ET JACQUES COLONNA. EVÊQUE DE LOMBEZ
(suite)
Messieurs,
Nous avons aujourd’hui un voyage à faire, vous le savez, et je crains que vous n’ayez rêvé à ce propos d’une partie de plaisir. Je vous préviens, quoiqu’un peu tard peut-être, que c’est tout autre chose. Je vous avouerai même qu’en m’occupant ces jours-ci, dans la solitude de mon cabinet de travail, à réunir et à grouper les textes relatifs au voyage et au séjour de Pétrarque à Lombez, j’ai été effrayé, alarmé, découragé du morcellement, de l’émiettement de ces menus détails. Il me semblait à peu près impossible d’en faire un ensemble présentable. Pour ne pas céder au découragement et à la tentation de vous rendre vos billets, il m’a fallu appeler à mon secours ces belles maximes de constance, de force d’âme, de suite et d’unité dans la conduite de la vie, que Zénon et Descartes inculquent à leurs disciples. J’ai dû surtout me rappeler ce que je sais dès longtemps, ce que j’ai dit la dernière fois, de votre patriotisme local, pour me persuader que vous ne voudriez à aucun prix vous ennuyer en pays toulousain. Je me suis répété, de plus, qu’il faut bien quelquefois, même dans l’enseignement supérieur, s’arrêter aux plus humbles faits. Certes, les tableaux d’ensemble plaisent davantage au professeur et aux auditeurs ; on aime mieux toucher les hautes cimes, saisir de grands effets, porter des juge-
1 Extr. de la Rev. de Gasc., 1880.
ments sommaires et fixer des lois générales, que de s’aveugler à distinguer les atomes, les grains de poussière d’un récit minutieux. Mais j’ai peut-être abusé des synthèses ambitieuses dans mes premières leçons de cette année. Il faut maintenant, ne serait-ce qu’à titre de réparation, faire de l’analyse bien humble, et même, aujourd’hui et la prochaine fois (deux fois ne sont pas coutume), bien décousue. Nous trouverons un peu plus tard, Dieu aidant, un juste équilibre entre les visées exagérées d’une sorte d’histoire littéraire a priori et le terre-à-terre d’une chronique découpée à petits morceaux. Et peut-être arriverons-nous, sans négliger les faits particuliers qui seront au contraire notre ressource et notre appui, à donner quelque unité et quelque intérêt à nos leçons prochaines sur l’action de Pétrarque dans la philosophie, la théologie, la politique, la philologie, la poésie de son temps et des siècles suivants.
Donc aléa jacta est, nous partons d’Avignon et nous allons à Lombez par la route suivie constamment alors, Montpellier, Narbonne et Toulouse. Oh ! je sais bien que c’est un charmant voyage, pour peu qu’on le fasse à la belle saison et en aimable compagnie. Et nous sommes au printemps : car c’est vers la fin de mars 1330 que nos voyageurs se mirent en route ; et ce devait être une enviable société que celle de ces deux hommes, dont l’un gardait comme un reflet de l’antique grandeur romaine, dont l’autre portait avec lui l’avenir de la poésie nouvelle. Mais je ne suis pas poète ici — non plus qu’ailleurs, du reste. Je suis historien, soucieux avant tout d’exactitude et d’authenticité. 11 me faut des textes positifs et formels. L’aimable poète a beaucoup écrit sur lui-même, il a consacré à sa propre personne (et je ne lui en fais pas un reproche) près de la moitié de ses volumineux écrits ; il nous a laissé dans ses lettres une autobiographie, qu’il ne s’agit que d’extraire pièce à pièce et de recontituer dans sa liaison et son unité : travail, pour le dire en passant, qui a séduit un de ses meilleurs éditeurs italiens, le professeur Marsand *, mais qui aurait besoin d’être repris en sous-œuvre et achevé dans des proportions beaucoup plus vastes pour nous donner un Pétrarque en pied, un Pétrarque vrai et
l Memorie délia vita di Fr. Petrarca, ch’egli stesso ne lasciô scrilte nelle opéré sue latine, dans la magnifique édition des Rime de Padoue 1819-20, 2 vol. gr. in-4°. Ce travail a été reproduit depuis dans une foule d’éditions de Pétrarque, par exemple celles de Le Monnier (Florence, 1845, 1847, 1851, 1854, etc., avec le commentaire de Leopardi). On peut le lire aussi dans un petit vol. d’Autobiografie de la Collection diamant (Florence, Barbera, 1859.)
