I. — Matérialisme, positivisme, criticisme
Passons de la philosophie chrétienne à l’autre extrême, à la philosophie négative sous toutes les formes, à celle qui dit « Je nie ou j’ignore » à Dieu, à l’âme, à toutes les croyances supérieures qui constituent, d’après le sens même des mots, la sagesse théorique et pratique. Je serai relativement très court dans ce vaste sujet. On dit assez communément aujourd’hui que le matérialisme déborde
et que tout spiritualisme est en discrédit officiel. On a, certes, trop de raisons de le dire ; et pourtant dans le domaine de la littérature philosophique, au moins de celle qui compte par le crédit et la valeur intellectuelle des noms, il y a peu de matérialistes formels. Les positivistes, les naturalistes, hésitants ou muets sur les problèmes de l’au-delà, sont beaucoup plus nombreux, mais ils font pour la plupart de la science expérimentale plutôt que de la philosophie. Où est donc le matérialisme ? Il est surtout dans la science même, dans la biologie à tous ses degrés, très souvent matérialiste et athée, même, hélas ! dans ses représentants les plus fameux. Ce n’est pas ici le lieu de poursuivre le matérialisme sur un terrain qui n’est pas le nôtre. Mais c’est le cas de rappeler en passant que les questions métaphysiques n’appartiennent pas à la science empirique, et de déplorer la légèreté d’esprit et de jugement des générations nouvelles qui vont puiser les erreurs philosophiques les plus grossières et les plus funestes dans des auteurs, savants peut-être en zoologie ou en médecine, mais absolument incompétents en philosophie.
Les ouvrages de philosophie matérialiste qui ont eu le plus de retentissement parmi nous, dans ces dernières années, viennent tous d’auteurs étrangers. Sans Biïchner et Moleschott, il est douteux que Louis Viardot eût publié ses méchants petits livres, et M. Jules Soury sa thèse sur l’hylozoïsme. La plupart des auteurs atteints ou suspects de cette erreur s’attachent moins à la démontrer qu’à la glisser gratuitement entre les lignes d’une étude sur la vie et l’évolution. M. Jules Soury, en présentant à la France les prétendues Preuves de transformisme d’Hæckel, affirmait, il y a tantôt dix ans, que l’homme tenait sa vie et sa conscience (sic) de protozoaires et de plastides, « évanouis depuis de longs âges dans les obscures profondeurs des mers », et que, sous peu de temps, chacun saurait cela. Mais la preuve en est toujours à faire, et les hommes de bon sens, même évolutionnistes très prononcés, comprennent bien que l’évolution ne saurait supprimer ni Dieu ni l’âme. Non pas Dieu, car l’évolution n’est pas la création ; « la tentative de tout expliquer par le jeu des forces naturelles, légitime tant qu’il ne s’agit que des animaux intermédiaires dans la série des êtres et des formes, devient nécessairement illusoire et illogique quand elle prétend rendre compte du commencement même de toute la sérié. » Non pas l’âme, car ses manifestations propres, la pensée, la religion, la morale, le langage n’ont pas été expliqués et ne peuvent l’être par de simples actions réflexes, et requièrent absolument l’activité intime et primitive du moi humain. Voyez sur ce point les Etudes
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sur la théorie de révolution de M. Lud. Carrau (1872), dont je viens d’emprunter quelques lignes. Les objections de M. Carrau contre l’évolutionnisme matérialiste ne lui sont pas personnelles, elles ont été développées même par des partisans de Darwin, et il faut bien espérer qu’elles débarrasseront une théorie scientifique séduisante et grandiose, sinon démontrée, de toute attache aux plus graves et aux plus funestes erreurs.
Il est difficile de ne pas ranger parmi les psychologues matérialistes un homme dont les travaux indiquent une compétence sérieuse en physiologie, et même une très remarquable sagacité d’observation dans le même domaine, mais en même temps une ignorance ou un aveuglement rares en psychologie. C’est l’énorme défaut des études, d’ailleurs remarquables, réunies par M. Richet dans son volume de 1884, L’Homme et V Intelligence, et de son récent manuel intitulé fort mal à propos Psychologie générale. Il y a beau temps que l’on a constaté l’irréductibilité du fait psychique au mouvement ; Herbert Spencer l’a bien reconnu lui-même. Dès lors, l’identité du sujet de la pensée et du sujet du mouvement n’a plus le droit d’être affirmée, au moins sans preuve. On s’étonne de trouver de pareilles habitudes d’esprit dans un homme de science sérieux, comme M. Richet. On s’en étonne moins en face de polémistes violents et qu’on a peine à croire désintéressés, surtout quand on connaît leurs élucubrations impies en d’autres genres : tel M. Ferrière, auteur d’une odieuse Histoire des Apôtres, et qui a publié, à titre sans doute de nouvelle attaque contre la foi de ses ancêtres et de son pays, deux volumes intitulés : L’âme est une fonction du cerveau. Rien n’est plus séduisant que la science ; mais de tels écrits sont évidemment en dehors de la science et ne peuvent séduire que des esprits inattentifs.
