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LA PHILOSOPHIE DE PÉTRARQUE

(1882 et 1888)

La leçon qui suit n’appartient pas aux cours professés cette année (1888) à l’Institut catholique. Voici l’explication de cet emprunt à une série de conférences déjà presque ancienne.

Toutes les personnes qui s’occupent de littérature italienne doivent suivre attentivement la publication de l’histoire la plus détaillée qui ait paru jusqu’ici de cette littérature, celle de M. Ad. Bartoli. Or, un de ses plus récents volumes, le septième, est consacré tout entier à la vie et aux œuvres de Pétrarque. Jamais critique ne fut si soucieux de précision et d’exactitude que M. Bartoli ; malheureusement l’esprit qui l’anime est aussi éloigné que possible du sentiment catholique ou simplement chrétien.

Il en sera tout autrement d’un nouveau biographe de Pétrarque, qui s’annonce parmi nous. M. Henry Cochin, qui porte avec honneur un nom également cher à la religion et aux lettres, a déjà poussé très loin ses recherches sur la vie du grand poète italien. Il a visité, en particulier, ses nombreuses résidences, et tout dernièrement il était à Lombez, où il avait porté, à titre de guide spécial, la brochure du doyen de notre Faculté libre des lettres : Pétrarque et Jacques Colonna, évêque de Lombez (Toulouse, Privât, 1880). Il a bien voulu ensuite venir causer avec l’auteur de ce modeste travail d’un sujet qui leur est également cher.

La publication du volume de M. Ad. Bartoli, et surtout l’attente du futur Pétrarque de M. Henry Cochin, paraîtront sans doute une suffisante excuse pour la résurrection bien tardive des pages suivantes.

Quand on veut étudier un peu à fond le mouvement philosophique et littéraire de la Renaissance, d’où procède toute la culture moderne, on est rigoureusement obligé de remonter à Pétrarque. Le chantre de Laure, en effet, fut bien, comme l’a nommé M. Renan, le premier homme moderne ; et le renouvellement des idées, de la poésie et de Part date de lui. D’autres préparèrent d’une façon plus ou moins consciente cette révolution intellectuelle, par exemple le

1 Extr. du BnU. de VInst. 1888. — La troisième leçon du Cours de 1882.

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plus grand de ses devanciers, Dante ; mais Dante lui-même, malgré l’audace qui caractérise son génie, appartient encore au moyen âge par son esprit, par ses doctrines, par sa méthode même et par son langage. Pétrarque, malgré tous les liens qui le rattachent au passé, est déjà un érudit, un écrivain, un poète moderne.

Faut-il dire aussi un philosophe moderne ? Oui, pourvu qu’on donne au mot philosophe un sens un peu étendu. Pétrarque n’est pas un métaphysicien. Il n’a touché qu’incidemment à la métaphysique, à la philosophie doctrinale, à l’occasion de l’enseignement philosophique de son temps et surtout de l’averroïsme, qu’il regardait, nous le verrons bientôt, comme un danger immense pour les âmes. Mais il eut sa façon de philosopher très personnelle, qui semble être surtout l’application de la réflexion à sa propre vie, si pleine et si orageuse ! Par là même la philosophie de Pétrarque est aussi la raison appliquée à l’étude des désirs, des joies et des peines du cœur humain, et des intérêts supérieurs de l’âme ; c’est une philosophie de la vie.

Pétrarque est un moraliste d’un ordre élevé, et son œuvre en ce genre est non seulement intéressante, mais encore très étendue et très variée. Beaucoup de ses lettres latines, surtout celles de sa vieillesse, Epistolæ seniles , sont, comme celles de Sénèque à Lucilius, de vrais opuscules de direction morale. Dans six ou sept traités latins, parfois assez volumineux, il discute plus expressément et avec plus d’ampleur et de méthode les éternels problèmes du bonheur et du malheur de la vie, du mépris du monde, de la vraie sagesse. Par malheur tout cela est peu lu aujourd’hui. Il est vrai que les lecteurs des Rimes, qui, sans être fort nombreux, au moins en France, sont beaucoup moins rares que ceux des œuvres latines de Pétrarque, peuvent se faire par simple conjecture une idée à peu près juste de la doctrine morale que renferment celles-ci. Us y éprouveraient bien quelque surprise ; malgré l’aspect triste et monotone de la plupart des pages, plus d’un endroit les récompenserait de leur constance par des beautés inattendues. Mais l’enseignement moral développé dans les traités philosophiques de Pétrarque n’est pas moins tout tracé déjà, quant aux grandes lignes, dans le Canzoniere lui-même.

