ET JACQUES COLONNA, ÉVÊQUE DE LOMBEZ
Messieurs,
J’ai promis à la fin de ma dernière leçon, et le programme distribué ici avant ma leçon d’ouverture promettait déjà une étude aussi complète que possible des rapports de Pétrarque avec la province de Toulouse, et de sa liaison avec Jacques Colonna, évêque de Lombez. Je viens tenir cette promesse. Je serai, plus tard, très sobre de détails, même sur les événements les plus importants de la vie de Pétrarque ; je veux être minutieux sur celui-ci. Vous comprenez que cette complaisance n’a qu’un motif, le patriotisme local ; mais loin de m’en faire le moindre reproche, vous partagerez ce sentiment. J’ai le droit d’y compter, après ma leçon sur Pétrarque à Montpellier , dont la seule annonce attira, mardi dernier, un si grand concours, surtout de jeunes gens, qui ne m’en veulent pas, j’espère, d’avoir profité de l’occasion pour les prêcher un peu... Oui, Messieurs, tout ce qui touche de près ou de loin au sol natal, à ce beau Midi dont Toulouse est la capitale, nous séduit et nous attache, vous et moi. Et nous ne devons pas en rougir. Je tiens avec l’antiquité que c’est œuvre pieuse et méritoire de rechercher les souvenirs de sa patrie : Pius est patriæ facta referre labor. Je tiens de plus que la petite patrie nous fait aimer la grande, bien loin de nous en détacher, comme l’imaginent d’odieux et ridicules sophistes. Je tiens même que parmi les signes du temps il n’y en a guère de plus rassurant que le goût de plus en plus prononcé des études d’histoire
1 Extr. de la Rev. de Gasc., 1880.
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provinciale ; et cela pour plusieurs raisons dont je ne veux toucher qu’une : ces études obligent à rechercher le détail, le dernier détail des faits, c’est-à-dire la réalité, la vérité, l’histoire, — trop souvent remplacée par d’ambitieuses et funestes synthèses, œuvre de l’esprit de parti. Notre siècle, dans son orageuse traversée, a eu le tort de jeter à la mer, comme un bagage inutile, ce lest salutaire qu’on appelait les principes. Du moins il prétend encore croire aux faits. Eh bien, gloire à Dieu ! les faits, étudiés avec une persévérance infatigable, avec une bonne foi absolue, peuvent nous rendre les principes : on en a vu plus d’un exemple.
Je dois vous avouer aussi que, pour ma part, quand j’abordai Pétrarque pour la première fois, voilà plus de vingt ans, il m’attirait presque uniquement comme chanoine de Lombez ; je l’étudiai à ce titre dans un mince travail, que je ne citerais pas s’il n’avait été trop loué par tel critique ordinairement très sûr, mais que l’amitié a égaré sur ce point. Mon travail sur Pétrarque à Lombez 1 2 était fort incomplet et déparé par plus d’une erreur. Je veux donc tâcher de mieux traiter le même sujet, aujourd’hui que j’ai étudié plus à fond Pétrarque tout entier.
Mais ma visée principale est de vous révéler Jacques Colonna, un homme admirable, bien oublié dans notre Sud-Ouest dont il a été l’honneur : car s’il n’y est pas né, ce que j’ignore — il a bien pu y naître, puisque sa mère en était, — il y a passé la dernière année de sa belle vie ; il y est mort, courbé saintement, modestement, lui, jeune, brillant, poète, orateur, prince romain, sur sa tâche laborieuse de pasteur d’une des plus humbles églises de France.
Mais voilà bien des réflexions préliminaires et un nouvel exemple de ces fâcheux exordes qui empêchent de commencer. Hâtons-nous de rejoindre Pétrarque au moment où il fait la connaissance de ce personnage destiné à exercer tant d’influence sur sa vie.
Vous avez vu le grand poète florentin naître dans l’exil d’Arezzo en 1304, grandir à l’incisa, faire ses premières études à Carpentras, de douze à quinze ans et de 1315 à 1319, et son droit à Montpellier de 1319 à 1323, puis à Bologne de 1323 à 1326 -. Au mois d’avril de cette année, la mort de son père le ramène, avec son frère Gérard, à Avignon, où ils perdent encore, au bout de peu de temps, leur excellente mère 3. Ils entrent l’un et l’autre dans la cléricature en
1 Revue d'Aquitaine, t. n, 1857, p. 333, 372.
2 Fracassetti, Cronologia comparata sulla vita di Fr. Petrarca, en tête de sa trad. italienne de Lettere di Fr. P. (Florence, 1863, t. i, p. 164 et ss.)
