‹ EnseignementChapitre 112 sur 158 · L I TTÉ II AT U II E ÉT R A N GÈ R E · texte numérisé non relu

L I TTÉ II AT U II E ÉT R A N GÈ R E

(1341). Ce qui la distingue de la précédente, c’est l’effort sincère (Pétrarque lui-même avoue qu’il n’y en avait pas eu jusque-là), l’effort sincère, quoique insuffisant, pour arracher de son cœur la passion qui a poussé déjà de si profondes racines.

Le point de départ de cet effort est dans un incident de la vie religieuse de Pétrarque. Dans son voyage à Padoue il a vu un de ses amis de jeunesse, son compatriote, le P. Denis de Borgo San- Sepolcro, professeur à l’Université de Padoue, homme dévoué à la science, mais encore plus dévoué aux intérêts de Dieu, animé d’une flamme religieuse rare de son temps et d’un zèle dévorant pour sauver des âmes. Pétrarque lui a ouvert son cœur. Il lui a dit son mal ; il lui a laissé voir que ce mal, par son progrès naturel, par cette amertume du désespoir continu, par ce poids insupportable de ses remords et de ses ennuis, amenait une de ces réaction violentes qui sont souvent un gage de salut... Enfin, Messieurs, Pétrarque a ouvert son cœur, il a dit tous ses secrets ; il a confessé non seulement cet amour qu’il regarda toujours comme coupable, tout en l’appelant honnête dans un sens superficiel et mondain ; de plus, dans ses épanchements, au sein de l’ami et — si je sais bien interpréter le texte un peu vague de Pétrarque — dans cette confession... il dévoila son mal invétéré; mais il révéla aussi d’autres taches plus passagères, plus coupables, plus honteuses, que du reste il ne pouvait entièrement cacher, puisqu’il en existait chez lui des preuves vivantes. Tout montre, en cette circonstance, que Pétrarque mit complètement ordre à sa conscience (vous savez ce que cela veut dire, Messieurs, et si quelqu’un l’avait un peu oublié, je lui conseillerais tout bonnement, avec la certitude d’acquérir des droits à sa reconnaissance, de profiter du temps actuel pour... s’en rafraîchir la mémoire). Il mit ordre à sa conscience. Il reçut les conseils du savant et saint religieux avec la pleine confiance d’un fils et d’un ami, et enfin il emporta, comme un souvenir perpétuel des avis du P. Denis et des promesses qu’il lui avait faites, un petit livre qui ne devait plus le quitter : les Confessions de saint Augustin. Il ne nous laisse pas ignorer le bien que lui fit la lecture assidue de ces pages incomparables qui répondaient si bien à l’état de son âme ; je n’en cite qu’un trait. C’est dans un voyage au mont Ventoux qu’il fit avec son frère Gérard, qui était loin d’avoir encore renoncé au monde d’où une grande douleur devait plus tard le précipiter chez les Chartreux. Je vous lirai la curieuse lettre où Pétrarque raconte cette journée à son saint ami le P. Denis de Borgo San-Sepolcro. Il me suffit de dire qu’au sommet de la tour, comme si son âme s’était élevée à proportion et sentait le besoin de

se tremper aux sources, à ces hauteurs où Dieu semble parler de plus près dans le silence de la terre et le voisinage du Ciel, Pétrarque se fit faire une lecture dans les Confessions de saint Augustin et tomba juste sur ce passage...

L’esprit de l’ange, l’âme de l’homme se sont dissipés dans leur chute comme l’eau qui s’écoule, et ils ont signalé l’abîme ténébreux où serait ensevelie toute créature spirituelle, si vous n’eussiez dit, au commencement : Que la lumière soit ! ralliant à vous l’obéissance des esprits, habitants de la cité céleste, pour assurer leur paix au sein de votre Esprit qui demeure immuable au-dessus de tout ce qui change. Autrement ce ciel du ciel ne serait par lui-même qu’abîme et ténèbres ; « Et maintenant il est lumière dans le Seigneur. » Et, en vérité, cette inquiétude malheureuse des intelligences déchues de votre lumière, leur splendide vêtement, et réduites aux haillons de leurs ténèbres, parle assez haut ; témoin éloquent de l’excèllence où vous avez élevé cette créature raisonnable, qui ne saurait se suffire ; car il ne lui faut rien moins que vous-même pour qu’elle ait sa béatitude et son repos. « Vous êtes, ô mon Dieu, la lumière de nos ténèbres, notre robe de gloire ; et notre nuit rayonne comme le jour à son midi. »

Oh ! donnez-vous à moi, mon Dieu ! rendez-vous à moi ! Je vous aime ; mon amour est encore trop faible, rendez-le plus fort. Je ne saurais mesurer ce qu’il manque à mon amour ; et combien il est au-dessous du degré qu’il doit atteindre, pour que ma vie se précipite dans vos embrassements, et ne s’en détache point qu’elle n’ait disparu tout entière dans les plus secrètes clartés de votre visage. Tout ce que je sais, c’est que partout ailleurs qu’en vous, hors de moi, comme en moi, je ne trouve que malaise et toute richesse qui n’est pas mon Dieu, n’est pour moi qu’indigence. (Conf. lib. XIII, cap. VIII).

