‹ EnseignementChapitre 137 sur 158 · LITTÉRATURE ESPAGNOLE · texte numérisé non relu

LITTÉRATURE ESPAGNOLE

CLASICOS ESPANOLES1

Trueba : Cuentos. — Samaniego e Iriarte : Fabulas. — Quintana, Solis, Mendoza. — Cervantes . — Teatro.

J’ai devant les yeux ces cinq volumes de même format, tout flambants neufs dans leur brillante enveloppe de percaline rouge — une petite bibliothèque espagnole classique, qui caresse l’œil avant de charmer l’esprit : précieux avantage des livres mis aujourd’hui aux mains des écoliers, de s’imposer à leur goût esthétique et j’ose dire à leur respect et à leur sympathie, au rebours de ces bouquins imprimés en têtes de clous sur papier de chandelle et vêtus d’un cartonnage ignoble, vrais souffre-douleur des collégiens de mon temps ! — Mais ne nous arrêtons ni à la beauté de l’habit, ni au mérite de la typographie, — il y a longtemps que la maison Ed. Privât a fait ses preuves en ce genre ; — allons au contenu.

Plus la littérature espagnole a été longtemps comme absente de l’enseignement officiel, plus il y a lieu de se réjouir en la voyant inscrite au moins sur les programmes de l’« enseignement moderne » ; plus il faut espérer qu’on ne s’arrêtera pas là dans la réhabilitation d’une littérature sœur de la nôtre et sans laquelle il est impossible, par exemple, de se rendre un compte exact de notre culture littéraire au dix-septième siècle. Les établissements d’instruction secondaire dont se préoccupe habituellement le Bulletin n’ont pas adopté, pour la plupart, le régime et les programmes de l’enseignement moderne. Mais les auteurs officielle-

1 Extr. du Bull, de l’Inst., 1896.

LÉONCE COUTURE

ment désignés pour le baccalauréat spécial à ce cours d’études peuvent aussi bien servir, l’éditeur même de ces jolis classiques nous en avertit, « pour l’enseignement de l’espagnol dans les écoles normales primaires et dans les écoles primaires supérieures » ; à plus forte raison, ajouterai-je, dans les petits séminaires et les collèges libres d’une région voisine de l’Espagne, et qui est vraiment intéressée à préparer avec cette grande nation de faciles rapports commerciaux et intellectuels.

Déjà plusieurs de nos maisons d’éducation chrétienne du Sud- Ouest procurent à leurs élèves des leçons d’espagnol ; d’autres paraissent disposées à y venir. Il est donc utile de leur signaler, de leur recommander vivement cette petite bibliothèque choisie, qui touche presque à tous les genrés, quoiqu’elle n’ait pas fait des emprunts, il s’en faut de beaucoup, à tous les chefs-d’œuvre littéraires de l’Espagne. Le choix aurait pu être compris autrement, et j’émettrai peut-être quelque idée particulière en ce sens ; mais ce choix est officiel et en même temps, ce qui vaut mieux, on peut dire qu’il est bon. Ce n’est pas que dans les ouvrages officiellement indiqués il n’y ait des pages peu faites pour la jeunesse. Mais dans ces ouvrages, l’éditeur, M. Mareca, professeur au Lycée de Toulouse, a fait choix des morceaux qui lui ont paru les mieux appropriés par la pensée et par la forme aux conditions de l’enseignement secondaire, et si quelquefois — rarement — on peut se plaindre de telle ou telle de ses préférences littéraires, il faut rendre absolument hommage à son souci des convenances morales dans toute cette longue et laborieuse selecciôn. Je crois qu’on le félicitera également de la netteté de ses biographies préliminaires, rédigées en espagnol, et de la sobriété substantielle des notes, espagnoles aussi, qu’il a mises au bas des pages, là où s’offrait une difficulté sérieuse d’interprétation. Il faut ajouter que ces notes, courtes et rares, laissent presque tout à faire pour l’étude des textes au professeur et à l’élève. Beaucoup préféreraient un système différent : des notes copieuses, qui dispensent de recherches plus ou moins pénibles dans les livres de grammaire, de littérature, d’histoire, de géographie..., et qui même préparent à une érudition spéciale au moins les élèves les plus intelligents et les plus curieux. Chaque méthode a ses partisans et ses adversaires, comme ses avantages et ses inconvénients. La meilleure est celle qui s’adapte le mieux aux convenances particulières de tel ou tel milieu et surtout au goût personnel d’un maître intelligent. Il suffit donc d’avoir signalé celle qui a eu les préférences de M. Mareca. Tout au plus pourra-t-on lui reprocher d’avoir énoncé contre la

LITTÉRATURE ÉTRANGÈRE

méthode opposée une critique indirecte, en se référant aux propos malins de Cervantes contre les commentateurs pédantesques.

