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CARACTÈRES DE LA RENAISSANCE

3° Esprit nouveau dans la science. Du naturalisme de la Renaissance 1

Mais il faut arriver au troisième caractère de la Renaissance, et y insister un peu, parce que c’est là que les admirateurs exclusifs et les adversaires obstinés de cette grande époque semblent triompher à la fois, l’éloge enthousiaste des uns s’appuyant précisément sur le même préjugé que la haine aveugle des autres. Le sujet est grave d’ailleurs ; il ne s’agit plus d’études littéraires et de génie national, mais de quelque chose de plus fondamental pour la civilisation et pour l’homme même ; il s’agit de l’esprit scientifique et religieux de la Renaissance.

On dit aujourd’hui très communément : Le moyen âge, c’était l’obéissance à l’autorité, c’était l’absence de tout examen, la foi aveugle en un mot, par conséquent l’impossibilité de la science. La Renaissance, c’est le réveil de la liberté dans l’étude, de l’esprit d’examen, de l’indépendance, c’est l’avènement de la science dans le monde moderne.

Voilà pour l’ordre purement scientifique. Mais dans un ordre d’idées supérieur, on dit aussi fort souvent, depuis quelques années surtout : Le moyen âge, c’était la théocratie dans les idées et dans la vie, dans la conscience et dans la société ; c’était l’autorité de Dieu, d’un Dieu personnel, d’un Dieu providence, qui régnait et gouvernait et dont l’influence se faisait sentir à tout instant dans les derniers replis de l’âme humaine comme dans le dernier détail de l’expérience morale, comme dans le dernier rouage de l’ordre politique. La Renaissance ce n’est plus ce Dieu dominateur, c’est la libre nature, c’est l’épanouissement des forces éternelles dans

1 Leçon inédite, la troisième du cours de 1880.

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l’homme comme dans le monde, c’est la réhabilitation du monde et de la chair, c’est l’éclipse progressive et bientôt totale du Dieu personnel, avec ces concepts arriérés de Providence, de miracle, de révélation, d’ordre surnaturel.

De là, de cette manière de comprendre la Renaissance, vous le voyez bien, Messieurs, l’amour enthousiaste que lui ont voué certains progressistes du jour, et la haine non moins ardente dont la poursuivent certains apologistes de notre foi.

Eh bien ! est-il vrai que Renaissance veuille dire : 1° Indépendance, libre examen, liberté de penser ; — 2° Naturalisme, panthéisme, morale indépendante, révolte et négation religieuse ?

Au nom de l’histoire la plus claire, la plus positive, je réponds hardiment : non !

Non, ce n’est pas la proclamation de la liberté de penser qui caractérise le moins du monde ce mouvement si mêlé et si fécond. Au contraire ce qu’on appelle Renaissance garde du moyen âge une habitude très marquée, et à mon avis excessive, d’obéissance et de respect pour l’autorité. Cela vous surprend peut-être, mais rappelez un peu vos souvenirs historiques, Messieurs, et vos souvenirs historiques me donneront raison. Examinez la part faite à la liberté par le quatorzième et le quinzième siècle, dans la philospohie, la politique, la littérature et la religion elle-même.

En Philosophie, les novateurs de ces siècles laborieux proclamentils l’indépendance de toute autorité ? Quelques-uns peuvent le faire, ils peuvent affirmer le pouvoir absolu de la raison sur ce domaine. Mais ils ne le font pas avec plus de force que les Scolastiques euxmêmes. Car vous ne pouvez l’ignorer ici, quoiqu’on l’ignore et qu’on le nie ailleurs, les maîtres du moyen âge proclament à l’unanimité, au moins en théorie, que nulle autorité philosophique ne peut prévaloir contre la raison, que toute autorité philosophique repose en définitive sur la raison et ne peut se passer d’elle, ou même la suppléer un instant, que c’est se rendre semblable aux brutes — ■ plusieurs d’entre vous, Messieurs, se rappellent cette énergique expression de Durand, citée par mon savant collègue, M. Duquesnoy, dans la leçon d’ouverture — que c’est se rendre semblable aux brutes de décider les questions de sciences par l’exemple et l’autorité, au lieu de suivre la raison.

Si donc tel ou tel renaissant a proclamé la souveraineté de la raison dans le cercle des recherches philosophiques et scientifiques, il n’a pas innové sur ce point. Mais dans la pratique ?

Dans la pratique, la plupart des philosophes de la Renaissance ont tout au plus déplacé l’autorité, mais sans l’abolir, sans la con-

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tester, sans la diminuer, au moins directement... Oui, on déplace alors l’autorité philosophique. Le moyen âge suivait parfois trop aveuglément Aristote, j’en conviens. Les Renaissants de l’Académie florentine renversent cette idole. Mais sur le même autel, ils en érigent une autre, celle de Platon, et ils ne jurent que par lui, et ils fondent des fêtes en son honneur, et ils sont sur le point de demander au pape de le canoniser, et ils font brûler jour et nuit devant lui une lampe, la lampe de Marsile Ficin, un fort bon homme d’ailleurs, excellent catholique et traducteur de Platon, qui ne me paraît pas avoir été surpassé.

Mais ne croyez pas qu’Aristote ait été universellement abandonné, trahi, renié. Loin de là. L’Université de Padoue et la plupart des grandes écoles même les plus dévouées au renouvellement des études, restent attachées au fondateur du Lycée ; elles restent péripatéticiennes autant que le moyen âge, plus que le moyen âge, j’ose le dire. Car enfin le moyen âge chrétien avait corrigé Aristote avant de l’accepter comme l’autorité philosophique par excellence. Les Padouans veulent Aristote tout pur, et c’est par lui qu’ils demanderont avec Sponazzo l’éternité du monde, et la mortalité de l’âme. Ils ne veulent plus de l’Aristote commenté par la scolastique qu’ils accusent d’erreur et de contre-sens. En quoi la science moderne la moins suspecte leur a donné tort. Sauf quelques fautes de détail et un certain nombre de points encore sujets à discussion, il est certain, dit Ritter, en qui l’on entend toute la critique allemande, il est certain que les Scolastiques ont admirablement compris Aristote. Mais enfin, ils ne veulent plus, ces Aristotéliciens de la Renaissance, ils ne veulent plus de l’Aristote latin du treizième siècle, ils veulent l’Aristote pur, l’Aristote grec, et aussi malheureusement l’Aristote arabe. Je vous montrerai, Messieurs, dans le cours de cette année 1, en étudiant Pétrarque philosophe et les philosophes de son temps, que la libre pensée d’alors, la philosophie anti-chrétienne d’alors, très répandue, j’en conviens, très perfide, très acharnée à la séduction des jeunes âmes, c’était surtout l’averroïsme. Et l’averroïsme n’était pas du tout un fruit de notre Renaissance, c’était bel et bien un produit du vrai moyen âge, cet averroïsme que saint Thomas d’Aquin avait trouvé partout, depuis Naples jusqu’à Paris, qu’il avait combattu de toutes les forces de sa raison et de sa foi, que la peinture chrétienne aimait à représenter sous ses pieds comme un mauvais génie terrassé et frappé à mort

1 Le professeur ne traita cette question que dans le cours de 1882. Voir plus loin : Pétrarque et V Averroïsme.

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par l’Ange de l’Ecole, mais qui n’en continua pas moins de vivre et d’égarer et de corrompre la jeunesse studieuse ; cet averroïsme qui éteignait déjà dans certaines âmes toute notion et toute préoccupation religieuse dès le siècle de saint Louis : témoin, ce mauvais sujet dont le Père Ramière nous citait ces jours-ci les paroles caractéristiques : « Puisque l’Intellect agent qui est la seule âme immortelle est le même chez tous les hommes, je suis bien sûr de mon salut, aussi sûr que de celui de l’apôtre saint Pierre ».

Ainsi le caractère général de la Renaissance dans le domaine de la philosophie et de la science, c’est d’accepter et de suivre très docilement l’autorité, de l’exagérer même autant et plus que ne l’avait fait le moyen-âge. Il est vrai cependant que les philosophes d’alors en déplaçant l’autorité, en déplaçant cette machine toujours un peu artificielle, un peu compliquée, un peu fragile, qui s’appelle l’autorité philosophique, l’ont compromise. Et par là je ne veux pas en disconvenir, je tiens même à vous le faire remarquer, comme le rôle spécial des philosophes de la Renaissance, par là ils ont contribué très efficacement, quoique sans y viser, à deux choses qu’on ne doit pas leur attribuer à eux-mêmes, parce qu’elles appartiennent en propre à l’ère moderne, deux choses dont l’une est excellente et l’autre mauvaise. La chose excellente, c’est non seulement la proclamation, mais la pratique sérieuse de la liberté scientifique ; la chose mauvaise, c’est l’abandon et la négation de la tradition philosophique. Chose mauvaise en vérité, mauvaise en principe : car l’homme est un être social dans toute la force du terme, et il l’est dans la science comme dans tout le reste, ayant besoin de recevoir l’aliment de l’intelligence, comme celui du corps, d’une action extérieure ; funeste en pratique : l’erreur seule peut gagner à ce procédé d’isolement qui annule, pour chaque membre de la famille, les bienfaits de l’hérédité, qui jette à la mer, pour mieux filer ses nœuds, tous les trésors acquis par le travail de la science ; d’ailleurs absurde dans les termes : car c’est au nom et dans l’intérêt du progrès qu’on éteint le flambeau de la tradition, et la tradition est précisément le facteur le plus élémentaire, la condition la plus essentielle du progrès.