Dès la première page de cet immortel recueil, on sait comment le poêle déplore l’emploi de sa vie et comment il juge ce douloureux amour qui lui a coûté tant de soupirs et de larmes :

Qu’on me plaigne du moins, si l’on ne me pardonne.

Car je vois aujourd’hui comment du monde entier Je fus longtemps la fable, et souvent j’ai pitié Et rougis de moi-même au fond de ma pensée.

O repentir tardif dont la honte est le fruit !

Je vois bien qu’ici-bas, pour notre âme insensée,

Ce qu’on croit le bonheur n’est qu’un songe qui fuit.

Et ce n’est pas là un simple propos de préface. Cette vue profonde sur la vanité des amours de la terre, sur le néant des joies les plus enviées, revient sans cesse dans l’œuvre lyrique du grand poète. Pourtant, même dans la première partie des Rimes, dans le Canzoniere in vita di Laura , l’amour est purifié par cette théorie platonicienne et chrétienne qui nous montre dans ce sentiment mystérieux une loi profonde de notre être borné, cherchant son complément dans tout ce qui lui offre l’attrait et la splendeur de la perfection, mais ne pouvant le trouver et se reposer définitivement qu’en Dieu, source suprême de tout bien et de toute beauté.

L’amour mortel même le plus pur est donc une vanité. D’autre part, la passion de Pétrarque, quelque élevée qu’elle fût, n’avait pas du tout ce caractère de moralité irréprochable, de vertu immaculée, qui est la première condition de l’amour chrétien. Aussi ses accents passionnés sont-ils interrompus, à des intervalles assez rapprochés, par des efforts de délivrance, des remords, des retours pieux, des soupirs enflammés vers le Maître qui est seul digne d’être adoré. Ce Maître a disparu pour lui au milieu des nuages amassés par sa folle passion ; mais il le cherche encore, il aspire à lui, il l’appelle avec des cris douloureux :

Mes regards l’ont en vain cherché de tous côtés.

Mais sa voix nous a dit : « O vous qui dans le doute Travaillez ici-bas, je vous montre la route :

Soyez libres, venez, vers moi venez enfin ! »

Quel amour, quelle grâce, ô colombe légère,

Me prêtera ton aile et ton essor divin

Pour m’élancer là-haut, loin, bien loin de la terre !

Ces deux caractères éminemment poétiques, éminemment philosophiques, de l’inspiration de Pétrarque, — vanité des choses mortelles, — fin et repos de l’âme en Dieu, — éclatent surtout dans la seconde partie de son recueil, dans le Canzoniere in morte di Laura. Là sa passion est enfin dégagée de tout élément terrestre, parce que Laure elle-même a laissé son corps à la chapelle des Clarisses d’Avignon ; elle n’est plus qu’une âme bienheureuse ; et

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quand elle apparaît au poète, c’est pour lui dire la vanité des amours et des joies de la terre et lui montrer dans le détachement de tous les biens périssables la vraie voie du bonheur et de la gloire. Dès lors Pétrarque n’aspire plus qu’à bien mourir :

Je vais pleurant le temps qu’au loin j’ai vu s’enfuir Et que j’ai prodigué dans des amours mortelles.

Trop bas je suis resté : pourtant j’avais des ailes Et peut-être aurais-je eu quelque rôle à remplir...

Puissé-je, après des jours tourmentés par l’orage, Mourir tranquille au port, et si de mon séjour J’ai honte, que du moins mon départ soit d’un sage !

Mêle à mes jours comptés quelque dernier beau jour, Et prête-moi la main au terrible passage :

N’es-tu pas mon espoir, ma fin et mon amour ?