3 J’abandonne sur ce point M. Fracassetti, qui croit que la mère de Pétrar-
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se faisant tonsurer, ce qui les rend capables de recevoir des bénéfices ecclésiastiques sans charge d’âmes. Vers la fin de la même année aussi, à ce qu’il paraît, Pétrarque devient l’ami de Jacques Colonna, tout récemment arrivé de Bologne, où il venait d’achever ses études de droit. Ecoutons notre poète : je reprends le texte interrompu dans mon avant-dernière leçon ; je cite Y E pitre à la postérité, où Pétrarque se révèle à nous, vous le savez, avec une simplicité qui n’est pas sans grandeur :
Je* fus trois ans à Bologne ; j’y suivis tout le corps du droit civil, et plusieurs auguraient bien de mon succès si j’avais persévéré. Mais j’abandonnai entièrement cette étude, dès que je n’y fus plus tenu par la volonté de mes parents. Ce n’est pas que je fusse insensible à la majesté des lois, qui est grande assurément, et qui nous rend toute l’antiquité romaine, mes délices. Mais l’usage des lois est profané par la perversité des hommes : aussi je me fatiguai d’apprendre jusqu’au bout ( perdiscere ) une science dont je n’aurais pas voulu me servir malhonnêtement ; m’en servir honnêtement eût été presque impossible, et si je l’avais entrepris, mon honnêteté eût passé pour ignorance. Aussi à l’âge de vingt-deux ans je rentrai chez moi. J’appelle chez moi cet exil d’Avignon, où je m’étais fixé dès la fin de mon enfance ; car l’habitude a presque la même force que la nature. C’est donc là que je commençai à être connu et que mon commerce fut même recherché par de grands personnages. Je ne comprends pas pourquoi, je l’avoue, et j’en suis aujourd’hui fort étonné. Mais alors je ne m’en étonnais pas et avec l’inconsidération de mon âge je me croyais très digne de tout honneur. Je fus recherché surtout par la grande et généreuse famille des Colonna, qui fréquentait alors ou plutôt qui honorait la cour pontificale ; ces nobles romains m’attirèrent près d’eux et me traitèrent avec des égards que je ne suis pas sûr de mériter, même aujourd’hui, mais qu’alors je ne méritais certes pas. Cet homme illustre et incomparable, Jacques Colonna, alors évêque de Lombez, dont je ne sais si j’ai vu ou si je verrai jamais l’égal, me conduisit en Gascogne au pied des Pyrénées 1
Nous n’irons pas plus loin aujourd’hui dans la vie de Pétrarque et de son ami. Ce morceau comporte un assez grand nombre d’explications utiles. Il me suggère d’abord un repentir. J’ai dit la dernière fois, avec les biographes de Pétrarque et avec Pétrarque lui-même, qu* étudiant en droit il n’avait pas ou presque pas étudié le droit. C’est sans doute exagéré. Si à Montpellier il ne s’était occupé que de littérature, — en quoi il avait, outre les excuses que
que survécut plusieurs années à Petracco. Mais j’admets, comme résultant du Panegyricum in funere matris de Pétrarque, qu’elle ne mourut pas avant son mari, quoi qu’en aient dit plusieurs biographes italiens et l’abbé de Sade ( Mém . sur Pétrarque, t. i, page 53-54). Voyez Mézières, Pétrarque (1868), p. 12-15.
i ...Ab illustri et incomparabili viro Jacobo de Columna, Lomberiensi tune episcopo, cui nescio an parem viderim seu visurus sim, in Vasconiam ductus sub collibus Pyreneis. Epist. ad poster.
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j’ai plaidées pour lui, cette autre excuse qu’il était encore presque un enfant, bien peu mûr pour des travaux sérieux, — il n’en fut pas de même à Bologne. Il est vrai que son aversion pour la jurisprudence ne cessa point ; mais enfin, faisant de nécessité vertu, il s’y appliqua peu ou prou, puisqu’il fit concevoir à ses maîtres de belles espérances sur son avenir.