Pour le dire en passant, c’est Descartes qui a mérité ce reproche de lèse-tradition, quoiqu’on puisse plaider en sa faveur, même sur ce point délicat, les circonstances atténuantes. Mais on nous calomnie, nous professeurs catholiques du jour, plus ou moins adversaires de Descartes, on nous calomnie en nous accusant de lui en vouloir précisément parce qu’il a proclamé la souveraineté absolue de la raison et de l’évidence en philosophie. C’était son

devoir et c’est son mérite ! Mais il ne fallait pas pour cela trancher le fil de la tradition ! Il ne fallait pas non plus appuyer son critérium sur une formule initiale de doute universel, pour le moins fort suspecte et fort mal sonnante. Il ne fallait pas ensuite resserrer ce critérium de l’évidence pure dans des limites plus étroites que l’envergure de l’esprit humain tel que Dieu l’a fait. Mais encore une fois, en tout cela, Descartes est l’homme moderne par excellence; et si les Renaissants lui ont frayé la voie, c’est sans le savoir et sans le vouloir.

Quelques-uns cependant des penseurs et des chercheurs de la Renaissance se sont soustraits à toute autorité, pour enfanter dans une absolue indépendance des synthèses nouvelles, plus grandioses que solides, prématurées, au jugement même de leurs admirateurs: Je n’ai oublié ni Bruno, ni Vanini, ces héros de l’heure actuelle. J’en reparlerai en abordant le côté religieux de mon sujet ; ici je puis affirmer sans crainte que ce ne sont pas là les représentants naturels et réguliers, mais les enfants perdus de leur groupe, des exceptions très dignes d’étude, mais enfin des exceptions.

Pour peu que vous ayez jeté sur l’histoire un coup d’œil attentif et profond, Messieurs, vous aurez constaté que tout changement important dans une sphère quelconque de l’activité humaine a pour principe et pour signe un changement correspondant dans la philosophie de l’époque. Si donc la liberté n’est pas entrée sérieusement dans la philosophie de la Renaissance, vous pouvez tenir pour sûr qu’elle ne triomphera pas davantage en politique, en littérature, en religion. Et de fait, qui oserait dire que c’est alors l’avènement de la liberté politique ? C’est au contraire l’avènement ou plutôt le triomphe, l’organisation définitive des monarchies absolues. J’ai beau regarder, je ne vois pas ce qu’elles font, au moins directement et volontairement, pour développer une liberté quelconque. Il est vrai, elles luttent sans trêve et sans remords pour s’affranchir de toute ingérence de l’autorité spirituelle, de toute action de la souveraineté pontificale. Mais c’est là, chez elles, très évidemment, une suite de cette tendance à l’agrandissement, naturelle aux corps politiques aussi bien qu’aux organismes vivants. C’est un calcul ambitieux dont il serait aisé de montrer en bien des choses l’exagération inique et funeste. Mais personne, je crois, excepté ceux qui ont gardé quelque mesure dans la passion irréligieuse, personne n’oserait dire que la guerre des légistes d’Etat contre l’Eglise ait été inspirée par l’amour de la liberté. Et le résultat le plus clair en a été la diminution générale et progressive des franchises populaires.

Aussi, après le triomphe de la monarchie absolue au seizième et

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au dix-septième siècle, a-t-il fallu, sous peine d’accusation de lèsemajesté, voiler, dissimuler, ou même déserter et blâmer ouvertement les maximes politiques très sagement, mais très largement libérales de saint Thomas et des autres grands docteurs du moyen âge.

En littérature, je vous ai dit la dernière fois, ce que la Renaissance a dû faire pour relever l’éloquence et la poésie par les études classiques. Mais je compte bien ne pas vous avoir induits à croire qu’elle ait inauguré sur ce terrain l’esprit d’indépendance et de liberté. Vous le savez : les savants en us de ces siècles d’érudition déchiffrent, rétablissent, interprètent, traduisent les textes des grands auteurs. Ils restaurent, pour ainsi dire, leurs antiques statues ; mais après avoir relevé, nettoyé, fourbi ces marbres immortels, après s’être donné mille soins pour faire disparaître jusqu’au dernier grain de poussière qui pouvait en ternir l’éclat immaculé, ils ne sont pas loin de se prosterner devant eux, en parfaits idolâtres. Et non contents du culte exagéré des modèles, ils accueillent avec le même respect les préceptes, je ne dis pas seulement d’Aristote, mais des plus minutieux, des plus dégénérés commentateurs d’Aristote ; et ils les transmettent aux générations nouvelles comme des arrêts sans appel, comme le code inviolable de la littérature et de l’art. Enfin, au lieu de s’inspirer simplement de l’antique, de marcher sur les traces des anciens avec une liberté virile, ils se font du texte antique, comme des enfants, un appui matériel à chacun de leurs pas. Le pédantisme remplace l’ergoterie, comme je vous le disais dans ma dernière leçon, et comme on vous le montrait bien mieux par des textes piquants commentés avec une verve plus jeune, plus incisive, vendredi dernier, dans la chaire de littérature française.

En Religion même, malgré une réaction exagérée contre la scolastique, réaction qui a son excuse dans les abus sans nom qui la déshonoraient depuis un ou deux siècles, les Renaissants ne se sont pas révoltés contre l’autorité légitime. Les Protestants seuls ou presque seuls l’ont fait, mais veuillez ne pas confondre la Réforme avec la Renaissance ! Ce sont deux sœurs, si vous le voulez, mais deux sœurs très dissemblables et presque toujours ennemies. Les Papes, adversaires nés du protestantisme, sont les promoteurs les plus puissants de la Renaissance. En revanche, Luther abhorre les humanistes presque autant que les prêcheurs d’indulgences, et il regarde les statues antiques d’un œil presque aussi courroucé que les madones des pieux pèlerinages. Je ne nie pas tout rapport entre ces deux mouvements très distincts. Je tiens même à noter en passant

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cette ressemblance importante : la Réforme, pas plus que la Renaissance, ne proclame, quoi qu’on en dise quelquefois, la liberté religieuse et le libre examen. Non, à sa première heure et longtemps encore après, elle ne nie pas du tout l’autorité, mais elle la déplace. Pour certains Renaissants, l’autorité philosophique était passée d’Aristote à Platon ; pour les Réformés, elle passe de la parole vivante de l’Eglise à la parole même de Dieu fixée à jamais dans le texte immuable des Livres Saints. Quant aux dogmes essentiels de la Réforme, ce n’est pas du tout au mouvement de la Renaissance qu’ils se rattachent de près ou de loin, c’est au moyen-âge finissant et dégénéré.

Car la prédestination absolue, le salut par la foi, la non imputation du péché, l’individualisme luthérien, tous ces dogmes fanatiques sont nés'du nominalisme et du mysticisme des dernières écoles du moyen âge, comme j’aurai, j’espère, l’occasion de le montrer plus tard.

Mais il s’agit bien de Protestantisme et de Christianisme réformé! Ici se dresse îa formule bien plus radicale de nos contemporains, qui font de la Renaissance l’avènement du Naturalisme, de ce Naturalisme panthéiste ou athée qui a triomphé peu à peu de tous ses adversaires et qui marche aujourd’hui, à ciel ouvert, à la souveraineté scientifique, sociale et religieuse, sur les ruines des églises, des monarchies, des sectes philosophiques ou littéraires. Vous savez peut-être comment le grand poète de cette école a représenté cette idée.

La pièce que j’ai sous les yeux est intitulée : Seizième siècle. — Renaissance. — Paganisme. C’est donc une thèse historique et philosophique en même temps qu’un thème poétique. Or pour Victor Hugo la Renaissance, la libre et sainte Renaissance, en face des époques et des doctrines officielles, correctes, figées, cristallisées dans la foi aveugle et l’obéisance servile, c’est un faune égrillard, c’est un satyre aventurier apparaissant devant les majestueuses divinités de l’Olympe. Il s’y présente d’ailleurs fort librement, et ses licences n’excitent que les éclats de rire des Olympiens. On pense à Rabelais dont les pages moqueuses, mais si révolutionnaires au fond, devinrent le bréviaire des honnêtes gens, c’est-à-dire des gens qui vivaient de tout ce qu’attaquaient ses moqueries. Le Satgre de Victor Hugo chante. Il chante 1° le Noir ; 2° le Sombre ; 3° Y Etoilé. C’est la langue de l’avenir et je ne me charge pas de la traduire à livre ouvert. Il me semble pourtant que le Noir, c’est la doctrine assez bien nommée des forces aveugles de la nature, substituée à la doctrine toute blanche, en effet, toute innocente, toute

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lumineuse de la création du monde et de l’homme par la puissance de Dieu. Le Sombre , c’est la colère et la révolte des forces opprimées et des libertés soumises au joug, c’est surtout en un seul mot la guerre de l’homme contre la tyrannie de Dieu ; Y Etoilé vous l’entendez bien, c’est la liberté universelle qui triomphe, c’est l’homme maître absolu de la nature par la science, réalisant l’ordre social par l’amour, prenant enfin en toute tranquillité d’âme, heureux vainqueur, la succession de Dieu détrôné.

Messieurs, cette chûte est sinistre, et malgré l’incohérence des images démesurées, énormes, spectrales qui précèdent, je vous avoue qu’elle me remue et me fait courir un frisson sur la peau.

Je suis Pan ; vieilles divinités, à genoux, à bas devant moi ! Il y a là un accent qui vibre, une force qui éclate, un principe nouveau qui menace tout le passé ! C’est l’insolent signal de la chûte, et de la mort pour tout ce qui a eu la foi, l’amour, les espérances de l’humanité ! C’est la fin de tout ce qu’elle embrassait dans ses joies et dans ses douleurs, de cette vision de justice et d’immortalité qui lui expliquait le mj^stère des tristesses et des épreuves d’ici-bas.