Le positivisme tient plus de place dans la philosophie actuelle que le pur matérialisme ; néanmoins, il paraît comme lui être en décadence, au moins comme système philosophique proprement dit; il garde pourtant une influence réelle, parce qu’il est, pour ainsi dire, le système des savants qui n’en ont pas. Il règne comme tendance générale, comme habitude d’esprit, chez beaucoup d’hommes studieux, que la recherche exclusive du fait, soit en histoire, soit en biologie, soit en psychologie, éloigne de la recherche des causes et des principes.
Un regard jeté sur le positivisme français de ces vingt dernières années suffit à constater sa décadence. Le volume publié en 1873 par Liltré, sous ce titre : La science au point de vue philosophique, est à peu près la dernière manifestation sérieuse de cette école. La
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Revue même dirigée par ce travailleur infatigable, après une période assez brillante, a fini par remercier ses rares abonnés.
Les écrits de M. André Poey (Le positivisme, 1876 ; Littré et A . Comte, 1879) nous ont révélé dans cette petite église les schismes et les tiraillements les plus douloureux. Le groupe de M. Pierre Laffitte, très actif aujourd’hui, j’en conviens, s’occupe plutôt de sciences sociales que de philosophie proprement dite. La philosophie positiviste française semble morte avec Littré, forte tête d’observateur et de classificateur, absolument dénué de sens métaphysique et même peut-être d’invention et d’originalité vraie en toute matière, y compris la philologie pour laquelle il a été un si puissant et si utile vulgarisateur.
Les deux philosophes les plus renommés qu’on rattachait ou qui se sont rattachés eux-mêmes à cette école l’ont absolument dépassée en bien des sens. M. Taine n’est pas proprement positiviste ; il est sensualiste au point de départ, idéaliste ou plutôt phénoméniste au point d’arrivée, ce qui est très logique pour un disciple de Condillac. Absolument aveugle devant les principes, il est pour les faits observateur patient, analyste subtil et classificateur habile, quoique parfois arbitraire. Aussi son livre De Vlntelligence (1870), malgré le nihilisme du fond et bien qu’il ne compte pas en métaphysique, renferme d’excellents matériaux et des vues précieuses pour l’étude du développement naturel et du jeu harmonique des facultés de l’âme. — Quant à M. Renan, on me dispensera de juger ses Dialogues (1873), dont Littré aurait assurément fait peu de cas. Il est trop clair que ce livre relève beaucoup plus de la fantaisie que de la raison, et l’imagination de l’auteur a pris depuis de telles licences qu’il n’y a plus qu’à le regarder aller pour apprécier la valeur philosophique et morale de ce dédain transcendant qui marqua, dès ses débuts, toutes ses études sur la vie et la pensée humaines.
Le pur empirisme dans l’étude de l’âme semble être le mot d’ordre de la masse des écrivains qui cultivent aujourd’hui, en France et à l’étranger, la psychologie et la psycho-physique. Ils sont loin de suivre au sujet de l’observation interne les errements du positivisme de Comte ; ils se rattachent plutôt à celui des Anglais, qui n’a pas rompu avec l’observation psychologique, un des caractères essentiels du génie britannique. Mais parmi ces psychologues positifs, quelques-uns seulement sont vraiment positivistes, c’est-à-dire qu’ils s’abstiennent ou tâchent de s’abstenir de toute doctrine et de tout parti pris, en ce qui concerne le sujet des faits psychiques ; ceux-là reconnaissent avec H. Spencer l’irréductibilité de ces faits
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au mouvement, et ne veulent pas condamner la doctrine qui admet une âme distincte des organes ; malheureusement ils n’y adhèrent pas, et même leur langage, sinon leur intention, y est trop souvent contradictoire. Il serait pourtant injuste de les confondre avec ceux qui se montrent franchement et brutalement matérialistes. Le type des premiers me semble être M. Th. Ribot, le savant directeur de la Revue philosophique .