Messieurs, voilà une heure et une journée excellentes, dans cette période de la vie de Pétrarque. — Son séjour ordinaire, son asile d’alors, c’est Vaucluse.

Vous savez que ce site, un des plus admirés du inonde, en effet, l’avait séduit dès l’âge de douze ans, et qu’il s’était dit : j’y reviendrai. Il y revient, en effet, alors qu’il touchait à la quarantième année. Il y achète une maison de plaisance qu’il habite un an entier, quoique ses serviteurs eux-mêmes la trouvent inhabitable. C’est là le théâtre de sa lutte contre lui-même. Et c’est une erreur étrange de parler autrement... d’avoir dit : Vaucluse fut l’écueil de son innocence ! Les témoignages abondent en sens tout à fait contraire, dans la correspondance de Pétrarque. Il a fui Avignon pour retrouver la paix. Il n’y réussira pas complètement : — d’abord, parce que l’habitude, une habitude de dix années, a la force de la nature elle-même, et puis, vous le verrez, parce qu’il ne veut pas avec une énergie complète. Mais cependant que de secours il trouve là contre la passion qui le tyrannise ! D’abord, la sérénité, le calme céleste, religieux, surnaturel, de cette solitude ; le charme

LITTÉRATURE ÉTRANGÈRE

mystérieux de ces rochers abrupts, de ce val fermé, de ce lac pur, aux reflets verts, qui semble rouler des feuilles changées en eau. Mais nous étudierons un peu ce pays dans Pétrarque voyageur et paysagiste. — Et puis les travaux de l’esprit. Là est née cette Africa qui devait être le principal titre de Pétrarque à la couronne poétique qui lui sera décernée au Capitole. Là ont été ou exécutés, ou commencés, ou conçus, la plupart de ses ouvrages latins en vers et en prose si nombreux et, pour le temps, si érudits et si éloquents. — Et puis, Pétrarque trouve là ce qu’il avait trouvé partout : de saintes et solides amitiés, je n’en citerai que celle de son évêque et seigneur, l’Evêque de Cavaillon, Philippe de Cabassoles.

Il allait le voir dans son grand évêché, et malgré la pauvreté de la demeure et la frugalité de la table de Pétrarque, l’évêque lui rendait la visite. Mais quelle vie austère, quelle vie de vrai pénitent! Ecoutez Pétrarque lui-même...

Rien ne manquait à cette thébaïde pour la conversion définitive de son anachorète. Mais il manquait à celui-ci sinon la sincérité, au moins l’énergie de la volonté. Peut-être, la vie religieuse n’étaitelle pas assez fortement réveillée dans cette âme de chrétien. Il semble avoir trop sacrifié aux Muses et pas assez au vrai Dieu. Il semble s’être encore trop complu en lui-même. Et la vanité est la porte ouverte aux passions.

Et- puis, sur quoi cette vanité s’exerçait-elle alorsv ? Sur les rimes toscanes où Pétrarque fixait, dans ses promenades solitaires, les rêves, les souvenirs, les soupirs et pour ainsi dire les larmes de son cœur. Une foule de pièces du Canzoniere portent le cachet de la pittoresque solitude où elles sont nées. Ainsi, au lieu d’éteindre sa flamme, Pétrarque, heureux de la sentir moins dévorante et plus calme, l’entretenait tout doucement, étonné bien à tort de ne pas se sentir guéri. Après le triomphe de Rome, la passion est plus calme encore, mais vivante toujours.

Laure, de son côté, est devenue plus abordable. Etait-ce par fierté, reconnaissance et amour pour le lauréat ? J’en doute fort. J’aime mieux croire que Laure déjà vieillie, fatiguée, entourée d’enfants, comprenait tout simplement qu’elle ne courait et ne faisait plus courir aucun danger sérieux. Aussi, n’avait-elle pas de scrupule de le voir quelquefois et de lui parler avec courtoisie.

Messieurs, je vous ai dit mon désir qu’il ressortît de cette esquisse si incomplète une leçon sérieuse. Mais il me semble qu’elle s’en dégage assez naturellement. L’amour de Pétrarque, étudié, non dans telle ou telle page de son œuvre où son génie a exprimé un pur, un admirable idéal, mais dans la réalité de cet esclavage de

LÉONCE COUTURE

quinze ans, cet amour paraît d’abord ridicule, premier caractère de ce qui est faux en morale, comme en art. A y regarder de plus près, il nous force à la pitié, sans nous faire absoudre un désordre voulu et partant coupable.