Reste à présenter ici, l’un après l’autre, à l’adresse des professeurs libres dans le choix des auteurs à expliquer, les Cldsicos espanoles qui viennent de paraître chez notre imprimeur. Je ne ferai que courir sur les chefs-d’œuvre consacrés par une admiration plus que séculaire ; mais je sens le besoin de m’arrêter un instant à un auteur contemporain, inscrit le premier sur la liste et assigné à la première année d’explication. C’est Trueba, mort seulement en 1889. Trueba est loin d’occuper la première place parmi les prosateurs espagnols du dix-neuvième siècle, mais il est le plus populaire, dans le sens le plus strict et dans le meilleur sens du mot. Il a visé constamment, — et son ambition lui a pleinement réussi, — à parler la langue du peuple, mais sans incorrection et sans bassesse ; à rendre les idées et les sentiments du peuple, mais dans ce qu’ils ont de plus sain ; à intéresser le peuple, mais pour l’instruire, le charmer, l’élever. On a donc eu raison de faire un livre scolaire des Cuentos populares, préalablement triés pour cet usage, bien entendu ; car s’il fut toujours honnête, Trueba n’écrivit pourtant pas toujours pour les enfants. Dans ses pages tout est du langage vivant, il est bon de commencer par là l’étude d’une langue étrangère, pour remonter ensuite peu à peu, de siècle en siècle, jusqu’aux premières sources de l’éloquence et de la poésie.

Et puis, quelle leçon pratique de goût dans la principale préoccupation littéraire de Trueba : « Parler comme parle le peuple, tant qu’il ne viole pas la correction grammaticale ; par-dessus tout, être naturel, parce que là où il n’y a pas de naturel, il n’y a pas de vérité, et partant, le peuple — on dirait aussi bien : le jeune lecteur — ne croira pas, et s’il ne croit pas, il sera insensible. »

Trueba plaira surtout aux plus difficiles par sa variété, dont le titre : Cuentos populares, ne suffit pas à donner idée. Quelquefois, en effet, ses narrations ont l’allure historique ou peu s’en faut. — Souvent elles sont de pures légendes religieuses, comme celle de sainte Casilda, assez semblable à la Fille du Sultan , que Longfellow a si agréablement enchâssée dans sa Légende dorée ; comme Ofero, remaniement populaire du mythe de saint Christophe. — D’autres fois, nous avons affaire à une fiction morale : la Obligacion ; à un « caractère » dont la familiarité n’ôte rien à la portée sérieuse de la leçon ; — d’autres fois, enfin, ce ne sont plus des contes du tout, mais des dialogues saisis tout vifs et tout chauds dans la vie populaire, comme ces deux morceaux : Confidencias caseras ; Un matrimonio feliz, qui ne devraient en faire qu’un ; car il y a bien

LÉONCE COUTURE

quelque inconvénient à fragmenter sans en avertir une pièce suivie, comme aussi peut-être à donner tel ou tel début de narration qui n’aboutit à aucun dénouement et laisse en plan le jeune lecteur qui attendait quelque chose.

Quoi qu’il en soit de ces menus détails, les pages de Trueba sont assurément des mieux faites pour initier nos écoliers à la bonne prose espagnole vivante. Peut-être, il est vrai, ce caractère actuel et populaire, qui ne va pas sans beaucoup d’idiotismes, crée-t-il un peu trop d’embarras pour les débuts ; peut-être y aurait-il eu avantage à préférer, par exemple, les pages les plus limpides du P. Isla, le dernier des classiques, quelques-unes de ses lettres et les plus amusants chapitres de son Gil-Blas. Mais il y avait ici un ordre supérieur, c’est-à-dire un programme officiel... N’insistons pas.

Pour faire connaissance avec les vers, reconnaissons qu’on aurait difficilement mieux rencontré que les Fables de Samaniego et celles d’Iriarte. Les premières obligeront à tout instant l’élève à chercher dans son La Fontaine la leçon française de l’apologue espagnol, et ce sera double profit. Il verra que notre fabuliste est vraiment incomparable et s’apercevra que la grande habileté de son modeste successeur a été de ne pas le serrer de trop près. Quant à Iriarte, il donnera surtout, — avec des leçons littéraires utiles même aux enfants, parce qu’elles leur sont déjà fort accessibles et qu’elles ont chance de leur rester pour la suite de leurs études — , le sentiment de l’harmonie de la langue et des vers castillans. C’est là que nous prenions jadis (car il y a longtemps qu’Iriarte est classique en France), des notions de la versification espagnole et de quelquesunes des infinies variétés de mètres et de combinaisons qui la distinguent. Ma petite édition des Fabulas literarias (Perpinan, 1826) en comptait et en nommait quarante dans une sorte de table finale, que le nouvel éditeur aurait peut-être bien fait d’esquisser à son tour pour le plaisir et le profit des écoliers les plus curieux.

