ET JACQUES COLONNA, ÉVÊQUE DE TOMBEZ
( suite )
Messieurs,
Nous sommes restés à Lombez; et quoique les textes de Pétrarque relatifs à son séjour dans cette ville ne soient pas fort nombreux, je ne les ai pas épuisés. Il est vrai qu’en revanche j’ai consacré une partie de ma leçon dernière à Toulouse, dont mon auteur ne disait rien. Aussi quelques-uns d’entre vous m’ont-ils accusé, fort amicalement d’ailleurs, d’avoir prodigué la broderie où l’étoffe me manquait et d’avoir rempli en vrai gascon les lacunes de mon sujet. C’est ma faute, sans doute, messieurs, et j’aurais dû vous présenter autrement cet épisode de Toulouse et du Collège du gai savoir. Mais je tiens à dire que ce n’en était pas moins à mes yeux une partie essentielle, et non la moins intéressante, de ce cours consacré à la fois à Pétrarque et à l’histoire littéraire de son temps. C’était mon devoir de dire quelque chose d’une institution toulousaine qui marque la dernière période de cette grande poésie méridionale, de cette lyrique des troubadours, dont Pétrarque est l’héritier. Je l’ai fait bien incomplètement certes, bien mal peut-être, mais je l’ai fait par raison et non par caprice.
Achevons maintenant cette « saison céleste » que notre poète a passée parmi nos pères, et nous tâcherons de suivre ensuite ses relations avec le pieux évêque de Lombez jusqu’à la mort de celui-ci.
i Extr. de la Rev. de Gasc. 1880.
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La vie édifiante et l’humeur enjouée de Jacques Colonna charmaient Pétrarque, non moins que l’amitié plus épanouie et plus mondaine de Lélius et de Socrate. Mais à ses aimables plaisanteries, à ses railleries sans fiel, l’évêque faisait succéder au besoin les graves propos, les pieux discours, les discussions littéraires. Il aimait à causer de l’antiquité sacrée et profane, qu’il avait étudiée avec autant de passion que Pétrarque lui-même ; il lui arrivait souvent, par exemple, de mettre sur le tapis ce problème, insoluble sans doute, mais qu’il était d’accord avec son ami à vouloir résoudre, quoique chacun d’eux y apportât une solution différente : Quel est celui des écrivains catholiques qui mérite la palme pardessus tous les autres ? Jacques Colonna répondait : Saint Jérôme. Il avait peut-être puisé cette opinion dans la société d’un de ses plus chers et plus illustres maîtres de Bologne, Jean d’Andrea, qui fit un livre exprès pour la soutenir, sans compter d’autres témoignages qu’il prodigua de son goût et de sa dévotion pour le saint docteur. Ce jugement fut depuis celui d’Erasme, et il devint assez commun parmi les renaissants, à cause des travaux philologiques de Jérôme, de sa vie d’études et de sa brillante latinité. Vous ne serez pas étonnés pourtant, messieurs, d’apprendre que Pétrarque, tout en appréciant aussi bien que pas un ces divers mérites, mettait un nom au-dessus de celui de Jérôme ; son âme, à la fois si aimante et si élevée, et les faiblesses même de son cœur, lui faisaient préférer Augustin ; les Confessions devinrent, nous le verrons, sa lecture favorite et le modèle d’un de ses plus intéressants ouvrages, le Secret, qui constitue lui aussi un épanchement et un aveu, tout pénétré de grâce et de lumière divines. Jacques Colonna avait beau faire valoir les grands services que le solitaire de Bethléem a rendus à l’Eglise, Pétrarque trouvait à l’évêque d’Hippone des titres encore supérieurs. « Les étoiles, disait-il, sont nombreuses et toutes différentes de grandeur et d’éclat : l’une s’appelle Jupiter, une autre Vesper, une autre Arcture ; mais Augustin est le soleil de l’Eglise. » Il finissait pourtant par cette conclusion pacifique : « Là où le choix n’offre aucun danger, on peut laisser à chacun la liberté de son jugement. »
Je prends ces détails dans deux lettres de Pétrarque *, écrites assez longtemps après au canoniste Jean d’Andrea ; ces lettres m’apprennent aussi que ce professeur contribua, un peu plus qu’il n’aurait voulu, à l’amusement de nos quatre amis pendant ce séjour à Lombez. Un mot d’abord de ce vénérable personnage. Jean
i Famil. iv, 15 et 16 (Fracass., Lettere, t. i, p. 558), olim 9 et 10.
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d’Andrea, natif de Mugello, aux portes de Florence, professa plus de cinquante ans le droit canon et il était, ou peu s’en faut, le roi des décrétistes de ce siècle où l’étude des lois ecclésiastiques prit une importance toute nouvelle ; son talent personnel consistait surtout à concilier les textes du droit qui paraissent se contredire. Ses contemporains étaient dans la stupeur de trouver tant de science dans un si petit corps, car il était de stature fort chétive ; ils ne vantent pas moins ses mœurs austères et sa grande piété. Tout au plus lui ont-ils reproché parfois quelque péché de vanité littéraire, qui justifie, ici comme ailleurs, hélas ! la parole de l’Apôtre : Scientia inflat. Nous verrons du reste que cette science avait bien des lacunes (c’est peut-être pour cela précisément qu’elle n’était pas modeste). Ce maître des docteurs, flambeau, censeur, règle de bonnes mœurs,
Rabbi doctorum, lux, censor, normaque morum,
(c’est un vers de son épitaphe que je trouve dans les Prænotiones canonicæ 1 de votre compatriote Doujat), ce professeur éminent avait formé à la science du droit, outre une multitude de docteurs, qui occupèrent les premiers postes de l’Eglise, une doctoresse, sa propre fdle Novella ; et il l’avait rendue si habile qu’elle pouvait, quand son père était détourné par quelque affaire imprévue, le remplacer dans sa chaire ; seulement, si l’on en croit un témoignage du siècle suivant, celui de Christine de Pisan en sa Cité des dames, « afin que la biauté d’elle n’empeschat la pensée des oyants, elle avoit une petite courtine devant elle 1 2. »
Quant au père, c’était quelquefois par un vain étalage d’érudition classique qu’il éblouissait des auditeurs trop peu instruits pour contrôler ses citations. Malheureusement pour lui, il s’avisa de régenter de cette façon, quoique à distance, l’un de ses plus chers élèves, devenu évêque de Lombez. Jacques Colonna se serait probablement contenté de sourire des bévues de cet homme qui n’avait que le tort de sortir de son domaine, où il pouvait braver les contradicteurs. Mais Pétrarque avait moins de déférence pour ce docteur qui ne lui avait pas enseigné grand’chose malgré son bon vouloir, et le loisir de l’évêché de Lombez devait être fatal à ces pédanteries venues d’outre-monts. Nous n’avons plus ni les écrits en langue vulgaire que Jean d’Andrea fit tenir à l’évêque, ni les réponses que celui-ci lui fit adresser par Pétrarque ; mais des lettres de ce der-
