XXI. Echec et martyre de Savonarole
Le professeur - a consacré tout son cours de l’année dernière (1881), dont le Bulletin n’a pas encore rendu compte, à la renaissance italienne du quinzième siècle. Il serait un peu tard pour entreprendre une analyse détaillée de ce cours, lorsque celui de cette année (1882) est déjà fort avancé. Mais comme, dans sa première leçon, M. Couture a résumé toutes ses études sur la renaissance de la poésie et des arts à la cour des Médicis, pour en dégager une appréciation équitable de ce grand mouvement intellectuel, nous reproduirons une partie de ce résumé :
La vraie renaissance, Messieurs, la première renaissance, celle
que j’ai essayé d’étudier l’année dernière avec vous, est chrétienne dans son fond, quoiqu’elle puise dans l’amour enthousiaste de la nature un nouvel élément d’inspiration, quoiqu’elle étudie plus attentivement les modèles antiques, pour leur demander le secret
1 Programme inédit.
2 Extr. du Bull, de l’inst. 1882.
LITTÉRATURE ÉTRANGÈRE
du beau. — Elle est également très nationale, très originale, très franchement inspirée, en dépit des reproches de pédantisme que lui adressent les adversaires fort mal informés.
Ces deux caractères de la renaissance italienne du quinzième siècle ont été surabondamment démontrés, j’ose le dire, dans toutes mes leçons de l’an dernier. Rappelez-vous d’abord les deux ou trois premières, sur les protecteurs et les Mécènes de la poésie et de l’art renouvelés. Nous les avons rencontrés dans presque toutes les villes importantes de la péninsule, mais surtout à Naples et à Florence, et d’abord à Rome. Nous avons vu comment le grand pape Nicolas V avait été préparé à ce beau rôle de père des lettres par ses humbles origines et par sa vie de pauvre étudiant et de prêtre laborieux. Ce rôle de protecteur de la renaissance, qu’il a rempli si glorieusement, Nicolas V le lègue à ses successeurs, qui tiennent à honneur d’y rester fidèles ; nous le constaterons cette année encore et, d’ailleurs, c’est un fait éclatant, incontesté, et tellement général qu’il engage dans la cause de la renaissance non pas tel ou tel pape, un Léon X, un Clément VII, Médicis avant d’être pontifes, mais la papauté, mais l’Eglise romaine elle-même.
C’étaient, non pas des saints assurément, mais des chrétiens très prononcés, très zélés pour la prospérité de l’Eglise, très dévoués aux ordres religieux, ces deux Mécènes que nous avons regardés d’assez près : Alfonse V, roi de Naples ; Cosme l’Ancien, bourgeois de Florence ; le premier, grand admirateur de Tite-Live et de l’antiquité, mais si bon, si populaire, si semblable par ses bonnes qualités (et par quelques défauts aussi) à notre Henri IV ; l’autre, qui fonda sans violence et sans usurpation la dynastie des Médicis, et qui fixa sur les bords de l’Arno, pour plus d’un siècle, la poésie et l’art italiens.
Cet art lui-même, nous l’avons étudié dans ses principaux représentants, architectes, peintres et sculpteurs de la première renaissance ; et de cette étude rapide, mais attentive et impartiale, je crois pouvoir le dire, il est résulté que Fart nouveau se distingue profondément de l’art antique ; qu’il estime l’étude et l’expression de la vie plus haut que l’harmonie des lignes ; qu’il hérite de l’inspiration nationale et religieuse du moyen âge, en même temps qu’il en renouvelle, qu’il en rafraîchit l’inspiration par une intensité jusqu’alors inconnue de mouvement et de couleur.
Mais c’est surtout dans la poésie que nous avons surpris ces caractères constants, quoique souvent contestés, de la renaissance. Presque toute l’année,' nous avons lu ensemble deux poètes qui semblent n’en fairè qu’un, tant ils sont animés du même esprit et
attirés par les mêmes sujets : Laurent de Médicis et Ange Politien. Nous avons divisé leur œuvre commune en deux parties : l’une savante, aristocratique, l’autre naïve, populaire, traditionnelle. Dans la partie savante, nous rangions les sonnets de Laurent plus ou moins imités de Pétrarque, avec moins de génie, moins d’idéal, et plus de couleur et d’images naturelles ; — puis ses poésies descriptives mythologiques, où triomphent, à travers trop de souvenirs grecs et latins, l’amour du paysage et la libre allure d’une imagination jeune et riante ; — puis la Giostra de Politien, ce poème antique et courtisanesque à la fois, ce poème à peine commencé, trop savant d’ailleurs, trop plein de fables et d’imitations antiques, mais dont quelques strophes merveilleusement réussies ont donné définitivement à la poésie italienne une note qui lui manquait encore après Dante et Pétrarque, ou qui du moins n’avait résonné que de loin en loin dans leurs chants immortels : celle de la vie, dans sa grâce native, dans son mouvement spontané...
