‹ EnseignementChapitre 111 sur 158 · PÉTRARQUE ET LAURE · texte numérisé non relu

PÉTRARQUE ET LAURE

Étude psychologique et morale 1

Je crois avoir démontré ma thèse : Laure, quand Pétrarque la vit pour la première fois, était une femme mariée 2.

Nous rentrerons, tout à l’heure, dans le courant de la biographie de Pétrarque, interrompu par cette sèche discussion. Mais, en abordant l’histoire de son amour, de ce malheureux amour qui dura plus de vingt ans ; en m’entendant essayer non seulement de le raconter, mais de l’apprécier moralement, vous comprendrez que je n’ai pas sacrifié, dans ma dissertation de l’autre jour, à un caprice de bibliothécaire et d’archiviste. Il fallait avoir vidé la question de Laure, être sûr de son état civil, avant de qualifier l’amour que Pétrarque lui voua. Il fallait en être sûr, par une démonstration proprement dite. Puis, si je vous avais donné mon sentiment comme mien, non comme bon, mon appréciation d’aujourd’hui n’aurait eu aucune base. Si je vous l’avais donné pour sûr sans vous le démontrer, vous m’auriez laissé faire, vous auriez dit peut-être que j’étais dans mon droit, mais vous m’auriez suivi sans conviction sérieuse, et à la première occasion vous auriez préféré peut-être l’autorité de tel ou tel écrivain qui s’est attaché à une hypothèse différente. Et vous n’auriez pas eu tort, parce qu’en l’absence d’une démonstration historique, qui ne sera pas fournie, j’en réponds, contre la vérité que j’ai démontrée la dernière fois, toute autorité a bien le droit d’être préférée à la mienne.

Messieurs, c’est sur preuves et sur documents incontestés que j’ai

1 Leçon publiée, depuis la mort de Léonce Couture, dans rame latine 1904.

2 Cela est démontré dans la leçon Xe, qui n’est pas encore publiée.

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démontré, vous vous en souvenez, d’abord l’absurdité de ceux qui ne croient pas même à l’existence personnelle de Laure et la réalité de la passion de Pétrarque ; puis, la vieille erreur qui fait de Laure une demoiselle de Lisle ou de Cabrières ; et aussi l’erreur encore quelque peu acréditée qui en fait une demoiselle de la maison de Sade. L’existence de Laure de Noves, son âge, son séjour à Avignon sa patrie, son mariage avec Hugues de Sade, sa mort en 1348, sa sépulture aux Cordeliers et d’autres traits bien précis nous ont fourni avec les textes de Pétrarque des coïncidences absolument inexplicables, si l’on n’admet l’identité de cette noble dame avec l’objet des chants de Pétrarque. Il est vrai que cette partie essentielle de ma démonstration a été un peu mutilée, à cause de l’heure qui me talonnait. Mais plusieurs détails reviendront d’eux-mêmes aujourd’hui et plus tard et Vous confirmeront de plus en plus dans ce que je ne crains pas d’appeler la vérité démontrée.

On m’a cependant fait remarquer un point où j’avais paru à plusieurs, non sans quelque raison, incomplet ou distrait. C’est quand j’ai insisté sur cette difficulté : pourquoi Pétrarque n’a-t-il pas agi ?

Il y a une réponse fort naturelle, à quoi je n’ai pas songé. C’est qu’il était ecclésiastique. Il était même déjà prêtre, d’après M. Villemain, qui rappelle le fait par deux fois dans une de ses leçons si éloquentes, mais si superficielles et même si insignifiantes sur la littérature du moyen âge. J’avoue, Messieurs, que je n’y avais pas pensé. Du reste, je vous avais averti dès l’origine que Pétrarque avait pris la tonsure pour être capable de recevoir quelque bénéfice sans charge d’âmes. Mais, en vous racontant, depuis, qu’il avait mené une vie assez modeste et n’avait eu aucun bénéfice avant le canonicat de Lombez, j’avais cru écarter de votre esprit l’hypothèse qu’il fût entré dans les Ordres. De fait, Messieurs, il n’y entra jamais. Les critiques italiens ont toujours donné cette opinion comme infiniment probable. En y regardant de près, on s’aperçoit qu’elle est non probable, mais certaine. Je n’ai le temps d’en fournir à l’appui qu’un texte, mais parfaitement irrécusable, d’autant plus qu’il est des dernières années de Pétrarque 1...