1 Lib. v, c. 6 (Ed. Venet. 1717, p. 442).
2 Cité par l’abbé de Sade, Mém. sur Pétrarque, t. i, p. 42.
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nier, de date plus récente, permettent d’en juger. Pétrarque s’évertue à lui remontrer qu’il avait eu tort de placer Platon et Cicéron parmi les poètes ; il lui fait connaître Plaute dont il n’avait aucune idée ; il lui fait voir quelle distance sépare deux poètes qu’il regardait comme contemporains : Ennius, l’ami du grand Scipion, et Stace, le flatteur de l’empereur Domitien. Et il ajoute :
Voilà pour vous matière à une réponse, et plus longue peut-être que vous ne vous y attendiez. Pourtant si vous me le permettiez j’aurais encore une autre chose à vous dire. Je me souviens bien de vous l’avoir dite déjà, mais avec cette réserve qui convenait à mon âge, alors que tout jeune homme, me trouvant en Gascogne, je critiquais les écrits italiens que vous adressiez de temps en temps à Jacques Colonna, que j’avais suivi dans cette contrée comme je l’aurais suivi jusqu’en Ethiopie. Alors je parlais en enfant à peine affranchi de la férule ; aujourd’hui je suis homme, et je dois parler d’un autre ton, si pourtant vous me le permettez. Que répondez-vous ? vous souriez ? soit : la permission est accordée. Ecoutez donc, mon père; ; approchez l’oreille de mes lèvres pour que personne ne nous entende ; je ne parle qu’à vous, je ne veux que vous pour juge de votre propre cause. Si un autre vous faisait les mêmes reproches que moi, je me porterais votre défenseur... L’amour explique et doit faire excuser ma hardiesse... Dans vos oeuvres vous vous attachez trop à paraître. Vous dépouillez des livres que vous ne connaissez pas, et par temps vous en mêlez quelque chose à votre texte. Les écoliers applaudissent ; étourdis de tant de noms d’auteurs, ils vous proclament un puits de science, comme si vous aviez lu tous les livres dont vous connaissez le titre. Mais les savants distinguent ce qui appartient à chacun... C’est une gloriole puérile de faire montre de sa mémoire i...
Il y en a long encore sur ce ton ; mais vous entendez la note et vous appréciez la sagesse et l’esprit de ces critiques, où l’on saisit sur le vif la différence entre l’érudition postiche et pédantesque du moyen âge finissant, et la science classique, trop complaisante et trop débordante encore quelquefois, mais bien sérieuse et bien sincère, des vrais humanistes de la Renaissance.
Allons-nous quitter Lombez sans y cueillir aucun autre souvenir historique du passage de Pétrarque ? Il le faut bien, puisqu’il ne nous en a pas appris autre chose. Il m’eut été bien agréable, je l’avoue, de vous faire connaître la société indigène, dont il ne dit que du mal, mais en réservant sans doute les exceptions légitimes. La famille maternelle de l’évêque habitait les environs. Gaucerande sa mère vivait encore probablement ; n’était-elle pas alors à Lombez
1 Famil. iv, 5 (olim 9) Quod olim, dum in Vasconiæ partibus adolescens
agerem, verecunde quidem, ut illam ætatem decuit, tibi scripsisse recolo, cum vulgaribus scriptis tuis offenderer quæ ad eum cujus supra memini, Jacobum de Columna, interdum ea tempestate mittebas, cujus me amor, sicut in eas terras traxerat, sic in Æthiopiam traxisset...
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ou à l’Isle-Jourdain ? Son frère Agapit fut archidiacre de Lombez, mais peut-être quelque temps seulement après ce premier voyage de Jacques. Un de leurs oncles était seigneur de la petite ville de Mauvezin dans le diocèse ; leur tante Tiburge, dame de Pibrac, s’y était peut-être transportée, après son second mariage avec le comte d’Astarac. Mais si l’évêque et le poète italien ont accueilli à Lombez ces seigneurs et ces nobles dames, s’ils ont reçu l’hospitalité dans les châteaux de l’Isle où naquit saint Bertrand, de Caumont où devaient naître les d’Epernon et les La Valette, l’histoire l’ignore et l’ignorera probablement toujours. Le dernier biographe de Pétrarque parle d’excursions plus lointaines et plus poétiques dans les Pyrénées 1 ; mais le texte des lettres latines auquel il renvoie n’en dit pas un seul mot. Si j’avais le loisir de développer une hypothèse, en la donnant pour telle, comme j’ai fait la dernière fois à propos du gai consistoire, je conduirais tout simplement nos illustres voyageurs vers quelque petite ville en construction dans le pays ; je tâcherais de dire ce qu’ils ont pu penser de l’événement, non littéraire il est vrai, mais civil et social, qui domine l’histoire de notre sud-ouest à cette époque. Je parle des bastides ou villes neuves qui se fondèrent en si grand nombre de 1250 à 1350 dans ces contrées. Il y en a plusieurs dans le diocèse même de Lombez, et elles sont de la fin du treizième siècle : Gimont 2, Meilhan, Villefranche-d’Astarac, la Bastide-Savès. De celle-ci la date est inconnue, même de l’homme qui sait le mieux l’histoire de ce curieux mouvement, M. Alcide Curie Seimbres, de Trie 3. Si je ne repoussais pas toute apparence de fiction, je pourrais la rapporter à l’épiscopat de Colonna. Quoi qu’il en soit, il est difficile que le poète florentin n’ait pas été frappé quelque part de ce spectacle singulier : la naissance d’une ville, décidée d’avance, décrétée, publiée à son de trompe dans tout un pays ; et à jour fixe, la bastide dessinée sur le sol, au cordeau, dans tous ses détails : rues droites, parallèles et perpendiculaires les unes aux autres, aboutissant à des portes et laissant au milieu la place, un vaste quadrilatère bordé de rues couvertes pour
1 Labbé F. Fuzet, Pétrarque, ses voyages, ses amis, son repentir (Lérins, 1874, in-8°), p. 45. — J’ai fait, dans une leçon précédente, l’éloge de ce livre, dont il est bien à désirer qu’il paraisse une nouvelle édition plus correcte.
