ÉCHEC ET MARTYRE DE SAVONAROLE
La XXIe et dernière leçon du Cours de 1881 1
Messieurs,
J’ai parcouru, mardi dernier, la plus grande partie de la carrière de Savonarole . Mais ce récit rapide ne saurait dispenser ceux d’entre vous qu’intéresse particulièrement cette figure étrange, à la fois effrayante et sympathique, cette carrière mystérieuse, tragique entre toutes, de recourir soit aux sources originales, soit aux grands travaux sur l’histoire d’Italie, soit (et c’est ce que je me permets de leur conseiller) à la bonne Histoire de Savonarole , chef-d’œuvre de Villari, traduite en français par M. Gruyer. L’auteur est rationaliste et même, je crois, protestant, mais il le montre peu dans cette biographie, appuyée sur une étude très complète et très impartiale des documents originaux et animée par une vive et juste admiration pour l’un des plus grands hommes de l’Italie ou, comme il dit luimême et comme il se flatte de l’avoir prouvé, pour un homme dont le nom « est un des plus glorieux parmi ceux des penseurs, des héros et des martyrs italiens... » Les erreurs de doctrine et d’appréciation que l’auteur n’a pas toujours évitées, sont corrigées en grande partie dans la bonne introduction ajoutée à l’édition française par le traducteur qui est un catholique prononcé, M. Gruyer.
Je n’ai pas même pu fixer dans mon esquisse rapide ces points intéressants de l’œuvre et du génie de Savonarole : sa théologie, sa manière d’expliquer l’Ecriture Sainte, son apologétique et en particulier son beau Triomphe de la croix qui est l’un des premiers
1 Leçon inédite. En parlant de martyre, le professeur a voulu simplement dire que Savonarole a souffert pour une noble cause, mais non qu’il a été sacrifié en haine de la religion. — Le manuscrit de cette leçon est reproduit en facsimilé.
LÉONCE COUTURE
essais de démonstration chrétienne des temps modernes ; sa philosophie, parfaitement conforme à celle de saint Thomas, mais qui offre quelques traits particuliers et par où on peut le comparer aux novateurs de la Renaissance et surtout à son confrère en saint Dominique, Campanella. Tout cela, Messieurs, n’est pas abandonné sans retour ; je compte y revenir, Deo adjuvante , l’an prochain, vers le terme d’un cours étendu sur les hautes études aux quatorzième et quinzième siècles.
La dernière fois, j’ai tenu à vous présenter les grandes lignes de l’histoire des dernières années du quinzième siècle et de la biographie de frère Jérôme. Je n’ai d’autre objectif que de terminer le tableau que j’ai longuement esquissé dans tout le cours de cette année : le tableau de l’inspiration artistique, littéraire et surtout poétique de cette première Renaissance italienne, florentine, médicéenne, qui commence vers 1464, à l’avènement de Laurent de Médicis, et qui se termine à la chute de Pierre de Médicis, en 1494.
Les quatre années qui suivent, jusqu’au bûcher de Savonarole, marquent avec mille incidents divers, à travers bien des luttes et des contradictions, le triomphe principal de la réaction spiritualiste et catholique du grand prédicateur contre le paganisme et la corruption de l’art contemporain : c’est ce que j’ai tâché de vous faire entrevoir, en mettant de côté les questions délicates de l’inspiration prophétique et des idées politiques de frère Jérôme. J’ai dit, en quelques mots, les idées esthétiques du célèbre dominicain, son amour pour les arts, son influence réelle sur beaucoup d’artistes et ses cérémonies grandioses où il célébrait déjà le triomphe de l’art chrétien sur l’art païen. Mais en ces matières étudiez surtout M. Rio dans le second volume de son bel ouvrage De l’Art chrétien. Remarquez seulement que je n’ai pas cru devoir adopter la division tranchée que l’auteur a établie entre l’art primitif de l’Ecole ombrienne et l’art plus naturaliste de la Renaissance : ce qu’il appelle art chrétien et naturalisme, ce que les Italiens appellent purisme et classique. Non, ces deux moments successifs de l’art n’ont ni cette opposition, ni cette portée, ni cette signification précise. Et Savonarole n’a pas du tout voulu combattre le classique pour faire revenir les artistes au purisme. Et Ce qui le prouve mieux que tout le reste, c’est que l’artiste qui est le plus incontestablement son disciple, celui qui représente le mieux son esprit, Fra Rartolomeo est un classique et le plus classique peut-être de cette époque. Savonarole n’a pas poursuivi dans son essor, dans son rôle légitime, le naturalisme de son époque ; il en a seulement poursuivi, anathématisé, proscrit et dans la mesure de son pouvoir