Ce cri violent, Messieurs, c’est la traduction poétique de tout l’athéisme qui se débite en prose, en vile prose, dans certaines écoles savantes ou soi-disant telles de nos jours. Et vraiment il semble correspondre, ce cri de vie et de triomphe, à un cri de mort et de deuil qui se fit entendre, dans les premiers temps du Christianisme, sur les flots de la Méditerranée entre les trois vieux continents. Vous connaissez cette page étrange du bon Plutarque. C’est dans son traité De defectu oraculorum. Un navigateur égyptien, après avoir passé quelques heures dans une petite île solitaire, regagne son vaisseau et ses compagnons de route. Il repart sous un ciel pur et transparent, par une belle nuit, et tout à coup dans le silence des vents et des Ilots, il entend prononcer distinctement son nom par une voix mystérieuse. Il reste muet d’étonnement. Mais la même voix s’élevant plus forte l’appelle de nouveau par son nom à deux reprises. « Qui m’appelle, dit alors le nautonier ? » Après quoi un silence solennel règne un instant sur la mer, mais bientôt la même voix retentit et s’écrie : ’A7tàYy£iAov on Ilav o jxsyaç téôvtixe, porte la nouvelle que le grand Pan est mort ! « Et ces paroles étaient à peine dites, poursuit le narrateur, que dans l’île et sur les vagues il se leva une clameur pleine de soupirs et de plaintes comme des personnes se lamentant et menant le deuil ; et toute la nuit, la clameur dura nous tenant en douleur et en effroi. Elle cess^ à l’aube du jour, et nous, osant à peine nous interroger sur cet étrange événement, nous reprîmes notre chemin ».

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Je ne me charge pas de dire ce qu’il faut penser au fond de cette page de Plutarque. Mettez que c’est un symbole, un pur symbole, vous le trouverez juste et saisissant. Oui, vers ces temps bénis, vers ces temps du Calvaire et du Cénacle, c’en était fait de Pan, c’est-àdire du vieux culte fondé avant tout sur la divinisation des forces de la nature. Le divin soleil qui s’était levé sur le monde allait dissiper les ombres fatales et les spectres si nombreux du gouffre et de la nuit. C’en était fait du Panthéisme qui, du reste, n’avait si longtemps vécu et régné qu’en dérobant sous mille masques juvéniles, poétiques, humains, son vrai visage de monstre. Mais il a reparu, après dix-huit siècles, sans masque ou à peu près. Il y a cinquante ans, nous l’avons vu surgir dans les brouillards d’Outre- Rhin. Mais c’était évidemment une ombre gigantesque, mais une ombre sans matière, sans figure, sans force et sans poids, une vague efflorescence du rêve, un produit de l’illusion métaphysique. Et pourtant bien des âmes nobles et fières allaient à ce faux dieu et mouraient glacées par son humide étreinte. Cela ne pouvait durer : deux générations de suite ne pouvaient, comme Ixion, prendre la nuée pour la déesse. Toute la fantasmagorie du panthéisme idéaliste fut dissipée par des logiciens éveillés. Je me rappelle encore le cri naïf, mais profondément vrai et éloquent du P. Gratry, mon vénéré maître, terminant par ces mots sa discussion de la Logique hégélienne : « Il ne reste rien, je le déclare, de ce système absurde, et le grand Pan est mort ! »

Et aujourd’hui vous venez de l’entendre — car c’est son cri d’aujourd’hui et non celui du seizième siècle — aujourd’hui il se présente plus impérieux, plus exigeant que jamais. II a jeté bas tout appareil de métaphysique. Il ne parle plus d’idée ou de réflexion. Il est la matière et la force, il est la passion et la vie, il est la chair et le sang bouillonnant d’âpres convoitises, après l’abstinence prolongée du régime autoritaire et religieux, mais surtout, que le monde moderne si affamé de liberté y songe bien avant de quitter Dieu pour adorer Pan, il est le fatalisme universel dans l’Evolution éternelle.

Mais il s’agit de savoir si c’est bien caractériser la Renaissance que de lui attribuer historiquement ce signe distinctif, ce trait essentiellement dominant de panthéisme et de naturalisme. Où sont les preuves de cette appréciation sommaire ? Le poète ne les donne pas, adressons-nous à l’historien ! Dans son volume si étrange sur la Renaissance, aussi étrange que les vers mêmes de Victor Hugo, Michelet qui abonde dans le même sens ne cite pas d’autre fait à l’appui de sa théorie que le naturalisme de la peinture

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et de la sculpture d’alors, et puis la tendance des philosophes du temps qui voulurent être originaux, au lieu de renouveler Pythagore, Aristote ou Platon.

Pour les artistes, je n’ai qu’un mot à dire. Certes, ils aimèrent, ils étudièrent, ils imitèrent la nature en même temps que les modèles antiques. Et c’est pour cela que les arts plastiques se débarrassèrent beaucoup plus tôt que l’art littéraire des habitudes routinières et pédantesques. Ils entrèrent à cet égard dans une voie nouvelle, et si on les compare aux artistes du moyen âge qui ne portaient guère au-delà du masque humain leur préoccupation imitative et expressive, ils ont vraiment admirablement renouvelé l’art. Les plus grands d’entre eux ont eu même des formes plastiques de la nature une vue supérieure, un sentiment intense qui nous effraye et nous fait rêver de Panthéisme. Pure rêverie en effet et pauvre rêverie ! Dans le plus puissant de ces créateurs de la Renaissance, dans Michel-Ange comme dans la plupart de ses émules, l’histoire sérieuse et authentique nous montre un vrai chrétien, un catholique soumis, un croyant tout d’une pièce. Et qu’on ne crie pas à la force inconsciente de l’idée ! Nul ne fut plus maître de son art et de sa pensée, nul ne joignit plus fortement ces deux parties de l’art qui semblent s’opposer : l’inspiration et l’effort réfléchi. Je vois d’ici le Moïse, ce géant qui semble écrasé sous les voûtes de St-Pierre-auxliens. Je ne suis pas sûr s’il y a une expression littéralement religieuse dans ce majestueux visage, dans cette barbe de fleuve, dans ces muscles où déborde la vie, et je me souviens malgré moi d’un pieux missionnaire qui disait brutalement à une bonne femme prosternée devant l’image du législateur des Hébreux : « Laissez donc, ce n’est pas un homme, ce n’est pas un prophète, c’est un monstre î » Il est sûr que l’homme vu dans sa nature plastique, avec cette énergie et cette surabondance, épouvante. Mais comme il était humble devant Dieu, l’homme qui avait pénétré si avant dans les secrets de sa puissance créatrice ! Et avec quel sentiment d’humilité chrétienne il abdiquait dans ses vieux jours son art trop longtemps, trop ardemment caressé.

Ni marbre ni couleur n’appellent plus mon âme,

Toute entière à ce Dieu qui, sur un bois infâme,

Pour nous attirer tous étendit ses deux bras !

Ainsi les artistes ne déposent pas en faveur de la définition moderne de la Renaissance ; mais on ne laissera pas de les citer à l’appui. Ces théories à perte de vue sur la signification philosophique des œuvres d’art ne sont pas près de disparaître. Elles sont

trop faciles pour ne pas séduire toujours les chercheurs de nouveautés. Mais elles dépendent trop de la fantaisie pour qu’une raison sérieuse les accepte comme des vérités démontrées.

Ces penseurs émancipés dont on fait aujourd’hui la personnification de la Renaissance, ces panthéistes plus ou moins déclarés, amis des plaisirs autant que de la science, poètes et philosophes, joyeux hiérophantes de la libre pensée, quand ils n’en sont pas les martyrs ! ah, Messieurs, ils sont bien de leur temps, ces esprits puissants quelquefois, mais téméraires, mais dévoyés ; mais je prétends qu’ils en sont des accidents très imprévus, nullement les représentants naturels, les interprètes fidèles. Car enfin leur incrédulité religieuse n’est d’abord pas si neuve qu’on pourrait croire : elle s’affichait déjà très librement dans certaines cours du treizième siècle. Leur panthéisme est tout aussi vieux. Au siècle d’Alcuin, l’audacieux génie de Scot Erigène l’effleurait, s’il n’y versait pas, et, au siècle de saint Anselme, il était professé ouvertement par ces intrépides réalistes Amaury de Besmes et David de Dinant. Et puis, la biographie de ces révoltés de la Renaissance vous montre bien que ce sont les enfants perdus de leur groupe. Ceux qui ont la renommée, l’action, l’influence, l’applaudissement populaire, ce sont ces maîtres qui révèlent les secrets oubliés de l’antique sagesse, égarés parfois par leur enthousiasme, mais toujours respectueux. Non, ce 11e sont pas les Bruno et les Vanini qui ont donné le ton à la science, à l’art, aux croyances de leur siècle. Car il est évident que le mouvement de la Renaissance aboutit dans toute l’Europe à une civilisation humaine, malgré ses défauts, à une éloquence forte et sobre, à une poésie et à un art éminemment raisonnables, tandis que le triomphe du panthéisme eut infailliblement amené quelque chose de désordonné, d’informe, d’obscur, comme les parties les plus apocalyptiques du chant du satyre dans la Légende des Siècles.

Ainsi la Renaissance n’est pas une Révolution qui proclame l’indépendance. Mais elle prépare par une éducation plus complète la science moderne à une indépendance raisonnable que le moyen âge ne contestait pas en principe, mais dont il n’avait pu pousser la pratique bien loin. Ce n’est pas davantage, ce n’est pas surtout l’avènement du panthéisme et de l’irréligion. Mais à ce point de vue des croyances, c’est une phase nouvelle dans la vie des peuples chrétiens.