II n’y a donc pas de doute que Pétrarque était libre. Pour un mariage honorable, que la faveur des Colonna lui aurait facilement ménagé, il aurait dû résigner son petit bénéfice modeste qui ne fût remplacé que longtemps après par un bénéfice beaucoup plus riche, l’archidiaconé de Padoue.

l Le texte, qui fut lu à cet endroit de la leçon, n’a pas encore été retrouvé.

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Mais je me rappelle, à ce propos, qu’on a donné dernièrement de nouvelles raisons pour expliquer pourquoi il n’a pas voulu se marier. Elles sont surtout dans la brochure de M. de Berluc-Pérussis que je ne fis que vous montrer la dernière fois, en vous promettant d’y répondre. Le temps me l’a défendu, mais j’y arrive. La position de M. de Berluc-Pérussis me semble étrange ; et je vous prie de me prêter toute votre attention pour la concevoir.

J’ai montré, après l’abbé de Sade, l’existence de Laure de Noves... qu’elle avait l’âge indiqué par Pétrarque, qu’elle est morte dans l’année et de la maladie indiquées par le poète pour sa Laure, qu’elle est ensevelie au tombeau des de Sade aux Cordeliers, à Avignon, où elle était née, où elle avait passé sa vie... Nous sommes d’accord ? Pas du tout. D’après lui, il y avait chez Hugues de Sade, une demoiselle nommée Laure comme sa belle-sœur, et du même âge, mais qui ne se maria jamais, et qui mourut en même temps que sa belle-sœur de la même peste. C’est, encore une fois, étrange, singulier, invraisemblable au premier chef, mais ce n’est pas absolument impossible. Seulement, il faut le prouver. Il faudrait d’abord se débarrasser de tous les indices pris dans les œuvres de Pétrarque : Madonna, les pierreries et les parures, la couleur des habits, la jalousie indiquée dans un sonnet célèbre, le partubus... ! M. de Berluc-Pérussis n’en souffle mot. Mais il a des arguments positifs. Voyons : 1° C’est une indignité, une monstruosité que cet amour prétendu honnête pour une femme mariée. Considération morale, d’une valeur incontestable ; vous verrez, tout à l’heure, que je ne suis pas de ceux qui font litière de la morale chrétienne et de la morale du bon sens, sous prétexte d’art et de poésie. Mais si c’est là une critique morale irréfutable, c’est une objection tout à fait nulle. 2° D’anciens auteurs d’une autorité incontestable, des contemporains de Pétrarque et de Laure, ont dit qu’elle était du sang de Sade, et qu’elle ne se maria pas. Qui sont ces auteurs ? Hélas ! nous les connaissons : H. de Saint-Césaire, le Moine des Iles d’Or, des mythes, des auteurs que personne n’a consultés, ni cités, ni connus avant un insigne imposteur, J. de Nostredame, des personnages qui sont sortis tout venus de sa plume de faussaire, comme Minerve sortit armée du cerveau de Jupiter. Ceci était déjà soupçonné depuis longtemps par tous les écrivains sérieux qui avaient voulu y regarder d’un peu près ; mais la démonstration sérieuse, ébauchée par M. Diez, a été achevée de toutes pièces par mon illustre maître, M. Paul Meyer, dans deux articles. Et j’ose assurer qu’on n’y reviendra pas. Y a-t-il quelqu’autre autorité dans Berluc- Pérussis ? Oui, il y a Nostredame lui-même pris pour un historien

