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Cliché Frézignac. Auch. XXIe LEÇON DU COURS DE 1881.
LITTÉR AT U RE ÉTRANGÈRE
gnées du son des instruments. Savonarole était moins exelusif, plus large mille fois qu’on n’a voulu le dire : il ne condamnait pas même les airs des chansons les plus profanes appliqués aux cantiques spirituels ; il espérait que ces airs exécutés par des voix pures, des enfants dont le visage et le costume rappelaient les anges du ciel, finiraient par s’attacher uniquement aux paroles édifiantes des laudistes et qu’on oublierait les paroles maudites. De plus, il s’appliquait de tout son pouvoir à retrouver et à remettre en honneur les vieilles mélodies oubliées, mais admirables de grâce, de force et de simplicité, les vieilles mélodies sorties avant le passage même du génie des vieux Laudistes du quatorzième siècle. Enfin, avec la poésie et la musique, la peinture et la sculpture chrétiennes étaient représentées dans ces processions : la peinture dans les bannières brossées par les peintres, la sculpture dans les statues des saints portées à bras et surtout dans l’Enfant Jésus do Donatello, droit sur un piédestal d’or, et qui bénissait d’une main et de l’autre montrait les clous et la couronne d’épines.
Encore une fois, l’œuvre artistique de Savonarole était belle, solide et malgré tout pleine d’avenir. 11 n’en était pas de même, il n’en pouvait être de même de son œuvre politique. Elle était belle aussi dans son esprit et dans ses aspirations, et un de nos contemporains a pu dire que jamais une république n’avait été régie par la justice, excepté Florence pendant la domination de Savonarole. Mais la solidité y manquait ; sous ces institutions républicaines, faites d’enthousiasme, y avait-il un esprit public capable de les porter ? Evidemment non ! Le vieil esprit républicain de Florence était mort et il n’était pas au pouvoir d’un homme quelconque de le ressusciter. De là, les moyens ordinaires de Savonarole, qui sont des moyens religieux, rarement des moyens politiques ; et les moyens religieux ont eux-mêmes dans leur beauté, dans leur grandeur incontestable, un caractère exceptionnel, mystique qui marque bien l’absence de l’esprit politique, mais qui ne peut toujours ni longtemps le suppléer. Je ne veux pas méconnaître le mérite politique proprement dit que certains critiques ont loué dans le Traité du gouvernement de Florence de Savonarole. Il y a des vues profondes dans cet écrit, mais elles n’enlèvent rien à la faiblesse personnelle de Savonarole dans le gouvernement de Florence, qu’il voulut gouverner comme une république du treizième siècle, tandis que le quinzième avait passé, changeant ses mœurs chrétiennes.
Mais le caractère ardent et impérieux de Savonarole le servit encore plus mal dans ses rapports avec le chef de l’Eglise que dans le gouvernement de Florence. Vous savez qu’ Alexandre VI le pour-
LÉONCE COUTURE
suivit de ses menaces et de ses rigueurs depuis 1495 jusqu’à la fin. Mandé à Rome à deux ou trois reprises, toujours s’excusant de s’y rendre, Savonarole, tout en protestant de son respect pour l’Eglise et pour le Saint-Siège, poursuit le Souverain Pontife de ses allusions et de ses reproches ouverts. Et remarquez-le bien, cette conduite qui peut difficilement être justifiée de tout reproche, a été cependant louée par beaucoup d’écrivains d’une orthodoxie irréprochable. Dernièrement encore un des prêtres les plus savants de l’ordre de saint Dominique, le P. Bayonne, publiait une apologie, absolument sans restriction, de Savonarole dans ses rapports avec un pape qu’il déclare n’être pas même chrétien. Je ne peux en conscience admettre cette manière de voir. Mais il me paraît bon de vous montrer combien l’Eglise catholique, cette grande école de respect, cette personnification du principe d’autorité, est large et tolérante dans l’appréciation des faits mêmes qui touchent de si près à l’honneur du siège apostolique. Au reste, la vérité est encore ici sans doute entre les deux extrêmes. Le Pape est Alexandre VI, que je ne me reproche pas d’avoir déjà désigné comme le Pontife qui a le plus déshonoré la chaire de saint Pierre. 11 ne s’agit plus de blanchir un Pape que l’histoire a condamné. Je sais bien qu’on s’y est essayé. Naguère un dominicain 1 de Paris et tout dernièrement encore un piariste italien 2 ont entassé les documents et les raisonnements pour justifier sa vie privée avant et après son Pontificat : elle reste souillée, avant l’élection et après. C’est ce qui résulte d’un examen définitif des faits et des textes que M. H. de l’Epinois offrait dernièrement aux lecteurs de la Revue des Questions historiques.