2 Gimont était dans le diocèse d’Auch, mais sur la limite de celui de Lombez, et l’abbaye fondatrice était dans ce dernier.
C’est le contraire que l’auteur a voulu dire : Gimont ville était dans le diocèse de Lombez, et l’abbaye dans le diocèse d’Auch.
3 Voyez son Essai sur les villes fondées dans le sud-ouest de la France, aux xme et xive siècles, sous le nom générique de bastides, dans le t. x (1872) des Mémoires de la Société archéologique du Midi de la France.
la facilité du commerce ; — emplacement uniforme pour chaque maison, et tranches de terre également divisées pour jardins et cultures, le tout à titre de bail emphytéotique, à charge de redevance annuelle ; — à peu de distance de la place, l’église, monument grandiose de la foi chrétienne et de la vie communale, avec un clocher destiné à signaler bien loin la ville nouvelle. Et là-dedans une population venue d’un peu partout, cherchant et trouvant une liberté plus complète, une vie plus commode, des garanties nouvelles d’activité, d’aisance et d’avenir. C’était le tiers-état définitivement organisé et reconnu. O Pétrarque, ô poète trop enfoncé peut-être dans l’admiration exclusive de cette antiquité que vous retrouviez, que vous reconstruisiez si laborieusement, qu’avez-vous pensé de cette vie municipale de nos bons aïeux de Gascogne ? Peut-être cela vous a-t-il paru mince et obscur en face de ce fantôme de la grandeur de Rome qui hantait votre génie rêveur et poétique ! Mais alors tant pis pour vous ! votre idolâtrie de la République romaine vous jouera bientôt un méchant tour, en vous jetant dans l’aventure sans issue d’un tribun enthousiaste. Peut-être aussi l’idée chrétienne du travail et de l’association, si supérieure à l’idéal antique, a-t-elle frappé votre âme si religieuse ; peut-être avez-vous compris que l’esprit nouveau, si visible dans les grandes universités où s’écoula votre jeunesse, se manifestait d’une façon non moins féconde dans ces fondations urbaines, qui appelaient les déshérités de ce monde aux pures joies du travail libre et rémunérateur, de la vie civile et religieuse, de l’activité politique, artistique et littéraire.
L’été s’est écoulé, l’automne même a commencé son cours, et sans doute le ciel de nos beaux jours, si semblable au ciel de l’Italie, a réconcilié quelque peu notre poète avec ce climat sous-pyrénéen qui lui avait fait une impression si pénible. Mais la pensée inquiète qui le possède déjà ne lui permet pas de s’attacher ici ni ailleurs. Et puis, Jacques Colonna est rappelé par les affaires de sa famille à Avignon, où son père va bientôt arriver de Rome. Pétrarque doit l’accompagner. Il rentra donc dans la ville des papes vers la fin de l’année 1330, et, sur la présentation du prélat son ami, il devint aussitôt l’hôte et le familier des Colonna, et surtout du cardinal Jean, frère de l’évêque de Lombez. Je reprends l’Epitre à la postérité :
Au retour de Lombez, je demeurai avec son frère Jean Colonna, cardinal, un grand nombre d’années, et je trouvai en lui non un maître mais un père, ou plutôt (car ce n’est pas encore le vrai mot) un frère très affectueux ; pour mieux dire, j’y fus avec moi et vraiment chez moi.
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Pétrarque nous dépeint encore cet excellent homme dans vingt passages de ses lettres. Je cite un ou deux traits :
Les passions n’atteignent pas sa grande âme ; mais il n’est pas dur et austère au point de ne pas compatir aux erreurs humaines L
Sa maison est l’asile des lettres. Là se réunit presque constamment tout ce qu’il y a d’hommes instruits en Europe ( litteratorum hominum nostri orbis conventus) 2.
C’est là en effet que Pétrarque put satisfaire, en interrogeant des savants de tout pays, son incroyable soif de savoir et augmenter la somme de ses connaissances, vraiment prodigieuse pour son siècle. Mais les meilleures ressources de cette société venaient encore des membres mêmes de l’illustre et hospitalière maison. Etienne Colonna, à peine arrivé de Rome, décrivait à Pétrarque charmé les restes de la vieille capitale du monde, qu’il espérait visiter bientôt et où il devait retrouver, comme guide, le vieux gibelin. Un frère d’Etienne, un des tenants de la lutte soutenue contre Boniface VIII, Jean de San Vito, lui contait les voyages qui avaient rempli ses années d’exil et augmentait par là ce besoin de changement qu’avaient déjà développé dans notre poète le désir de s’instruire et l’inquiétude naturelle d’un amour malheureux.
L’occasion allait venir de satisfaire cette envie. L’évêque de Lombez devait bientôt partir pour Rome et tâcher de pacifier les querelles entre les Orsini et les Colonna, qui s’étaient rallumées plus vives que jamais et qui désolaient la ville et ses environs. L’aîné des fils d’Etienne, appelé aussi Etienne Colonna, tenait la campagne et le succès couronnait son courage et son habileté. Mais Jean XXII songeait à faire cesser la guerre civile, et le pieux évêque de Lombez, malgré l’humeur mal dissimulée de son père, voulait se faire l’agent de cette œuvre pacifique. Toutefois, comme il était obligé de retarder son voyage, Pétrarque, après lui avoir fait promettre qu’il ne partirait pas sans lui, exécute alors une de ces grandes excursions qui donnent à sa vie le caractère d’une odyssée dix fois renouvelée. Il voit Paris et Aix-la-Chapelle, d’où il envoie au cardinal Jean des impressions de voyage 1 2 3 aussi curieuses pour nous que pour lui : j’y reviendrai dans une leçon particulière sur Pétrarque voyageur . Le 9 août 1333, sur le point de revoir Avignon, ce lieu de son martyre, il s’arrête à Lyon et apprend que Jacques
1 Famil. ni, 21 (et non pas iv, 22, comme l’indique l’abbé de Sade).
2 Petrarchæ De ignorantia sui ipsius et multorum, dans les œuvres lat., ed. Basil., f. 1041.
3 Famil. 1, 3 et 4.
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Colonna est parti pour Rome sans lui ! Il lui écrit une lettre touchante 1. Mais sitôt rentré dans l’hospitalière demeure de ses protecteurs, il sut que son ami avait dû partir à l’improviste pour arrêter la fureur des Orsini qui avaient à venger de cruelles défaites.