Le moyen âge fut surtout la lutte de la foi, puissante par la science et par l’autorité, acceptée de presque tous, la lutte de la foi contre les mœurs qu’elle doit régler.

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Les temps modernes seront surtout la lutte de l’enseignement religieux contre l’orgueil de l’esprit.

La Renaissance marque la transition. Il y a là un fait naturel qui ne doit être tourné ni à blâme ni à éloge pour elle.

En face des grandes affirmations morales et religieuses, il se produit naturellement dans la pensée réfléchie une tendance au doute — je ne dis pas un doute fatal naturellement triomphant, je ne dis pas un doute réel, fût-cd d’un seul instant — je dis une tendance au doute. C’est la condition de la liberté de l’esprit humain. C’est la crise du progrès et du mérite pour les peuples comme pour les individus. L’éducation et l’influence du milieu peuvent atténuer le danger de cette crise. Tout changement dans les mœurs, dans le bien-être général, dans l’état politique, tout renouvellement surtout dans l’art et dans la science la rendent plus aiguë. Loi terrible, mais voulue de Dieu ! Grâce à elle, la foi s’affermit par son alliance avec la raison, la science vient en aide à la religion en constatant ses propres limites, enfin l’obéissance, rationabile obsequium, naît du développement même, du développement régulier de la liberté. S’il en est autrement — comme toute loi naturelle a une sanction infaillible — naturellement à bref délai le progrès est enrayé, la liberté annulée, la science découronnée, la société passe à l’état d’équilibre instable, et bientôt on la voit entièrement affolée, courir aux abîmes malgré les lueurs complaisantes de la science qui peuvent, il est vrai, être remplacées tout d’un coup par celles du pétrole. Quant à l’art, je n’ai pas besoin d’insister : dans le panthéisme en général et spécialement dans l’évolutionnisme spontané qui est le panthéisme d’aujourd’hui, tout est tout. Partant, tout est beau, tout est poétique, ou rien ne l’est. Dès lors, pourquoi choisir, orner, idéaliser ? Pourquoi même imiter ou copier ? Les Réalistes ne sont que des rêveurs incomplètement dégrisés de l’idéalisme, et la logique pousse l’activité humaine tout entière à la négation et au néant, à ce gouffre dont parle Job ubi nulliis ordo sempiternusque horror inhabitat.

La tentation fut terrible au moment de la Renaissance. C’était l’heure de l’émancipation préparée par la longue et salutaire tutelle de l’Eglise, par le sommeil temporaire des arts qui parlent le plus aux sens et à l’imagination, par le développement presque exclusif de la grande science qui rattache l’homme au devoir et à Dieu. Mais enfin c’était l’heure périlleuse de l’émancipation. On vit alors çà et là des hommes, trop enivrés de ce vieux vin de l’art antique, se faire païens. Tel Gémiste Plethon, tel ce Pomponius Letus qui descendait aux catacombes romaines avec ses affidés pour y

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fêter, là, dans ces profondeurs toutes sanctifiées par le sang des martyrs, les dieux oubliés de l’Olympe. Mais par-dessus ce mouvement exagéré, maladif, la Papauté prenait la tête du mouvement régulier de la grande Renaissance et invitait les arts à chanter leur hymne moins pur peut-être, moins recueilli que celui du moyen âge, mais plus splendide et plus éclatant à l’Eternelle Foi. Aussi peut-on dire qu’il n’y eut pas de lutte entre la Renaissance et la Religion en Italie. Il y en eut moins encore en Espagne, où la tradition se maria sans effort aux études renouvelées. En Allemagne, le fanatisme de la nouvelle foi religieuse repoussa d’abord ou peu s’en fallut le bienfait de la Renaissance. Et chez nous la crainte des nouveautés religieuses inspira trop longtemps à l’enseignement officiel une crainte exagérée de l’esprit nouveau. De là ce caractère frondeur qui appartient à trop de Renaissants français, et qui triomphe dans ce génie étrange, dans ce moqueur sans vergogne, dans cet insulteur sans péril, Rabelais. Rabelais appartient bien à la Renaissance, il est lancé par elle, mais il dépasse toutes les barrières qu’en somme elle a respectées. Soyez sûrs que les plus illustres contemporains du curé de Meudon, malgré leur indulgence pour ce libre génie, condamnaient, comme plus tard La Bruyère, ses mauvaises pages où il va bien au-delà du pire, et qu’ils disaient avec saint François de Sales : « Cet infâme Rabelais ! » Si la Renaissance a préparé un des plus beaux siècles dont l’humanité s’honore, le dix-septième siècle, c’est évidemment parce qu’elle n’avait pas du tout pour génie la révolte religieuse, l’indépendance absolue de la croyance et des mœurs. C’est qu’elle garda, malgré ses écarts en tout genre, le principe et le sentiment de la soumission aux lois éternelles de Dieu et du devoir. La négation religieuse est au contraire le ver rongeur qui s’est glissé dans l’arbre magnifique de l’art renaissant. Mais il a été sinon étouffé, au moins arrêté dans son développement par les forces contraires, et pendant la Renaissance et pendant l’âge suivant. Aujourd’hui, il semble près de tout envahir et de tout dévorer. Car il se prétend sur de la victoire, ayant fait alliance avec toutes les forces à lui connues : force physique, force chimique, force biologique, force sociologique, que sais-je ? Mais le bon Dieu, que cette fausse science ne connaît pas, a mis quelque part au fond des âmes, qu’elle ne connaît pas non plus, deux forces modestes qui l’empêcheront de triompher aujourd’hui comme hier, demain comme aujourd’hui. Ces deux forces s’appellent, l’une : la foi chrétienne, l’autre : le bon sens.

PÉTRARQUE ET LA RENAISSANCE ITALIENNE DU XIVe SIÈCLE

IV. Pourquoi la Renaissance a-t-elle commencé en Italie et non en France 1

Messieurs,

En caractérisant de mon mieux la Renaissance par ses traits essentiels : Restauration des études classiques, Renouvellement des littératures nationales, Esprit nouveau scientifique et religieux, j’ai rempli trois leçons entières, et pourtant je n’ai satisfait ni moi, ni vous sans doute. C’est peut-être surtout parce que j’ai moins exposé le tableau fidèle de cette grande époque, que je me suis moins appliqué à résumer les faits qu’à plaider contre les adversaires ou les admirateurs exagérés qu’elle a récoltés de nos jours. Mais il m’a semblé qu’il fallait d’abord m’établir et vous établir avec moi dans cette juste et moyenne appréciation, que les excessifs de toute couleur méconnaissent, me renfermer dans ces bornes de la modération humaine et chrétienne.

Quos ultra citraque nequit consistere rectum

Y aurais-je réussi ? Pas peut-être complètement, Messieurs, mais l’étude patiente et successive des faits où nous ne tarderons pas à entrer me permettra de réparer les erreurs presque inévitables d’une synthèse préliminaire. A plus forte raison, chacun peut trouver des lacunes à mes leçons préliminaires, comme à tout plaidoyer, un plaidoyer qui ne dit pas toutes choses, mais seulement les choses favorables à la cause, quelque bonne, quelque juste que soit cette cause d’ailleurs ; ces lacunes seront comblées à propos. J’ai prouvé

1 Leçon inédite, la quatrième du Cours de 1880.

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que ni la licence de la pensée et de l’imagination, ni la révolte religieuse, n’était le caractère de la Renaissance. Je montrerai que ces phénomènes se produisirent souvent dans la réalité, à cette époque d’activité fiévreuse, universelle, mal disciplinée ; j’en démêlerai de mon mieux les causes, les éléments, les progrès, les conséquences ; et, tout en y puisant des leçons utiles pour les lettres et pour quelque chose de plus essentiel que les lettres, je vous montrerai la Renaissance réelle, qui ne répond pas pleinement à cet idéal de renouvellement sans révolte, sans ingratitude et sans folie, qu’elle aurait pu réaliser, et que beaucoup de renaissants, mais non pas tous, réalisèrent en effet. Nous entrerons, dès la prochaine séance, dans la biographie du premier des Renaissants italiens, ou du moins de celui autour duquel se groupent naturellement les faits de la première Renaissance italienne. Aujourd’hui, quel que soit mon désir de quitter enfin les généralités, il me faut y rester encore pour justifier le titre même de ce cours et la date intitiale qu’il impose à la Renaissance. Vous le savez, en effet. On ne fait guère commencer cette époque qu’au quinzième siècle. Il y a même une date consacrée, officielle, 1453, la prise de Constantinople. Certes, il y a des faits aussi frappants parmi ceux qui ont pu amener ou activer le renouvellement littéraire et artistique de l’Europe latine. Si l’arrivée en Europe des savants grecs exilés de l’Empire ottoman fut une cause puissante de progrès dans l’étude de l’antiquité, qui peut ignorer que beaucoup de ces Hellènes étaient venus professer le grec à Rome, à Florence, à Paris, longtemps avant 1453 et avant la catastrophe que cette date rappelle ? Mais enfin, si le renouvellement des études littéraires n’a pris quelque ligure dans l’Europe latine que vers le milieu du quinzième siècle, on a parfaitement le droit d’attacher ce grand fait si complexe à la date d’un des événements qui l’ont favorisé.

