SAVONAROLE
La XXe leçon du cours de 1881 1
Messieurs,
Le temps s’écoule, l’avant-dernière heure de ce cours va s’écouler, et certes il faudrait plus d’une heure encore, plus de vingt, plus de cent, pour rendre quelque peu complet le tableau de la Renaissance italienne. Pourtant les grandes lignes sont tracées. J’espère leur avoir donné la précision, la netteté dont j’étais capable. En tout cas, j’y ai tâché, peut-être avec quelque ennui pour vous. J’ai retouché presque chaque fois les traits qui me paraissent essentiels dans mon tableau. Ai-je gravé dans votre esprit et dans votre mémoire ce grand épanouissement d’idées, d’œuvres, de personnes ; la Renaissance, éveil de l’activité intellectuelle, artistique, littéraire, activée par l’étude de l’antiquité et par la protection des Mécènes ? Vous avez vu, dans l’art, la tradition s’unir à la nouveauté, l’idéal au réel ; dans la poésie, la narration et la description se réchauffent aux rayons de la peinture nouvelle ; la lyrique se retrempe aux sources populaires, le drame continue le moyen âge tout en commençant a puiser aux sources mythologiques ; l’épopée se fait badine, non pour insulter aux glorieuses épopées du moyen âge, mais pour donner à leur décadence la seule expression vivante dont elle fut susceptible ; la prose elle-même s’est perfectionnée, s’est rendue à la fois plus sobre et plus élégante, en se tenant plus près des sources vives de l’usage que de l’imitation de l’antiquité. En somme, la vie, la force, la couleur, la jeunesse éclate, déborde partout. Un grand poète domine tous les grands poètes d’alors, Ange Politien, toujours courbé sur les livres grecs et latins, mais qui sait
i Leçon inédite.
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n’être que toscan lorsqu’il chante pour la cour de Laurent de Médicis. C’est celui-ci, c’est le dernier poète de Florence qui résume en lui seul tout le mouvement. C’est autour de lui que nous avons vu se produire tous les efforts de la philosophie, de l’art, presque pendant un tiers de siècle. En achevant aujourd’hui son histoire, nous achevons à peu près l’histoire de cette glorieuse période.
Nous avons laissé, si vous vous en souvenez, Laurent de Médicis, jeune encore, mais déjà menacé dans sa vie. Je vous l’ai montré travaillant à un drame, à un mystère, à une Représentation sacrée : Le drame des SS. Jean et Paul. Et je n’ai pas oublié de souligner la situation du drame, où se peint le mieux celle de l’auteur. Le vieux Constantin délibère, avec des accents très éloquents, très naturels, de fatigue et d’affaissement, sur sa prochaine abdication. Il veut se retirer du pouvoir qu’il a porté bien assez longtemps, pour en transmettre la charge à ses fils. Telles étaient en 1489 — ses biographes nous l’attestent — les dispositions de Laurent de Médicis. Toutefois, il ne donna pas suite à son projet d’abdication. Il comprit que son second fils avait une autre vocation que de gouverner Florence, celui-là même qui devait être le plus grand pape de la Renaissance. Quant à l’aîné qu’il préparait à le remplacer, il était encore loin d’avoir soit l’expérience des affaires, soit surtout la fermeté, l’énergie morale que réclamait ce gouvernement, à une époque où les orages commençaient à s’amonceler, à l’horizon de l’Italie. Au reste, Laurent de Médicis ne put travailler longtemps à compléter l’éducation de Pierre, son héritier. Trois ans après, en avril 1492, il eut une longue et douloureuse maladie qui parut guérir, mais lui laissa une fièvre lente qui continua de le miner. Il ne prit plus part au maniement des affaires, quitta pour toujours Florence pour sa retraite de Careggi, si chère à ses poètes et à ses académiciens. Tout espoir de guérison ne tarda pas à s’évanouir. Les médecins se retiraient en hochant la tête. Le plus célèbre d’entre eux, Lazare Ficino, de Pavie, avait ordonné un merveilleux breuvage de perles distillées : en vain ! Le malade allait mourir ; ses amis lui étaient fidèles. Marsile Ficin, Pic de la Mirandole le visitaient chaque jour. Ange Politien ne quittait presque pas son chevet. Il essayait pourtant — il le déclare lui-même dans une lettre à un ami — de cacher sa douleur pour ne pas troubler l’âme du moribond : mais quand Laurent le regardait avec ce regard mystérieux et profond qui tient déjà de l’au-delà, il ne se contenait plus, il éclatait en sanglots et pleurait.