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brûlé, réduit en cendres, jeté au vent les productions indécentes, ces œuvres corruptrices qui, en détournant les âmes du grand, du noble, de l’idéal, tendaient à détourner l’art lui-même de son but essentiel et de sa fin ultime, lui ôtaient son principe de vie, sa noblesse, sa dignité, et le ravalaient à la condition d’une véritable industrie, celle qui procure des jouissances suspectes. Savonarole exerçait sur les artistes au moins cette influence que je me garderai bien d’appeler secondaire, parce qu’elle seule parut sauver alors la dignité et la vie même de l’art. Que faut-il donc penser de ceux qui nous le représentent comme un fanatique ennemi de la Renaissance ?... Il ne vaut guère la peine de répéter ici cette façon de traiter l’inspiration catholique, ordinaire à la critique moderne : la morale sévère au Nord, la vie facile et sensuelle au Midi, belle phrase de l’histoire de l’art, très commode pour juger, mais qui a contre elle la loi supérieure de la vérité morale et de la vie intellectuelle, contre laquelle la culture allemande et le naturalisme de notre temps ne prévaudront pas. Qu’est-il resté de l’idée de Savonarole ? Il est resté la protestation de la conscience religieuse contre l’indifférence morale et le scepticisme sensualiste, protestation vaincue en partie par le triomphe des Arrabbiati et par le laisseraller moral de la période de Léon X, mais persistante pourtant et qui aura sa revanche après cette période. Nous le verrons bien, j’espère, dans la suite de ce cours. Quant au fanatisme de Savonarole contre l’art humain, quant à ses attaques contre l’antiquité : c’est faux et c’est faux. C’est de la calomnie pure et simple. Il ne maudit pas les arts, il les aima avec passion, quoiqu’il mît audessus Dieu et le devoir. Il ne condamnait, dans l’antiquité, ni la forme qu’il admirait, puisqu’il faisait des auteurs classiques la base de l’éducation libérale, ni même le fond qu’il se contentait de juger avec la lumière supérieure d’une raison éclairée par le christianisme, admirant les hommes de Plutarque, leurs vertus, mettant au-dessus les hommes chrétiens. Plein d’admiration pour l’art et la poésie antiques, il veut les mettre au service de la vérité et de la vertu. Je vous l’ai montré suffisamment quoique bien incomplètement. Que n’ai-je le temps de vous analyser son petit traité pour défendre la poésie : Apologeticus de Ratione poeticæ artis ! Vous auriez vu que, sans renier les anciens, il en trouve les plus beaux modèles dans les Livres Saints, et qu’il reproche aux poètes de son temps de copier servilement l’antiquité en invoquant des dieux auxquels ils ne croient plus, et surtout en chantant, en célébrant des vices et des actes infâmes : ce que les plus sages des anciens ont ouvertement condamné. J’aurais dû ajouter bien des détails sur
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l’amour de Savonarole pour les arts : Ecole de dessin à Saint-Marc. Parmi les artistes, Michel-Ange 1
Mais quelque incomplet qu’ait été mon tableau de l’influence de Savonarole sur l’art, je pense bien qu’il en résulte avec évidence : 1° qu’il aima l’art sous toutes ses formes et que son prétendu fanatisme et obscurantisme consistait simplement dans la soumission à la règle chrétienne, c’est-à-dire à la règle même de la raison naturelle, disons mieux à la règle divine et éternelle du devoir ; 2° qu’il ne se distingua que par là de ses contemporains, qu’il ne travailla pas à ramener le style des artistes aux tâtonnements du moyen âge, qu’il n’obligea pas Bartolomeo de copier Giotto ou
même Fra Angelico, mais qu’il le lança
dans l’étude de l’antiquité et de la nature, dans la recherche des effets les plus puissants du dessin et de la couleur ; qu’il fut luimême, en un mot, de son temps, un homme de la Renaissance ; mais tandis que cette Renaissance, dans laquelle la tradition s’unissait à l’innovation, l’idéal au réel, le goût moderne à l’imitation antique, hésitait parfois sur la limite du gracieux et du sensuel, du naturel et de l’efféminé, tandis qu’elle penchait visiblement vers la servilité du sensualisme, il lui donna une forte secousse pour la maintenir dans la voie droite et la faire remonter vers les hauteurs.