Seulement, tandis qu’en France les manuels universitaires font encore assez communément dater la Renaissance de 1453, les Italiens, et souvent aussi les Allemands, en fixent le début au commencement du quatorzième siècle. Si l’on adopte cette manière de voir, en se restreignant à l’Italie, on est dans la certitude la plus indéniable, nous allons le voir. Si on l’étend à l’histoire universelle ou européenne, on peut invoquer des motifs plausibles. Premièrement c’est affaire de méthode : la Renaissance a gagné tout le monde moderne, elle le regarde tout entier. On peut l’envisager comme un tout, et dès lors il faut la renfermer entre ses deux dates extrêmes, et la date initiale est bien au renouvellement de la littérature italienne, au quatorzième siècle. Deuxièmement : il y a, dès

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l’origine, des relations entre l’Italie renaissante et les autres parties de la chrétienté, par exemple la France, ne serait-ce que par la papauté fixée à Avignon. Troisièmement, enfin : le quatorzième siècle est positivement une époque de transition, transition entre le moyen âge et l’aurore des temps modernes ou la Renaissance. Or les âges de transition peuvent se rattacher aussi bien à ce qui le suit qu’à ce qui les précède. C’est un pont jeté entre deux rivages ; il appartient à tous deux ; il semble même qu’il n’y a pas plus de raison de le rapporter à l’un qu’à l’autre. Vous verrez tout à l’heure qu’il peut y en avoir. En attendant, assurons que le quatorzième siècle est bien la fin du moyen, âge.

Oui, Messieurs, ce siècle, si actif mais si orageux, marque bien la fin du moyen âge. On peut lui appliquer hardiment ce vers de Corneille, le seul qu’on ait retenu, je crois, de sa tragédie d ’ Attila, où il y a cependant beaucoup d’autres vers remarquables malgré f épigramme de Boileau :

Un grand destin s’achève

C’est bien une fin. La politique du moyen âge, le droit du moyen âge penchent vers la tombe. En politique, le caractère le plus frappant de la monarchie chrétienne du treizième siècle avait été son respect filial pour l’Eglise. Et le signe principal de ce nouveau siècle, c’est au contraire la lutte de la royauté contre la papauté.

En France, le siècle s’ouvre avec Philippe le Bel qui meurt, comme chacun sait, la même année que le pape gascon Clément V qui l’avait aidé à abolir les Templiers : 1314. Or le nom seul de Philippe le Bel vous rappelle cette lutte acharnée contre le Souverain Pontife que Dante lui-même, pourtant fanatique gibelin et partisan de l’Empire, a stigmatisée en vers immortels. Et dans cette lutte, le roi fait marcher sous son drapeau, non seulement les légistes à sa dévotion, mais la sainte et religieuse Université de Paris ; que dis-je ? certains ordres religieux même désertent le Saint-Siège dont ils sont les défenseurs nés, et le bouillant franciscain Occam écrit à Louis de Bavière poursuivi comme lui par le pape Jean XXII : Défende me gladio. Les lettres et les lettrés se font presque partout gallicans : c’est le temps du Songe du Verger et de tant d’autres plaidoyers contre la juridiction ecclésiastique. C’est aussi le temps où se multiplient les satires les plus envenimées contre les moines de toute couleur et les prêtres de tout ordre. Et ce courant d’opposition contre le pouvoir de l’Eglise ne se borne pas à la France. On voit dans toute la péninsule espagnole les Templiers

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condamnés, abolis par une sentence souveraine, s’armer et se murer dans leurs châteaux, braver à la fois les armées de la monarchie et les foudres pontificales, et faire reconnaître leur droit par la force. On voit un roi d’Aragon, Pierre IV, jaloux d’affirmer son indépendance absolue en face de l’Eglise, repousser à la cérémonie de son sacre l’archevêque de Saragosse qui veut lui mettre la couronne sur la tête et l’y placer de ses propres mains. C’en est donc fait en politique du moyen âge, et en effet les guerres nationales, la tenue des Etats Généraux, l’établissement des Parlements indiquent bien l’ère moderne. Le droit proprement dit l’annonce également. C’est, d’une part, la résurrection du droit romain ; c’est, d’autre part, l’élaboration du droit national moderne. Quant au droit romain, c’en est fait de la légende qui faisait reparaître comme miraculeusement à Amalfi le texte oublié des Pandectes. Jamais le droit romain ne tomba dans un si complet oubli. Il n’en est pas moins vrai que l’étude n’en fut d’abord ni très répandue, ni très encouragée. Au douzième siècle, elle était interdite, à Rome, aux moines et aux chanoines réguliers. Au treizième siècle, dans leurs bulles célèbres en faveur de l’Université de Paris, les papes Honorius III et Innocent IV excluent expressément des programmes le droit romain. Mais bientôt ce vieux droit triomphe. On en reconnaît la trace dans les Etablissements de saint Louis, dans les écrits de Philippe de Beaumanoir et de Pierre de Fontaine ; Toulouse et Montpellier, même avant d’avoir des Universités, ont eu des professeurs de droit justinien ; l’usage exige des évêques et des chefs d’ordre le diplôme de docteur en droit soit ecclésiastique, soit civil, et l’on oublie ce malicieux axiome de Richard de Bury, un évêque anglais du douzième siècle, qui écrivit alors un livre intitulé Philobiblion : « L’étude du droit fit de l’homme l’ami du monde et l’ennemi de Dieu », à tel point que tous les papes d’Avignon sans exception sont cités comme des jurisconsultes aussi versés dans le droit romain que dans le droit canonique. En même temps les coutumes se rédigent dans la langue nationale, avec grand souci de l’ordre et de la précision, de façon à organiser une jurisprudence française spéciale, ce qui n’arrivera pourtant que beaucoup plus tard, puisqu’il n’y a pas eu de chaire de droit français avant 1679.

Voilà donc la politique et le droit du moyen-âge en voie d’être transformés, éliminés, remplacés au quatorzième siècle. Est-ce assez pour appeler Renaissance cette période ? Non sans doute si on garde à ce mot le sens avant tout littéraire et artistique que l’usage et l’histoire ont consacré. Non, le quatorzième siècle français n’est pas une Renaissance, parce qu’il ne présente ce caractère

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ni dans les études classiques, ni dans la littérature nationale, ni dans l’art. La corruption du latin, négligé dès le treizième siècle, augmente sans cesse. Il est vrai que Gerson, Clémengis, Pierre d’Ailly ont grand souci de la clarté et même de l’élégance du langage, mais ils ne songent pas à le retremper aux sources classiques et ils ne font pas école. Ils n’exercent même aucune influence à cet égard, et la barbarie empire tellement qu’on invente pour la justifier de prétendus axiomes ecclésiastiques : Grammaticæ leges Eclesia spernit. Rien de plus faux : les papes avaient eu soin d’indiquer au contraire comme un indice de falsification des bulles pontificales : corraptionem latinitatis. L’Université de Paris elle-même rejetait les requêtes de ses écoliers déshonorées par des barbarismes. Mais que peuvent les lois contre le torrent de l’usage ? Le langage de la scolastique devenait systématiquement barbare. On distinguait deux latinités : celle de l’école et celle des auteurs, mais celle-ci n’était que dans les livres — j’entends dans les manuscrits latins — et l’autre était partout. La langue nationale au moins était-elle en veine de renouveau ? Pas davantage ! Celle du Midi était condamnée en fait à perdre sa dignité de langue, par la conquête du Nord. Et la langue d’oïl elle-même, le français de Villehardouin et de Joinville, glissait sur une pente fatale. Cette langue, peu riche sans doute, mais si vive, si nette, si ferme, si régulière aussi aux yeux de quiconque l’a étudiée, cette langue jeune au douzième siècle, mûre au treizième, décline et dépérit au quatorzième. Je sais bien qu’elle renaîtra comme Jérusalem « plus brillante et plus belle ». Mais enfin, elle n’est occupée encore qu’à perdre le sentiment de ses lois les plus essentielles, elle dégénère fatalement avec la poésie devenue de plus en plus féconde, mais sans inspiration, avec l’art dont je vous ai dénoncé dans ma première leçon le caractère exagéré, tourmenté, raide, maigre et ne sachant s’agenouiller qu’en s’aplatissant.

Ainsi donc la France n’a pas l’initiative dans l’œuvre de la Renaissance. Elle cède le pas à l’Italie. Pourquoi ? Est-ce que c’est le rôle naturel de l’Italie de donner le ton à l’Europe latine ? Est-ce qu’elle a le droit, le privilège de l’initiative en ce genre ? Non ce droit est plutôt à la France. Sans doute l’Italie, Rome, la vieille Rome, est la mère des peuples romans ; elle les a portés dans ses flancs, nourris de son lait plus fort que la moëlle des lions, du lait de sa langue savante et précise, et de ses lois qui s’appellent justement la raison écrite. Mais ensuite, quand Rome antique eut succombé sous plus d’invasions que n’en subit aucun pays européen, elle retarda presque constamment sur sa jeune et vaillante

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héritière, la France, « le soldat de Dieu ici-bas », comme on l’a nommée autrefois, et aussi « le premier ministre de la Providence » après le temps. Les deux grandes floraisons de l’architecture chrétienne, l’art roman et l’art gothique, sont françaises avant tout. La peinture et la sculpture elles-mêmes, quelque enfantines qu’elles fussent encore chez nous au douzième siècle, y étaient très supérieures à l’art italien contemporain : on n’aurait rien trouvé au-delà des Alpes de comparable aux peintures de Saint-Savin de Poitou ou au portail de Saint-Gilles près d’Arles. Que serait-ce s’il fallait parler de langue et de poésie ? La langue italienne s’est assurément formée après la nôtre — ou si vous voulez après les nôtres puisque la France en a eu deux. Car la langue italienne n’a pas eu de littérature avant le treizième siècle, et, à l’aurore de ce siècle, il y avait 150 ans que la France avait des chansons et des épopées ! Quand les chantres d’amour de l’Italie essayèrent leurs premières rimes, ils imitèrent — tout le monde en convient — les troubadours de Provence, qui avaient été précédés eux-mêmes par les trouvères du Nord. Ce sont les troubadours de la langue d’oc qui ont monté la lyre sérieuse, la lyre sentimentale de tous les peuples modernes, comme Paul Meyer l’a justement déclaré. Et ce sont les chantres épiques de la langue d’oïl qui ont inauguré les légendes de Charlemagne et de Roland, d’Alexandre et de Troie la Grande, d’Arthus et de la Table ronde ; et tous ces cycles leur ont été empruntés par toutes les nations de l’Europe et en particulier par l’Italie qui a vécu pour ainsi dire de cette substance épique, élaborée par nos vieux poètes, et qui n’a pas mis autre chose dans ses poétiques narrations, depuis les plus anciennes histoires rimées de ses poètes du treizième siècle jusqu’aux joyeuses épopées de Pulci et de l’Arioste et jusqu’à ces récits en prose pareils à notre Bibliothèque bleue qui se vendent dans les foires d’outre-monts et que l’on rencontre dans toute la péninsule chez les petits bourgeois de campagne et jusque dans « la cabane du pauvre où le chaume les couvre ».