Pendant qu’il s’y employait avec autant de bonheur que de zèle, le pape Jean XXII, honorant par de grands et saints désirs la fin de sa carrière, intimait une croisade qui ne devait jamais s’exécuter. Mais les esprits et les coeurs s’exaltèrent et on espéra voir, comme trois siècles auparavant, les nations de l’Europe chrétienne en marche vers l’Orient pour la délivrance du tombeau de Jésus-Christ. La France devait donner l’exemple, et Philippe de Valois était le chef de la guerre sainte. L’imagination de Pétrarque se monta plus qu’une autre à ces nobles projets, et c’est à son meilleur et à son plus saint ami, à l’évêque de Lombez, qu’il adressa cette admirable inspiration de son génie et de sa foi, cette canzone célèbre, dont je ne puis vous lire aujourd’hui qu’une ou deux strophes :
Toi que le ciel attend, âme heureuse et belle, toi qui vas revêtue et non chargée comme nous de notre humanité, chère et fidèle servante de Dieu 2! Pour t’adoucir désormais le rude voyage d’ici-bas à son royaume, voici venir à ta barque, éloignée déjà d’un monde aveugle et tournée vers un port meilleur, un vent d’occident, doux auxiliaire, qui, à travers cette obscure vallée où nous pleurons nos fautes et celles d’autrui, la conduira, libre des vieilles entraves, par le droit chemin, vers le vrai orient que regarde sa proue !
Peut-être les pieuses et ardentes prières et les saintes larmes des mortels sont arrivées devant la céleste miséricorde. Peut-être aussi ne furent-elles jamais capables de détourner de son cours la justice éternelle ; mais ce roi tout bon qui gouverne le ciel tourne les yeux par pitié vers le lieu sacré où il fut mis en croix ; aussi souffle-t-il dans la poitrine d’un nouveau Charles la vengeance dont le long retard nous a été si funeste que l’Europe en soupire depuis longues années ; il vient au secours de son épouse aimée, tellement qu’au seul bruit de cette nouvelle Babylone tremble et s’inquiète.
Que les mortels qui habitent entre la Garonne et les monts, entre le Rhône ou le Rhin et les ondes amères suivent les drapeaux très chrétiens...
Je ne puis aller plus loin. Mais soyons fiers de trouver la pensée
1 Id., 5.
2 O aspettata in ciel, beata e bella Anima, che di nostra umanitade Vestita vai, non corne l’altre carca...
C’est l’abbé de Sade qui le premier a identifié cette « âme heureuse et belle » avec l’évêque de Lombez. J’avoue avec M. Att. Hortis ( Scritti inediti di Fr. Petrarca, Trieste, 1874, gr. in-8°, p. 201) que c’est au fond une conjecture, mais je suis le torrent des critiques italiens en l’acceptant comme une quasi-certitude.
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et le nom du pieux évêque associés à cette ode splendide, toute frémissante de l’enthousiasme qui devait inspirer encore dans les temps les plus dégénérés de la Renaissance la muse de l’épopée et imposer au monde moderne, pour type de l’héroïsme épique, les héros des croisades. Oui, messieurs, soyons-en fiers, d’autant plus que cet enthousiasme pour la guerre sainte est l’un des caractères les plus frappants de la vie et de la poésie religieuses dans les temps modernes. Il subsiste, malgré les progrès du paganisme littéraire et du rationalisme historique, jusqu’au milieu du dix-septième siècle ; je pourrais vous le montrer encore très vivant dans la forte génération qui précède le règne personnel du roi-soleil. Mais bientôt Boileau vient se moquer des « palmes idumées ». Il est dans son rôle : il poursuit une rime banale, un lieu-commun usé. Mais en même temps, messieurs, il constate, sans s’en douter, l’affaiblissement d’une des plus nobles passions qui puissent faire battre le cœur, — la passion religieuse, — et l’éclipse des plus nobles inspirations du génie, — la poésie et l’art chrétiens.
Peu après, le pape de la croisade était mort. On lui avait donné pour successeur, sur le noble refus du cardinal de Comminges de s’engager à retenir la cour pontificale en France, ce bon Benoît XII qui répondit aux votes du conclave réunis sur sa tête par la phrase célèbre : Avete eletto un’asino 1. Pétrarque se hâta de lui faire entendre, dans une épître latine que nous étudierons plus tard, les vœux de Rome réclamant son époux après une trop longue absence 2. Le pape ne devait pas exaucer ces prières ; mais loin de s’offenser des reproches que lui adressait le poète, il sembla vouloir le récompenser en lui accordant le 25 janvier 1335 un canonicat de Lombez, que le cardinal, son protecteur, avait demandé pour lui, sans doute sur l’initiative de l’évêque. C’était le premier bénéfice obtenu par Pétrarque ; la lettre pontificale, publiée par l’abbé de Sade (ce qui réfute surabondamment le doute d’un autre biographe de Pétrarque 3 sur la réalité de son canonicat de Lombez, doute déjà réfuté par un témoignage formel de notre auteur que nous verrons tout à l’heure), la lettre pontificale renferme un bel éloge de la science et des mœurs de l’impétrant, qui est désigné comme chape-
1 Villani, 1. xi, c. 21. C’est par distraction que M. Em. Gebhart, dans son élégant tableau des Origines de la Renaissance en Italie (Hachette, 1879, in-12, p. 71), attribue ce mot à un cardinal autre que l’élu.
2 Petr. Opéra, ed. Basil., p. 1331. Dom Rossetti en a publié une traduction en vers italiens d’Ign. Montanari.
3 J* Bimard de la Bastie, Mém. sur la vie de Pétr., dans les Mémoires de VAc, des inscr. et belles-lettres, 1742.
lain et commensal du cardinal Jean Colonna 1. Elle lui assure en même temps l’expectative de la première prébende qui vaquera dans la même église.
Cependant l’évêque de Lombez pressait Pétrarque de venir le rejoindre à Rome. Il lui écrivait à ce propos une lettre à la fois amicale et moqueuse, que nous n’avons plus, mais que l’on a pu reconstituer quant au sens sur la réponse du poète : « Vous vous jouez du monde, lui disait-il, en faisant semblant d’aimer saint Augustin, tandis que vous n’aimez que les philosophes et les poètes païens ; — et en soupirant pour Laure, tandis que vous ne désirez que le laurier poétique personnifié sous ce nom. — Et vous vous êtes joué de moi en me disant que vous souhaitiez ardemment de venir à Rome, tandis que vous n’avez cure de mon impatience de vous y recevoir. » Tel était l’esprit de Jacques Colonna, tout plein, au dire de Pétrarque, d’une ironie socratique et plus que socratique 2. Le poète calomnié si amicalement se défendit avec vigueur sur le chapitre de saint Augustin et sur celui de Laure (vous verrez ce dernier point dans une très prochaine leçon) ; quant au retard de son voyage, il le justifia très bien par les exigences de son noble patron. Sa lettre est de décembre 1335.