De plus, bien qu’il n’eût pas terminé le long cours d’études requis alors pour arriver à la licence et qu’il ne fût probablement pas même bachelier ès-lois, on le considéra d’abord à Avignon comme une façon de jurisconsulte ; et il profita de cette réputation. Pauvre, ayant vu fondre les maigres restes de son patrimoine entre les mains de tuteurs inhabiles ou infidèles, ne tenant guère de son père d’autre héritage que quelques ouvrages de Cicéron — trésor inappréciable pour lui, vous le savez, mais qui ne pouvait le nourrir, — il plaida quelquefois, sans goût, non sans succès. L’Amour lui reproche, dans une de ses Canzoni, d’avoir débuté par ce métier d’avocat, par cet art « de vendre des paroles ou plutôt des mensonges, »
Da vender parolette anzi menzogne i
Mais, vous le pensez bien, il ne fut pas longtemps attaché au barreau. Les meilleurs juges s’en affligeaient, et le premier jurisconsulte d’Avignon, Oldrado de Lodi, que le Pape avait attiré de Padoue pour être le conseil de la Cour pontificale, ne le rencontrait jamais sans lui faire des reproches en le traitant de déserteur des lois. « Qu’y faire ? répondait Pétrarque, on ne saurait aller contre la nature, et la nature m’a fait ami de la solitude et non du forum 1 2. »
Où se portait donc l’activité de son esprit si richement doué et qui entrait alors dans la période de son libre et entier développement ? Les études classiques, la poésie et l’éloquence latines, la philosophie morale, Horace et Virgile, Cicéron et Sénèque, lui prenaient bien des heures. Il puisait dans la bibliothèque d’un vieux docteur en droit, Raimond Soranzo, qu’il récompensait en lui interprétant mille passages historiques, précieux pour l’intelligence des lois, mais fermés alors à la plupart des juristes 3. Et puis il commençait
1 Rime, part, n, canz. QuelUantico mio dolce empio signore.
2 Epist. fam., 1. iv, 10.
3 C’est de Soranzo que Pétrarque tenait le traité de Cicéron De gloria, qui fut perdu par son instituteur Convennole, comme je l’ai dit dans ma cinquième leçon, d’après Petr. Epist. Senil xvi, 1.
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à sacrifier aux muses italiennes et à fréquenter le beau monde d’Avignon.
C’était une assez dangereuse école pour notre poète et pour son jeune frère, qui vécut toujours avec lui dans une intimité sans nuage. Avignon, où l’innombrable personnel de la cour pontificale avait fait affluer, sous le pape gascon Clément V, l’argent et le luxe, les gens d’affaires et les gens de plaisir, était devenue un centre de corruption trop fameux. Les choses ne changèrent pas sensiblement sous Jean XXII, dont on ne peut nier pourtant les mœurs austères et le caractère énergique. La licence n’avait d’égale, dans cette ville, que la superstition, qui se manifestait surtout par une vraie épidémie de sortilèges et d’envoûtements. Dans le meilleur monde régnait une galanterie parfois décente, mais souvent fort suspecte, pour ne rien dire de plus. Pétrarque, sans doute, était éloigné des excès où se déshonoraient beaucoup de ses pareils, par la noblesse de son génie et de son âme, par son profond esprit religieux, par le souvenir toujours vivant des leçons de sa mère, par les habitudes sévères de sa vie. Mais ces habitude changèrent alors sous l’influence des cercles joyeux et frivoles, qui applaudissaient à sa bonne grâce et à ses talents. Ecoutez, Messieurs, ce qu’il disait luimême de sa vie de jeunesse, près d’un demi-siècle plus tard, dans une lettre adressée à son frère Gérard, alors chartreux depuis trente ans à Montrieux, près de Marseille :
Te souviens-tu, mon frère, quelle fut autrefois notre vie et comme nos âmes étaient tourmentées par des plaisirs laborieux et mêlés tu sais de quelles amertumes ! Oui, tu t’en souviens, je pense, pour te féliciter de ton affranchissement, et pour compatir à l’esclavage qui enchaîne encore ton frère de ses lourdes entraves et lui a mis presque l’épée au flanc et la corde au cou ; de sorte que c’en serait fait de moi si la main puissante qui t’a rendu la liberté ne m’avait préservé de me perdre. Tu prieras, mon frère, pour que Dieu m’affranchisse à mon tour et nous accorde la même heureuse fin, comme il nous a fait naître des mêmes entrailles : j’aurais dû te précéder, je ne rougirai pas de te suivre. Te souviens-tu, dis-je, quelle était notre recherche pour l’élégance de nos habits, souci qui me trouble encore, je l’avoue, mais qui diminue chez moi de jour en jour ; quels ennuis nous donnait ce travail de s’habiller et se déshabiller, cette tâche incessante du matin* et du soir ; quelle crainte pour un cheveu qui menaçait de sortir de son rang, pour ces boucles artistement enroulées et que le plus léger vent pouvait déranger ; quelle attention à éviter, par devant et par derrière, toute rencontre fâcheuse qui aurait pu mettre la moindre tache sur l’éclat de nos vêtements ou en déranger les plis harmonieux. Oh ! vraiment, soins inutiles des hommes et surtout des jeunes gens ! Pourquoi tant de soucis, en effet ? Pour plaire aux yeux d’autrui ! et à quels yeux ? à ceux d’une foule d’hommes qui certes nous déplaisaient fort...