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vivant, décrit et raconté par lui-même. Mais enfin Pétrarque, qui nous a dit tant de choses de sa vie, n’a pourtant pas jugé à propos de faire le journal de son expédition d’Avignon à Lombez et de nous transmettre ses impressions de voyage. Il n’y a dans ses lettres que quelques phrases éparses sur son séjour en Gascogne, et cette assurance qu’il a visité Narbonne et Toulouse avec attention. Il serait facile, mais dangereux, d’appeler l’imagination au secours de l’histoire. Il serait plus sérieux de décrire, d’après les documents et l’archéologie, les hommes et les choses que Pétrarque et Jacques Colonna ont dû voir et admirer ou blâmer dans ces régions. Sans renoncer tout à fait à cette ressource, ne craignez pas que j’abonde en ce sens, et que je vienne vous présenter une façon de voyage d’Anacharsis en Grèce, je veux dire en Languedoc, au commencement du quatorzième siècle. Ce travail, du reste, a été déjà fait bien ou mal. Il existe un ouvrage assez étendu (cinq volumes in-8°) sous ce titre : Viaggi di Peirarca, publié en 1820 par le professeur milanais Ambr. Levati. Les Italiens l’estiment encore comme ce qu’ils ont de plus complet sur la vie entière de Pétrarque : car (vous pouvez en juger déjà par ce que nous avons vu de sa carrière, et la suite justifiera davantage encore ce point de vue) sa vie fut un voyage, dans le sens le moins métaphorique possible, une suite à peu près continuelle de déplacements. Le premier livre de cet ouvrage est précisément consacré au voyage de Lombez, et il tient près de deux cents pages. Malheureusement c’est de tout ce roman historique la partie la plus romanesque et la moins historique, et l’auteur n’a eu en main que des livres d’histoire générale très insuffisants pour le renseigner sur le vif des événements et des personnages locaux. Il n’a consulté ni Dom Vaissète, ni la Gallia christiana, ni le P. Anselme ; il n’a pas su le premier mot de la famille maternelle de l’évêque de Lombez... Gardons-nous donc, tout en lui accordant un rapide coup d’œil, de nous attacher à lui. Ici, comme presque partout ailleurs, notre seul vrai guide sera Pétrarque même, avec les documents contemporains.
Son silence absolu a laissé au professeur Levati le soin de nous apprendre qu’au départ les pèlerins se réjouissaient fort, et de voir des pays nouveaux, et de les parcourir dans la plus belle saison de l’année, « qui revêtait les bois de feuillage et les prairies d’herbes et de fleurs et inspirait aux oiseaux d’amoureuses chansons 1. » Pour peu que le temps ait été pluvieux, ce qui n’a jamais été rare dans nos printemps du Midi, les impressions des voyageurs ont dû
i Levati, Viaggi di Petr., t. î, p. 33.
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être assez éloignées de ces gracieuses images ; et je serais porté à croire qu’il en alla de la sorte, vu les souvenirs peu agréables physiquement que Pétrarque a gardés de cette expédition.
A Montpellier, on suppose que les magistrats et l’Université en corps sont venus au-devant de ces hôtes illustres, et que Pétrarque a eu le plaisir (si c’en était un pour lui) d’embrasser un de ses anciens professeurs de droit.
Narbonne, je l’ai dit, fut visitée soigneusement par notre poète : lui, si épris d’antiquités romaines, ne put manquer d’étudier celles qui décoraient alors, beaucoup plus richement qu’aujourd’hui, cette vieille cité : le capitole gallo-romain y subsistait encore, il n’a été démoli qu’au milieu du quinzième siècle ; on y admirait aussi, comme un travail digne de la grandeur du peuple-roi, le Pons septimus ou septuple pont, qui allait de Narbonne à Capestang en traversant le lac interposé 1. Jacques Golonna reçut sans doute l’hospitalité du vicomte de Narbonne, qui avait épousé une sœur de sa mère, Jeanne de l’Isle-Jourdain 2.
A Toulouse, il a du être accueilli par notre second archevêque, Guillaume de Laudun, transféré de Vienne en 1327 à ce siège devenu archiépiscopal depuis dix ans. Vous le savez, en effet, c’est en 1317 que le pape Jean XXII, en même temps qu’il diminuait le diocèse de Toulouse par la création sur son territoire de nouveaux évêchés (celui de Lombez par exemple), relevait l’importance de ce siège en le séparant de la province ecclésiastique de Narbonne pour l’élever au titre métropolitain. C’est assurément un des faits les plus remarquables de notre histoire ecclésiastique provinciale, et il a donné lieu à bien des commentaires contradictoires. Dans ce siècle troublé, les passions politiques, les haines de parti envenimèrent presque toujours les appréciations en ce qui concerne les actes de l’autorité pontificale, et nous nous ressentons encore de ces injustices. On a bientôt dit que l’histoire réforme les arrêts mal fondés des contemporains : l’histoire est œuvre humaine, sujette aux mêmes incertitudes et aux mêmes erreurs que tous les autres emplois de notre activité ; de sorte qu’il y a bien des noms et bien des faits tirés en sens contraire après des siècles dans l’arène de l’histoire, comme ils l’étaient sur le terrain de l’opinion contemporaine. On a trouvé toutes sortes de motifs humains peu glorieux à ces créations ecclésiastiques du pape de Cahors. Je doute qu’il soit utile ou sûr d’argumenter sur des intentions ; le seul parti
1 J’emprunte ces détails à l’abbé de Sade, Mem. sur Pétr., t. i, p. 151.
2 P. Anselme, Hist des grands officiers, t. n, p. 714.
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raisonnable est peut-être de juger les faits en eux-mêmes et dans leurs conséquences nécessaires. Or, les érections de nouveaux diocèses furent très utiles à nos contrées : elles y multiplièrent les centres actifs et féconds de vie religieuse, intellectuelle et commerciale, en faisant naître des villes où il n’y avait que des villages ; elles améliorèrent l’administration ecclésiastique en décomposant d’immenses diocèses, trop vastes pour la sollicitude d’un seul pasteur, et en éloignant le danger moral résultant pour les dignitaires de l’Eglise d’énormes revenus accumulés sur la même tête : tentation d’avarice et de cupidité, périlleuse toujours, plus redoutable encore à cet âge de transition et de trouble, et à laquelle n’avait pas su résister le dernier évêque de Toulouse, Gaillard de Preissac, neveu de Clément V, déposé par Jean XXII.