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sérieux. Mais, passons. Troisième preuve : Document inédit sur

la couverture. C’est un document généalogique, ou plutôt, soyons clair, une note manuscrite du généalogiste, ce qui fait penser à cet axiome de l’abbé de Sade : tous les généalogistes sont menteurs, mais ceux de Provence sont encore plus menteurs que les autres. Mettons que cela est trop dur. J’admets que l’abbé Robert, disciple de d’Hozier et généalogiste provençal de la fin du dix-septième siècle, fut un chercheur habile et de bonne foi. Mais qu’a-t-il dit au sujet de Laure, soit dans son Etat de la Provence, imprimé en 1690, soit dans ses Notes manuscrites conservées à la Bibliothèque Nationale et qui constituent le faux document en question ? Il a dit ce qu’on disait, ce qu’on croyait de son temps à Avignon, el dans la famille même de Sade, que Laure était la sœur de Hugues de Sade (d’autres croyaient qu’elle était sa nièce). Quant à ces notes manuscrites, en particulier, qu’on croyait décisives, ce sont des extraits pris au hasard de la plume dans Nostredame lui-même. Des fables ! de pures fables demeurées telles ! Revenons à la citation de Tiraboschi... M. de Berluc-Pérussis l’affirme. Et dans son opinion, il le faut bien ; il croit que Laure était nommée dans le testament de son père, Paul de Sade. Mais ce testament est tout entier dans les pièces justificatives de l’abbé de Sade. L’abbé de Sade a biffé le nom qui le gênait. Messieurs, je dis que cette argumentation est mauvaise. Sade, en publiant son livre, allait à l’encontre des idées reçues partout de son temps, même dans son pays et dans sa famille, sur l’état civil de Laure. Il prit ses précautions contre toute réclamation. Il publia les pièces authentiques en entier avec visa de notaire et tout ce qui était requis par la jurisprudence la plus sévère. On se rendit parce qu’il n’y avait rien à opposer. Aujourd’hui que les pièces ont été détruites, on s’inscrit en faux.

Mais j’allais oublier de vous dire les raisons par lesquelles M. de Berluc-Pérussis explique pourquoi Pétrarque ne songea pas, ne pouvait raisonnablement songer au mariage. Nous n’avons pas besoin de les savoir, dès que nous connaissons l’état civil de Laure. Mais elles renferment des renseignements neufs, vrais ou faux, sur Pétrarque (A citer B. P...) L

Quand vous admettriez tout cela, tout cela ne changerait rien à nos conclusions sur le vrai obstacle qui séparait Pétrarque de Laure. Mais que faut-il en penser ?

Quant à la maladie sinistre qu’on lui attribue, Messieurs, un mo-

1 La citation manque, mais il est facile de la deviner par ce qui suit : le professeur répond point par point au texte de M. de Berluc-Péressis.

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ment de réflexion suffit pour vous rassurer. Pétrarque a vécu pendant toute sa vie au grand jour, en public, il a fréquenté toute la société de son temps, il a été souvent chargé des messages les plus importants. Que dis-je ? Il a consumé volontairement une bonne partie de sa vie en voyages. On peut dire qu’il a voyagé toujours. C’est une preuve évidente qu’il n’avait pas à compter depuis sa jeunesse avec les crises inattendues de ce mal terrible. Sa mort fut subite et peut-être par apoplexie. Mais quand un homme comme N., de Florence, qui n’était pas médecin, en ayant entendu parler de loin (vous savez que Pétrarque mourut près de Padoue), s’est expliqué sur la nature de sa maladie, il me semble souverainement imprudent d’aller faire le moindre fond sur une autorité de ce genre.

Quant à la claudication, Messieurs, j’hésite. Je n’ose croire Pétrarque boiteux, quand il n’y en a pas trace dans ce qu’il dit de sa constitution physique et de ses préoccupations mondaines pour sa figure et sa toilette. Je n’ose contredire la science de la personne — et d’une brochure. — Enfin, mettons que Pétrarque boitait bien légèrement de cette boiterie qui était une grâce chez Mlle de la Vallière, d’une boiterie qu’il pouvait peut-être entièrement dissimuler par habitude et peut-être aussi par quelque artifice de chaussure.