Là-dessus, une citation de Sénèque et un trait de la vie d’Hortensius. Après quoi Pétrarque continue :
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Que dirai-je de nos souliers, inventés pour protéger les pieds, et qui les mettaient à la torture et les martyrisaient ? Certes, les miens auraient fini par ne plus remplir leur office en aucune manière, si averti enfin par la nécessité je n’avais mieux aimé blesser un peu les regards d’autrui que de briser mes os et mes nerfs. Que dirai-je des fers à friser, et des tourments de la coiffure ? Combien de fois notre sommeil n’a-t-il pas été retardé, puis rompu avant l’heure par ce dur travail î Quel valet de bourreau nous aurait infligé de pires supplices que nos prppres mains ? Combien de fois le miroir nous révélait des sillons fâcheux sur nos fronts échaudés pendant la nuit, de sorte que l’envie de montrer nos cheveux nous amenait à être obligés de cacher notre visage ! Plaisirs pour les patients que tout cela, mais souvenirs fâcheux pour qui en est revenu, incroyable folie pour qui n’en a pas fait l’épreuve 1 En y repensant, comme tu dois aimer cette large chaussure qui défend le pied sans le serrer, cette chevelure taillée ras, cette couronne de cheveux qui ne dérange ni les yeux ni les oreilles, cette robe toute simple facile à acquérir et à garder, qui ne gêne pas plus à mettre qu’à ôter, et qui défend l’âme de l’orgueil comme le corps du froid ! Que tu es heureux d’avoir goûté d’abord ces amertumes ! Et pour en venir à des choses plus graves, rappelle-toi aussi, pour augmenter ta reconnaissance envers Dieu, quelles fatigues, quelles veilles nous supportions pour faire connaître notre folie et devenir la fable du peuple 1 !...
La suite parle des vers d’amour qu’ils s’essayaient à composer l’un et l’autre ; mais ce détail doit être postérieur pour Pétrarque au jour d’avril 1327 où il vit Laure pour la première fois, dans une église d’Avignon, et où son cœur, pour la première fois aussi, selon son témoignage, cessa d’être libre. Et déjà il avait trouvé dans l’amitié de Jacques Colonna, avec un secours assuré pour sa vie matérielle, un précieux appui pour sa dignité morale. Gomme vous le verrez bientôt par les textes, le jeune gentilhomme avait distingué Pétrarque dans le cours de ses études à Bologne, toutefois sans faire sa connaissance. Heureux de le retrouver à Avignon, il le rechercha et ne tarda pas à se lier intimement avec lui. Mais il dut le quitter pour aller à Rome, où il avait été nommé chanoine de Saint- Jean de Latran, et où une action extraordinaire ne tarda pas à lui mériter l’épiscopat. Avant de vous la raconter,, je vous dois quelques détails sur sa famille.
Vous avez remarqué avec quelle attention Pétrarque vante la noblesse des Colonna et fait ressortir ce détail, qu’ils fréquentaient alors la cour pontificale. C’est que vingt-cinq ans auparavant ils étaient encore ennemis déclarés du Saint-Siège et accablés d’excommunications et d’anathèmes.
Les Colonna étaient — je pourrais dire sont encore — une des plus illustres maisons du patriciat romain. Mais si je rapportais
i Epist. senil., xv, 5 (olim Variar.) ; voir sur la date la note de M. Fracassetti, Lettere senili, n, p. 416.