Mais la philosophie de la vie est représentée dans l’œuvre poétique de Pétrarque par une composition plus réfléchie, plus dogmatique que ses sonnets et ses canzoni. Je veux parler des Triomphes, que je n’analyserai pas ici, parce que cette tâche rentre naturellement dans une étude littéraire et non dans une étude philosophique des œuvres de Pétrarque. Il suffira de rappeler l’économie générale de ce poème pour rendre sensible le sens général et comme la substance et la moelle de sa doctrine morale. 11 y a six triomphes, enchaînés l’un à l’autre, comme les groupes d’une théorie, d’une procession, ou comme les compartiments symétriques d’une verrière du moyen âge, superposés l’un à l’autre et aboutissant tous au même couronnement dans le tympan de l’ogive. Ces six triomphes représentent six états successifs de l’homme et de la vie. Dans le premier âge, l’homme, ce composé de sens et de raison, est surtout sollicité par les sens : c’est le triomphe de l’amour. — Dans un second état, la raison l’emporte sur l’amour : c’est le triomphe de la chasteté, représentée par l’angélique figure de Laure. — Dans le troisième, la mort terrasse l’homme tout entier, sens et raison ; elle brise sa carrière, la carrière même la plus droite et la plus vertueuse, témoin le pathétique récit du trépas de Laure : c’est le triomphe de la mort. — Mais dans un quatrième moment, la renommée triomphe de la mort : les chefs-d’œuvre de l’art, les nobles pensées, les grands dévouements vivent dans la mémoire reconnaissante de la postérité. Toutefois, cette immortalité vantée par les poètes doit compter elle-même avec l’oubli ; elle cède au temps. Le temps — cinquième triomphe — efface la

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renommée. Par bonheur, au-dessus du temps il y a 1 éternité, dans laquelle vivent avec Dieu toutes nos inspirations, toutes nos volontés, toutes nos œuvres salutaires. En résumé, — voyez la rigueur méthodique du dessin, qui est beaucoup plus, j en conviens, du moyen âge que de l5 âge moderne, — 1 amour triomphe du cœui humain, la chasteté triomphe de l’amour, la mort de la chasteté, la renommée de la mort, le temps de la renommée, et Dieu, dans son éternité, du temps lui-même. Dieu seul est donc la loi suprême, le terme nécessaire, la fin de toute activité. Quelques tercets du Triomphe de la Divinité suffiront à montrer que telle est bien la suprême visée du poète.

Je ne traduirai qu’en prose : je n’ai plus le secours des belles traductions de MM. Lafond, et je ne connais pas de version poétique vraiment présentable des Triomphes :

Heureux celui qui trouve le gué de ce torrent montagneux et rapide qui se nomme la vie où la foule borne tous ses désirs.

O malheureuse race des mortels aveugles, qui met toutes ses espérances en des choses que le temps emporte si vite !...

Ce temps qui presse et embarrasse notre âme, passé, présent, hier, demain, matins et soirs, tout s’éclipsera en un moment comme une ombre !

Il ne faudra plus dire il fut, il sera, il était ; un seul présent régnera, un maintenant, un aujourd’hui sans fin, une entière éternité toute recueillie en elle-même...

Les années n’auront plus le gouvernement des renommées mortelles ; celui qui aura un moment la gloire l’aura éternellement !

Heureuses les âmes qui sont dans la voie ou qui pourront du moins parvenir à la lin suprême que je chante !

Ainsi de l’œuvre poétique de Pétrarque se dégage sans effort une philosophie morale, une philosophie de la vie, qu’on peut résumer en deux traits : d’abord, instabilité, vanité des choses d’ici-bas ; ensuite, repos de l’âme en Dieu. C’est le mot célèbre de saint Augustin au début des Confessions — le livre et l’auteur de prédilection de notre poète : — Fecisti nos ad te, Domine, et irreqiiietum est cor nostrum donec requiescat in te. Seulement ces deux traits sont faussés ou du moins altérés par la passion dans ces belles poésies. Cette passion est sans doute épurée, idéalisée, quelquefois même elle touche au sommet de l’idéal chrétien, mais ce sont là des moments fugitifs. Le poète ne prouve pas assez, parce qu’il ne le croit pas assez profondément, que la beauté, l’amour, la gloire et la joie sont vanité et néant. Il ne nous persuade pas assez non plus, et pour la même raison, qu’il n’y a que la vertu et Dieu qui méritent les désirs et les efforts de notre âme. Sa pensée, sa foi,

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sont bien celles-là ; mais son cœur et sa passion ne sont pas toujours, ne sont même jamais tout à fait de cet avis. Et c’est pour cela que la philosophie de Pétrarque doit être cherchée moins dans ses poésies, — qui la renferment pourtant, mais non sans mélange, — que dans les traités latins de son automne et de ses dernières années, où nous sommes sûrs de la trouver toute pure.