Vous vous rappelez qu’il avoue avoir été maître de son cœur jusqu’au jour où il vit Laure. Nous voilà ramenés à ces débuts de Pétrarque où il faut courir aujourd’hui, si nous voulons faire rapidement, mais complètement, l’histoire de son malheureux amour. Sans doute, il ne commença, nous savons la date, que le 6 avril 1327. Mais il faut bien voir ce qui précéda pour tirer de cette triste histoire la leçon qii’elle renferme. Je n’ai guère qu’à rappeler vos souvenirs. Deux choses nous ont été révélées par Pétrarque luimême : c’est d’abord que sa ferveur religieuse s’était attiédie peu à peu dès sa première jeunesse. « Rappelle-toi, lui disait plus tard saint Augustin, .ce qu’était ton adolescence: quelle crainte de Dieu ! quelle exactitude à remplir tes devoirs de religion ! quelle attention à ne pas perdre l’innocence ! » Ces saintes pensées et ces pieuses pratiques avaient donc péri peu à peu ! La liberté de la vie des ecclésiastiques, l’oisiveté, l’ardeur même des études profanes, cette ardeur exclusive qu’il faut surveiller et qui est égoïste au fond, tout avait contribué à faire évaporer ce précieux arôme de la piété chrétienne, seul capable de protéger l’esprit, le cœur et les sens contre la corruption envahissante. Ne croyez pas que cet arôme se fût dissipé tout à fait, servabit odorein testa diu. Il en resta toujours

quelque chose, et viennent les grâces d’épreuve ou de consolation divine, le parfum renaîtra de lui-même du fond du vase et la piété de l’âge mûr retrouvera les habitudes d’une enfance si chrétienne.

Et puis, quand ce grand vide s’est fait dans cette âme poétique, voilà que la vanité l’occupe. Je ne vous relirai pas les curieuses révélations de Pétrarque sur les soins de sa toilette, sur son souci continuel pour la fraîcheur de son teint, la coquetterie de sa chevelure, l’élégance de sa chaussure et de ses vêtements 1. En attendant, sa foi toujours sincère et profonde lui dira que Dieu est le tout de l’homme ; la sagesse lui fera entendre à toute heure que sa vie est un tissu de vanités. Enfin, quand la passion aura pris la place si imprudemment préparée dans ce cœur de vingt ans, le remords ne cessera de mêler son tourment, le salutaire tourment, je ne dis pas à chaque plaisir (il n’y aura pas de plaisir), mais à chaque profonde inquiétude de son malheureux amour.

Vous savez comment il naquit, un jour d’avril, en 1327, et le jour du Vendredi-Saint, et dans une église : circonstances qui montrent, encore mieux que tout le reste, l’affaiblissement de la piété dans le cœur de ce jeune clerc. La circonstance du Vendredi-Saint ne peut guère être contestée après les termes exprès d’un des premiers sonnets. Celle de l’église n’est pas affirmée dans la vie de Pétrarque et vous vous souvenez que Vellutello aimait mieux supposer que Laure avait été vue à la fontaine de Vaucluse. Il est vrai que cette rencontre de Laure, près des eaux de la Sorgue, a eu lieu : Pétrarque la raconte dans la strophe la plus gracieuse peut-être de ses poésies. Mais ce n’était pas la première. Celle-ci eut lieu dans l’église des Clarisses d’Avignon. Vous en verrez tout à l’heure la preuve dans la fameuse note manuscrite du Virgile.

Cet amour qui occupa vingt ans notre poète, nous le connaissons surtout par les Rime. Quelques lecteurs des Rime n’y voient qu’un amour de tête. Ils ont tort, malgré certaines apparences. Je l’avoue, quand Pétrarque compare Laure à Scipion l’Africain, quand il raconte la honte du soleil qui s’est vu pâlir même, presque éclipsé par ce soleil vivant, quand il joue sur les trois syllabes de Laureta de façon à lui présenter, comme dit brutalement Louis Veuillot, un... bouquet, c’est son esprit tout seul qu’on entend. Mais dans tout cela, il sacrifie au goût public, il cultive par principe ce que les troubadours appelaient lo parlar cortes e car , et puis, ce qu’on ne remarque pas assez, il a simplement cette recherche fâcheuse, mais ordinaire aux hommes d’esprit vivement épris. Ils

l Voir leçon VII du cours de 1880, pp. 675-676,

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s’évertuent et se forcent pour expliquer l’inexplicable. Et ce que le froid bon sens trouve à juste titre déplacé, obscur, extravagant, excessif, semble à certains hommes le juste, le vrai, le beau. Les satiriques l’ont jugé sur ces défauts qui ne lui manquent pas. Ces défauts s’expliquent par des influences faciles à comprendre. L’accent profond d’une passion vraie éclate, tout à côté, en mille endroits, avec une franchise inimitable.