Songez-y donc, les plus belles années de la vie d’un grand homme du moyen âge, vouées à des souffrances, à des inquiétudes, à des jalousies, à des dépits, à des désespoirs, que ni l’étude, ni l’amitié, ni les voyages, ni les affaires ne parviennent à calmer ! Il n’y a pas de calme, de possession de soi-même, d’activité saine et de repos utile, en dehors de la loi, de l’ordre, du devoir.

Du moins, me direz-vous, la passion chantée par Pétrarque est pure, élevée, elle agrandit et préserve l’âme. Si vous la prenez, non dans ses œuvres qui seront examinées plus tard, mais dans sa vie, non, Messieurs, je ne puis lui accorder ces éloges. Cette passion, après tout, n’est restée si pure au dehors que parce qu’un respect nécessaire en réprimait l’élan, en contenait l’expression. Dans quelques endroits, rares j’en conviens, mais qui suffisent à repousser l’idée d’une passion purement idéale, le poète a bien laissé comprendre que son âme n’était pas seule éprise, que la vertu de Laure a su se défendre et se protéger elle-même et qu’elle aurait été mal sauvegardée par la seule adoration de son poète. Et ne dites pas qu’elle a du moins protégé Pétrarque,

Comme un bouclier d’or, comme un glaive de feu !

Hélas ! non. Il faut bien que je vous prouve le contraire, d’abord, parce que c’est vrai et que je vous dois la vérité sans cachotteries puériles, et puis parce qu’il y a là une bonne pièce de conviction au sujet de certaines théories romanesques, un peu passées de mode depuis quelque temps, il est vrai, sur l’influence purifiante des passions.

Pétrarque, au moment même où il était le plus absorbé par cet amour, l’unique de sa vie, paya son tribut , passager sans doute, mais humiliant, aux corruptions de son temps et de son pays. On lui connaît deux enfants illégitimes (m. 155), dont il ne révèle pas l’origine qui était sa honte, mais dont il soigna l’éducation et l’avenir avec un souci qui mérite et qui obtiendra tous nos éloges.

Du moins, l’amour de Laure lui a inspiré de beaux vers ! Certes, mais remarquez aussi, Messieurs, que ce qu’il y a de vraiment beau dans les pages d’amour du Canzoniere ne dépend en aucune manière, se dégage au contraire absolument des irrégularités de Ja passion de Pétrarque. Ainsi, tout y est admirable, quand Laure a

L I TTÉR AT U R E ÉT R A N GÈRE

fui la terre et qu’elle montre à son chantre éploré le chemin du ciel par le détachement des vanités et des illusions d’ici-bas. Mais dans le Canzoniere in vita di Laura , une bonne moitié au moins est obscure, entortillée, recherchée, puérile, pour plusieurs raisons, mais surtout parce que le pauvre cœur féru n’est pas dans le droit chemin de la nature, de la vérité, de la loi ; parce qu’il fausse et qu’il sophistique la notion de l’amour, dont la flamme, les joies, les douleurs, les illusions même, n’ont que deux fins légitimes : l’amélioration de deux âmes l’une par l’autre, et l’éducation d’autres âmes par ces deux, dans le sanctuaire du foyer domestique.

Que ce soit là, jeunes gens qu’il m’est si doux de grouper autour de ma pauvre chaire, que ce soit là pour vous le résultat non pas purement littéraire, mais hautement moral et pratique de cette leçon. Si Dieu vous appelle à sacrifier pour sa cause cette flamme féconde qui dort encore dans vos cœurs, mais qui vous fait sentir peut-être les frémissements précurseurs du réveil, rendez-lui grâce de vous avoir gardé la meilleure part, et sachez avec son aide préserver de toute atteinte un cœur voué à Lui seul. Si vous ne vous sentez que la vocation commune, ah ! ne vous croyez pas dispensés de la vigilance et du sacrifice ; concevez un respect profond pour cette vocation, vraiment belle, et grande et sacrée ; réservez toute la tendresse, toute la pureté, toute la flamme de votre cœur pour cette âme que vous ne connaissez pas, mais que Dieu vous prépare comme le charme et l’appui des jours laborieux de la maturité. Epargnez votre trésor, ne le gaspillez pas ; gardez tout votre amour pour la famille que vous fonderez ; gardez vos forces pour les combats que l’avenir vous réserve. Sachez bien que la passion n’a droit d’entrée chez vous qu’unie avec le devoir : car elle n’a d’autre rôle légitime que de doubler votre énergie au service de la justice et de la vérité. Séparée du devoir, la passion ne peut apporter à vous et à vos œuvres que le faux et le laid, sans compter le malheur de la vie, le désespoir de la mort.

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