De ces traités il est tout naturel, d’après ce qui précède, de faire deux groupes : d’abord ceux qui inspirent le mépris des joies du monde ; ensuite, ceux qui indiquent aux transfuges des vanités mondaines le port calme et sûr de la sagesse. Dans la première division, je choisis seulement le volumineux et célèbre traité De remediis utriusque fortunæ ; dans la seconde, le traité beaucoup plus court De verct sapientia.

Le traité Des remèdes de l’une et de l’autre fortune est à certains égards l’œuvre philosophique totale, ou du moins l’œuvre philosophique par excellence de Pétrarque ; les autres, quelle qu’en soit l’importance, appartiennent autant ou davantage à la théologie et même à la théologie ascétique. Cette première œuvre, au contraire, est purement philosophique, tout humaine, toute rationnelle, bien qu’on s’aperçoive à tout moment que la raison qui y parle est allée à l’école de la foi et est restée chrétienne. Cette œuvre exprime d’ailleurs admirablement l’esprit de la philosophie de la première Renaissance, encore dépourvue d’originalité, n’ayant guère de nouveau que sa forme, empruntant son fond à la sagesse antique, cousant volontiers bout à bout des centons de Cicéron et de Sénèque. Elle a eu d’ailleurs sur la littérature et sur la vie modernes une influence qui dépasse de beaucoup ce que pourrait faire présumer la place que lui accordent aujourd’hui les historiens et les critiques.

Pétrarque écrivit ce traité vers 1360, car il le dédiait en 1364 à son protecteur Azzo da Correggio, et dans une lettre antérieure adressée au prieur de la Grande-Chartreuse, le philosophe déclarait qu’il s’occupait d’un livre destiné à calmer par toutes les raisons possibles les passions des autres et les siennes propres. Ce livre, en effet, consola le prince détrôné, expulsé de sa ville de Carrare, abandonné de la plupart de ses amis ; de plus, tous les contemporains le lurent avec autant d’avidité que d’admiration. Notre sage roi Charles V, qui l’avait reçu en 1361 des mains de Pétrarque lui-

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même, le fit traduire par son ancien précepteur Nicolas Oresme, et cette version française est un des premiers livres qui sortirent au siècle suivant des presses parisiennes. Le quinzième et le seizième siècle s’en nourrirent encore : découpée en morceaux, l’œuvre de Pétrarque passe tout entière dans ces gros recueils de lieux communs de doctrine, qui étaient alors la ressource ordinaire des écrivains, des prédicateurs et des avocats. On peut lire, par exemple, dans la Polijanthea de Lange, répertoire alphabétique bien connu des bibliothécaires, à peu près tous les chapitres du De remediis, cités sous chaque titre doctrinal après l’Ecriture sainte et les Pères de l’Eglise parmi les oracles de la sagesse antique. En plein dixseptième siècle, une traduction française plus lisible que celle d’Oresme eut encore un tel succès qu’on la rencontre fort souvent, même de nos jours, dans les vieilles bibliothèques de ville ou de château. Elle est un peu transformée, j’en conviens, et le traducteur, M. de Grenaille, écuyer, seigneur de Chateaunières, a eu soin de lui donner non seulement un titre nouveau : « Le sage résolu contre la fortune et contre la mort, » mais encore une forme nouvelle, en petits discours suivis, moins décousus que les dialogues de l’original. Mais tout le fond appartient bien à Pétrarque, dont le nom brille au frontispice. Et ce n’est pas à titre d’amusement ou de curiosité littéraire que la morale du vieux poète italien est offerte aux modernes lecteurs français. Le traducteur, qui avait eu sous Richelieu d’assez graves ennuis politiques, assure qu’il a trouvé dans ce traité la force de souffrir d’abord, puis celle de mépriser, et il le recommande à ce titre à ses contemporains. « C’est le Pétrarque, dit-il, qui m’a fait rire parmi les chevalets qu’on me préparait, qui m’a fait trouver une parfaite franchise dans les plus étroits liens, qui à partir de là m’a enseigné que la cour n’est qu’une vanité brillante, et qu’un homme, à moins d’être fou, ne peut songer de se rejeter en haute mer lorsqu’il est encore tout dégouttant du naufrage. Enfin, il m’a persuadé de faire une retraite avantageuse, pour être désormais le compagnon éternel de la solitude, et ne voir plus les grands qu’en peinture, comme ce ne sont pour la plupart que des images creuses de grandeur que les sots adorent et dont les habiles se moquent. » Peut-être cette prétendue indifférence cache-t-elle encore beaucoup de colère et de rancune ; il n’est que trop ordinaire aux passions humaines de gouverner plus que jamais quand elles ont solennellement abdiqué entre les mains de la philosophie. Mais ce n’est pas la faute de Pétrarque et de son traité longtemps célèbre sur les remèdes de l’une et de l’autre fortune. Essayons d’en donner quelque idée.