Le premier archevêque de Toulouse, nommé par ce dernier pape en 1317, fut au contraire un homme de vertu et de talent. Il se nommait Jean-Raimond de Comminges, fils du comte Bernard VII. Jacques Colonna l’avait vu à Avignon ; car son mérite le fit élever aux honneurs de la pourpre et il quitta son siège pour la cour pontificale, où il rendit de grands services. On raconte à sa gloire qu’il refusa hautement, dans le conclave qui suivit la mort de Jean XXII, la promesse qu’on lui demandait de maintenir le séjour du Saint-Siège en France : ce qui lui aurait fait manquer la tiare. Il avait été remplacé à Toulouse, je l’ai déjà dit, par Guillaume de Laudun, contemporain du passage de Pétrarque 1.
Deux choses durent frapper notre poète et son compagnon dans la nouvelle ville archiépiscopale. Pétrarque, si dévoué aux études de littérature antique, Colonna, qui avait parcouru la France et lTtalie pour demander la science aux écoles les plus célèbres, accordèrent certainement leur attention la plus sympathique, d’abord à notre Université, qui était alors dans une période d’accroissement et d’activité renaissante. Car un an avant (juillet 1329) avaient été publiés les Statutci pro reformations Universitatis tolosanæ, qui réglèrent son organisation complète et définitive d’après les us et coutumes consacrés par les papes. Quel dommage que Pétrarque ne nous ait pas transmis son avis motivé sur les professeurs et les étudiants de cette époque lointaine ! Nous pouvons induire cependant de quelques paroles de lui qu’il en reçut une impression très favorable ; car dans une des lettres de sa vieillesse, dont j’ai déjà cité des extraits, insistant sur le thème cher à tout vieillard, laudator temporis acti : — « Mes enfants, tout dégénère, » — mais y
1 Sur tous les faits relatifs à l’archevêché de Toulouse, GaU. christ., t. xm.
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insistant certes avec une incontestable vérité à cette triste époque de décadence universelle, il vantait Montpellier et Toulouse pour les avoir visités autrefois, et il déclarait que ces villes avaient bien décliné dans leur prospérité commerciale et dans leur activité scientifique.
Mais qu’avait-il pensé de l’autre institution qui dut particulièrement le frapper à Toulouse, du Collège de la gaie science, qui devint trois siècles plus tard l’Académie des jeux floraux ? Je suppose d’abord qu’elle n’a pu passer inaperçue pour notre voyageur.
Le professeur Levati raconte qu’il arriva tout juste le 1er mai à Toulouse, comme pour assister à la fête des fleurs 1. Se non è vero, è ben trovato. Mais remarquez pourtant que c’est assez vraisemblable. Nos voyageurs sont partis d’Avignon à la fin de mars, et ils n’ont dû arriver à Lombez que peu avant le 1er juin, puisque Pétrarque dit expressément qu’il y a passé l’été. Ne croyez pas d’ailleurs que le collège de la gaie science ait chômé en 1330. L’institution était encore dans la ferveur et l’activité exubérante de la jeunesse. Vous savez qu’elle ne datait que de sept années ; c’est en 1323 que sept bourgeois de Toulouse, réunis au pied d’un laurier (ce trait seul aura fait tressaillir Pétrarque), dans un verger de la rue des Augustines, et prenant le titre de très gaie compagnie des sept troubadours de Toulouse, avaient convoqué pour la première fois les poètes du Languedoc à une joûte poétique 2. Je vous lirai, non pas cette lettre de convocation un peu trop longue, mais de préférence une page publiée trente ans après par un survivant, chancelier du gai consistoire, Guillaume Molinier, parce qu’elle exprime. également et avec plus de précision l’esprit de l’institution primitive.
Le docte chancelier donne jusqu’à cinq raisons pour lesquelles la gaie science a été inventée. Je passerai sous silence les deux dernières (la concision du vers et les ressources qu’il offre à la mémoire), mais je recommande à votre attention, messieurs, la première et la principale : « Pour que l’homme, en récitant ou en lisant, se récrée, et apprenne des mots heureux, et par belles chansons mélodieuses donne à son cœur joie et allégresse ; car par joie et allégresse maints soucis sont étouffés. Et de plus on porte mieux le poids du travail quand parfois on se donne soûlas et déport. Car il n’est pas déserteur du travail, — celui qui prend déport pour mieux souffrir travail. »
1 Viaggi di F. Petr., t. i, p. 65.
2 M. de Ponsan, Hist. de l’Académie des Jeux floraux (Toulouse, 1764), p. 14,
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Esta sciensa foc atrobada... per so que recitan e legen hom s’en déporté, e los motz entenda e aprenda, e yssamens per ques hom per bels chans melodioses e plazens se done en son coratge gaug e alegrier : quar per gaug e per alegrier son mant cocirier apremegut, e ysshamens quar hom porta plus leu tôt trebalh cant alcunas vetz se dona solas e déport. Car e trebalh no fugni falh qui pren déport per miels sofrir trebalh.
Voici maintenant deux autres motifs de l’invention de l’art poétique : « Pour fuir l’oisiveté, qui est la mère du péché et du vice, car, selon Caton, long repos est aliment de péché. — Pour qu’on puisse et ose déclarer et exprimer son désir et sa volonté, ce que parfois on ne pourrait ou n’oserait faire autrement : car telles paroles sont agréées sous forme poétique qui seraient repoussées sous une autre forme. »
E per so que per ociozetat en pecat ni en vici hom no caja. Quar,
segon que ditz Catos, loncz repaus es noyrimens de pecatz. — E per so qu’om puesca e auze declarar e expressar son dezirier e sa voluntat, laquai cauza per aventura estiers no poyria o no auzaria : quar per maniera de dictât son alqunas paraulas grazidas, que fora dictât serian desgrazidas i.