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les opinions émises sur leur origine, je m’exposerais au reproche de vouloir égayer à tout prix un sujet aussi grave ; tout au plus mes citations vous convaincraient que les généalogistes d’outre-monts n’ont rien à envier aux nôtres en fait d’imagination et de complaisance. Pour eux, les Colonna descendent de l’empereur Trajan (à cause de la colonne Trajane) ; que dis-je ? de Marius, et c’est bien, il faut en convenir, l’ancêtre le mieux choisi pour cette race courageuse, fière et turbulente. Mais les mieux informés ne s’arrêtent pas là ; ils remontent à Hercule libyque (les colonnes d’Hercule !), à Saturne, à Chain, fils de Noé ! On ne saurait croire la quantité de grands hommes, de saints et de saintes, de papes, de cardinaux, qu’ils enferment ensuite, avec la même intrépidité d’affirmation, dans leurs cadres généalogiques 1.
Tout cela est absurde et, du reste, relativement nouveau. Au temps de Pétrarque, les Colonna, chefs des gibelins de Rome, comme leurs rivaux les Orsini étaient les chefs du parti guelfe, se vantaient d’appartenir de naissance à l’Empereur d’Allemagne et d’avoir émigré en plein moyen-âge des rives du Rhin aux bords du Tibre. Ce qu’il y a de sûr, c’est que dès le onzième siècle ils figuraient parmi la noblesse romaine et qu’en 1050 une héritière de Palestrina porta cette seigneurie au seigneur de Labicum ou La Colonna, fief primitif de cette noble race 2. Ce qui est également acquis, c’est le témoignage du fameux jurisconsulte Jean d’Andre#a déclarant au quatorzième siècle qu’il n’y avait plus de son temps que deux maisons d’anciens citoyens romains, les Colonna et les Ursins ou Orsini 3.
A l’occasion de leurs fiefs placés dans le patrimoine de Saint- Pierre, les Colonna, vassaux parfois indociles, eurent de nombreux démêlés avec les papes. Cependant le père de notre évêque de Lombez, Etienne Colonna, avait commencé par jouir de leur faveur. Honorius IV l’avait nommé général à trente ans et il justifia ce choix en réduisant Pérouse révoltée. Il fut également honoré par Nicolas IV et par saint Célestin ; mais tout changea quand celui-ci eut déposé la tiare et qu’elle fut échue à Boniface VIII. Les Colonna protestèrent audacieusement contre l’abdication de l’un et l’éléva-
1 Voir, outre les auteurs cités par l’abbé de Sade (t. i, p. 98), la très curieuse Historia délia auguslissima famiglia Colonna, Venezia, Turrini, 1658, in-fol. Le premier livre va de Cham à Marius seulement (p. 1-63).
2 A. Nibby, Analisi storico-topografico-antiquaria délia carta de’dintorni di Roma (R., 1837), t. n, p. 164.
3 Comment, in Décrétal. Bonif. VIII (rubr. de Scismat., 1. 5, tit. 3) : Hodie non sunt nisi duae domus antiquorum civium, domus de Columma et domus de Ursinis.
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tion de l’autre, et ils soutinrent, avec le poids des excommunications, une vraie, une terrible croisade, qui aboutit à leur soumission forcée et à leur ruine complète.
Dans cette lutte acharnée, leur principal champion avait été Etienne Colonna, aidé de ses cinq frères, parmi lesquels deux cardinaux et un hardi capitaine, Sciarra, dont le nom était réservé à une sinistre célébrité. Privés de leurs biens et de leurs charges, ils s’enfuirent où ils purent. Etienne se retira chez l’ennemi le plus déclaré de Boniface VIII, chez Philippe le Bel. Il eut même, dit-on, le malheur de lui conseiller cette odieuse expédition sur Anagni, où Nogaret et Sciarra firent le Pape captif et où Sciarra poussa l’insolence jusqu’à le frapper à la joue de son gantelet de fer.
C’est à la cour du roi de France qu’Etienne épousa Gaucerande de l’Isle-Jourdain.
Ce nom nous transporte, vous le savez, Messieurs, en pleine Gascogne-Languedocienne. Le père de Gaucerande, Jourdain IV, baron de l’Isle-Jourdain, n’était pas le premier venu. Il travaillait avec persévérance à grossir l’héritage féodal de ces braves seigneurs de l’Isle qui portaient dans leur nom le souvenir vivant des croisades. Il savait exploiter à cet effet, et la faveur croissante du roi et les alliances utiles. Après la mort de Faydide, sa première femme, qui lui avait donné la seigneurie de Cazaubon en Armagnac, il avait épousé une riche héritière, Vaquerie de Montélimart ; et il maria ses filles, les sœurs de Gaucerande, au seigneur de Caumont, à un fils du comte de Comminges, au comte d’Astarac, au vicomte de Narbonne 1. Vous voyez jusqu’où pouvait aller l’action du gendre d’Etienne Colonna, et vous êtes tout préparés à voir monter un de ses petits-fils sur un siège épiscopal de la Gascogne.