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Il faut d’abord remarquer le titre. On cherche des remèdes pour les maux, non pour les biens; on s’explique la nécessité des remèdes pour la mauvaise fortune, mais pour la bonne ! La pensée de Pétrarque est facile à saisir ; il l’expose lui-même dans une très belle dédicace à son protecteur Azzo da Gorreggio. Ni les joies, ni les malheurs de ce monde ne constituent par eux-mêmes de vrais biens ou de vrais maux. Mais les passions qu’ils éveillent en nous, joie ou tristesse, aversions ou désirs, si elles ne sont réglées et modérées par la raison, sont de vraies maladies. Le malade, c’est toujours ce pauvre cœur humain, — qui le savait mieux que Pétrarque ? — enflé par la joie, bercé par l’espoir, puis abattu par la tristesse. Il lui faut donc des remèdes tout prêts pour son bonheur comme pour ses heures les plus douloureuses. Ainsi raisonne le moraliste, qui s’étonne à ce propos de trouver partout des préceptes pour supporter l’adversité et de n’en trouver nulle part pour bien prendre la prospérité, quoique le second devoir soit au moins aussi important et aussi difficile que le premier. Ces deux fortunes opposées indiquaient naturellement la division de l’ouvrage en deux livres, qui semblent résumés l’un et l’autre dans cette strophe célèbre d’Horace, à laquelle pourtant Pétrarque n’a peut-être pas songé :

Æquam memento rébus in arduis Servare mentem ; — non secus in bonis Ab insolenti temperatani Lætitia, moriture Delli.

Que jamais l’aveugle déesse Ne trouble la paix de ton cœur.

Supporte un revers sans faiblesse ;

Mais loin de toi la folle ivresse Et l’insolence du bonheur.

(Wailly).

Voici maintenant, touchant la composition et la forme de l’ouvrage, des indications propres à montrer que l’art d’écrire sur des matières philosophiques, en dehors des habitudes scolastiques, était encore dans l’enfance en 1360. Elles vous expliqueront en même temps comment une œuvre, judicieuse au fond et d’application journalière, perdit tout à fait son crédit après trois cents ans de succès et n’eut plus de lecteurs à partir des chefs-d’œuvre philosophiques du dix-septième siècle.

Chacun des deux livres est divisé en dialogues : il y en a cent

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vingt-deux dans le premier, cent trente-deux dans le second. On peut s’étonner que le malheur l’emporte de ' si peu sur la bonne fortune! Les interlocuteurs de ces dialogues sont des êtres abstraits et toujours à peu près les mêmes. C’est, dans le premier livre, la Joie ou l’Espérance, qui commence par dire en deux mots ses motifs de triompher, et la Raison, qui lui en démontre par des arguments topiques, l’absolue vanité ou du moins le caractère douteux ou transitoire. Dans le second livre, c’est la Douleur qui veut se justifier elle-même : il est malheureux d’être ignorant, d’être laid, d’être pauvre, d’être veuf, d’être privé de ses parents ou de ses enfants. Et la Raison — toujours la Raison — de démontrer qu’il n’y a pas là le moindre sujet de s’abandonner à la tristesse et au désespoir. Tout cela est, de plus, sec et bref, comme les objections et les réponses d’un cahier d’école. Ne cherchez nulle part un échange animé, un vif cliquetis de mots passionnés, un développement dramatique, une action ayant son point de départ, son progrès, son dénouement. Non, dans chaque dialogue la Joie ou la Douleur fait entendre cinq fois, dix fois son cri à peine varié, sauf à reproduire succesivement telle ou telle circonstance nouvelle, toujours exprimée dans un phrase concise. La Raison, qui a réponse à tout et qui seule raisonne et dogmatise, n’observe pas tout à fait la même concision ; mais elle prononce toujours avec cette raideur de pensée et de langage qui caractérise Sénèque, l’oracle de Pétrarque, et, malgré l’abondance de ses ressources, quelquefois même le relief spirituel ou la profondeur de ses maximes, l’ensemble reste sec et monotone.