Mais étudions un peu comment il put exercer quelques années cette salutaire influence, et comment il la perdit. Savonarole fut le plus éloquent et le plus renommé des orateurs sacrés de son temps. Toutefois son action sur la masse populaire et sur les hommes les plus illustres ne s’explique pas par son éloquence seule, et cette dernière même ne s’explique pas par le génie de l’art, comme la plupart des talents oratoires du même ordre. Savonarole avait la vivacité d’imagination, la force de passion, la logique pressante, les développements larges et frappants. Mais son style ne fut jamais trouvé pur ni sa méthode bien convaincante et il ne se serait peutêtre pas dégagé des longueurs exégétiques ordinaires à ses contemporains sans sa conviction d’une mission surnaturelle. Vous vous rappelez que ses premières prédications eurent peu de succès. Que se passa-t-il entre cet échec et la fortune extraordinaire du carême de 1494 et des années suivantes ? Il ne changea pas de style, il
1 L’école Romaine, qui n’était pas encore fondée, était représentée d’avance par le jeune Michel-Ange, dans l’âme duquel la parole du prophète laissa des traces si profondes que cet enthousiasme survécut, en lui, à tous les autres. Rio, De l’art chrétien, t. II, p. 374.
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n’étudia pas Démosthène ou Cicéron, il ne se transforma pas dans sa manière oratoire. Non, mais sa haute sainteté fut connue et il crut possible de s’appuyer sur des révélations célestes pour éveiller la foi, le repentir, l’espérance, le devoir religieux et patriotique des Florentins. Sa sainteté attestait sa sincérité. Sa sincérité fit écouter sa parole. L’ardeur de son zèle le rendit de jour en jour plus ardent, plus enflammé, plus pénétrant, plus victorieux. L’enthousiasme de
ses convertis augmenta la contagion de
cette éloquence prophétique. Et la voix des événements, qui vint donner raison au prophète, sembla mettre un cachet vraiment divin sur la parole de cet homme.
Ici deux questions se présentent. Dans le récit de ses visions, de ses révélations célestes, le fameux dominicain a-t-il été sincère ? Quelle est la valeur réelle, objective, de ses prophéties ? Quant à sa sincérité même, j’ose dire qu’elle est absolument incontestable. On l’a contestée, sans doute, parce qu’il y a toujours des esprits ou des êtres vulgaires, étroits, précipités, pour recevoir des explications déshonorantes en face des plus grands, des plus nobles carac-
tères. Bayle a été fidèle à ses habitudes sceptiques en accueillant les citations suspectes et les rapports malicieux de certains artistes sur frère Jérôme. Voltaire n’a fait que mettre son sarcasme aigu à la place des doutes malicieux de Bayle. Mais, interrogeons soit les œuvres même de Savonarole, soit les contemporains, soit les historiens modernes qui ont appris à peser les témoignages sur les hommes controversés, avant de porter leur arrêt. Les contemporains : tout le peuple de Florence croit à son prophète ; les hommes les plus éclairés se font ses disciples, y compris les philosophes et les artistes, les hommes les plus indépendants par caractère. Et ceux même qui suspendaient leur jugement sur la valeur religieuse de ses prophéties, comme Machiavel et Guichardin, déclarent ne vouloir parler qu’avec respect d’un si grand homme. Aujourd’hui l’Allemagne, l’Italie, la France sont d’accord, j’ose le dire, pour proclamer la bonne foi, l’enthousiasme sincère, le dévouement absolu de frère Jérôme Savonarole. (Mais cette approbation peut-elle s’accorder avec la science ou plutôt la négation rationaliste ?). Et en effet, Messieurs, tout cela ressort de sa vie et de sa mort, et en particulier de ses prédications elles-mêmes, avec une complète évidence. Aussi plus on a étudié la vie de Savonarole dans les textes contemporains, au lieu de s’en tenir à des chroniques plus ou moins falsifiées, plus on a remis au jour ses écrits longtemps négligés, en particulier ses sermons restés pour la plupart inédits pendant quatre siècles, plus on a rétabli le vrai texte
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de son procès audacieusement corrompu par ses odieux persécuteurs, plus il est devenu impossible de nier la conviction profonde, la foi constante et invariable qui anima tous les actes de la carrière de Savonarole.
