuisées, et, encore une fois, elle ne les a pas à la rigueur renouvelées elles-mêmes, mais elle en a préparé le renouvellement. Il y a là une infériorité à l’égard du moyenâge, mais ensuite une supériorité : une infériorité : la littérature des renaissants est bien moins nationale ; une supériorité : elle est plus savante, plus approfondie et promet aux époques suivantes une plus longue prospérité littéraire et artistique.

J’ai à peine le temps de justifier cette double assertion ; heureusement je n’en ai pas besoin. La génération de Voltaire l’ignorait, la nôtre se fait gloire de savoir que chacune des nations romanes a eu sa poésie grandiose, gracieuse, originale, longtemps avant la renaissance des études classiques, et précisément parmi ceux qui ne faisaient guère d’études classiques. Chansons de gestes de la France du Nord, lyrisme cultivé de la langue d’oc, romances héroïques, essais d’épopée de la catholique Espagne, écoles de rimeurs courtisans en Sicile, à Bologne, en Ombrie, en Toscane : tout cela est vrai, vivant et surtout parfaitement original, tandis que les machines poétiques de la Renaissance seront presque toujours des calques dépourvus de toute empreinte nationale. Mais remarquez pourtant que cette admirable poésie du moyen-âge, après un ou deux siècles, s’éteint et ne sait pas se renouveler. Remarquez qu’elle n’a d’action bien sensible que dans les classes

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nobles ou populaires peu lettrées, mais que les Universités n’en tiennent pas compte. Ses plus belles œuvres, après qu’elles ont eu leur influence, sont oubliées ; sa floraison éblouissante n’a été qu’un printemps fugitif, son parfum exquis a été, à peu près comme l’éclat d’une rose, au départ du soleil.

Que la Renaissance n’ait pas continué la tradition nationale des beaux siècles qui l’avaient précédée, il est permis certes de le regretter, mais je crois qu’il serait injuste de lui en faire un crime. Elle ne les apercevait qu’à peine à travers la nuit douloureuse qui les avait suivis, elle en ignorait les œuvres que l’érudition laborieuse du dix-neuvième siècle a retrouvées dans la poussière des archives. Les souvenirs de la littérature antique étaient conservés ; les classiques grecs et latins, quoiqu’ils fussent peu étudiés depuis deux siècles, n’avaient jamais perdu leur autorité nominale, et cette gloire mal définie, mais éminemment populaire, créa en plein moyen âge chrétien des légendes sur les grands écrivains de l’antiquité, et fit d’Aristote un barbon ridicule, joué par une courtisane, et de Virgile un magicien redouté.

Cette direction de la Renaissance fut un bienfait pour les nations modernes et pour l’Eglise même qui, du reste, à plusieurs reprises, l’encouragea et la bénit. Il fallait que les littératures nationales, jusque-là dépourvues à peu près d’art et de réflexion, pauvres non pas d’inspiration, mais de style et de matière poétique, par là même bientôt épuisées, acquissent un champ d’exploitation plus vaste, avec des instruments de travail, des capitaux sûrs et des réserves inépuisables. Il fallait que la poésie et l’art, jusque-là chose des illettrés pour ainsi dire, inconnus ou méprisés des clercs savants qui ne parlaient pas la même langue, acquissent droit de cité dans le domaine de la science, dans le monde universitaire, dans les sanctuaires de la justice et de la religion. Pour cela que devaient faire les langues et les littératures romanes ? Ce que nous avons tous fait, Messieurs, avec plus ou moins de plaisir, mais certes avec un profit qu’il est ridicule de contester, bien qu’il soit contesté quelquefois par les gens positifs — les gens positifs ne sont pas précisément les plus raisonnables — elles devaient faire leurs classes. Faire leurs classes, c’est-à-dire se mettre à l’école des anciens, s’exercer longtemps à leur imitation, non pas pour abdiquer à jamais toute originalité, mais pour dégager cette originalité devenue plus rigoureuse et plus sûre d’elle-même dans les longs exercices de la discipline scolaire. Aussi les travaux propres à la Renaissance, dans les commencements surtout seront des éditions, des commentaires, des rudiments, des imitations. Elle écrira latin

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le plus souvent et il lui faudra bien du temps pour remonter de la barbarie du langage scolastique à la pureté de la diction, à l’élégance de la phrase, à l’harmonie de la période de Cicéron. Mais elle y arrivera ou peu s’en faut, et entre temps elle inspirera aussi aux langues romanes elles-mêmes des oeuvres parfois très réussies et où l’imitation de l’antiquité n’étoulïe pas l’élan jeune et vigoureux de l’inspiration moderne, mais enfin des oeuvres où se trahit presque toujours beaucoup trop la préoccupation, le calque des oeuvres antiques et même trop souvent le pédantisme de l’érudition, cette peste littéraire, ce fléau de toute inspiration.