Tenons-nous en à une citation rapide du contenu des volumes suivants, sous peine de dépasser les justes limites. Voici des extraits historiques, tirés de Quintana, d’abord : la prose des Vies des Espagnols célèbres, a l’avantage d’être à la fois moderne et classique, et de préparer ainsi tout doucement les jeunes lecteurs à une langue plus difficile. Les sujets sont d’ailleurs empruntés surtout aux plus glorieux souvenirs de l’histoire d’Espagne. Le même charme héroïque attend les écoliers avec Solis et la Conquête du Mexique, avec Mendoza et la Guerre de Grenade.

Nous sommes au dernier stade du cours d’espagnol ; ici, le grand Cervantes s’imposait. Des extraits bien choisis font parcourir près-

LITTÉRATURE ÉTRANGÈRE

que tout le Don Quichotte ; quant aux Nouvelles exemplaires , elles sont naturellement moins favorisées et peut-être y a-t-il encore lieu de s’étonner de la place faite au « licencié Vidriera », qui passait jadis pour intraduisible et qui, même dans les pages citées ici par l’éditeur, renferme des détails peu saisissables pour un lecteur étranger au latin.

Avec Cervantes, les auteurs dramatiques de l’Espagne sont à peu près les seuls écrivains castillans qui aient gardé leur popularité européenne. Aussi faut-il se féliciter de la part qui leur est faite dans le dernier et le plus gros volume de ce recueil classique. Moratin et ses deux comédies en prose, trop vantées peut-être, ne sont guère là que pour rendre le passage aussi aisé que possible. Mais aussitôt après on a, par extraits assez larges, quelques-unes des oeuvres les plus fortes d’Alarcon, de Calderon, de Lope de Vega et aussi (excellente pensée pour des écoliers qui doivent savoir par cœur le Cid de Corneille) la belle pièce dont M. Mérimée nous a donné une excellente édition critique, las Mocedades del Cid de Guillen de Castro.

Si l’on entrevoit maintenant la richesse de cette petite bibliothèque espagnole et quels trésors elle offre au choix de nos maîtres et aux études de nos élèves, le but de cette simple note bibliographique sera pleinement atteint. Sans doute on pourra, surtout dans nos écoles chrétiennes et dans nos collèges libres, regretter l’absence complète des écrivains religieux, d’autant plus que l’Espagne est la nation catholique et théologienne par excellence, et qu’elle a toujours mis au premier rang de ses classiques sainte Thérèse, saint Jean de la Croix, Louis de Léon, Louis de Grenade. Mais ce ne peut être matière à reproche sérieux. Des extraits purement théologiques, ou même ascétiques, pouvaients-ils, dans l’état actuel de notre enseignement, figurer sur un programme d’études secondaires ? Pour nous, maîtres de l’enseignement chrétien, il reste quelque chose à faire de ce côté.

Qu’on me permette un souvenir personnel. Dans le petit séminaire où j’ai appris l’italien, le premier livre en cette langue qui fût mis entre nos mains n’était pas un classique proprement dit, mais un manuel de prières, que nous étions autorisés et même encouragés, au bout de quelques mois, à porter à l’église pour entendre les messes quotidiennes. Je crois pouvoir témoigner, au nom de ma « classe » tout entière, que cette lecture favorisait la piété (il s’agit des Visites au Saint-Sacrement , de quelques chapitres de V Imitation, etc.), et de plus qu’elle nous rendait l’italien vraiment familier. Qu’il serait aisé de compiler un manuel semblable, qui

deviendrait le premier livre espagnol de nos établissements chrétiens ! Des prières, des lectures tirées des catéchismes de Mazo ou de Balmès, le Pater de sainte Thérèse, quelques-unes des admirables méditations pour chaque jour du Bossuet espagnol, Louis de Grenade... Je lance cette idée. Si elle est bonne, pourquoi quelqu’un des maîtres chrétiens qui nous lisent n’aurait-il pas le courage de la réaliser.

Page 1