Eh bien, messieurs, Pétrarque aurait-il été choqué de ce qu’il y a d’incomplet dans l’esthétique toulousaine ? aurait-il réclamé en faveur de l’idéal poétique, à peine entrevu par cette théorie d’apparence mesquine et positive ? Je ne sais, et à vrai dire, j’en doute. Oubliez la métaphysique littéraire de notre dix-neuvième siècle. Après tout, Boileau n’aurait guère demandé davantage, et Malherbe, vous le savez, ne s’est pas même élevé si haut. Au fond, n’est-ce pas la définition populaire et pratique de la poésie que ce nom de gai savoir ? N’est-ce pas sa raison d’être la plus frappante que ce besoin de soûlas et de confort parmi les épreuves et les fatigues de l’existence ? N’est-ce pas enfin sa meilleure apologie contre les utilitaires de tous les temps et de toutes les couleurs que cette naïve maxime rimée : A trebalh no fug ni failh Qui pren déport per miels soffrir trebalh ? Mais ce que Pétrarque aurait approuvé, non sans être ému, non sans rougir peut-être, comme un homme qui s’entend dire son secret, c’est cette remarque plus naïve encore : Les vers servent à exprimer les désirs qu’on ne pourrait ou qu’on n’oserait déclarer autrement. Vous vous rappelez ici le mot si plaisant du Barbier de Séville : « Ce qu’on n’oserait pas dire on le chante. » Je
1 Las flors del gag saber estiers dichas las Legs d’amors (Monuments de la littérature romane depuis le xive siècle, publiés par M. Gatien-Arnoult), Toulouse (1848), 3 vol. in-4°, t. i, p. 10.
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trouve autant de vérité, avec un sens plus sérieux et plus profond, dans la remarque de Molinier que dans la boutade de Figaro. — Si Pétrarque entendit après cela les poésies, d’ordinaire très pâles et très besogneuses, qu’inspirait ce programme officiel, il aura constaté la décadence irrémédiable de cet art dont il a montré l’apogée dans le groupe des poètes provençaux chantés au quatrième chapitre de son Triomphe de V amour. Il aura probablement entrevu la vérité si glorieuse pour sa muse : la lyre des troubadours est brisée et ne rend plus de sons ; du moins il n’en sortira plus une seule de ces grandes harmonies qui entrent dans le trésor poétique de l’humanité ; la lyre italienne, grâce à Pétrarque surtout, va lui succéder dans le concert de la poésie moderne et préluder à des destinées plus hautes et plus durables.
Ne m’accusez pas de trop m’attarder à ce qui n’est après tout qu’une hypothèse. Elle a au moins l’avantage de nous faire saluer en passant un des événements littéraires du quatorzième siècle, celui qui marque la période de déclin de la poésie du midi de la France : nouvelle preuve après tant d’autres que ce siècle est bien chez nous un siècle de transition mais non pas, comme en Italie, de renouvellement littéraire. Cette hypothèse est d’ailleurs si naturelle qu’elle s’est imposée non seulement à Levati, mais au meilleur biographe de Pétrarque, à l’abbé de Sade 1, et à l’un des derniers historiens des troubadours, M. Baret 2. Il est certain que Pétrarque a bien connu les poètes du midi de la France ; et il est difficile de croire qu’il ne les ait pas étudiés surtout quand il commençait à cultiver la poésie italienne, c’est-à-dire précisément au temps où nous sommes, aux années qui suivirent la première apparition de Laure. Il dut profiter de l’occasion qu’il eut à Toulouse et à Lombez de demander aux survivants de la poésie provençale les secrets de leur art si raffiné. Il a pu en particulier connaître et voir de près, soit un gentilhomme de l’Astarac (l’Astarac est compris en partie dans l’évêché de Lombez) qui prit part à la fondation du gai consistoire et dont M. Noulet a retrouvé le titre féodal et les titres poétiques, Bernard de Panassac, seigneur d’Arrouède 3 ; soit un de ceux qui succédèrent aux fondateurs dans la même académie, Pierre de la Selva, docteur en droit de Samatan, une ville qui touche a Lombez.
1 Mém. sur Pétrarque, t. i, p. 154.
2 Les Troubadours et leur influence sur la littérature du Midi de V Europe (Paris, Didier, in-12).
3 Etudes sur quelques troubadours du xive siècle, I, Bernard de Panassac , 6 p. in-8° (extr. des Mém. de l’Acad. des sciences de Toulouse.)
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Nous voici rendus au terme de notre voyage, après ces retards bien excusés par l’intérêt majeur qui s’attache à la plus célèbre et à la plus aimable institution de Toulouse.
J’ai déjà dit que Lombez avait été détaché du diocèse de Toulouse par Jean XXII, qui l’érigea en évêché suffragant de cette métropole, en même temps que Saint-Papoul et Rieux et peu avant Lavaur et Mirepoix ; Boniface VIII avait déjà fait de même pour Pamiers. Le diocèse de Lombez était formé de cent paroisses, faisant partie les unes du comté de Comminges, les autres du comté d’Astarac. Vous savez que les familles comtales de ces deux pays étaient alliées l’une et l’autre à celle de Colonna.