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Laurent lui-même était grave et recueilli ; il se préparait sérieusement au grand voyage ; en repassant devant Dieu l’histoire de sa vie et de son gouvernement, il y trouvait des sujets de crainte et d’inquiétude. Certes, il ne se reprochait pas, et personne ne lui aurait reproché, la part qu’il avait prise au renouvellement des études artistiques. Vous la connaissez imparfaitement, il est vrai. Je n’ai pas eu occasion de vous parler, comme je l’aurais voulu, des grandes collections d’objets antiques qu’il avait réunis dans ses palais et dans ses jardins, et surtout de l’école qu’il y avait adjointe. Il suffit de vous rappeler un trait que vous ne pouvez ignorer. C’est dans les jardins de Laurent de Médicis que Michel- Ange avait fait son premier essai d’après l’antique ; c’est là que Laurent distingua lui-même dans ces ébauches le génie du grand sculpteur au point de le disputer au maître à qui son père l’avait confié, Ghirlandajo, et de le recevoir dans son palais et à sa table avec ses plus intimes.
Laurent de Médicis n’osait cependant se croire innocent de la décadence morale qui se faisait sentir à Florence plus qu’ailleurs et qui était, contre lui, le principal prétexte de ses ennemis politiques. En effet, de cette décadence, il avait sa part de responsabilité. Je dis sa part : il faut faire celle des dangers inévitables aux époques de renouvellement, d’activité, d’enivrement intellectuel et artistique. Les discussions philosophiques et religieuses qui entraînaient tout et se glissaient partout ; l’étude passionnée, exclusive, de la poésie et de la philosophie païennes ; l’admiration de la civilisation antique, les découvertes tous les jours plus nombreuses de ces choses de l’antiquité, de ces statues qui n’avaient le plus souvent d’autre vêtement que leur idéale beauté, et plus que cela peut-être, les habitudes de luxe dans les maisons, dans les fêtes extérieures ; le changement dans le costume, des changements alarmants pour l’économie domestique et encore plus pour la pudeur. Les mœurs baissaient et la foi toujours vivante, toujours demeurée aux grandes occasions, perdait de son action sur l’éducation, sur la vie quotidienne et sur les habitudes de l’esprit et du cœur. Laurent était chrétien lui aussi, nous l’avons dit et prouvé plus d’une fois. Mais il avait payé largement son tribut à l’affaissement moral de sa génération, et dans le poste élevé qu’il occupa, avec son influence sans rivale sur Florence et sur l’Italie, il y avait contribué peut-être plus que personne. Ses mœurs n’avaient pas été scandaleuses (au sentiment de ses contemporains) ; il n’avait jamais sacrifié à des passions désordonnées le respect dû à sa compagne, ni les affaires de sa
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maison ou de l’Etat. Mais enfin, sans nous donner aucun détail précis sur ses relations suspectes, ses biographes les moins hostiles nous disent qu’il était fort abandonné aux plaisirs. Et non content de favoriser l’attrait de ses contemporains pour les voluptés faciles, il les avait excités par les mascarades, par les bals, qu’il avait préparés lui-même, par les chants licencieux qu’il n’avait pas rougi de composer lui-même pour ces fêtes indignes du peuple chrétien.
Chrétien convaincu, chrétien dans l’âme, Laurent trembla d’affronter le Juge suprême avec le poids de ses responsabilités. Parmi ses amis les plus dévoués, il avait des prêtres respectables, de saints religieux, mais il lui sembla que l’amitié pourrait les aveugler en sa faveur, même à l’heure solennelle. Il songea donc à faire appeler à son lit de mort le plus décidé de ses adversaires, un frère prêcheur, déjà célèbre par ses prédications et aussi par les visions et les révélations célestes que quelques-uns lui attribuaient, un frère prêcheur que Laurent lui-même, depuis deux ans, avait fait rappeler à Florence, qu’il avait essayé de gagner à son parti, mais qui n’avait cédé ni aux caresses ni aux menaces, et qui était toujours resté l’ennemi acharné des corrupteurs de Florence et de celui qu’il en regardait comme le principal séducteur.