C’est un an après qu’il se mit enfin en route, et navigua de Marseille à Cività-Vecchia, incognito, sous le costume de pèlerin. Au débarquement, il trouva les voies interceptées par des troupes qui tenaient la campagne : les Orsini venaient de rompre la trêve que le pape leur avait imposée depuis deux ans. Il se rendit alors chez un beau-frère de l’évêque de Lombez, Orso d’Anguillara, au château de Capranica, bâti dans un site pittoresque d’où le regard se porte sur le lac Vico et sur le mont Soracte. Il le décrit lui-même avec un grand charme dans une lettre au cardinal Jean 3, que je suis obligé, aujourd’hui du moins, de passer sous silence.
C’est dans cet agréable séjour que l’évêque de Lombez vint le rejoindre au mois de janvier. -Après avoir joui ensemble de l’hos-
1 Litteræ canonicatus lomberiensis.
Dilecto filio Francisco Petrachi de Florentia, canonico lomberiensi, salutem. Litterarum scientia, morum hpnestas et alia multiplicia mérita probitatis super quibus apud nos fîde digno commendaris testimonio nos inducunt ut tibi [nos] reddamus ad gratiam liberales... Necnon consideratione dilecti filii nostri Joannis S. Angeli diaconi cardinalis, pro te capellano continuo commensali suo nobis super hoc humiliter supplicantis gratiam facere specialem, canonicatum ecclesiæ lumberiensis... tibi conferimus... (De Sade, t. ni. Pièces justificatives, n° 13).
2 Ilia festivitate Socratica, quam ironiam vocant, quo in genere nec Socrati quidem cedis. Famil., ii, 9.
3 Famil., u, 12.
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pitalité du comte d’Anguillara et des aimables prévenances d’Agnès Colonna, que le poète nous peint comme une merveille de grâce et de vertus, ils se rendirent enfin à Rome dans le courant de février 1337. Là, Pétrarque, sans négliger l’étude des monuments de la ville éternelle, s’employa, de concert avec son illustre ami, à négocier la paix entre les deux partis belligérants. Il obtint en même temps, par ses vives instances, la réconciliation d’Etienne Colonna avec son fils, l’évêque de Lombez, à qui le vieux gibelin avait bien de la peine à pardonner son intervention en faveur des Orsini.
« ...J’en atteste Dieu, disait à Pétrarque le terrible guerrier ; je ne soutiens la guerre que par amour de la paix, je n’ai pas d’autre motif. Ma grande vieillesse, mon cœur que je sens refroidir dans ma poitrine de fer, ma longue méditation des vicissitudes de la vie, me rendent avide de repos : mais j’ai pris l’inébranlable résolution de ne pas fuir le travail et la peine. Je préférerais des jours plus tranquilles ; mais si le sort le veut, je descendrai au tombeau en combattant, plutôt que d’apprendre à servir dans ma vieillesse. » Etienne Colonna, ému, s’arrêta un instant, puis il reprit : « On parle de l’héritage que je laisserai à mes fils... Oh ! regardez-moi et retenez mes paroles. Plaise à Dieu que je laisse à mes fils quelque héritage ! Mon désir ne se réalisera pas : le destin ne le veut pas, je le dis avec tristesse : l’ordre de la nature sera renversé, et je serai l’héritier de mes fils. » En prononçant ces lugubres paroles qui devaient si exactement se vérifier, le père des Colonna cacha dans ses mains son visage inondé de larmes i.
Vous verrez en effet, Messieurs, qu’après la peste d’Avignon et la révolution romaine de Rienzi, le vieux Colonna resta seul comme pour achever d’expier, en pleurant ses sept enfants, la malédiction mystérieuse qui pesait sur sa race. Heureux l’évêque de Lombez d’être parti le premier et de n’avoir pas subi ces douleurs, que l’ingratitude de Pétrarque devait rendre encore plus dures ! Mais n’anticipons pas.
Après quelques mois de séjour à Rome, le poète se remet en mer. Il paraît, par une longue épître en vers qu’il adressait un peu plus tard à l’évêque de Lombez, qu’il ne revint pas d’abord à Avignon et qu’il alla droit vers les Pyrénées 1 2. Peut-être (c’est une conjecture de l’abbé de Sade) vint-il prendre possession en personne de son canonicat de Lombez. Ce second voyage en Gascogne, qui aurait été le dernier — car il ne faut tenir aucun compte d’une fiction 3 qui
1 Fuzet, Pétrarque, p. 75-76 ( Famil ., vin, 1).
2 Epist. ( Carm .) 1. i, in Opp, ed. Basil., p. 1336-1339 ; et avec la traduction italienne en versi sciolti de Fr. dall’Ongaro, dans les Poesie minori del Petrarca, ed. Dom. Rossetti (Milan, 1829-34), t. in, sez. xxi, ep. n.
3 L* T- (hatapie) d’Asfeld, Souvenirs hist. du château de Henri IV, 2e édit., (Pau, 1841, in-12), p. 261-265. Et à la page 268, l’auteur a bien osé écrire :
« Quand on se pose comme historien, il faut n’avancer que des faits authentiques. »
LITTÉRATURE ÉTRANGÈRE
nous le représente plus tard à la cour de Gaston-Phébus — n’est d’ailleurs aucunement assuré. Mais nous voyons qu’il traversa l’Espagne, vit le détroit de Cadix et gagna la Grande-Bretagne, sans parvenir à fermer sa blessure et à calmer son cœur.
Je glisse sur les autres événements de la vie de Pétrarque, qui précèdent les derniers jours de son ami, l’évêque de Lombez : le séjour à Vaucluse, solitude poétique et laborieuse où il va se dérober aux dangers d’Avignon ; le couronnement au Capitole (8 avril 1340) que je vous raconterai bientôt, et, au retour, l’accueil que font au poète lauréat les nouveaux seigneurs de Parme, les Correggio, dont il avait soutenu les droits, avec succès, devant la Cour pontificale. Le comte d’Anguillara, comme sénateur, avait mis le laurier sur la tête de Pétrarque. Jacques Colonna n’était plus à Rome, et le poète lui avait exprimé, dans une lettre touchante 1, les regrets que lui causait, dans une fête si solennelle, l’absence d’un ami si cher. De son côté, l’évêque de Lombez, du fond de la Gascogne, voulut féliciter Pétrarque, et il lui adressa un sonnet que nous avons encore. Pétrarque nous l’a conservé avec la réponse qu’il y fit, bien tard il est vrai, plusieurs années après la mort du pieux évêque. Je dois vous citer ces deux pièces.