Ainsi la France avait été pendant tout le moyen-âge la maîtresse, l’initiatrice de l’Italie dans les arts et les lettres.

Pourquoi n’en est-il plus de même dans ce siècle de crise ?

Et pourquoi la Renaissance d’alors est-elle italienne ?

Jetons un coup d’œil sur la France du quatorzième siècle et le mystère va s’éclaircir.

Nous avons déjà salué le premier roi français de ce siècle, Philippe le Bel, qui n’était pas un souverain vulgaire, mais qui ne sut pas deviner que ces légistes dociles qu’il lançait contre le pape se retourneraient un jour contre le roi. Ses trois fils lui succédèrent

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l’un après l’autre jusqu’en 1328 où sa descendance directe s’éteint. Une nouvelle branche de Capétiens monte alors sur le trône avec son neveu Philippe de Valois. Mais son autre neveu du côté des femmes, Edouard III d’Angleterre, réclame la couronne de France que l’on commence à regarder comme la plus belle couronne après celle du ciel. Et voilà commencée la guerre de Cent ans. Bientôt toute la France est en feu, et vous vous rappelez, sans que j’insiste, le désastre de Crécy, les horreurs de la peste noire, les troubles de la gabelle, la fausse monnaie fabriquée par le roi, et quand il meurt, cet infortuné chef des Valois, quand il meurt en 1350, il est remplacé par le roi Jean, et voilà les Etats Généraux aux abois, la bataille de Poitiers, la captivité du roi, la Jacquerie, Etienne Marcel et Charles le Mauvais, et le triste traité de Brétigny. Charles V donne, il est vrai, près de vingt années d’un repos de réparation à ce royaume mutilé. Mais en vingt ans peut-il rien se fonder de fort et de durable, peut-il surtout s’opérer un renouvellement profond dans la civilisation après de telles souffrances et au milieu de telles ruines ? Et sous Charles VI les malheurs de la France recommencent et empirent presque jusqu’au tiers du quinzième siècle, jusqu’à la mission libératrice de Jeanne d’Arc.

Cette guerre incessante et désastreuse qui absorbe et dévore pendant un siècle les forces de la France vous explique assez pourquoi notre nation n’a pas été prête à la première heure pour la Renaissance des lettres et des arts. On a dit cependant que cette explication n’en était pas une. Après tout, dit M. Ernest Renan, la France ne fut que menacée alors dans sa nationalité ; l’Italie la perdit et n’en fut pas moins le théâtre du renouvellement intellectuel. Voici ma réponse. L’Italie n’avait pas les mêmes conditions d’activité que nous. Elle pouvait perdre sa propre nationalité, son unité qui n’a jamais été que nominale, sans perdre le fruit de son travail national. Vous vous rappelez que dès le début du cours de l’année dernière et plusieurs fois dans le courant de nos études de philologie et de littérature populaire, nous avons constaté cette mission de la race italienne : la grâce, le beau, l’art, et celle de la France : l’activité, le droit, l’ordre. Le génie français s’est appliqué, dès son origine, par toutes ses forces vitales, Eglise, noblesse, peuple, royauté, à réaliser dans sa propre organisation nationale cet idéal de justice et de force qui est son objectif et elle a créé ainsi peu à peu cet être social qui porte si glorieusement dans l’histoire le nom de France. Avec quelle persévérance nous y avons travaillé, Messieurs, sans nous laisser décourager par aucun mécompte ! L’Eglise s’y est mise la première ; et, donnant à nos pères un but

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d’activité, la défense de l’orthodoxie contre l’arianisme, elle a vraiment créé la nation, la nation, entendez-le bien, et rapportez-vous en, non pas à moi, mais au protestant, au rationaliste Gibbon : « Les évêques firent la France comme les abeilles font leur rûche. » Cette nation immense et toute neuve n’aurait pas eu assez de consistance et de cohésion sans une création nouvelle : il fallait l’attacher au sol, il fallait nationaliser le sol français, et c’a été, d’après un historien de l’école démocratique, la mission et l’œuvre de cette féodalité dont on dit tant de mal, mais qui a eu à son heure son rôle indispensable. L’Eglise avait fait la nation, la noblesse avait fait le pays, le peuple à son tour a fait la commune. Enfin la royauté, couronnant l’œuvre, a fait laborieusement dans les temps de transition et dans les temps modernes, l’unité de gouvernement, l’unité nationale, l’Etat. Elle y a travaillé depuis Philippe-Auguste et saint Louis, soutenue par les bonnes villes et les communes avec une indomptable énergie. Aussi la lutte avec l’Anglais fut-elle ici une crise suprême, une question de vie et de mort. Cette lutte absorbe alors toute l’activité de l’esprit français, et rêver une Renaissance littéraire dans ce chaos, c’est s’attendre à une symphonie ou à un bal au milieu d’une bataille. Autre était, vous le savez, l’idéal de l’Italie. Née pour la grâce et pour l’art, elle a su préparer, dès l’origine, des centres assez nombreux, assez rapprochés pour donner satisfaction à cette tendance générale chez elle. La vie municipale, l’organisation républicaine de ses villes, dont chacune forme une école littéraire, un atelier artistique, suffisent à l’activité du génie italien que les malheurs généraux de la péninsule troublent à peine et ne sauraient interrompre longtemps.

En France, au contraire, pas de centres secondaires. Les grands feudataires de l’époque qui nous occupe, excepté les ducs de Bourgogne, n’ont guère de cour. Celle du roi est désolée, appauvrie par les malheurs du temps. Et puis, ni rois ni princes n’ont le sens esthétique bien développé. Charles V, le plus sage des rois, si l’on veut, encourage les lettres à sa manière, mais il ne les pousse pas à se renouveler : c’est bien, pour cela, un esprit trop positif, trop pratique, trop peu soucieux d’idéal, ce qu’on pourrait nommer une bonne caboche de bourgeois. Vous n’imaginerez pas que l’esprit nouveau germe davantage dans cette noblesse en coupe réglée, dans ce tiers-état qui commence à étudier non les belles-lettres mais la « pratique » comme on disait, pour protéger au besoin sa fortune contre les atteintes de l’esprit processif ; car aux trois fléaux de Dieu, la guerre, la famine et la peste, les hommes eurent soin d’en ajouter un autre de leur crû, à cette malheureuse époque : le fléau

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de la chicane. L’Eglise elle-même, gardienne, au moyen âge du flambeau des lettres antiques, n’y veille guère à ce moment, au moins en France : elle est en plein désarroi, au milieu des tristesses et des horreurs du Grand Schisme, de la lutte contre les envahissements des juridictions laïques, et de l’ignorance et de la corruption favorisée par les misères du temps.

Ainsi pas un ordre de la hiérarchie sociale n’est prêt chez nous au quatorzième siècle pour la Renaissance. La langue s’y prête encore moins. Elle est, je l’ai dit, dans une période fatale de désorganisation. Et, vous le savez bien, ce n’est pas là une vue fantaisiste ou une vaine formule. Je crois vous avoir fait comprendre l’an dernier que la langue régulière du moyen-âge s’appuyait dans sa grammaire et dans sa syntaxe sur des procédés retenus de la synthèse latine, par exemple, la règle de l’s qui, dans la plupart des noms masculins marquait le nominatif singulier ou le cas régime du pluriel. De sorte qu’on disait jusqu’à la fin du treizième siècle quand on parlait au cas régime : apprêtez le cheval, — apprêtez les chevaux ; mais au cas sujet li chevaux est prêt, — li cheval sont prêt. Il y avait là quelque chose d’artificiel que la promptitude du génie français ne put retenir. Il fallait donc que ces classifications tombassent. Elles tombèrent dans le courant du quatorzième siècle.