Lisons, par exemple, un des plus courts dialogues, le troisième du premier livre, sur la bonne santé. Il est si court parce qu’il succède à un long dialogue sur la beauté, et que la Raison nous renvoie de prime abord aux moralités qu’elle a déjà fait entendre sur un sujet si analogue.

La Joie. Ma santé est solide. — La Raison. Regarde donc devant toi la vieillesse avec son cortège de mille maladies. En attendant, le plaisir même fait la guerre à la santé, une vraie guerre domestique ! — J. La santé est une jouissance. — R. Jouissance perfide, qui inspire à ses possesseurs la négligence et la témérité et souvent leur amène des maladies qu’eût évitées la défiante prudence d’une santé débile. — J. La santé du corps est un bien. — R. Fais-en un bon usage, autrement c’est un bien de peu de conséquence ; ou plutôt c’est un grand mal si, comme il arrive souvent, elle entraîne à quelque faute. Pour beaucoup d’hommes la santé a été un péril et une peste, et la maladie eût été pour eux un état plus sûr. — ,7. La santé du corps est quelque chose d’excellent. — R. Rien, en effet, de plus favorable et de plus avantageux pour

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l’activité, soit du corps, soit de l’âme. Mais, comme il est de certaines racines qui renferment un principe vénéneux et qui, combinées avec d’autres substances, contribuent à faire une potion salutaire, tandis que seules elles auraient donné la mort, ainsi la santé du corps, pour ne pas nuire à qui en jouit, ne doit jamais être séparée de la santé de l’âme. Il n’est pas de pire habitation pour une âme malade qu’un corps en bonne santé.

Voilà la méthode constante des dialogues du livre des Remèdes ; en voilà le ton ordinaire. L’agrément proprement dit y manque ; mais la force, le relief, la profondeur, en somme l’éloquence philosophique, n’y manque pas toujours. Voici un morceau où la Raison, développant un peu plus ses leçons morales, permettra mieux de comprendre, peut-être même de partager un peu l’admiration que nos aïeux professèrent pour ce livre oublié. La Raison s’adresse à une beauté trop fière d’elle-même et de sa florissante jeunesse :

Depuis le commencement de notre entretien — chose à laquelle peu de gens font attention, — quelque changement s’est déjà fait dans cette fleur brillante ; à proportion que les syllabes de nos discours tombaient les unes après les autres, il tombait aussi quelque chose de ta vie, quelque chose de ton éclat passager. En vérité, ce jeune homme au corps souple et vigoureux, qu’a-t-il de plus qu’un vieillard décrépit, ridé, hideux, si ce n’est cette fleur de l’âge, si courte et si fragile, qui pour bien dire ne fait jamais que tomber ? Je ne vois pas ce qu’il peut y trouver de si doux et de si précieux quand il sait qu’il sera bientôt lui-même ce qu’est ce vieillard ; que s’il l’ignore, il est fou. De deux hommes condamnés au dernier supplice, faudra-t-il regarder comme heureux celui qui tendra le dernier sa tête au bourreau ? Mais ce retard me le fait plutôt plaindre davantage. Et encore, la comparaison n’est pas exacte : il peut arriver à ce condamné quelque heureux accident qui le dérobe au sort de son compagnon ; mais un jeune homme ne peut échapper à la vieillesse que par la mort. Après tout, il n’y a pas de place pour un grand bonheur dans une courte carrière et une grande âme ne saurait désirer rien de fugitif. Eveillez-vous donc, mortels assoupis, il est temps ; soulevez vos paupières appesanties ; habituez-vous enfin à tourner vos pensées, votre amour, vos désirs, vers les choses éternelles et à mépriser tout ce qui doit périr. Apprenez à vous détacher spontanément de prétendus biens qui ne peuvent être longtemps avec vous et à les abandonner en esprit avant qu’ils vous abandonnent.