Mais cet évêché fut accordé avant tout au mérite, à un mérite sans pair ; de plus, il fut, pour ainsi dire, conquis à la pointe de l’épée, par une aventure Tiéroïque dont je ne vous ferai pas longtemps attendre le récit.
Absous, puis réhabilités et relevés par la clémence des trois successeurs de Boniface VIII, et surtout comblés d’honneurs par Jean XXII, les Colonna s’étaient presque unanimement voués à sa cause, et pour la première fois ils marchèrent sous les bannières du pape contre les aigles impériales dans la guerre déclarée par le Saint-Siège à Louis de Bavière. Ce triste empereur avait rallié autour de lui, avec les restes du parti gibelin, des aventuriers de tout pays et surtout des moines mendiants schismatiques. C’est à lui
1 P. Anselme, Hist. des grands off. de la cour., t. n, p. 714.
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que le fougueux Occam écrivait : Defende me gladio, defendam te calamo, et que s’attachaient tous ces Cordeliers en délire qui traitaient le pape d’hérétique pour avoir déclaré que les frères mendiants, malgré leur vœu de pauvreté, devenaient propriétaires de leurs aliments au moins par la consommation. Tels étaient les théologiens d’Etat de Louis de Bavière. En envahissant l’Italie, ce prince s’attira une bulle d’excommunication (28 octobre 1327) et l’interdit entra à Rome avec lui. Il se trouva, du reste, assez d’apostats pour y faire le service religieux, et même pour y suivre contre le souverain pontife une procédure dérisoire, qui aboutit à une sentence de déposition, au nom du clergé romain, contre celui que Louis de Bavière appelait injurieusement Jacques de Cahors ou le Prêtre-Jean. Pour couronner cette œuvre d’iniquité, Louis créa un anti-pape sous le nom de Nicolas V ; c’était un cordelier révolté, dont le règne faillit se terminer d’une façon grotesque : une personne qu’il avait épousée autrefois et qui lui avait permis de la quitter pour entrer dans l’ordre de Saint-François, obtint contre le prétendu pape une sentence qui l’obligeait à la reconnaître comme sa femme. Je me hâte d’ajouter que ce religieux dévoyé répara bientôt ses torts en se réconciliant avec l’Eglise.
Au moment où Rome voyait ces scandales, la meilleure partie du clergé avait fui, et la plupart des fidèles étaient dans une déplorable incertitude. Il importait de leur faire connaître la bulle fulminée par Jean XXII contre l’Empereur. Mais l’entreprise semblait impossible dans une ville entièrement occupée par les troupes impériales. Or, le 22 août 1328, un jeune chanoine, accompagné de quatre hommes masqués, se rendit sur la place de San Marcello et y lut d’un bout à l’autre, devant un rassemblement d’un millier de personnes, le document pontifical. Puis, prenant la parole, il affirma, dans les termes les plus énergiques, la fausseté des accusations portées contre le pape, et la nullité des procédures faites contre lui au nom du clergé de Rome, alors que les principaux chapitres et tous les religieux avaient quitté la ville à cause de l’interdit ; et il s’offrit à prouver son dire par raison et même, au besoin, par l’épée, en lieu neutre. Après quoi, de ses propres mains, il afficha la bulle sur la porte de San Marcello, et, montant à cheval, il gagna sans encombre le château de Palestrina, tandis que Louis de Bavière, prévenu un peu tard, perdait sa peine à le faire poursuivre et se vengeait sur l’effigie du souverain pontife, brûlée en pleine place publique pour crime d’hérésie.
Par cet acte d’audace chevaleresque, Jacques Colonna, qui n’était pas encore dans les ordres sacrés, — ce qui rend moins étrange sa
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proposition relative au duel judiciaire, — Jacques Colonna avait lavé, autant qu’il était en lui, la tache imprimée à son nom dans la guerre livrée par ses parents à Boniface VIII. Tous les chrétiens du temps avaient maudit l’attentat d’Anagni et l’outrage infligé par Sciarra au vicaire de Jésus-Christ ; tous avaient éprouvé l’horreur si éloquemment exprimée par Dante :
« Je vois les fleurs de lis entrer dans Anagni, — et Christ captif dans son vicaire ; — je le vois bafoué une seconde fois ; — je vois le vinaigre et le fiel se renouveler — et Christ mis à mort entre des larrons vivants. »
Veggio in Alagna entrar lo fiordaliso E nel Vicario suo Cristo esser catto.