Par exemple, pour être vieille et décrépite, cette langue n’est pas devenue muette, au contraire ! Jamais on n’a tant péroré, tant rimé, tant écrit qu’au quatorzième siècle. Assurément la plupart des écrits d’alors sont absolument oubliés ; eh bien ! en faisant la liste de ceux qu’ils ont sous la main, les membres de l’Institut chargés de continuer V Histoire littéraire de la France des Bénédictins en ont trouvé plus de dix-mille. Dix-mille écrits français du quatorzième siècle ! J’ose dire que cette fécondité littéraire était un troisième obstacle, après l’état social, après l’état de la langue nationale, à la Renaissance des lettres en France ! Notre littérature aurait pu recevoir peut-être un renouvellement plus ou moins profond si elle n’avait pas eu tant de surface, tant d’éparpillement, tant de prodigalité. Par où saisir, pour les retremper à leurs sources, soit cette science éristique, ergoteuse, barbare avec délices, qui a un centre vivant, bruyant, dans chaque Université, dans chaque collège, dans chaque cloître ; soit cette poésie satirique qui vole de château en château, de clocher en clocher, avec la rapidité du vaudeville décrit par Boileau, mais sous des dimensions bien autrement étendues, cette coureuse babillarde, médisante, qui change à tout instant de titre, d’habit et de contrée, sans changer d’esprit, pour atteindre de

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ses traits moqueurs les gens de gouvernement, les gens de loi, les gens d’église surtout ; et ce théâtre tranporté depuis longtemps du sanctuaire sur la place publique et livré aux fantaisies licencieuses de la Basoche et des Enfants sans souci ; et cette épopée enfin qui a oublié depuis beau temps sa virile énergie pour se délayer et se noyer dans des contes à dormir debout, des romans en plusieurs volumes, future bibliothèque de don Quichotte, consolation et passetemps des jours de pluie et des longs soirs d’hiver pour les nobles châtelaines qui attendent, dans la solitude de leur donjon, leurs maris ou leurs fils retenus par la guerre contre l’Anglais ? Impossible d’infuser un sang nouveau à cette mère Gigogne, de renouveler et de rajeunir cette littérature follement productive quoique atteinte de gangrène sénile. Il n’y a qu’à la laisser mourir de sa belle mort. Il n’y a qu’à la laisser ruminer ces mêmes viandes autrefois substantielles, maintenant creuses, jusqu’à l’heure où elle s’apercevra qu’elle mâche à vide, qu’elle n’a plus rien sous la dent, jusqu’à l’heure attristée de la lassitude et du dégoût qui précède immédiatement l’heure joyeuse du réveil et du renouveau !

Voilà donc, Messieurs, comme quoi la France n’a pas eu sa renaissance au quatorzième siècle et les raisons pour lesquelle elle ne l’a pa eue.

Prouvons maintenant en peu de mots que le quatorzième siècle italien a été une vraie renaissance et indiquons-en les causes.

Il est difficile de contester au mouvement littéraire de l’Italie dans ce siècle les caractères essentiels que nous avons assignés à la Renaissance : renouvellement des études classiques, renouvellement de la littérature nationale. Il suffit de considérer les trois illustres pères de la littérature italienne qui dominent et commandent tout ce mouvement : Dante, Pétrarque et Boccace, le maître de l’épopée, le maître des chants lyriques et le maître de la prose. On verra tout de suite que ces trois grands hommes, les deux derniers surtout, sont au moins pour une grande partie de leurs œuvres et de leur talent, des renaissants cultivant l’antiquité classique et tenant d’elle, dans leurs vers italiens, infiniment plus que les chantres d’amour du moyen-âge auxquels ils succèdent.

Dante est pourtant à beaucoup d’égards un homme du moyen âge qu’il résume et qu’il glorifie. Sa science est avant tout celle du treizième siècle. Il n’a pas étudié pour rien à Paris, à la rue du Fouarre, sous maître Siger. Il a connu, aimé, admiré, imité nos trouvères et nos troubadours, et il a fait les honneurs de son immortelle épopée à plus d’un d’entre eux, à Bertrand de Born, à Arnaud Daniel qui parle en vers provençaux dans les tercets même de Dante :

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leu sui Arnaut que plor e vai cantan.

Il s’est attaché à la dialectique, à la métaphysique et à la théologie des jeunes ordres mendiants et spécialement à saint Thomas dont les doctrines et les arguments se développent à tout moment dans les pages les plus sublimes du poème sacré, sans en refroidir l’inspiration. Les autres œuvres ne portent pas l’empreinte de FEcole. La Vita nuova est pleine d’analyses subtiles et de commentaires de textes qui rappellent les œuvres exégétiques de saint Thomas. Le Convito, tout en envisageant la philosophie comme la consolation des âmes blessées, avec une vraie nouveauté de vue, garde à toutes ses pages l’esprit et la méthode scolastique. Mais à tout instant aussi l’antiquité classique apparaît dans ces pages si sévères et si vivantes. Je vous le montrerai plus tard en étudiant Dante renaissant, ce qui est bien le tiers ou au moins le quart du Dante total. Aujourd’hui il me suffît de vous rappeler le début même de la Divine Comédie. A l’entrée de YEnfer, le poète chrétien prend pour guide Virgile devenant son maître de sagesse comme il était déjà son maître de poésie (il le lui déclare en vers magnifiques). Ainsi Dante est renaissant à quelque égard, mais il tient encore profondément au moyen âge où plongent les racines de son génie. Et par là il me semble marquer le plus beau caractère de la jeune renaissance, de ce premier siècle de la Renaissance que nous étudions ensemble cette année, renaissance chrétienne autant que classique, qui en admirant les auteurs païens ne sacrifie rien du christianisme ; une renaissance comme elle aurait dû être partout et toujours, ne brisant pas avec le passé, ne rompant pas le fil de la tradition, n’abdiquant pas l’héritage des siècles de foi, mais l’enrichissant des trésors reconquis de la belle antiquité ; une renaissance en un mot qui fût une « évolution et non une révolution ». Et elle fut cela au quatorzième siècle, en Italie. Elle se gâtera au quinzième siècle, au seizième siècle surtout, particulièrement en France, où elle prendra trop souvent un caractère frondeur, destructeur, négatif. Hélas ! ce n’est pas le seul cas où la France a procédé par révolution violente. La France a l’esprit vif et la main prompte. Elle est si dévouée au droit qu’elle s’enflamme et prend son épée dès qu’elle en aperçoit même l’ombre. Elle peut dire comme le pieux Enée, avec lequel elle a d’ailleurs si peu de ressemblance : Arma amens ce pi. Et elle ne fait pas assez son examen de conscience sur cet hémistiche plein de sens : nec sat rationis in armis, pas assez de sagesse dans l’opposition. Mais où vais-je, Messieurs ? Je voulais conclure simplement que Dante est à la fois

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l’homme du moyen-âge et celui de la Renaissance et qu’à son origine la Renaissance italienne ne rompt pas violemment avec l’âge qui précède.

Pétrarque et Boccace sont plus complètement que Dante des renaissants, et eux aussi pourtant tiennent de près au moyen âge. Dans son œuvre poétique italienne, Pétrarque se rattache aux troubadours soit par des imitations proprement dites, soit surtout par l’esprit, par le ton et même par l’artifice métrique. Mais il emprunte déjà presque tout son matériel poétique à l’antiquité. Laure ne lui rappelle que trop souvent le laurier d’Apollon. Son inspiration chrétienne s’accommode de métaphores et de personnifications mythologiques, et une dose notable de philosophie platonicienne contribue pour sa part à grandir sa lyre, à lui donner une noblesse, une élévation inconnue aux chantres d’amour de la Provence. Et puis sa vie presque entière, nous le verrons, est vouée aux études classiques.

Il faut en dire autant de Boccace dont je vous raconterai plus tard les efforts héroïques en ce genre et dont les livres les plus étudiés, les plus oubliés aussi, j’en conviens, sont pleins de recherches érudites. Il n’en est pas de même de son œuvre trop célèbre, le Décaméron, qu’il n’est pas permis de citer sans flétrir l’immoralité flagrante des trois quarts de ses récits et qui lui coûta tant de larmes et de terreur, à la fin de sa carrière. Quoique bien des critiques de notre temps saluent, dans cette licence d’imagination, l’un des signes du temps de la Renaissance, je dois dire que par là il appartient tout autant et même beaucoup plus au moyen âge. Un savant italien, Melzi, s’est appliqué à retrouver les sources historiques des contes de Boccace. Il a réussi rarement. Presque toujours il aboutit à l’erreur, ou n’aboutit à rien du tout. Ce n’est pas dans l’histoire que le conteur florentin ou parisien — car Boccace est né à Paris — ce n’est pas dans l’histoire qu’il a puisé ses libres fictions, c’est surtout dans les fabliaux français du treizième siècle, dans ces compositions pleines de malice, quelquefois spirituelle et souvent grossière, et où les prêtres, les moines et les religieuses fournissent presque toujours à la moquerie gauloise le sel le plus piquant. Voilà pour le fond. Quant à la forme, je reconnais qu’elle tient, surtout dans le Décaméron, de l’antiquité, de la latinité classique. La langue de Boccace est très pure, très nationale, très italienne, mais son style, sa phrase sont gâtés par une double exagération qui est bien de la renaissance : la recherche du détail poétique et mythologique et l’imitation de la longue période cicéronienne. Et à cet égard, on ne l’a pas assez remarqué, mais les meilleurs critiques italiens en

conviennent aujourd’hui, Boccace a fait peut-être autant de mal à la littérature de son pays en altérant l’allure, le ton naturellement souple et léger de la phrase toscane, par un latinisme mal entendu, que la licence de ces récits a pu contribuer à corrompre les mœurs de ses compatriotes.