Le sonnet de Jacques Colonna lui a mérité une place dans l’histoire de la littérature italienne. L’un des annalistes patentés de la poésie toscane, Crescimbeni, a cru devoir noter dans ce petit poème une grande intelligence des règles et beaucoup de dispositions et de naturel 2. Ce dernier mot a pourtant besoin d’explication. Il faut ici être indulgent pour être juste ; on doit tenir compte à l’évêque de Lombez des habitudes très artificielles qui dominaient de son temps dans la lyrique sérieuse et dont le génie même de Pétrarque ne sait pas toujours s’affranchir. Mais nous ne pouvons que trouver étranges ces idées d’atomes devenus des langues et de cris perçants poussés jadis par les hommes et qui ressuscitent pour servir d’interprète aux sentiments joyeux de l’ami de Pétrarque.
Se le parti del corpo mio distrutte,
E ritornate in atomi e faville Per infinita quantité di mille,
Fossino lingue ed in sermon ridutte ;
1 Famil., iv, 6. La lettre est écrite d’Avignon le 16 février 1341. L’évêque J. Colonna était reparti pour Lombez dès 1340, après sept ans de séjour à Rome.
2 Commentarii... intorno alla sua istoria clella volgar poesia (Roma 1710, 6 vol. in-4°), t. II, part, n, p. 85-86. Egli era molto intendente délia maniera di compor toscano, e v’aveva grande inclinazione e franchezza. — On verra plus bas une appréciation plus sévère.
E se le voci vive e morte tutte Che più che spada d’Ettore e d’Achille Tagliaron mai chi risonar udille, Gridassen corne verberate putte :
Quanto lo corpo e le mie membra foro Allegre, e quanto la mia mente lieta, Udendo dir che nel rornano foro
Del novo degno liorentin poeta Sopra le tempie verdeggiava alloro,
Non porian contar nè porvi meta i.
J’ai essayé de reproduire le sens général de ce sonnet dans une traduction en vers, que je vous soumets, messieurs, au risque de paraître à vos yeux « le dernier des humains, — celui qui cheville. »
Si mon corps se changeait, par le temps émietté,
En atomes semés dans la nuit éternelle,
Dont chacun, animé d’une forme nouvelle,
Fût une langue, un cri sans cesse répété ;
Si chacun des sanglots de notre humanité Qui, pareils au tranchant d’une lame cruelle,
Déchirèrent jamais une oreille mortelle,
Renaissait et criait comme un enfant fouetté :
Ils auraient beau s’unir, ils ne pourraient encore Exprimer mon triomphe et mon profond émoi,
O chantre harmonieux dont Florence s’honore,
Des poètes du jour le modèle et le roi,
Alors que la nouvelle arrive jusqu’à moi Du laurier verdoyant dont Rome te décore !
Pétrarque répondit, sur les mêmes rimes, ce qui peut faire excuser un certain défaut de netteté et de liaison :
Mai non vedranno le mie luci asciutte -, etc.
Ici, j’emprunte une traduction1 2 3 dont j’ai déjà profité; mais comme elle m’a paru quelquefois trop insuffisante, j’ai essayé de l’améliorer et n’ai réussi qu’à la gâter peut-être. Je suis donc intéressé à vous dire encore : Excusez les fautes de l’auteur.
1 Ce sonnet se trouve dans la Giunta, à la fin de la plupart des éditions des Rime de Pétrarque.
2 Rime, partie ni, à la fin.
3 Celle de M. Anat. de Montesquiou.
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Je ne verrai jamais sans un œil humecté,
Sans ce trouble du cœur où l’amour se révèle, Cet écrit de ta main, où ta flamme étincelle Et que l’amitié tendre elle-même a dicté L
Ton esprit a vaincu ce monde, et l’a quitté.
Mais du ciel il m’envoie une douceur nouvelle : Si mon luth, détendu par une mort cruelle, Résonne de nouveau, c’est par ta volonté
Je voulais te montrer d’autres lauriers encore 1 2 3. Mais, ô mon noble ami, qui te ravit à moi ?
Quel douloureux destin te frappe à ton aurore ?
Il ne pourra du moins te soustraire à ma foi.
Je te vois par mon cœur, par mes vers je t’honore. Et ma pauvre âme en pleurs s’apaise près de toi.
Cette chute respire la tendresse et la douceur résignée qui sont ordinaires à Pétrarque, mais dans ce qui précède, il me semble que le dessin est vague. C’est une réponse, e tanto basti, dit le bon Muratori 4.
Pétrarque mit en tête de son manuscrit, qui a été retrouvé 5 avec ses ratures (curieux sujet d’études sur lequel nous reviendrons un jour ou l’autre) : Responsio mea sera valde. Ces mots renferment un reproche que le poète, que l’ami s’adresse à lui-même, pour avoir manqué, par trop de lenteurs, à un devoir bien cher ; comme je vous l’ai déjà dit, il n’avait pas répondu à son ami vivant. La mort de Jacques Colonna eut lieu à Lombez en septembre 1341. Je marque nettement cette date, parce qu’elle manque à la Gallia christiana. Atteint de sa dernière maladie, il avait fait arriver de la cour pontificale d’Avignon à la fin d’août la permission de faire testament, requise alors par les lois ecclésiastiques. Et dès le 1er octobre
1 Muratori s’étonne que le poète eût trouvé dans le sonnet de son ami « tanta tenerezza d’affetto e di pietà. » Nous verrons que Pétrarque en avait fait la même appréciation dans sa correspondance.
2 « Mensonge flagrant, dit Tassoni, Pétrarque aj^ant écrit tant de rimes après la mort de Laure. » Tassoni n’a pas songé à se demander si le présent sonnet n’a pas été fait avant toutes ces rimes, quelque temps après le fatal événement.
3 II ne s’agit pas ici d’un poème projeté en l’honneur de Jacques Colonna, comme l’a cru Leopardi, mais de deux nouveaux chants de V Africa, comme nous le dira bientôt Pétrarque lui-même.
4 Le rime..., le considerazioni d’Aless. Tassoni e le osservazioni di L. A. Muratori, Modena, 1700, in-4° p. 600. — Edit, de Padoue (L. Carrer), 1826, in-8°, t. n, p. 444. Tassoni prétend, avec sa vivacité ordinaire, que ce sonnet ne vaut pas la peine qu’on se mette en frais pour le commenter.