Quoique le discours soit plus long, les pensées, on le voit, sont toujours concises et n’ont guère d’autre charme que celui de la raison pour ainsi dire concentrée ; on tirerait aisément du livre de Pétrarque un gros recueil de maximes nobles, élevées, et, sauf parfois un peu de subtilité sophistique, vraiment fortes et pleines de sens.

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Je n’essaierai pas d’analyser deux cent soixante dialogues. Il est facile d’en indiquer, en peu de mots, la doctrine générale et les résultats essentiels. Le premier livre démontre la vanité des choses humaines et rabat l’orgueil excité par la prospérité. La Joie se prévaut d’un titre d’auteur, d’un diplôme de docteur ; la Raison déclare qu’il vaut ordinairement mieux lire qu’écrire, que la renommée de bien écrire est la plus futile de toutes, que les grades ne donnent pas la science, qu’ils ne la supposent même pas toujours, que le seul titre enviable est celui d’homme vertueux, lequel est conféré non par les académies mais par la conscience. — A l’orgueil de la beauté corporelle, la Raison oppose la beauté de Lame, seule durable, seule inaccessible à la vieillesse et à la mort. — A l’éclat séduisant des grandes places, de la faveur populaire et du souverain pouvoir, mille motifs de crainte : « Quand le pouvoir est entré chez toi, tu as perdu la liberté ; le repos, la tranquillité, les loisirs studieux ont fui de ton seuil pour faire place aux soucis incessants, aux inquiétudes mortelles. ». On le voit, la raison prêche et moralise avec un zèle tout chrétien. Renoncez, dit-elle à tout propos, aux désirs périssables. Les objets les plus enviés du monde sont des ombres, non des réalités, et presque tous les hommes se repaissent de vent et ne jouissent qu’en songe. La réalité est dans les biens de l’âme et dans la béatitude éternelle où ils conduisent. Réglez donc tout le temps de votre vie de façon à conquérir cette autre vie qui est au-delà du temps.

Faut-il montrer maintenant comment la Raison console toutes les misères de ce monde ? Tu n’es pas beau : la nature t’a refusé un bien qu’un accident peut enlever, que la vieillesse, altère ; ne t’at-elle pas prodigué des biens que nulle maladie, que la mort même ne peut atteindre ? — Tu es de basse origine : il vaut mieux être l’auteur que l’héritier de sa noblesse. La vertu est la seule noblesse vraiment digne de ce nom et elle est à ta portée. Ce n’est pas par la racine qu’on juge l’arbre, c’est par les fleurs et les fruits. — Tu es pauvre : mais la richesse engendre plus de maux que la pauvreté, et les stoïciens disaient fort bien que le sage est toujours riche. — Toutes les afflictions de la vie, les deuils, les souffrances de l’amour, de la famille, de la patrie, sont tempérés par la Raison, qui révèle toujours une harmonie supérieure dans le désordre apparent, dans les luttes ténébreuses de la vie mortelle. A la crainte de la mort surtout elle oppose une doctrine qui s’inspire d’abord du stoïcisme, mais qui se teint aussi de couleurs chrétiennes.