Laurent de Médicis fit appeler à lui Savonarole, prieur du couvent de Saint-Marc. « Je ne connais de vrai religieux que celui-là, » avait-il dit. Et il déclara qu’il voulait lui ouvrir sa conscience. Aussitôt on envoya de Careggi à Florence, au couvent de Saint- Marc, demander Savonarole. Celui-ci très surpris répondit d’abord que le voyage était inutile, que ses paroles ne seraient pas agréées par Laurent. Mais quand on lui eut dit que l’état du malade était désespéré et qu’il avait témoigné vouloir se confesser à frère Savonarole, il partit. Laurent était ce jour-là plus fatigué que d’habitude. Il avait d’abord entretenu son fils Pierre et lui avait donné ses derniers avis et ses adieux. Il appela ensuite son jeune ami, Pic de la Mirandole, et lui dit : « Je ne serais pas mort content, si je n’avais eu la consolation de vous voir encore une fois ». Et il se montra, en effet, gracieux, presque gai, avec ce jeune Sage. Pic sortait à peine que Savonarole entra. Laurent de Médicis se hâta de lui ouvrir son âme. Nul doute qu’il n’eût déjà réglé les affaires de sa conscience *, mais il tint à lui soumettre de nouveau, pour
1 Laurent de Médicis avait déjà reçu le saint viatique.
recevoir ses avis avant une dernière absolution, trois fautes qui lui faisaient plus de peine : le sac de Volterre, le détournement des finances, le sang versé depuis la conjuration des Pazzi. Laurent exposa toutes les inquiétudes qui lui restaient au sujet de ces trois points ; et il les exprima avec un tel accent d’émotion et de terreur religieuse que le dominicain lui répondit à plusieurs reprises : « Dieu est bon ! Dieu est miséricordieux ! » Mais après que Laurent eut fini de parler : « Trois choses sont nécessaires : d’abord, » dit-il, d’une voix grave et la main déployée ; « une grande et vive foi en la miséricorde de Dieu. — Je l’ai, répondit le malade. — En second lieu, il faut restituer tout ce qui a été mal acquis ou charger vos fils de faire pour vous cette restitution. » Laurent de Médicis fit encore signe qu'il acceptait cette condition. — Enfin Savonarole se dressa de toute sa hauteur devant le prince humilié et tremblant, et lui dit : « Il faut rendre la liberté au peuple de Florence. » En meme temps ses yeux perçants semblaient interroger les yeux de Laurent. Celui-ci, recueillant toutes ses forces, se tournait péniblement pour échapper au regard et au geste menaçant du prophète, qui se retira sans donner l’absolution.
Je n’approuve pas ici, Messieurs, la conduite de Savonarole, j’y reviendrai, vous connaissez ma pensée. Il n’y a que deux choses certaines : la bonne foi et la sainteté du religieux reconnues de Laurent de Médicis, et ce fait douteux que beaucoup de biographes ont voulu retrancher de sa vie 1.
A partir de la mort de Laurent de Médicis (8 avril 1492), l’influence déjà immense du prédicateur dominicain augmenta chaque jour, et chaque jour diminua le prestige du prince héritier du
I Ici Léonce Couture aurait certainement transformé sa note comme nous allons le faire, d’après Pastor, Histoire des Papes, trad. par Furcy Reynaud, t. V, page 184.