Ce ridicule étalage d’érudition nous fait rire aujourd’hui, et au point de vue de l’art nous avons raison de nous en moquer ; mais si nous nous mettons à un point de vue plus haut, si nous tenons compte des lois qui gouvernent le progrès lent et successif de l’activité humaine dans toutes ses applications, nous reconnaîtrons que ces exercices puérils d’emprunts et de citations érudites étaient le passage naturel de la barbarie du quatorzième siècle à la richesse sans faste et sans prodigalité du grand siècle littéraire.

Tenez, un exemple me vient à l’esprit. En 1507, un homme qui avait joué un grand rôle en France et en Italie et qui avait pris en particulier une part importante dans l’œuvre de la Renaissance, en qualité de Mécène des artistes du temps, était nommé archevêque d’Auch, apanage ordinaire des princes et des puissants, car c’était le plus riche bénéfice de France. Or le cardinal de Clermont-Lodève voulut faire son entrée en personne dans sa bonne ville d’Auch dans le cours de l’année 1512. La municipalité le reçut solennellement et le harangua. Je veux vous citer cette harangue en vous prévenant qu’elle n’est pas de la Renaissance dutout, malgré la date. La Renaissance n’avait pas encore pénétré jusqu’à Auch. Le premier consul parla comme aurait parlé un de ses prédécesseurs deux ou trois siècles auparavant. Et voici ce qu’il dit :

Monsr, Dius vos donc bon jorn, et be siats bengut ab tota la companhia! La ciutat d’Aux et los habitans se recomandan treshumblament a la vostra bona gratia et son tots a vostre servici et comandamen ; et an gran plazé de vostra benguda en pregan Diu que longamen demoretz et siats nostre prélat et senho.

A la fin du même siècle, l’arc de triomphe dressé « au devant de la porte de la Trille et dans la barrière d’icelle » en l’honneur de Léonard de Trapes (1600) portait cette inscription : Videant con~ suies ne quid detrimenti respublica patiatur ; et l’orateur de la municipalité auscitaine salua le prélat par une citation de Virgile :

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Venisti tandem tamque expectata tôt annis Vicit iter durum pietas

M. François Catel, chanoine, abbé d’Idrac et doyen du chœur, le « harangua d’importance en quatre sortes de langues, en hébreu, grec, latin et françois, faisant un discours très éloquent où il déduisit la dignité et poids de cette charge archiépiscopale, la prouvant au long tant par les aucthorités du vieil que du nouveau testament ».

En 1634, l’archevêque Dominique de Vie fut installé avec un appareil de haute rhétorique ! Le consul assesseur Daurelle appela Auch « l’Athènes de la Gascogne » et compara le nouveau prélat, non seulement à Abraham et à Moïse, mais à Agis, roi de Lacédémone et à plusieurs capitaines et empereurs romains.

N’attachons pas trop d’importance à ces formes oratoires. Il est clair que le consul qui saluait en bon patois son archevêque était cent fois plus attique que celui qui vantait en français prétentieux l’Athènes de la Gascogne. Mais il est clair aussi qu’entre le compliment gascon et la harangue française, la culture des esprits a beaucoup progressé, sauf à ne pas porter encore des fruits de bon aloi. Les chefs de cette activité littéraire sont les hommes de collège du seizième siècle, précédés toutefois par quelques dignitaires ecclésiastiques et quelques jurisconsultes. Tels, à Paris, l’évêque Jean du Bellay et le chancelier Olivier ; à Bordeaux, Tiraqueau et Ranconnet ; à Toulouse, Jean de Pins, évêque de Rieux, et le président Minut ; à Auch, le grand cardinal de Clermont-Lodève et Jacques du Four, prieur de Saint-Orens et abbé de la Case-Dieu1.

i La fin de cette leçon, qui manquait dans le manuscrit, à partir de la citation gasconne, a été empruntée à des opuscules de L. Couture : Trois poètes condomois du xvie siècle pp. 10-11 ; Procès-verbaux de Ventrée solennelle en la ville d’Auch des archevêques, etc, pp. 15, 16, 21.

Voir aussi L’entrada de Mossen Frances de Clarmont, arcevesque d’Aux (R. de Gasc., 1872, p. 37-43).

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