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On s’étonnerait de trouver chez les hommes cette crainte de la mort, cette haine de la mort, si on ne connaissait la mollesse des âmes qui se plaît à grossir toutes les peurs déshonorantes. La plupart des mortels ont horreur du nom même de la mort. N’est-ce pas avoir horreui de sa propre nature et se fâcher d’être né ? et n’est-ce pas là 1 extrême folie et la pire ingratitude envers Dieu ? Combien entendent avec peine ce nom qui devrait toujours résonner à l’oreille de leur âme, puisqu’on ne peut penser à soi-même sans penser à la mort ? Comment, en effet, réfléchirez-vous sur votre être, sans vous voir ce que vous êtes, un animal mortel ? Le nom de la mort se présente dès que vous pensez à vous ; mais vous vous y dérobez comme si la mort vous entrait par les oreilles, et vous détournez votre esprit de ce qui occupera bientôt malgré vous votre souvenir et vos pensées. Oui, vous refusez de penser à la mort, qu’il vous faudra bientôt connaître et subir, et que vous souffririez plus aisément si vous y aviez pensé d’avance. La mort et sa pensée survenant ensemble s’aggraveront l’une par l’autre dans vos suprêmes angoisses, car tout ce qui est brusque et inattendu bouleverse l’âme. Après tout, c’est une égale folie de désirer l’impossible et de fuir l’inévitable... Tournez-vous comme vous voudrez, il vous arrivera, dans cette aversion de la mort, ce qui arrive à ceux qui ferment les yeux devant la pointe d’une arme ennemie, comme s’ils ne devaient pas sentir le coup qu’ils ne voient pas. Vous serez frappés, vous mourrez. Aveugles ou clairvoyants, c’est votre affaire. Désirez donc de bien mourir, ce qui est impossible à qui a mal vécu. Désirez-le, dis-je, et mettez-y tous vos efforts. Laissez le reste à Celui qui vous ayant introduits dans la vie sans en être prié, ne donnera la main pour en sortir qu’à ceux qui le prient...

Voilà certes de graves et salutaires leçons. Malheureusement, on rencontre aussi, surtout dans ce second livre, des pages plus stoïciennes que chrétiennes, plus sévères que raisonnables ; des consolations presque cruelles à l’adresse des douleurs les plus sacrées, comme celle d’un père privé de ses enfants, d’un jeune homme qui pleure sa mère ou sa fiancée. Les femmes surtout y sont l’objet de déclamations oiseuses ou odieuses, en tout cas, de réflexions de bien mauvais goût. N’est-il pas étrange de trouver dans Pétrarque, dans le chantre de l’amour, ces sottes considérations adressées à un veuf qui songe à se remarier :

Tu dis avoir possédé une bonne épouse. On parle toujours ainsi, même quand on sait le contraire. Pour moi, quoique une bonne épouse, ou absolument une bonne femme soit ici-bas un rare gibier, un phénix, pour éviter toute discussion, j’admets que tu as perdu une épouse telle que tu dis... Mais je ne veux pas que tu t’exposes de nouveau à une chance très périlleuse ; il est fou d’y revenir, même après avoir réussi une fois. Une méchante femme aura plus tôt fait de trouver cent de ses pareilles que de rencontrer une seule femme de bien. Donc, celui qui a eu une mauvaise femme doit craindre d’en trouver une semblable ; qui en a eu une bonne doit bien se garder d’en espérer une autre pareille. Qu’ils aient soin tous deux, l’un de ne pas mettre le comble à son infortune, l’autre de ne pas vouloir recommencer son bonheur.

LÉONCE COUTURE

Cette maxime à l’adresse d’un amant qui a vu passer à un rival l’épouse qu’il espérait est plus radicale et plus significative encore : « Quand deux rivaux se disputent une femme, le battu c’est celui qui l’obtient ; la défaite est au vainqueur, la victoire et la liberté sont au vaincu. »

Encore une fois, qui aurait cru que le poète de l’amour chastement passionné, le chantre enthousiaste de la beauté vertueuse, irait misérablement échouer sur ces écueils de la rhétorique et de la sophistique misogynes ? Hélas ! il était homme, sujet comme nous tous à donner dans l’excès. Revenu des rêves trop brillants de sa jeunesse, guéri de ses illusions trop poétiques, au lieu de suivre cette voie de milieu qui est celle du goût littéraire et de la vérité philosophique aussi bien que de la vertu morale, il se laisse emporter à l’autre extrémité, celle du parti-pris dénigrant et de la raillerie impitoyable.

J’ai dû signaler ces fâcheuses taches ; elles diminuent pour ainsi dire de quelques pages ce traité de morale austère mais fortifiante, qui constitue la moitié de la belle et noble doctrine pratique de Pétrarque. Il nous reste à en voir le complément. En effet, ce n’est pas tout d’avoir affranchi les hommes des joies qui les enivrent et des tristesses qui les abattent, de les avoir détournés des tempêtes du monde ; il faut leur faire connaître, il faut les aider à gagner le port tranquille où la sagesse accueille ses adorateurs. Et tel est le sujet d’un second traité, beaucoup plus court, mais plus aimable, plus consolant, plus élevé que le précédent : De vera sapientia.

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