A cet égard, il en est de lui comme de Jeanne d’Arc : la masse des documents inédits, bien loin, comme il arrive d’ordinaire, de dépouiller les actes et l’auteur lui-même de cette auréole lumineuse que la tradition y avait attachée, n’a fait que montrer les rayons et dissiper tous les doutes qui pouvaient rester aux hommes de bonne foi. Mais quant à Jeanne d’Arc, il est peu de catholiques à qui ce surcroît de lumière ne paraisse en même temps une démonstration de la divine mission de la pucelle d’Orléans 1. En est-il de même de Savonarole ? Je n’oserais le décider, Messieurs, et peut-être la vérité n’est-elle ici ni dans le oui ni dans la négation absolue. Deux choses me frappent en tout cas : c’est d’abord que dans l’histoire de l’Eglise et de la civilisation moderne, Savonarole se raccorde à une série de personnages, presque tous placés sur les autels et dont l’action puissante a été accompagnée de dons miraculeux prophétiques. Pour ne pas sortir du quinzième siècle, la torpeur des âmes fut secouée dès le début de cette époque si critique par un autre dominicain, Vincent Ferrier, qui effraya les populations en annonçant les vengeances divines, et la ruine déjà commencée de l’ancienne capitale. Toulouse, vous le savez, et les villes voisines (en particulier Albi, car le prédicateur est ce Me Vincent dont M. Rossignol a noté le succès oratoire, d’après les archives de cette ville, sans reconnaître son identité) achevèrent de s’affermir dans leur foi catholique encore insuffisamment dégagée de l’alliage albigeois. Et Toulouse eut encore, pour se renouveler dans cette longue et orageuse période, un autre prédicateur, Olivier Maillart, et plus tard un franciscain illustre, Thomas Illyricus, qui annonça clairement les guerres de la Réforme et plaça sur toutes les maisons de Toulouse la sainte, comme pour la préserver des vengeances divines, l’image du monogramme le nom de Jésus qu’on y
voyait encore un siècle plus tard. Et vous remarquerez encore que ce nom de Jésus, qui devait devenir bientôt le symbole, le drapeau d’une compagnie vouée plus spécialement à la défense de l’Eglise, à l’amour des vrais catholiques et à la haine de tous les adversaires religieux ou politiques du Saint-Siège, ce nom de Jésus avait été,
* Aujourd’hui (trente ans après cette leçon de 1881) il faudrait être encoie plus affirmatif. Car l’Eglise s’est prononcée et Jeanne d’Arc a été proclamée Bienheureuse.
L I TTÉR AT U R E ÉT R A N GÈRE
dès le début de ce siècle, un signe de consolation et d’espérance, entre les mains 2 d’un franciscain célèbre, saint Bernardin de Sienne. Et un écrivain d’une science très sûre et d’une rare pénétration montrait dernièrement, dans la Revue des Deux-Mondes *, que c’est précisément aux Frères Mineurs et aux Sœurs Mineures, peut-être à sainte Colette de Corbie, l’une des thaumaturges de la France d’alors, que Jeanne d’Arc emprunta sa devise : Au nom de Jésus et ses formules par lesquelles elle écrivait aux généraux des troupes ennemies, « au nom de Jésus, roi du Ciel, » dont le roi de France n’est à ses yeux « que l’élu et le lieutenant : » nouveau rapprochement inévitable entre le drapeau de la Pucelle, où les fleurs de lys sont dominées par le divin monogramme, et la royauté française proclamée, à l’instigation de son prédicateur, le royaume du Christ.