Veggiolo un’altra volta esser deriso ;
Veggio rinnovellar l’aceto e’1 fele,
E tra vivi ladroni esser anciso L
Mais il faut bien l’avouer, sauf cet attentat sacrilège et universellement honni, la noblesse, le courage, les malheurs des Colonna obtinrent l’admiration et la pitié des contemporains. L’histoire s’est faite longtemps complice de cette indulgence et semble même avoir condamné le belliqueux pontife. Elle a oublié que les Colonna furent ses agresseurs injustes et insolents, qu’ils abusèrent indignement de la force qui les rendait si dangereux pour la tranquillité de Rome ; que Boniface, quoi qu’en ait dit le grand poète gibelin, écho de vains bruits populaires, n’employa que des moyens légitimes dans leur énergie contre des vassaux rebelles, qui étaient en même temps les ennemis de l’ordre public. Aujourd’hui le procès est révisé. On ne refera pas, dans l’ensemble, la vengeresse Histoire de Boniface VIII, due à l’un des esprits les plus larges, les plus sympathiques, les plus libéraux de l’Italie contemporaine, à don Louis Tosti, moine du Mont-Cassin.
Sans doute on peut différer d’opinion sur la place et le rôle que marquait à la Papauté, dans les temps modernes, le progrès naturel de la civilisation. Mais telle n’est pas la question de Boniface VIII. Ce n’est pas une question de convenance et d’opportunité; c’est une question de justice. Il reçut de ses prédécesseurs le pontificat politique, grande et noble institution qui avait fondé l’indépendance de l’Italie et sauvé la civilisation de l’Europe ; dépôt séculaire, où s’unissaient les promesses divines, le vœu des peuples chrétiens, le travail naturel des forces sociales et l’œuvre personnelle des plus vaillants défenseurs de la justice sur la terre. Pour
l Purgat. G. xx, 86-90.
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garder intact ce dépôt attaqué par le mensonge, la ruse et la violence, Boniface refusa toute concession et tout compromis. Il sut combattre et souffrir pour cette sainte cause, jusqu’à la mort, que dis-je ? jusqu’à l’outrage et au soufflet.
Nous tous, catholiques du dix-neuvième siècle, qui avons applaudi constamment aux héroïques efforts, aux glorieuses défaites de Pie IX, gardons-nous de blâmer Boniface VIII, gardons-nous même de le plaindre. Battu sur le terrain des faits, il est resté vainqueur sur le terrain de la conscience. Il garde cette gloire de n’avoir trahi ni son droit, ni son devoir. C’est un de ces vaincus immortels, grâce à qui subsiste le règne de Dieu ici-bas ; un de ces imprudents, de ces obstinés, de ces aveugles, qu’on accuse de tout perdre et sans qui tout serait perdu : car tout est perdu quand la conscience abdique, et rien ne l’est tant que l’honneur est sauf !
Ainsi le coup de main de la place San Marcello purifia le nom si compromis des Colonna. Je ne prétends pas d’ailleurs que le jeune et brillant chanoine de Saint-Jean de Latran eût un mandat en forme des membres de sa maison. Quelques-uns servaient l’empereur, et l’infortuné Sciarra Colonna prit une part active à son couronnement dans Rome : infortuné, en effet, qui mourut peu après, poursuivi, ce semble, par une vengeance mystérieuse et sans avoir vu finir les souffrances de son exil. Etienne Colonna lui-même, malgré son grand cœur, n’avait peut-être pas dépouillé tout à fait le vieil homme. Mais la bravoure de son Giacomo ne pouvait qu’exciter son admiration, sa joie, sa fierté paternelles. A son retour dans Avignon, le jeune homme fut accueilli par d’unanimes applaudissements. Le pape lui devait bien une récompense. L’évêché de Lombez venait de vaquer par la translation de son premier titulaire, Arnaud-Roger de Comminges, à l’évêché de Clermont. Jean XXII le donna à Jacques Colonna en lui accordant, d’abord, une dispense d’âge (il n’avait pas trente ans, et c’était alors l’âge exigé par les canons), et puis un intervalle d’un an pour se faire ordonner ; son frère, le cardinal Jean Colonna, était nommé en attendant administrateur du diocèse.