Tels furent ces hommes que les Italiens honorèrent toujours comme les fondateurs de leur littérature et qu’ils placent même audessus de ces génies plus modernes qui représentent mieux à l’étranger la gloire italienne, Le Tasse et l’Arioste ; hommes de tradition, il est vrai, mais aspirant à tout renouveler dans l’art de leur temps et tournés sans cesse vers la belle antiquité pour lui dérober ses secrets. Et ils entraînèrent leur siècle dans cette voie. C’est que l’Italie était prête, autant que la France l’était peu. Ce n’est pas, je Pai dit en toutes nos études de cette année, que les malheurs et les guerres manquent alors dans la péninsule. Mais l’Italie a trouvé son équilibre relatif et réalisé son idéal dès le plein moyen âge par le développement exclusif de la vie municipale. Ces centres de petits états, pleins de jeunesse, d’activité, d’émulation, constituent des républiques, d’abord à peu près démocratiques, sauf à sacrifier plus tard une partie de leur liberté à une sorte de despotisme protecteur et artiste. La culture intellectuelle, la recherche des plaisirs de l’esprit, l’amour des arts et des lettres s’y développent par la force même de l’instinct le plus profond de la race. Et pas de distinction bien profonde entre les rangs de cette société spirituelle et joyeuse. L’aristocratie est bienfaisante et adorée ; le paysan d’Assise ou de Sienne est aussi fier de la magnificence de son seigneur et de la bonne mine de sa dame que de la force ou de la grâce de ses propres enfants. Les magistratures communales, vraies charges d’Etat, haussent des marchands et des hommes de métier au niveau des plus grandes affaires. La richesse commerciale a d’ailleurs bientôt « savonné » beaucoup de blasons roturiers et ce sont des négociants opulents et amis des arts qui devinrent parfois, en fait, sinon en titre, les rois de ces fières républiques. L’Eglise y est rarement en lutte avec les pouvoirs civils. Le prêtre y vit de plein pied avec le peuple. L’esprit est large parce que la foi est tranquille, l’orthodoxie peu ombrageuse, parce qu’elle se sent presque toujours à l’abri de tout danger sérieux.

En second lieu la tradition littéraire sur laquelle devait s’appuyer le renouvellement des études classiques, n’avait jamais été interrompue sérieusement en Italie, quoiqu’elle y eut souffert de la barbarie du moyen âge finissant. Le développement exclusif du haut enseignement, de l’enseignement universitaire, avait presque aboli

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ailleurs les humanités. En Italie ce haut enseignement scolastique avait pris peu de racines. Les Universités elles-mêmes y avaient un caractère moins argumentateur : Padoue se préoccupait de sciences physiques, d’éloquence, de grec ; Bologne étudiait surtout le droit romain, non sans l’éclairer par l’étude des historiens et des orateurs antiques. Le grec même n’était pas oublié partout : il y avait, comme il y a encore aujourd’hui, des populations, des paroisses, des monastères grecs dans le midi de la péninsule, et nous verrons que c’est un calabrais, Leonzio Pilato, qui fut le maître de grec de Boccace et de bien d’autres renaissants de cette époque. Enfin les chefs-d’œuvre de l’art antique, clairsemés sans doute, — c’est le quinzième et le seizième siècle qui les feront sortir de terre par milliers — brillaient encore çà et là et gardaient le bénéfice d’une admiration séculaire et entretenaient dans l’imagination italienne le sentiment de l’idéal et de l’harmonie plastique, gage d’une prochaine reflorescence de l’art.

Après ces deux éléments favorables à la Renaissance italienne du quatorzième siècle, la civilisation et la tradition littéraire, le troisième arrive de lui-même : la jeunesse, la fraîcheur, l’inexpérience même de la langue. Elle était toute jeune, à l’aurore de ce siècle, la langue que Dante et Pétrarque apprirent au berceau. Elle avait certes déjà la force et la grâce, mais avec ce vague, cette mobilité, cette indécision des traits qui est un des charmes de la toute jeunesse. Peu fixée encore, mais sur le point de l’être : car chaque poète en renom entretenant, comme nous verrons, de gracieuses correspondances avec ses émules, et les cartels poétiques s’échangeant d’une école à l’autre, d’une ville, d’une province à l’autre, les différences dialectales, les singularités propres au terroir tendaient à disparaître pour constituer peu à peu ce que Dante appela le volgare illustre, le vulgaire illustre : langue vulgaire, parce qu’elle emprunte du peuple tous ces éléments, noble parce qu’elle exclut tout élément rustique et villageois ; langue vraiment populaire et vraiment noble :

« Le vulgaire l’entend, mais ne la parle pas. »

Cette langue encore in fieri, pardonnez-moi ce terme, pareille à un métal en fusion, dès qu’elle entrera dans le moule puissant, le génie de Dante ou de Pétrarque, elle acquerra pour la première fois, mais à toujours, xTY^a lç àef, sa précision, son efficacité, sa beauté souveraine et elle portera tant qu’elle durera leur glorieuse empreinte.

LÉONCE COUTURE

A cette langue très jeune tient une littérature naturellement plus jeune encore. La mémoire italienne n’est pas encombrée de formes et de créations poétiques dont il faille faire table rase. A part quelques pièces épiques empruntées à la France et des chants d’amour assez monotones et imités eux-mêmes des troubadours, il n’y avait rien encore. Et le besoin était vif, l’instinct puissant, le génie tout prêt ! Aussi les verrons-nous, ces grands hommes de la première Renaissance, également partagés entre le souci de donner à la poésie encore à demi cachée dans les âmes une expression vive, neuve, populaire, et le souci de préparer pour la formation des générations nouvelles des textes corrects d’historiens, d’orateurs et de poètes latins. Ainsi donc reconnaissons à l’Italie l’incontestable initiative de cette renaissance qui commence pour elle au quatorzième siècle et qui n’arrive en France et en Espagne que dans le courant du quinzième, assez avancée pour y triompher au seizième.

Et n’en ayons aucun regret soit pour la France, qui avait eu déjà une langue et une littérature, et dont le génie fécond en portera une autre à l’heure du renouveau, soit pour l’Espagne qui a d’autres affaires. Mais laissez-la, la noble Espagne, achever de se faire un caractère national bien autrement fort et profond et sérieux que celui de l’Italie, laissez-la combattre les combats du Seigneur contre l’Islam. Elle y gagnera ce courage indomptable mais patient, grave et pour ainsi dire religieux qu’elle appelle elle-même serenidad... ce courage tout différent de la furia francese que les Français du commencement de ce siècle ont appris à connaître et à admirer. « Que prétendez-vous ? disait-on à Espartero au sujet de la guerre de l’Indépendance contre Napoléon. — Chasser l’ennemi. — Mais que vous aurez à souffrir et à combattre pour cela ! — Nos pères ont souffert et combattu sept cents ans pour chasser les Maures, et ils les ont chassés ! » A la même époque on reprochait aux Espagnols de n’avoir pas un grand général : « Nous en avons trouvé un qui suffit : C’est le général N’Importe. » N’Importe, c’était le mot des soldats après chacune de leurs immenses mais glorieuses défaites. Eh bien, laissez le génie de l’Espagne se mûrir dans la lutte sept fois séculaire contre l’ennemi de sa foi. Et quand l’heure de la Renaissance sonnera pour elle, ses œuvres littéraires seront dignes de sa grandeur. Avant tout on la verra religieuse, théologienne, avec ses nouveaux scolastiques du seizième siècle, et avec ses mystiques incomparables Jean d’Avila, Louis de Grenade, Louis de Léon, Térèse de Jésus qui parlent du ciel avec des accents enflammés à cette Reine de la terre. Elle aura le théâtre avec la verve profonde et passionnée de Calderon et l’inépuisable invention de Lope de

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Vega. Elle aura l’épopée avec les chants américains de Ercilla et le périple indien de Camoens. Elle aura le rire étincelant et la grande satire et l’étude des mœurs populaires avec Cervantes, Quevedo et des centaines d’autres encore ! Elle aura tant de richesses que la critique moderne s’est fatiguée de les compter et qu’elle a mieux aimé dans son ingratitude se tourner vers le Nord que de rester dans ce musée poétique du Midi trop encombré de merveilles.

Quant à notre France, la Renaissance ne lui arrivera qu’après s’être chargée d’éléments suspects et à une heure pleine de périls pour sa foi, pour ses mœurs et pour son caractère. Elle y sera déshonorée par la licence de la Pléiade, la libre-pensée de beaucoup d’humanistes, la satire ordurière de Rabelais. Ce nom me revient à la bouche avec la même expression de blâme. Ne croyez pas que je méconnaisse la richesse ou la vigueur de cet étrange génie. Rabelais parle une langue encore indécise, mais d’une souplesse, d’une abondance et d’une couleur incomparable, et il la manie en maître. Il a toute la science de son temps et cette science ne lui pèse pas plus qu’une plume. Comme il porte légèrement dans le creux de sa forte main toutes ces créations gigantesques et Gargantua et Pantagruel et Picrochole et Janotus de Bragmardo et Bridoie et les autres! Comme il les fait trémousser, et rire et geindre, et ergoter, et radoter, jusqu’à ce qu’il les passe à frère Jean des Entommeures qui est la fourberie ou à son ami Panurge qui est la ruse et qui les barbouille de bouillaison et les fait marchands de sauce verte. Mais le naturalisme désolant et le sensualisme abject sont au fond de cette coupe enivrante où nos pères ont trop bu ! Par bonheur, le tempérament de la France, le bon sens et le sentiment religieux a triomphé de ces poisons après une longue et douloureuse crise... Et la Renaissance, la nôtre, grâce à la forte discipline chrétienne rétablie non par les Janotus, comme on le dit trop souvent, mais par ce grand nombre d’hommes de Dieu, de grands chrétiens qui distinguent les règnes de Henri IV et de saint Louis, — oui, notre Renaissance Française, revue, corrigée, assagie, disciplinée s’appela le siècle de Louis XIV, le siècle de Corneille et de Racine, le siècle de Bossuet et de Fénelon.

PÉTRARQUE

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