Plus ou moins, de tout cela, Messieurs, il résulte, d’une part, pour celui qui croit à la Providence dans l’histoire, spécialement à la
part de Dieu dans l’histoire de l’Eglise et dans la vie de ses héros
que la mission du réformateur Savonarole se rattache plus directement à la mission prophétique, vengeresse, de son confrère Vincent Ferrier qu’à la mission consolante des Frères mineurs, Bernardin de Sienne et les autres. Il est lui aussi le prophète des vengeances avant d’être le prophète de la résurrection et du relèvement. D’autre part, il faut dire, pour Savonarole, que telles ou telles inspirations divines dans sa vie et dans sa prédication sont possibles et même vraies ; mais qu’il est également possible et même vrai qu’il ait été abusé, à tel ou tel moment de sa carrière, par ses propres conjectures sur le sens prophétique des textes sacrés, par la manière dont il interprétait volontiers, comme du reste les plus grands hommes de son temps, un songe, une rencontre fortuite, une parole soudaine. Peut-être ce parti mitoyen est-il ce qui répond le mieux à tout ce qu’on a dit de fondé et en même temps d’excessif soit pour soit contre le dominicain.
Quant à ceux qui ne voudraient reconnaître aucun caractère surnaturel à sa prédication je leur recommande ce texte
« Vous le voyez, l’Ecriture et la révélation, la raison naturelle et l’opinion générale, tout vous annonce que le châtiment est proche. O Italie ! ô princes ! ô prélats de l’Eglise ! La colère de Dieu plane sur vous et il n’y a point de salut pour vous si vous ne vous convertissez au
2 Saint Bernardin de Sienne se présentait au peuple, montrant dans ses mains des tablettes sur lesquelles était empreint le nom de Jésus.
1 Simeon Luce : Jeanne d’Arc et les Ordres mendiants, Revue des Deux Mondes, 1er mai, 1881.
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Seigneur. O Florence ! ô Italie ! c’est à cause de vos péchés que les adversités sont survenues. Faites pénitence pendant que l’épée n’est pas sortie du fourreau, pendant qu’elle n’est pas encore ensanglantée ; autrement la puissance, la sagesse, la force ne vous seront d’aucun secours... Maintenant, voici mes dernières paroles : je vous ai tout révélé, en produisant à l’appui de ces révélations les raisons divines et humaines ; je vous ai priés, je vous ai suppliés ; je ne puis vous donner des ordres, parce que je suis pour vous un père et non un maître. Agissez donc, Florentins ! Il ne me reste qu’à conjurer le Seigneur de vous éclairer i. »
Mais voyons-le à l’œuvre. A la fin de 1494, Florence est libre. Savonarole fait proclamer Jésus-Christ roi de Florence. Il est luimême conseiller de Florence, mais non du parti vainqueur, du parti réformateur, qui était certainement l’immense majorité des Florentins. A quoi s’occupa-t-il alors ? A réformer les mœurs publiques. Un des moyens les plus étranges en apparence qu’il employa, ce fut la réforme des enfants et leur organisation en confrérie de 14.000 devenus pacieri, correcteurs , aumôniers et inquisiteurs, selon qu’ils étaient chargés de veiller à l’ordre des rues, à l’application des amendes, à quêter pour les pauvres, à dénoncer les scandales et à saisir les instruments de jeux prohibés et autres objets interdits. C’était, dit M. Perrens, une vraie tyrannie et d’autant plus intolérable que les tyrans n’avaient pas l’âge de régner. Peut-être vaudrait-il mieux dire que c’était le régime inquisitorial adouci par l’être le plus pur, le plus doux de la famille. Cette magistrature enfantine a quelque chose de mystique et de monastique qui ne peut avoir que des effets moralisateurs excellents. Puis c’est un vrai jeu de mots de parler de tyrans n’ayant pas l’âge de régner. Ce serait une critique plus juste de nier la portée politique générale de cette singulière institution, qui s’explique encore cependant par l’intention constante et la plus arrêtée de Savonarole de s’appuyer partout et toujours sur la partie la plus jeune de Florence pour préparer un meilleur avenir. Vous savez (je n’y reviens pas) le complet triomphe du réformateur ; (voir la description des triomphes du réformateur en 1496, comme en 1497 et en 1498). Je vous les ai dépeints même comme l’expression très fidèle et très éloquente de l’action de Savonarole sur l’art. Tous les arts en effet étaient représentés dans ces cérémonies imposantes : la poésie, par des laudes ; la musique : ces laudes étaient chantées par des masses de voix à l’unisson, mais les couplets étaient parfois exécutés en parties, préparées par les maîtres d’alors ; elles étaient accompa-
1 Villari, Jérôme Savonarole et son temps. Trad. G. Gruyer, tom. I, pag. 396.