Parmi les cent paroisses du diocèse de Lombez, plusieurs, mais surtout Samatan, dont on remarque encore aujourd’hui la rivalité fière et peu sympathique avec sa voisine, avaient plus d’importance que la ville épiscopale au moment de la création du siège. Mais Jean XXII choisissait l’église la plus antique, la plus vénérable, et aussi (ce qui était de règle pour lui) une église monastique, dont les religieux devenus chanoines formaient le chapitre cathédral. Or, Lombez était certainement un des plus anciens centres de la civilisation ibérienne dans l’Aquitaine primitive. Son nom, où il est difficile de méconnaître des éléments qui se retrouvent souvent dans la toponymie de l’Espagne et de la Novempopulanie, voulait dire probablement vieille ville. Cette place était déjà déchue de son rang avant la conquête romaine, et elle ne reçut pas d’évêché dans la première organisation ecclésiastique de la Gaule. Mais elle fut évangélisée plus tard par un de ces évêques régionnaires dont les tombes vénérées marquent çà et là les localités les plus modestes d’un mystérieux caractère de noblesse chrétienne. Ce patron toujours invoqué s’appelait, d’après la tradition populaire, qui le faisait venir d’Orient, Majan le pèlerin. Il fut enseveli dans un oratoire voisin de l’église paroissiale de Sainte-Marie de Lombez ; mais son corps n’y était plus quand le pape vint changer le titre de cette église : dès le neuvième siècle il avait été enlevé, par un de ces pieux larcins dont on écrivait l’histoire et dont on fêtait l’anniversaire, et il reposait dans l’abbaye de Villemagne en Bas- Languedoc.
Je dois maintenant vous dire comment l’église Sainte-Marie était devenue monastique. Un duc d’Aquitaine, Raimond dit Rafinel, la donna pour le salut de son âme et pour la rémission de ses nombreuses iniquités — ce sont à peu près ses termes — aux moines de Saint-Tiberi au diocèse d’Agde, dès le neuvième siècle. Dono locum qui appellatur Lombés situm in territorio tolosano super
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rivulum Save, in quo est ecclesia consecrata in honore genitricis Dei Mariæ et oratorium non longe positum in quo requiescit Christi conf essor Majanus 1. Lombez appartint ainsi aux Bénédictins ; mais deux siècles plus tard, en 1120, l’abbé, dégagé sans doute déjà par l’éloignement ou par des circonstances inconnues du monastère de Saint-Tiberi, donna son église au prévôt de Saint-Etienne et à l’évêque de Toulouse, et dès lors Lombez fut desservi, comme Saint-Etienne, par des Augustins. — C’est donc avec ces religieux que Jean XXII organisa la nouvelle cathédrale, qui devait renfermer 28 prébendes inférieures et 12 places de chanoines, parmi lesquels quatre avaient le titre de dignités, savoir : le prévôt, l’archidiacre, le sacriste (ou curé) et le préchantre, qui avait la direction du chant : le chant eut toujours une grande importance en pays toulousain et spécialement à Lombez. J’ai eu le plaisir de retrouver quelques détails sur la musique de cette cathédrale et de publier même des notes pour servir à l’histoire des serpents de Lombez 2. Il s’agit de serpents de cuivre, inconnus aux naturalistes, mais qui ont fait du bruit, beaucoup de bruit, dans nos sanctuaires, du seizième siècle au dix-neuvième, et qui ont cédé leur place temporairement à l’ophicléide, qui ne valait pas mieux. Ceci soit dit en façon de parenthèse : car le quatorzième siècle se passait encore de ces monstrueux ronfleurs.
Le souverain pontife avait pu faire d’un couvent un chapitre et d’une abbatiale une cathédrale ; mais il n’était pas si aisé de faire d’un village mince, pauvre, humide, un séjour agréable ; et à l’arrivée de son second évêque, Lombez n’en était pas encore là. Je n’examine pas si cela est venu depuis. Dans la bulle de fondation de cet évêché, bulle qui n’a été publiée ni par la Gallia christiana, ni par YHistoire de Languedoc, ni par l'Histoire de la Gascogne, mais dont j’ai vu plusieurs copies, Jean XXII avait mis à la suite du nom de Lombez cette explication plus ou moins flatteuse : quem decoramus nomine oppiduli, — « que nous honorons du nom de bicoque, » traduisait familièrement un savant prêtre de ma connaissance qui a travaillé toute sa vie à l’histoire de Lombez, sa patrie, et qui est mort sans en avoir écrit un chapitre. Mais il ne se permettait qu’en très petit comité des traductions aussi compromettantes, et je l’ai vu prêt à s’armer en guerre contre mon excellent ami M. Bladé, qui avait osé écrire de cette ville épiscopale : « bourg fiévreux et sans caractère. » A Dieu ne plaise que je brave ici de telles suscepti-
1 Gall. christ., t. xm ; Instrum . Eccl. Lumbar., p. 261.
2 Revue de Gascogne, t. xiv (1875), 457.
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bilités patriotiques, toujours dignes du plus grand respect ! Mais à titre d’historien, je dois dire que jusqu’à la fin de l’ancien régime, Lombez, agrandi pourtant et renouvelé par ses évêques, ne parvint pas à se faire une réputation brillante : témoin l’adage que savaient tous les abbés du dernier siècle et que Maury, grand-vicaire à Lombez de M. de Fénelon, petit-neveu de l’auteur du Télémaque, aimait à répéter : Beati qui habitant urbes — Præter Saint-Papoul et Lombez.