« Au sujet de la fameuse controverse engagée sur la question de savoir si réellement, en cette occasion, Savonarole prétendit imposer au prince, pour condition de l’absolution que celui-ci demandait, qu’il rendît à Florence la liberté, et si Laurent répondit par un refus, voy. Villari, t. I, 2e édit., p. 182, 186, (dans la trad. française de M. Gruyer, voy, les Notes à la suite du chapitre où est racontée l’entrevue) et Arch. st. liai., 5e sér., t. I, p. 201 et suiv. — Villari semble n’avoir connu ni l’étude publiée par Schwab dans le Bonner Litterafurblalt, t. IV, p. 899, ni l’ouvrage de Frantz, Fra Bartolomeo, p. 75 et suiv. Sur toute cette question, voyez les observations de Pellegrini, dans le Giorn, st. dette Lett. ital. t. X, p. 246 et suiv. ; cet écrivain dit avec raison que Villari se fie par trop au Pseudo-Burlamacchi. Voy. encore : Rev. hist. t. XXXVIII, p. 168 ; l’art. d’ARMSTRONG dans l’Engl. hist. Review, t. IV, p. 448 et suiv., et l’art de Hartwig dans Y Hist. Zeitschr. t. LXIV, p. 181, 188 et suiv. »
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Magnifique. Innocent VIII, ami des Médicis, meurt ; il est remplacé par le plus triste pontife de cette époque et de toutes les époques, Rodrigue Borgia, Alexandre VI. Bientôt encore Charles VIII, appelé en Italie par ses droits sur le royaume de Naples, et surtout par les intrigues des princes italiens, annoncé d’ailleurs comme un vengeur de la justice et de la liberté dans les prédications prophétiques de Savonarole, Charles VIII passe les Alpes le 1er septembre 1494. Il est reçu avec des fêtes splendides à Turin et à Pise. Pierre de Médicis court au devant de lui, et, dans un traité qui lui est imposé, il cède sans objection les meilleures places de la Toscane. Les Florentins sont indignés, et au retour de Pierre dans sa cité, une insurrection formidable éclate contre lui ; malgré les efforts de son frère, le cardinal Jean, il est obligé de fuir devant la colère populaire qui se déshonore comme toujours, hélas ! par le pillage. Cela n’empêche pas les Florentins de recevoir le roi de France en toute soumission. Ici Savonarole paraît de nouveau, mais son langage est digne d’un prêtre.
Dès ce moment, Savonarole est roi de Florence. Nous verrons, la prochaine fois, cette dictature d’un nouveau genre. Etudions seulement dans le peu de temps qui nous reste le commencement de son histoire et son rôle d’adversaire de la Renaissance païenne dans les Arts.
Jérôme Savonarole naquit à Ferrare en 1452 (cinq ans après Laurent de Médicis). Petit-fils d’un médecin de la cour qui se chargea de sa première éducation, il fit des progrès rapides soit dans les écoles élémentaires, soit à l’Université. Il apprit à fond la philosophie d’Aristote si en honneur à Padoue et à Ferrare ; il se forma dans Pétrarque à rimer des canzoni et des sonnets, mais il chantait la foi et la liberté, de sorte que ses parents, qui le voulaient médecin, l’accusèrent de vouloir se faire moine. « Jamais ! » disait-il. Il se trompait. Il sentit l’appel divin à vingt deux ans et il se rendit, non sans lutte violente. Mais une fois au port, il ne connut plus ni regrets ni combats. Une pensée l’avait chassé du monde ; la vue du désordre universel lui faisait dire : Seras-tu païen ou chrétien ? Heu fuge.
Il s’était donc échappé, comme un fugitif de la maison paternelle, le 23 avril 1475, quand sa famille célébrait la fête patronale de Ferrare, saint Georges. II alla frapper à la porte du couvent dominicain de Bologne et y prit l’habit trois jours après, et fit profession l’année suivante. Investi tout de suite de la confiance de ses frères
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et de ses supérieurs, il est envoyé à Florence en 1481 pour y professer l’Ecriture Sainte. Il prêcha à San Lorenzo le carême de 1484 avec un insuccès absolu. On pourrait le suivre à Brescia, à Pavie, à Gênes, encore dépourvu de tout renom oratoire, mais déjà consolé, exalté par des extases et des lumières surnaturelles qui ne resteront pas longtemps secrètes. Pic de la Mirandole, alors entré dans une vie de piété (après l’écliec de ses 900 thèses de omni re scibili ) le demanda comme un conseil pour ses travaux théologiques et surtout pour sa carrière dans la perfection. Laurent de Médicis le fit revenir à Florence.