Remarquez cependant que ce triste pontife est chrétien. Quand le malheur le frappe, il a des retours sincères, il annonce même que, pour fléchir la colère de Dieu, il va travailler et faire travailler à la réforme de l’Etat chrétien menacé. Mais bientôt sa nature violente, sa politique intéressée, son népotisme, l’emportent et lui font oublier la justice et la réforme. Même avec Savonarole il a de ces inégalités : il lance l’excommunication et il la retire ; il l’appelle à Rome et il lui accorde des sursis, et quand le fougueux dominicain a parlé, écrit et agi de toutes manières pour discréditer l’excommunication lancée contre lui et qu’il déclare absolument nulle, Alexandre VI lui envoie à l’heure suprême l’absolution sans condition aucune. La guerre acharnée du Pontife contre Savonarole n’en avait pas moins porté ses fruits. La République effrayée de ses
1 Olivier. Le Pape Alexandre VI et les Borgia, 1870.
2 Leonetti, des Ecoles Pies. Le Pape Alexandre VI, 1880.
LITTÉRATURE ÉTRANGÈRE
avis longtemps méprisés, interdit la prédication à son apôtre, en mars 1498. En même temps le peuple, ébranlé dans sa foi, demande des miracles. Vous savez la suite. Un franciscain, adversaire obstiné de Savonarole, offre d’entrer dans les flammes avec lui pour juger par cette épreuve de la vérité de sa mission. Savonarole dédaigna cette bravade. Mais un dominicain de ses disciples s’offre à l’épreuve, et bientôt un groupe nombreux de fidèles fut entraîné. La Seigneurie elle-même accepta l’épreuve, et Savonarole dut luiniême se rendre. Le 7 avril, vendredi avant les Rameaux, les deux champions étaient près d’entrer dans le bûcher déjà tout en
flammes Mais une longue discussion s’engagea pour savoir s’ils
y entreraient avec le T. S. Sacrement La pluie survint et éteignit
les flammes. Mais le prestige du prophète était tombé. Son monastère fut assailli par une foule en délire et défendu quelque temps par les Piagnoni armés. Enfin Savonarole sortit, les mains liées derrière le dos, et pendant deux mois il fut interrogé et torturé de la façon la plus cruelle. Enfin, le 23 mai 1498, il monta au bûcher ; le bourreau le liait au gibet et l’étreignait, aussitôt après qu’il eut
prononcé ces paroles : Ah ! Florence Puis son corps était dévoré
par les flammes.
L’heure avancée ne me permet pas d’ajouter ici de longues réflexions. Vous comprenez les causes qui ont amené Savonarole au dernier supplice. Quelques-unes restent à son passif, sans attaquer sérieusement la sainteté de sa vie, la dignité de son caractère ni la grandeur de l’œuvre morale qu’il avait tentée et menée si loin. Pour nous, qui n’avons pu accepter ni ses illusions politiques ni sa haine excessive contre les Médicis, il n’en est pas moins vrai qu’une grande cause fut provisoirement vaincue, le 23 mai 1498, dans les flammes qui dévorèrent le prédicateur de Florence. C’est la cause de la Renaissance chrétienne, de la Renaissance catholique. Savonarole a succombé, la Renaissance catholique a succombé avec lui. C’est maintenant la Renaissance païenne, je veux dire surtout dépourvue de moralité, qui va triompher pendant quarante ans dans la persoilne de Machiavel et de l’Arioste, sous un Pontife intelligent, honnête, peut-être même pieux, mais lui-même Médicis, et qui laissera sa cour et ses créatures dans ce laisser-aller moral, dans ce paganisme moderne oû nous verrons plus tard, si Dieu le permet et si votre bienveillance continue d’encourager ma faiblesse, l’une des causes, la première cause des maux de l’Egluse, de la civilisation européenne et des sociétés Renaissantes.