Que devait-ce être de la ville, du pays et des habitants, le jour où Jacques Colonna et Pétrarque y abordèrent. Ecoutez ce que ce dernier écrivait à son ami quelques années plus tard :
...Par combien de prières et de caresses ne m’avez-vous pas pressé (en rougiriez-vous maintenant !) de vous accompagner au pied des Pyrénées ! A vrai dire mon cœur me poussait à vous suivre plus que votre
autorité ne m’entraînait Et vous alors, vous vous étonniez chaque jour
de mon énergie à la fatigue, à moi né et nourri dans les loisirs littéraires ; surtout à une saison de l’année qui était peu favorable, par des routes raboteuses, dans un pays inculte et (ce qui nous gênait plus que tout le reste) avec des personnes grossières et fort éloignées de nos mœurs i.
Terres incultes ! cela a cessé depuis longtemps. En ce qui regarde la culture, le mouvement qui créait des villes nouvelles au milieu des forêts défrichées, à l’époque même où nous sommes, et dont je vous dirai bientôt quelque chose, n’a pas peu contribué à mettre en pleine valeur les rives de la Save si fertiles en blé. Quant à la saison, Pétrarque, qui se plaignait du vent d’Avignon (vous savez le proverbe : Âvenio ventosa, sine vento venenosa, cum vento fastidiosa ), trouvait chez nous ce vent d’autan, qui n’est pas aimable en été ; d’ailleurs les orages si fréquents aux environs de l’Océan et des Pyrénées, l’effrayaient, il nous a fait l’aveu de cette faiblesse. Il oppose encore, dans une de ses épîtres séniles, où il rappelle son séjour en Gascogne, le ciel orageux de la contrée à la compagnie très sereine dont il y jouit : cælo sæpe turbido, sed serenissimo comitatu 1 2. Si donc ce souvenir lui resta toujours cher et délicieux, il serait téméraire d’en faire honneur aux lieux eux-mêmes ; c’est à l’évêque et à ses entours qu’il faut rapporter ces longs regrets de notre poète :
Cet incomparable Jacques Colonna, alors évêque de Lombez, dit-il dans l’Epître à la postérité, me conduisit en Gascogne au pied des Pyrénées. J’y passai un été presque céleste, grâce à l’amabilité de l’évêque
1 Famil., I, 5, Lettre du 9 août 1333 (Fracassetti, Lettere di F. P., t. i, 80).
2 Seuil, x, 2 (Dans Fracassetti, Lettere senili, t. ii, p. 85).
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et de ses compagnons ; de sorte qu’au souvenir de ce temps je ne puis m’empêcher de soupirer i.
La conversation de l’évêque était spirituelle et joyeuse. Il aimait à plaisanter amicalement Pétrarque de ses petits travers. Il lui reprochait d’avoir peur du tonnerre ; il s’amusait de ses cheveux blancs : car Pétrarque commença à grisonner avant l’âge de vingtcinq ans. Il s’en consolait, non sans un grain de pédantisme, en se vantant d’avoir cela de commun avec les plus grands hommes : César, Virgile, et jusqu’à Numa Pompilius ! Il n’était pourtant pas exempt à ce sujet de toute coquetterie : l’air de sagesse que lui donnaient ses cheveux gris lui agréait, avoue-t-il, mais il n’aurait voulu rien perdre de cette fraîcheur de jeunesse dont il était alors fort soigneux. Il aimait à être cru plus jeune que son âge, et c’est tout au plus s’il peut se flatter de n’avoir jamais menti dans l’intérêt de cette prétention peu faite pour son sexe 1 2.
Mais à ces agréments mondains, qui faisaient aimer la compagnie de l’évêque de Lombez, se joignaient des vertus solides, par où il aurait pu être cité comme le modèle des évêques. Il avait été préparé dès l’enfance à la vie sacerdotale ; on assure qu’il porta toujours l’habit clérical, et que dans sa première jeunesse il eut l’honneur de prêcher les cardinaux réunis en conclave 3, et vous n’avez pas oublié le magnifique éloge que Pétrarque a fait de son éloquence. Mais enfin l’atmosphère des écoles et celle des cours, où s’étaient écoulées ses plus belles années, n’étaient pas une garantie d’austérité morale et de ferveur religieuse pour un évêque de trente ans. C’est précisément par là qu’il surprit les témoins de sa vie pastorale, et surtout Pétrarque, dont je ne me lasse pas de citer le témoignage. Voici ce qu’il écrivait, après la mort de l’évêque, à son frère, le cardinal Colonna :
Né loin de sa patrie (Rome), pendant le très glorieux exil de son père, il fit entendre ses premiers vagissements dans un pays lointain. Enfant d’un naturel admirable, il passa ses plus tendres années sans vous, ou s’il fut avec vous, vous étiez alors tous deux à cet âge qui n’est capable ni d’un vrai jugement, ni d’une affection solide... Devenu jeune homme, dans son incroyable amour pour les lettres, que personne n’a aimées avec tant de passion, il se hâta de voyager en tout sens, tantôt en Italie, tantôt en France. Ainsi, toujours courant, cherchant dans les pays les plus divers à étancher sa noble soif, et se plongeant pour ainsi dire à
1 ...Sub collibus Pyreneis, æstatem prope cœlestem multa et domini et comitum jucunditate transegi, ut semper tempus illud memorando suspirem.