5 Voir l’une des deux éditions que je viens de citer.
LÉONCE COUTURE
de la même année, le Regeste de Benoît XII nous montre les bulles de son successeur Antoine, abbé de Fontfroide 1.
Quand Colonna mourut dans son humble évêché gascon, Pétrarque était depuis quelque temps retiré dans une agréable maison de campagne, qu’il avait achetée près de Parme. C’est là, vous l’entendrez tout à l’heure, qu’il reçut la fatale nouvelle. Les lettres qu’il écrivit à cette occasion nous ont déjà fourni plusieurs traits de la physionomie et de la vie de Jacques Colonna. Voici deux faits qu’il importe de ne pas omettre, parce qu’ils prouvent bien que Pétrarque ne flattait pas son saint ami en nous le représentant pur de toute ambition et tout dévoué à sa pauvre église. Pendant qu’il était encore à Rome, occupé à rétablir la paix, le patriarchat d’Aquilée vint à vaquer, et les vœux communs de la noblesse et du peuple le désignèrent pour ce poste éminent. Mais il se hâta d’écrire au cardinal son frère pour rejeter d’avance toute ouverture à ce sujet. Il en fut de même à propos de sa prochaine élévation au cardinalat, qui était déjà résolue ; malgré la partialité des cardinaux gascons et français de la cour pontificale contre les Italiens, son mérite lui avait gagné tous les suffrages. La lettre qu’il adressa sur ce sujet à Jean Colonna et que celui-ci fit tenir à Pétrarque inspire à notre poète la plus vive admiration pour la modestie profonde et la vraie philosophie de son ami 2.
Je dois maintenant vous citer avant tout, messieurs, la lettre à Jean d’Andrea, où Pétrarque raconte comment lui arriva la funèbre nouvelle :
Plein de dégoût pour le tumulte de la vie du siècle, l’illustre évêque avait fui son vénérable père, ses frères et sa patrie, et, regagnant son église, il s’était enseveli au fond de la Gascogne. Sa vie avait toujours été noble et irréprochable ; mais, sur la fin de ses jours, comme s’il en eût prévu le terme si fatalement rapproché, il se montra surtout prêtre pieux, vraiment évêque. Séparé alors de lui par une grande distance, je jouissais des douceurs du repos dans la Cisalpine et dans cette petite terre d’où je vous écris...
Ecoutez, messieurs, j’ose vous recommander la curieuse page que je vais vous lire comme un chef-d’œuvre de narration.
...La renommée m’avait apporté quelque bruit de sa maladie ; mais, ballotté entre la crainte et l’espérance, j’attendais des nouvelles plus certaines. Je frémis encore en traçant ce récit. L’endroit même est sous mes yeux. C’est ici que je le vis, la nuit, dans un songe. Personne
1 Sade, Mém. sur Pétr., t. n, p. 29 ; Fracassetti, Lettere, t. i, p. 549.
2 Famil., iv, 12 (olim 6).
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ne l’accompagnait. Il traversait le petit ruisseau qui borne mon jardin. Je vais à lui tout étonné ; je lui fais mille questions : d’où venait-il ? où allait-il ? pourquoi tant d’empressement ? pourquoi voyager seul ? Et lui, sans répondre aux autres questions, avec ce sourire et cette douce parole que je lui connaissais : « Vous vous souvenez, me dit-il, qu’autrefois, lorsque vous étiez avec moi outre Garonne, les orages des Pyrénées vous étaient insupportables ? J’en suis las à mon tour, et je m’en vais à Rome pour ne plus revenir. » En disant ces mots, il était arrivé à grands pas au bout de mon domaine ; je le suppliais de m’emmener. Il me repoussa doucement de la main par deux fois ; et tout à coup, changeant de voix et de visage : « Cessez, dit-il, je ne veux pas que vous m’accompagniez cette fois. » Je fixe alors mes regards sur lui : à sa figure pâle et sans couleur, je reconnais un mort. Plein de frayeur et de tristesse, je m’écrie. Réveillé au même instant, j’entendis expirer le son de ma voix. Je notai le jour, je racontai mon rêve à mes amis présents, je l’écrivis à d’autres. Vingt-cinq jours après, je reçus la nouvelle de sa mort. En confrontant les dates ,je vis qu’il m’était apparu le jour même où il quitta cette vie pour jouir du bonheur céleste, comme je le souhaite et comme je l’espère i.
Je ne veux pas faire de réflexion sur cette histoire merveilleuse, mais vous me permettrez de vous communiquer, messieurs, celle du plus voltairien des biographes de Pétrarque. « Ces exemples sont fréquents, dit M. Vienne! 1 2 ; les matérialistes n’osent plus les nier, mais ils les expliquent à leur manière, » c’est-à-dire sans doute fort mal. Pétrarque lui-même, tant sa religion, très sincère pourtant et très vivante, était éloignée de tout ce qui peut sentir la superstition, semble s’arrêter à ne voir qu’une coïncidence fortuite dans ce songe et dans un autre du même genre qu’il raconte à son grave correspondant de Bologne.
Au risque de quelques redites, je vais vous citer encore deux ou trois extraits des lettres écrites par Pétrarque à l’occasion de la mort de son ami, et d’abord de sa longue lettre au cardinal Jean Colonna :
Les dangers de sa famille et de sa patrie avaient appelé votre frère d’Avignon à Rome. Je l’y rejoignis, sur ses pressantes invitations, après avoir obtenu, non sans peine, votre agrément. Je crois que Dieu permit ce voyage pour que je fusse l’heureux témoin des admirables qualités qu’il déploya dans sa conduite, pendant la paix aussi bien que pendant la guerre. Après avoir employé sept ans au service de sa patrie, avec tant de dévouement et de courage que Rome le reconnaît pour Tunique sauveur des restes de sa gloire et remercie encore sa cendre du bonheur
1 Famil., v, 7. Cette lettre est datée du 27 décembre, et M. Fracassetti la rapporte à 1343. Mais il faut, je crois, la placer en 1344, à cause de la mention qu’y fait Pétrarque du transfert des restes de Jacques Colonna de Tombez à Rome au bout de trois ans.