Et les bons juges ne s’y sont pas trompés. D’abord, le meilleur des juges qui est tout le monde. L’opinion publique, depuis plusieurs siècles, a nommé constamment Pétrarque chantre de l’amour chaste et passionné. Et puis, les connaisseurs les plus irrécusables : Lamartine, qui tout en déplorant les erreurs de goût de Pétrarque, le proclame le plus grand poète d’amour des temps modernes ; M. Thiers, épris avant tout de clarté et de simplicité, et qui professa toujours pour Pétrarque une admiration enthousiaste.

D’ailleurs, en dehors du Canzoniere , il ya le Secret et quelques passages de ses Lettres en vers ou en prose. Pourtant, il nous dit, avec une sincérité incontestable, que l’amour fondit sur lui et le terrassa comme un coup de foudre et le posséda tellement qu’il en fut, pendant sept années consécutives (c’est le premier période, nous en verrons deux), la victime sans cesse torturée, l’esclave malheureux et pourtant volontaire ; un malade consumé par son malheureux amour qui pourra dire... (texte pas encore retrouvé).

La sincérité de ces aveux, je le répète, est incontestable, et cependant, en écoutant le poète avec un intérêt compatissant, tout observateur attentif peut lui reprocher des exagérations, des inexactitudes, des illusions. Dans le fait initial, par exemple, prendronsnous à la lettre ce qu’il dit dans ses premiers sonnets que l’amour le prit en traître, lorsqu’il était sans armes, le rendit en un moment captif, mais à jamais ?

Il est vrai que l’amour l’a pris sans armes, mais c’était bien librement qu’il s’était désarmé. Il en a fait l’aveu. Les armes de la vigilance chrétienne avaient été mises de côté depuis longtemps. Il servait la vanité avant de rencontrer l’amour. Il est vrai qu’il ne le cherchait pas. Mais il cherchait tout ce qui l’amène, il réalisait le mot de saint Augustin...

Quant à cette invasion subite, à ce coup de soleil, ou plutôt à ce, coup de foudre, à cette prise de possession entière et irrévocable de l’âme et du corps par un seul objet, vous y croyez, ô mon cher poète, et vos pareils y croiront comme vous. Vous vous tromperez tous, et de beaucoup ! Vous êtes sincères, encore une fois, mais vous ne dites pas tout, et ce qui vous échappe est capital dans l’histoire

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et la moralité de la passion humaine. Ce terrible incendie qui finit par faire un amas de cendres froides d’un cœur puissant et généreux est né d’un regard, dites-vous, et c’est vrai ! Mais il n’était à sa naissance et il n’aurait jamais été que feu de paille si vous n’y aviez pas apporté longtemps, constamment, de votre plein gré, de votre propre main, des aliments nouveaux pour entretenir et activer la flamme. C’était l’affaire d’un jour peut-être, peut-être d’une heure et de moins encore, si vous aviez fui. Et ce qui paraît plus tard le nœud de votre affreuse destinée n’eût été qu’un accident absolument insignifiant et bientôt oublié dans la trame de vos jours.

Que la passion de Pétrarque n’ait pas atteint son plus haut degré dès la première heure, qu’elle ait grandi depuis et successivement par sa faute, il est facile de le démontrer par lui contre lui.