Ici le professeur, dans un morceau un peu trop long pour être reproduit textuellement, a rappelé un parallèle tracé déjà l’année dernière : les trois muses de Dante, de Pétrarque, de Politien, représentées, personnifiées dans les trois femmes qu’ils ont chantées. La muse de Dante, idéale jusqu’à la transfiguration mystique, c’est Béatrix à peine entrevue ici-bas, et devenue là-haut le symbole de l’éternelle béatitude. La muse de Pétrarque, moins éthérée, mais chaste et sévère dans sa grâce pour ainsi dire psychologique, c’est Laure, telle que la montre surtout le beau récit de sa mort dans les Trionfi. La muse de Politien, celle de la renaissance, c’est la nymphe qui apparaît quelques instants aux regards de Julien dans la Giostra, et qui s’éloigne aussitôt, gracieuse et sereine, faisant naître sous ses pas des fleurs de toute nuance. L’idéal a baissé successivement sans doute ; mais rien n’a été renié de l’héritage poétique du passé : la renaissance ajoute à la pensée élevée de Dante, au sentiment profond de Pétrarque, la vie et la fleur de l’imagination.
Et puis, continue le professeur, ces poètes si savants, si voués au grec et au latin, nous les avons suivis avec une complaisance particulière dans la partie de leurs œuvres qui était destinée au peuple, ou du moins empruntée à l’inspiration traditionnelle et populaire, à cette muse populaire que Dante et Pétrarque avaient dédaignée. Nous avons entendu, avec un plaisir mêlé de surprise, Politien, cet humaniste, ce poète antique, chanter dans les salons de Florence des rispetti, des couplets imités de ceux qui égaient les travaux des champs et les veillées du village. Il introduit dans la société la plus cultivée la poésie contadine, la poésie en sabots, en lui donnant peut-être quelque peu de parure, mais en lui laissant la grâce naïve de ses images et le piquant laisser-aller de ses rimes.
Quant à Laurent, il sacrifie de plus d’une façon à la muse popu-
L I TTÉ RATURE ÉTR AN GÈRE
laire. D’abord, il cultive un genre trop peu étudié et qui renferme tant de trésors pour la littérature et la piété catholiques : le genre des cantiques spirituels ou des Laudes, dont j’ai essayé d’esquisser l’histoire, en la rattachant surtout à trois noms monastiques : saint François d’Assise, Frère Jacopone de Todi et Bianco de Sienne. En abordant les Laudes de Laurent, nous y avons admiré, avec un élément nouveau dû à son éducation platonicienne, le même accent de foi vive et de pieuse confiance.
Nous l’avons suivi ensuite au théâtre, où il nous offrait une représentation sacrée (c’est le terme), le Martyre des saints Jean et Paul, que nous avons trouvée, par la composition, par le style, par le sentiment et surtout par l’exacte fidélité aux récits légendaires, entièrement conforme aux mystères du moyen âge. Ai-je besoin de vous rappeler que, j’ai saisi cette occasion pour vous retracer, d’après les meilleurs travaux contemporains, les origines liturgiques des mystères et du drame sérieux des modernes ? — L’Orphée, ce drame de Politien qui a inauguré le règne de la mythologie au théâtre, nous a paru lui-même, malgré le choix du sujet, une œuvre de forme traditionnelle et populaire, un vrai mystère, avec des dieux, des nymphes et des héros à la place des anges, des vierges et des martyrs.
Ce caractère national et moderne de la poésie renaissante, nous l’avons retrouvé encore dans le M or gante maggiore de L. Pulci, non sans constater et déplorer l’abaissement profond où, de chute en chute, était tombée la vraie épopée, depuis ses origines françaises — que j’ai été si heureux de vous faire admirer — jusqu’à ses derniers arrangeurs italiens. Nous avons blâmé la licence qui déshonore plus d’un passage de ce joyeux poème, et aussi, je ne dis pas ses impiétés (je n’y en vois point), mais ses familiarités, ses irrévérences religieuses ; malgré ces taches, il ne nous a pas été difficile de nous assurer qu’en face de l’idéal chrétien et de l’idéal chevaleresque, — à la mort de Roland, par exemple, — Pulci devient grave, et qu’il n’est pas du tout ce moqueur impie que Voltaire et Ginguené ont trop fait à leur image.
Et pourtant ce courant de licence morale et d’irrévérence religieuse, qui venait de plus haut que la Renaissance, qui était passé des trouvères et de leurs libres fableaux à Boccace, nous l’avons vu dans le Morgante, et encore plus dans les chants carnavalesques de Laurent de Médicis, et dans le relâchement des mœurs de Florence, trop favorisé par son exemple et par sa politique. Aussi, avonsnous rendu pleine justice à la magnifique réaction catholique essayée par Savonarole ; aussi avons-nous regardé comme un
LÉONCE COUTURE
malheur pour la renaissance, désormais entraînée au sensualisme païen, la défaite et la mort de ce courageux apôtre, qui était luimême un renaissant ; car, malgré son zèle, parfois excessif peutêtre, contre des innovations dangereuses, il regardait Virgile et Cicéron comme les vrais modèles du beau, les vrais maîtres du goût et de la formation intellectuelle ; et quand il put former un artiste selon son cœur, cet artiste ne fut ni un Cimabue ni un Giotto, « venu trop tard dans un monde trop vieux », pas même un Angelico de Fiesole, mais Baccio délia Porta, Fra Bartolomeo, le dessinateur le plus classique et le plus chaud coloriste du quinzième siècle... »
Cependant, pour démontrer pleinement le vrai caractère de la renaissance, il aurait fallu étudier, après l’art et la poésie, deux autres facteurs de ce grand mouvement intellectuel : d’une part, la science, la philosophie surtout ; de l’autre, les études classiques, les humanités. C’est ce double supplément à son cours des deux années précédentes que le professeur a entrepris cette année (1882).