Il est prieur de Saint-Marc en juillet 1490. Dès lors commencent ses prédications prophétiques, dont nous étudierons, la prochaine fois, le caractère religieux et littéraire. Qu’il suffise de dire ici que la majorité de la population florentine est subjuguée dès le premier moment par cette parole étrange et que Savonarole devint le centre d’un mouvement incessant de vie spirituelle, mouvement aussi de vie intellectuelle et artistique, - opposé au courant païen de la Renaissance. On ne saurait trop étudier, trop admirer cette partie de l’œuvre de Savonarole ; et comme elle se défend par elle-même, en dehors de la question difficile de l’inspiration et de l’esprit politique du fameux dominicain, je vous en présenterai ici les principaux traits, comme le tableau de ce que la Renaissance pouvait devenir sous l’influence directe et amoureusement acceptée de la foi et de la morale catholiques. Réformateur tant qu’on voudra, Savonarole, quoi qu’on en dise, n’était pas aussi radicalement hostile à la Renaissance. Il fit la guerre au paganisme pratique, à l’immoralité, sans rien condamner d’ailleurs de ce que la Renaissance aimait et pratiquait, sans être l’adversaire de l’art, de la poésie, de la science. Il déplorait l’aveuglement de tous ses contemporains qui mettaient la philosophie humaine au-dessus de la philosophie de Dieu, mais il ne condamnait pas du tout la sagesse et l’art antiques. Le premier élément de l’éducation pour lui, c’était l’enseignement théorique et pratique de la religion, mais il n’admettait pas
Il voulait même que les enfants fussent bientôt mis en état de lire presque couramment Virgile et Cicéron, mais il demandait aussi qu’on les initiât aux chefs-d’œuvre des Pères, par exemple la Cité de Dieu ; pour le même motif, il voulait qu’en lisant les Vies de Plutarque, pour se faire aux vertus civiques, les enfants lussent les Acta Marty rum pour faire connaissance avec l’histoire des martyrs.
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La réforme des arts, plus belle qu’il ne la rêva, ou plutôt telle qu’il la conçut et qu’il travailla très efficacement quelque temps, trop peu de temps, à la réaliser, n’était pas non plus ce fanatisme que certains critiques ont imaginé en dépit de ces textes qui subsistent et qu’on peut toujours lire. S’il était d’une sévérité absolue contre les nudités artistiques, c’était — on aurait dû le remarquer — dans le domaine de l’art religieux. Il ne cachait pas son indignation contre l’usage devenu trop commun de donner à la Vierge, à sainte Madeleine et même à saint Jean les traits des beautés de Florence les plus célèbres et les plus profanes ; ce qui attirait dans les églises un concours peu édifiant. Il partit de là pour indiquer aux prêtres les données les plus élémentaires de l’art chrétien : les conditions de costume et de physionomie, de la vérité historique et de la destination religieuse des saintes images. Il poursuivit encore dans l’intérieur des maisons les peintures dangereuses qui étaient, il le savait bien, un des agents les plus funestes de la corruption des mœurs, jusque chez les jeunes enfants ; il exigea avant tout de ses pénitents qu’ils fissent le sacrifice de ces images qu’Aristote (c’est une raison saisissante) a lui-même condamnées.
Mais ces prohibitions, ces précautions négatives, auraient été peu, si à l’esthétique profane Savonarole n’eût opposé l’idée chrétienne. Ce fut là précisément son principal objectif. Il travailla, non sans succès, à former et à diriger une pléiade d’artistes qui, sans faire arrêter le mouvement de la Renaissance, en l’activant au contraire dans tous les sens, devait le mettre dans une parfaite harmonie avec les principes de la raison et du christianisme. Les leçons élémentaires de cette esthétique, il les inculqua aux plus jeunes enfants en leur montrant partout les rapports du beau avec le bien, la supériorité de la beauté de l’âme qui parle à l’âme sur ce qui ne parle qu’aux yeux, de l’émotion qui élève l’esprit et le cœur sur celle qui trouble les sens. Ces principes de l’esthétique chrétienne, il les inculquait encore mieux par l’exemple, en organisant des cérémonies religieuses où la poésie, la musique, la peinture avaint leur rôle divin. La poésie de ces manifestations religieuses, c’était celle des Laudi, dont il retrouva et étudia les plus pures traditions. La musique de ces cantiques rappelait trop souvent des airs profanes et même des paroles inconvenantes. Mais à force de les faire chanter par des voix pures, par des enfants au visage et au costume rappelant les anges, il fit si bien que les vieux refrains ignobles furent presque oubliés au profit des paroles nouvelles, et d’ailleurs il
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travailla de toutes ses forces à remettre en honneur les airs primitifs des Laudes qui étaient sortis, pleins de fraîcheur et, de plus, franchement pieux, de l’inpiration des vieux poètes.