Dès le commencement de son amour, vous vous en souvenez, il est parti, avec son ami Jacques Colonna, d’Avignon, ce lieu de son martyre ; il est allé jusqu’à Lombez ; il y a passé un été « presque céleste ». Son ami ne s’est pas même trop aperçu de ses inquiétudes, de ses souffrances, de ses ennuis trop réels au fond. L’influence d’une société paisible, choisie, amicale, dans l’éloignement, a suffi pour faire la paix, un commencement de paix dans cette âme orageuse. Le remède était donc trouvé. Il opérait déjà, il était bientôt plus fort que le mal ; Pétrarque était évidemment non guéri, mais convalescent. Et de là le bonheur de cette saison de Lombez, la plus heureuse de sa vie, disait-il quarante ans plus tard. Vous savez, en effet, qu’il n’y a pas de bonheur plus sensible que celui de la convalescence, que ce charme de retrouver au dehors l’air, le soleil, la végétation, et au-dedans, le jeu naturel des forces, la libre respiration, le mouvement et le sentiment de la vie. Mais que fait-il, ce pauvre convalescent ? Vrai poète..., vrai papillon il va brûler ses ailes au flambeau dont il avait déjà senti les feux. Il revient impénitent à son Avignon et à sa vieille et trop chère habitude de guetter, dans une rue solitaire, le moment où Laure paraît à sa fenêtre pour respirer innocemment la fraîcheur du matin. Il repart bientôt, il est vrai, et il prétend que c’était pour échapper à son mal. Mais c’est surtout pour lui obéir, car c’est un mal inquiet qu’un amour malheureux. Il repart, il voyage en France, en Allemagne, en Italie, en Angleterre, en Espagne. Mais le remède est maintenant à peu près inefficace. L’image adorée est profondément gravée dans l’âme et dans les sens. Elle poursuit partout le voyageur qui ne la chasse jamais. Elle le hante nuit et jour et ne lui laisse goûter que bien imparfaitement les influences salutaires et calmantes de l’absence, de la distraction, de la curiosité, de l’étude sur le vif. Enfin, ces sept

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années d’esclavage absolu sont écoulées, et il va y succéder une période nouvelle caractérisée par la lutte, une lutte sincère cpioique trop peu énergique de la volonté contre la passion.

Mais avant d’esquisser ce second moment de l’amour de Pétrarque, disons un mot du rôle de Laure à son premier période. N’attendez pas de moi son portrait : nous ne la voyons que dans les vers de Pétrarque, et là, sa beauté nous éblouit. Mais on ne décrit pas ce qui éblouit, et, de fait, Pétrarque ne la décrit nulle part. Un trait caractéristique. Rien n’est plus céleste que ses trois longues odes sur les yeux de Laure, trois odes que l’admiration des Italiens met au-dessus de tout, sous le nom célèbre des trois sœurs. Ce sont, pour le dire en passant, trois soeurs trop vantées et ce n’est pas sur elles qu’il faut juger le père. Eh bien ! on y apprend de ces yeux toutes sortes de belles choses, mais pas leur couleur. Il parait cependant qu’ils étaient noirs. Et cependant les cheveux étaient blonds. Les traits paraissent avoir eu un charme incomparable, mais pas une extrême régularité. C’est ce qu’on conclut un peu imprudemment du silence de Pétrarque... et avec plus de probabilité des portraits de Laure qui se ressemblent peu, mais qui ont tous ce caractère commun d’une grande fraîcheur, d’une grâce ouverte et souriante et en même temps digne, réservée et modeste, mais avec peu de régularité.

La modeste dame comprit bientôt le sentiment qu elle avait excité. Les yeux seuls de Pétrarque avaient parlé, mais ils s’étaient fait comprendre. Dès lors, elle l’évita. S’il la rencontre par hasard, elle répond à son regard trop éloquent par un air de fierté méprisante. Elle prit même l’habitude de ne sortir que voilée. Devenu plus raisonnable, elle cessa de le maltraiter, mais ne lui accorda jamais mieux qu’un regard de compassion. Ce qui peut faire croire, malgré tout, qu’elle se sentait flattée et que sa conduite, si réservée n’est pas sans quelque degré de coquetterie, c’est qu’elle finit par lui adresser en compagnie quelques paroles aimables, qu’elle lui fit même une promesse, — il ne dit pas laquelle — probablement de se trouver dans quelque réunion où il devait se rendre, mais que cette promesse fut imprudente. Elle se la reprocha et se fit un devoir d’y manquer. C’est tout. Car les maigres incidents chantés dans les Rime n’ont pas plus d’importance. Pétrarque n’obtint donc rien ; et dans ce cœur dévoré par la flamme, quelles souffrances ! Tl en parle éloquemment : (deux mots du Secret ).

Il est temps d’aborder la période de combat et de demi-apaisement qui suivit ces sept premières années. Celle-ci durera, d’après Pétrarque lui-même, quatre ans, jusqu’à son triomphe au Capitole

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