Il est difficile d’accumuler plus de faits intéressants et généralement bien attestés, de les classer avec plus d’ordre, de les analyser de plus près, d’en chercher la loi avec plus de suite et de prudence à la fois que ne l’a fait M. Ribot dans son livre très remarqué sur YHérédité psychologique (1873) et dans ses trois essais intitulés : Maladies de la mémoire (1881), Maladies de la volonté (1883), Maladies de la personnalité (1885). Mais en rendant toute justice à sa puissance d’observation et d’analyse, les psychologues de la vieille école, que je crois toujours la bonne, n’ont pas eu de peine, ce me semble, à démêler que la mémoire dont le savant auteur étudie les maladies n’est pas la faculté psychique qui reconnaît des faits anciens et les localise dans le passé, mais seulement la fonction physiologique qui conserve et ravive les images ; que sa volonté n’est pas davantage la vraie volonté, laquelle est toute dans la décision intime, non dans les sollicitations qui la précèdent ou dans les mouvements qu’elle détermine ; enfin, que ses prétendues maladies de la personnalité sont tout simplement celles d’une imagination frappée, qui fausse les jugements relatifs à la condition et non à l’essence du moi. Ce perpétuel à-côté n’enlève aux observations et aux inductions de M. Ribot, ni leur portée scientifique relative, ni leur grande utilité pour l’importante étude des conditions phj^siologiques de la vie intellectuelle et morale ; mais elle les exclut de la métaphysique et les rend fort dangereuses pour de nombreuses classes de lecteurs. Pour le dire en passant, c’est le même danger qu’offrent la plupart des pages de la Revue dirigée, avec un talent et un succès incontestables, par M. Th. Ribot. Je sais bien que sa direction n’est pas étroite et exclusive ; qu’il accueille volontiers, qu’il appelle même peut-être à l’occasion les spiritualistes les plus prononcés ; qu’il n’a pas même de parti pris contre les croyants de telle ou telle nuance y compris les catholiques. Mais que sont quelques articles dictés par la vieille métaphysique en face du débordement des travaux purement évolutionnistes qui vont d’eux-mêmes à ce centre privilégié ? Toutes les écoles y sont admises, c’est vrai, mais la seule qui s’y trouve vraiment chez elle, c’est celle dont le succès faisait éprouver naguère à l’un des vétérans
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du spiritualisme français, à M. A. Franck, « une véritable humiliation pour l’esprit de notre temps. » C’est celle qui nous prend notre moi, comme s’en plaignait Michelet, et qui, en niant l’unité et la liberté psychiques, détruit les bases mêmes de la morale.
On s’étonnera peut-être que je place tout près de cette école celle du criticisme français ou néo-kantisme, représentée depuis de longues années par un groupe peu nombreux et par une revue peu répandue, mais surtout par un chef qui gardera un rang élevé dans la philosophie du dix-neuvième siècle. Après tout, peu importe la place que j’assigne à cette doctrine, pourvu que je ne la calomnie point ; et dès qu’elle est abolument négative à l’égard de toute substance, est-elle donc si loin du positivisme ? C’est une justice de reconnaître que M. Renouvier a rendu de vrais services à la philosophie par quelques-uns de ses travaux historiques et critiques et que, dans sa forte vieillesse, il la sert encore en luttant noblement pour la liberté humaine et pour le devoir. Malheureusement ces hautes vérités se lient, dans le système de l’auteur, à la métaphysique la plus diminuée, la plus éloignée de cette philosophici perennis dont les représentants, Platon, Leibniz, Maine de Biran, sont vraiment traités du haut en bas dans son manifeste L’Infini, la substance et la liberté, opposé en 1869 au rapport de M. Ravaisson, et renouvelé, pour ainsi dire, dans son récent ouvrage : Essai d'une classification méthodique des systèmes philosophiques (1886).
Il est temps d’aborder M. Ravaisson lui-même et les écoles qui tiennent plus ou moins de lui, et que je demande la permission d’appeler, avec M. Vacherot, du nom commun de « nouveau spiritualisme ». Je sais que les auteurs classés sous ce titre sont loin d’appartenir au même groupe, mais ils ont d’importants caractères communs. Ils se rattachent à Maine de Biran et font presque tous de la volonté ou de l’amour la base de la métaphysique ; ils sont plus ou moins foncièrement idéalistes ; ils se piquent, en même temps, de suivre le progrès de la science.