2 Famil., i, 5 ; vi, 3.
3 Je ne trouve ce fait que dans la très suspecte Historia délia famiglia Colonna, p. 193.
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toutes les sources du savoir, il se condamna jusqu’à l’âge mûr à un exil volontaire. Après quoi, il parvint avant le temps à l’épiscopat, l’admiration qu’excitait son mérite lui obtenant une facile dispense d’âge. Et il remplit cette charge de telle manière que tous les gens de bien rougissaient de voir un si grand homme sur un siège si modeste ; tous, excepté lui, car, entièrement dégagé de tout mouvement d’ambition ou de cupidité, et content de son sort, il honorait profondément la dignité épiscopale, et non seulement il ne désirait pas monter plus haut, mais il rejetait et maudissait toute pensée de ce genre, et regardait le faîte des honneurs comme un vrai précipice... Devenu évêque, dans sa sollicitude sincère pour le troupeau qui lui était confié, il vous quitta le plus tôt qu’il le put et se hâta de gagner son siège, sans se laisser effrayer par un si grand changement d’état et de séjour. Nourri parmi le luxe et les délices de Rome, il passa d’un front serein et d’une âme toujours égale aux forêts des Pyrénées. Aussi son arrivée parut changer l’aspect des lieux, bien loin que son nouveau séjour le fit changer de visage, et il semblait moins être passé en Gascogne que la Gascogne entière paraissait passée en Italie !... Je fis ce voyage avec lui, et le seul souvenir de ce temps me rend heureux, quand je me rappelle sa simplicité dans une si haute fortune, son humilité avec des talents si rares, et son admirable modestie avec la noblesse de son extérieur ; quand je me rappelle surtout sa fidélité à remplir exactement toutes les cérémonies de l’Eglise, et dans un si jeune évêque une gravité que des vieillards même auraient enviée plutôt qu’ils n’auraient espéré d’y atteindre.
Evidemment l’intimité de Pétrarque avec le saint évêque était tempérée par ce profond respect dont vous sentez ici l’accent. Rarement, malgré la complaisance du prélat pour les rimes italiennes de son hôte, il lui aura parlé de son malheureux amour. Nous verrons bientôt que Jacques Colonna s’amusait même à prendre Laure, l’objet de ses chants enthousiastes, pour un personnage imaginaire.
Pétrarque épanchait plus librement son cœur avec deux hommes de la suite de l’évêque. Il faut bien que je vous dise quelque chose ici, messieurs, de ces amitiés de notre poète, puisqu’elles débutèrent à Lombez. Les deux amis sont toujours appelés par Pétrarque, même dans sa correspondance, où leurs noms reviennent souvent, Lélius et Socrate -. Là-dessus les commentateurs se sont mis en train et ont multiplié les explications ingénieuses et souvent ridicules. Ainsi Tassoni, plus connu comme auteur de la Secchia rapita que comme annotateur (à la vérité peu révérencieux) des vers de Pétrarque, a prétendu, en s’apitoyant sur l’ignorance de ses prédé-
1 Inter romanas opes ac delicias enutritus, ad Pyreneos saltus, serenissima fronte et æquissimo animo transivit : ita ut adventu ejus non tam sua quam locorum faciès mutata, nec tam ipse in Vasconiam quam Vasconia omiiis in Italiam transisse viderentur. Ep. fam., iv, 12 (olim 6, éd. Genève, 1601, p. 156).
2 Sur ces deux hommes voir l’abbé de Sade, Mémoires, t. i, p. 158 et suiv., et M. Fracassetti, notes aux Lettere di F. P., t. i.
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cesseurs et en se flattant d’être le premier à voir clair dans cette énigme, que Lélius était Etienne Colonna, le père de l’évêque, et que sous le nom de Socrate le poète personnifiait Laure, ou plutôt son amour pour Laure, cet amour tout vertueux et confit en sagesse. Cela est aussi extravagant — l’abbé de Sade a bien raison de le dire — que les imaginations du P. Hardouin, pour qui Lalagé, dans Horace, était la religion chrétienne, et Lavinie, dans l’Enéide, l’Eglise de Rome. L’abbé de Sade a parfaitement retrouvé l’état civil des deux amis de Pétrarque. Mais écoutons d’abord ce qu’en dit ce dernier, dans les vers du Triomphe d’amour qui ont si bien égaré le Tassoni :
Poco era fuor délia comune strada Quando Socrate et Lelio vidi in prima : Con lor più lunga via convien ch’io vada, O quai copia d’ami ci ! che nè’n rima
Poria nè’n prosa assai ornar, nè’n versi,
Se corne de’ virtù nuda si stima.
Con questi duo cercai monti diversi,
Andando tutti tre sempre ad un giogo :
A questi le mie piaghe tutte apersi.
Da costor non mi puô tempo nè luogo
Divider mai (siccome spero e bramo)
Infin al cener del funereo rogo L
Je vous citerai, malgré ses imperfections, une traduction française recommandée par un nom d’auteur d’origine méridionale :
A peine du chemin m’écartai-je un moment Que j’aperçus d’abord Lélius et Socrate ;
Il convient qu’avec eux je reste longuement. Honorables amis, jamais vers, prose ou rimes Ne pourront dignement vanter votre vertu !
Tous trois de plusieurs monts nous gagnâmes les cimes. Je leur dis les secrets de mon cœur abattu.
Ni le temps, ni le lieu, ni la funèbre absence,
Ne purent séparer d’eux mon fidèle cœur.
Je les aime toujours et garde l’espérance De les aimer encor dans un monde meilleur -.