Mais tout ce que je viens de dire fait apprécier le courage du nouvel évêque et non les autres vertus qui le rendaient encore plus digne de cet honneur. Ecoutons, à ce sujet, Pétrarque louant son ami avec un parfait désintéressement, longtemps après sa mort et l’extinction de toute sa branche :
Vers l’âge de vingt-deux ans je devins l’ami et l’hôte de cette illustre, mais, hélas ! trop infortunée famille Colonna, qui aura toujours mon respect et mes regrets. Je passai près d’elle presque toute ma jeunesse,
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mes années de printemps. Je dus ce bienfait à cet homme incomparable, Jacques Colonna, alors évêque de Lombez, dont le souvenir me sera toujours aussi doux que triste. Le monde n’était pas digne de lui, Jésus- Christ le réclamait et il n’a pas tardé à le ravir à la terre pour le rendre au ciel... Il m’avait vu à Bologne lorsque j’étais encore presque un enfant, et comme il me le dit plus tard, mon extérieur l’avait favorablement prévenu, bien qu’il ignorât encore d’où j’étais ; il me savait seulement écolier comme lui. Car il s’appliquait à ces études que j’abandonnai, tandis qu’il les poursuivit jusqu’au terme le plus honorable (la licence ou le doctorat), et tout jeune encore, mais par un vrai mérite, il fut élevé à l’épiscopat. Revenu pour ce motif à ce qu’on appelle la cour romaine, il m’y revit (car j’étais destiné dès l’origine à cette rude prison), il me retrouva lorsque mes joues se couvraient de leur premier duvet ; et, après s’être informé exactement de ma condition, il m’admit enfin dans sa compagnie. Je ne pense pas qu’il y en ait jamais eu de plus aimable et de plus suave. Nul n’égala Jacques Colonna en gravité, en amabilité, en sagesse, en bienveillance ; nul ne fut plus modeste dans la bonne fortune, plus ferme et plus courageux dans le malheur. Je ne parle pas par ouï dire, mais en témoin. En éloquence, il n’avait pas de rival ; il tenait les cœurs dans sa main, et soit qu’il parlât au clergé ou au peuple, il menait où il voulait les âmes de ses auditeurs. Dans ses lettres et dans sa conversation, il avait une clarté merveilleuse : à le lire ou à l’entendre on voyait le fond de son cœur, et l’on n’avait jamais besoin d’explication, tant l’expression obéissait fidèlement à la pensée. Que dire de son incomparable affection pour les siens, de sa libéralité infatigable pour ses amis, de son inépuisable charité pour les pauvres, de son affabilité pour tout le monde ? Cet homme, d’un mérite achevé, si ad unguem, pour employer un mot d’Horace, avait encore une telle dignité d’extérieur et de manières, qu’en le voyant seulement entre mille autres vous l’auriez reconnu pour un prince. Il m’eut à peine entretenu deux fois qu’il m’enveloppa des filets de sa grâce et de son éloquence, au point de s’emparer de mon âme tout entière pour n’en sortir jamais, même après sa mort. Il était alors au moment de partir pour son évêché de Gascogne ; ignorant sans doute le droit qu’il avait acquis déjà de me commander, il me pria d’être du voyage, soit par une confiance que je ne pouvais justifier, mais qui venait de son habileté à lire les sentiments sur le visage, soit qu’il fût content de mon esprit et charmé de mes rimes italiennes, où je dépensais alors toute ma verve de jeunesse. J’obéis, je partis i.
Messieurs, nous partirons avec les illustres voyageurs, nous les accompagnerons à Toulouse et à Lombez. Mais j’ai déjà trop usé et abusé de votre complaisance pour aujourd’hui, et je vous propose de remettre la partie à mardi prochain.
1 Niillus illo viro gravior, nullus alacrior, nullus sapientior, nullus melior, nullus aut in prosperis modestior, aut fortior in adversis atque constantior... Jam in eloquentia nullus par ; corda hominum habebat in manibus ; sive ad clerum, sive ad populum sermo esset, quocunque sibi libuisset, animos audientium rapiebat. Jam et in epistolis et in quotidiano colloquio, tam clarus ut cum eum vel legeres vel audires, cor ejus introspiceres... Inerat et in suos sine exemplo charitas, in amicos liberalitas indefessa, inexhausta pietas in pauperes, affabilitas in omnes... Epist. senil. (Fracassetti) xvi, 1, (olim xv, 1, ed. Basil., p. 1047).
PÉTRARQUE