Rien n’y eut fait, s’il n’eût été lui-même artiste de cœur et d’âme. Il l’était. Il aimait avec passion les belles scènes de la nature et aussi les objets d’art qui répondaient aux plus chères affections de son âme. Il avouait que rien ne lui avait plus coûté que de se défaire de quelques belles images et d’un livre orné de miniatures. Aussi eut-il, autour de lui, dans sa croisade contre le paganisme artistique, non seulement les petits enfants des Piagnoni, mais encore, d’abord les philosophes les plus distingués de son temps, Pic de la Mirandole, Marsile Ficin ; les âmes héroïques, guerrières, Salviati, Valori ; les artistes, Pérugin, non Léonard 1i mais Boticelli, Lorenzo di Credi, enfin Baccio délia Porta, le même que Fra Bartolomeo, un des premiers grands peintres de la Renaissance. Avec leur concours, Savonarole 'organisa ces processions artistiques, mille fois supérieures en beauté morale et en effets brillants aux mascarades de Laurent. Huit mille enfants en robe blanche ouvraient cette marche oü figurait toute la République florentine, chantant des laudi en l’honneur de Dieu et des saints protecteurs de Florence. En 1497, ce fut encore plus beau, et surtout plus significatif : la procession de 1497 représentait le triomphe du génie chrétien sur le paganisme. Les enfants allèrent de maison en maison demander l’anathème, c’est-à-dire les objets d’art et de luxe proscrits par le prieur. On en fit un bûcher dressé en pleine place publique où s’entassèrent des recueils de chansons et de contes
licencieux, des peintures immodestes,
le tout surmonté d’une figure énorme et monstrueuse du Carnaval. L’art chrétien était représenté de son côté dans une procession qui parcourut la ville en chantant des laudes et en recueillant des aumônes : on y remarquait surtout un Enfant Jésus, sculpture de Donatello, porté sur un piédestal d’or, bénissant d’une main et de l’autre montrant une croix, des clous et la couronne d’épines, et quand cette théorie magnifique eut parcouru les quartiers de la
i Si Léonard, de Vinci ne figurait pas dans cet auditoire incomparable, c’est qu’il jetait alors en Lombardie les fondements d’une école qui devait rendre son nom doublement immortel, mais il avait laissé à Florence trois artistes, qui avaient subi, à divers degrés, son influence, et qui avaient été unis entre eux par leur amitié pour lui, comme ils l’étaient maintenant par leur admiration passionnée pour Savonarole. — Rio. De Vart chrétien, II, 374.
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ville attentive et respectueuse, le feu fut mis à l’anathème et tout flamba, tout fut réduit en cendres, aux acclamations du peuple, dominées par les fanfares des trompettes et les sonneries des cloches.
Messieurs, Savonarole et sa réaction catholique avaient triomphé surtout dans la capitale de la Renaissance, et la Renaissance allait prendre une direction chrétienne qui aurait peut-être donné à la religion, à la poésie, à la civilisation moderne un courant très différent. Mais hélas ! ce triomphe fut passager. L’anathème, d’après l’ordre établi, fut brûlé de nouveau au chant du Te Deum ; mais, quelques jours après, la rage des iièdes reprit le dessus, et ce ne fut pas l’anathème qui brûla, ce fut le promoteur même de la réforme catholique, ce fut le prophète qui monta sur le bûcher. Comment l’admirable réaction qu’il avait menée si loin échoua-t-elle si malheureusement ? Il faut, pour le comprendre, étudier le caractère de la prédication et de la politique de Savonarole dans les quatre dernières années de sa vie, depuis l’exil de Pierre de Médicis en 1494. Ce sera le sujet de notre prochaine et dernière leçon.