Lélius s’appelait de son vrai nom Lello, fils de Pietro Stefano ; il était romain et, selon l’expression de Pétrarque, romain par son caractère antique non moins que par sa noble origine. D’une famille
1 Trionfo d’am., cap. iv.
2 Sonnets, canzones, ballades, sextines, épitres, éqlogues et triomphes de Pétrarque, trad. en vers, par le comte Anat. de Montesquiou (Paris, 1843, 3 vol. in-8°), t. m, p. 117.
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gibeline et dévouée aux Colonna, il fut attaché de bonne heure à la personne de l’évêque de Lombez, et il y a tout lieu de croire qu’il était un de ces masques qui lui firent cortège au coup de main de la place San Marcello. Après la mort de ce saint prélat, il devait s’attacher au cardinal Jean, retrouver quelquefois Pétrarque à Vaucluse, le recevoir à Avignon et entretenir avec lui un commerce de lettres jusqu’à sa mort.
Autant qu’il est permis d’en juger à distance, Lélius était surtout un parfait gentilhomme, d’une exquise courtoisie, d’ailleurs plein de sens et de science, mais peut-être un peu bouillant, puisqu’il fallut que Pétrarque s’employât plus tard à le réconcilier, après une brouillerie fondée sur un faux bruit, avec Socrate. Ce dernier, son nom l’indique, devait personnifier la sagesse. Nous savons de plus qu’il était fort aimable, fort instruit et musicien habile ; et pourtant il était né dans une contrée que Pétrarque appelle sauvage, en Belgique, non loin de Bois-le-Duc, dans la Campine, un pays bien connu aujourd’hui au moins par les touchants récits d’Henri Conscience. Il se nommait Louis, mais on ignore son nom de famille, si tant est qu’il en eût un. Il était du même âge que Pétrarque et un peu plus jeune que Lélius. Ami de bon conseil, fermement attaché à l’honneur et à la vertu, sans ignorer les faiblesses humaines, il pouvait consoler l’amour souffrant de Pétrarque par le Non ignara mali de la reine de Carthage. Aussi voyez l’amicale leçon qu’à son tour lui envoie notre poète, quelques années plus tard, quand son cœur commença de se détacher de ses rêves dangereux :
Je t’en prie, je t’en conjure, et je m’adresse la même exhortation à moi-même... ; si tu n’as pas encore apaisé les orages de ton cœur (quant à moi j’ai conscience de mon trouble), chassons enfin tout ce qui nous inquiète, fixons une bonne fois nos âmes toujours flottantes, n’hésitons pas à exécuter, quoique bien tard, ce que nous avons trop renvoyé d’un jour à l’autre. Car enfin, si un voyageur s’était levé tard à cause d’un lourd sommeil ou des fumées du vin ou de la fatigue, tu ne lui conseillerais pas sans doute de rentrer dans sa chambre, parce que le soleil est déjà levé, et d’y prolonger son repos jusqu’à la nuit. Tu lui conseillerais plutôt de hâter sa marche, de doubler le pas et de regagner par effort ce que le sommeil lui a dérobé. Nous sommes des voyageurs, tu le sais, et il nous reste une route immense, et l’heure est déjà tardive : car nous avons dormi notre matinée ; secouons-nous donc avec d’autant plus d’ardeur, crainte d’être surpris dans nos retards. Il y aurait encore beaucoup à dire là-dessus, mais le temps presse, et à bon entendement et à vaillant cœur ce peu suffira. Adieu i.
1 ... Et nos (si recolis) viatores sumus, et immensum nobis superest iter’ et hora jam tarda est : nostrum enim mane dormivimus. Quo vigilantius exurg'endum est, ne cunctantes forte nos ( mors ?) opprimât... Epist. fam. v. 13.
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Qu’en dites-vous, messieurs ? Les amis de ce temps-là valent-ils ceux du nôtre ? Et vous seriez-vous attendus à cette édifiante homélie de Pétrarque, à ce sursum corda adressé par un homme jeune encore, et mondain, et faible, à un de ses pareils ? Ah ! cette foi simple et robuste n’est plus de notre temps, je le sais trop, en dehors des âmes privilégiées, courbées par choix et par règle sous le joug de Dieu. Et pourtant je crois bien que là, dans ce christianisme profond et pratique, était le secret de ces amitiés d’autrefois, qui résistaient à tous les chocs, traversaient sans naufrage toutes les tempêtes, et survivaient même à la mort. Amitiés fortes, parce qu’elles avaient leurs racines dans la vertu et dans Dieu même ; amitiés salutaires, parce qu’elles étaient une association de secours et d’appui mutuels dans la voie rude du devoir ; amitiés nobles, parce qu’elles s’alimentaient à ce que l’âme humaine renferme de plus sublime, la foi et la prière. Je vous le demande, messieurs, ces amitiés, où les trouve-t-on aujourd’hui, en dehors des solitudes que le monde ignore et que Dieu bénit ? Qu’elles renaissent du moins parmi vous, jeunes gens que réunit ce foyer d’études allumé par l’Eglise au milieu de ce siècle sans foi. Oui, malgré le progrès des funestes doctrines qui condamnent l’amitié comme tous les sentiments, comme tous les devoirs, à n’être plus qu’instinct aveugle ou calcul intéressé et à s’éteindre au seuil de la tombe, rendez-nous ces couples d’amis chrétiens qui s’aidaient, qui se soutenaient, qui se donnaient la main l’un à l’autre pour franchir bravement tous les obstacles et arriver ensemble, toujours forts, toujours purs, toujours unis, jusqu’au pays de la jeunesse et de l’amour éternels !
PÉTRARQUE