2 Pétrarque et son siècle, dans la Revue contemporaine du 1er et du 15 avril 1852 (t. i de la collection, p. 205),
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qu’elle lui doit de n’avoir pas été réduite en cendres, il revint enfin auprès de vous. Il ne s’arrêta que le temps de vous dire, pour la dernière fois, tout ensemble salut et adieu. Prenant pitié du veuvage de son église, avide de solitude après tant de temps passé dans le tumulte d’un grand peuple, désireux de vivre enfin pour lui après avoir vécu pour sa patrie et pour ses amis, il se transporta de nouveau à son évêché, où il mena une vie active et très édifiante ; et en triomphant de lui-même comme il avait su jusque-là triompher des autres, il sanctifia ses derniers jours devant Dieu et devant les hommes. Enfin, après un an à peine, dans la force de la jeunesse, il a été transféré des orages de cette vie au port du repos, au royaume de la félicité.
Le poète ajoute :
Deux villes bien peu comparables entre elles se partageront ce qui reste ici-bas du défunt. Rome gardera la haute et immortelle renommée de son citoj^en ; Lombez, les os vénérables de son évêque, et jamais, si je ne me trompe, la Providence ne donnera à cette église un titre plus glorieux, si toutefois vous voulez bien le lui laisser à jamais. On me dit, en effet, que vous songez à transporter ses restes à Rome : je ne voudrais ni vous le conseiller, ni vous en dissuader, pour ne pas paraître envier un si cher trésor, soit à la ville dont je suis citoyen, soit à l’église dont je suis chanoine L
Cette lettre fut écrite de Parme, le 5 janvier 1342. Comme vous le voyez, Pétrarque était encore alors chanoine de Lombez ; mais il dut résigner ce bénéfice quelque temps après et au plus tard en 1346 pour recevoir un canonicat à Parme 1 2.
Vous voyez de plus qu’à cette date de janvier 1342 le corps de Jacques Colonna était encore à Lombez. Mais nous savons par une phrase de la lettre déjà citée à Jean d’Andrea qu’il fut transféré au bout de trois ans à Rome, au tombeau de ses ancêtres 3 ; de sorte que Lombez ne garda rien de lui. Il paraît que cette bonne ville voulut du moins avoir pour évêque, après Jacques, son frère Agapit, déjà archidiacre de l’église de Lombez. Mais il fut désigné en même temps par le pape pour l’église de Luni, et il accepta ce siège, où il lit admirer trop peu de temps ses vertus et où, après une mort
1 Famil. iv, 12 (olim 6) Lomberiensis ecclesia veneranda pontificis ossa
servaret, nullum, nisi fallor augurio, celebriorem titulum omnibus seculis habitura, si tamen id illi proprium ac perpetuum permiseris. Audio enim te de transfe/endis Romani reliquiis cogitare, quod suadere nec dissuadere proposition est, ne ilium aut urbi in qua civis, aut ecclesiæ in qua canonicus sum, invidisse videar.
2 II devient archidiacre de la même église en 1350. L’abbé de Sade (t. n, p. 33) a cru que ce dernier bénéfice lui avait été conféré dès 1341 ; des documents publiés depuis en Italie ont fixé les dates exactes. Fracassetti, Lettere, t. n, p. 397.
3 Reliquiæ ejus Romani anno demum tertio reportatæ sunt. Fam. v, 7. Voyez ci-dessus, p. 56, note 1.
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prématurée, il eut pour successeur un de ses frères, nommé Jourdain, en souvenir du comte de l’Isle-Jourdain, leur aïeul maternel 1 2 3.
C’est surtout en écrivant à Lello Stefano, qui avait très probablement reçu à Lombez le dernier soupir de son maître bien-aimé, que Pétrarque exhale sa douleur et fait parler son admiration :
Nous avons trop vécu, cher Lélius ; nous aurions dû mourir avant que Dieu nous enlevât ce bon maître, ce père si indulgent, cet homme utile au monde, nécessaire à nous, glorieux à sa patrie ; le bâton de son vieux père, la consolation de ses sœurs, la joie de ses frères, l’espoir de ses amis, la terreur des ennemis, le miroir de bonnes mœurs, le temple des vertus, le portrait vivant de l’honnêteté, l’hôte des lettres, l’amateur des études, le révélateur des intelligences, le juge le plus éclairé du mérite ; d’ailleurs sans envie, pieux, doux, modeste, sobre, affable, constant, courageux, juste, généreux, magnifique, prudent. Hélas ! je m’épuise à le
louer, et je ne sais rien dire qui réponde à d’aussi nobles vertus Ah !
combien de fois et avec quel bonheur j’avais pensé à ce jour que je croyais prochain, qui devait me voir passer des Apennins aux Pyrénées pour jouir de sa présence, comme il m’y avait invité par la lettre la plus affectueuse, et pour lui présenter deux gages modestes mais sincères de ma vénération : le laurier romain dont j’ai été couronné quoique indigne, et dont il m’avait félicité déjà en m’adressant de si loin un sonnet, où il témoignait sa joie avec une exquise élégance ; et puis, deux nouveaux chants de mon Africa 2. Mais le Tout-Puissant a trompé mon attente et je n’ai pas mérité de voir un jour si heureux. Et maintenant à quel dessein m’arrêter ai- je ? que déciderai-je de moi-même ? que ferai-je 3 ?...
A ces incertitudes s’arrête l’histoire de Pétrarque dans ses rapports avec Jacques Colonna. Et maintenant, messieurs, nous reviendrons sur nos pas pour étudier une autre de ses affections. Après l’amitié de l’évêque de Lombez, qui fut peut-être la meilleure sauvegarde de son âme et de sa dignité morale, nous étudierons son amour pour Laure de Noves, cet amour trop célèbre, qui éveilla sans doute son génie poétique, mais qui n’en fut pas moins son inquiétude, son tourment et la plaie douloureuse de son cœur, pendant une grande partie de sa vie.
1 Historia delVaug. fam. Colonna, p. 191-193.. Ce livre très peu exact place la nomination d’Agapit au siège de Luni en 1344 et suppose que Jacques devint alors même, à son défaut, évêque de Lombez. Je corrige cette chronologie si fautive, sans être sûr de ma correction. Agapit, d’après le même livre, serait auteur de trois ouvrages : Idea episcopalis ; — De divina providentia ; — De natura popiilorum mundi.
2 Ces mots éclaircissent un vers obscur du sonnet de Pétrarque cité plus haut (p. 53). Mais ni Castelvetro, ni Tassoni, ni Muratori, ni Leopardi n’ont songé à consulter ce passage de la correspondance, qui avait pourtant été cité par un des plus anciens commentateurs des Rime, Gesualdo (Venise, 1541, in-4°, p. 342). Je noterai à ce propos que le bon Gesualdo trouve le sonnet de l’évêque de Lombez « leggiadro e pieno d’amore. »
3 Famil. v, 13 (olim 7),