LES CONTES MERVEILLEUX POPULAIRES
Mesdames, Messieurs,
Je suis heureux de vous souhaiter la bienvenue à ces conférences de l’Institut catholique, qui vous attirent à bon droit. Vous savez qu’on y traite des questions littéraires, philosophiques, religieuses et morales, qui répondent aux plus vivantes préoccupations du temps. Vous savez aussi qu’elles y ont souvent pour interprètes des hommes dont le talent et la science s’imposent à tous. La tradition est établie ; j’ose dire qu’elle se maintiendra et que le passage récent de M. Brunetière ne restera pas un fait isolé 2.
Ce qu’il y a de fâcheux, c’est que, pour ouvrir la série, vous ayez affaire à un pauvre neurasthénique édenté, et qu’au lieu de vous parler, comme il a fait jadis, de haute littérature, par exemple de l’épopée italienne, espagnole ou française, il vienne vous entretenir des Contes de ma mère Voie. A vraie dire, vieilles gens et contes bleus, il se peut bien que les deux choses se tiennent : senes repuerascunt, c’est-à-dire, Mesdames, que les vieillards rebroussent naturellement vers le berceau ; grâce à l’affaiblissement du cerveau et de la mémoire, ils se reprennent à rabâcher les récits merveilleux qui amusèrent leur enfance.
1 Conférence faite à l’Institut catholique de Toulouse le 10 janvier 1901.
Extr. de la Rev. de Gasc. 1901.
2 Voir la conférence de M. F. Brunetière sur Vidée de solidarité dans le Bulletin de Littérature ecclésiastique de l’Institut catholique de Toulouse, de janvier 1901, avec la chronique qiji la précède,
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Pourtant, je ne veux rien exagérer. Les contes ne plaisent pas seulement aux âges extrêmes de la vie, mais à tous les âges et aussi à tous les genres d’esprit. Les simples sont attirés par le merveilleux et le dramatique qui les caractérisent. Les savants y cherchent autre chose. Parmi les questions de l’histoire la plus .haute et la plus sérieuse, l’histoire des croyances de l’humanité, il en est peu de plus graves que celle-ci : l’origine et le sens du merveilleux des contes populaires. Il en est peu aussi de plus discutées, de plus controversées, de plus difficiles. Sur ce problème, les systèmes les plus contraires se sont produits, soutenus par les savants les plus distingués avec le plus riche appareil de preuves, sans résultat bien clair peut-être, si ce n’est que les contes populaires tiennent aux racines mêmes de l’humanité. En tout cas, ils inspirent le respect par leur origine lointaine. Au point de vue chronologique, il est prouvé, pour tel et tel d’entre eux, qu’ils sont de plusieurs siècles antérieurs à l’ère chrétienne, plus vieux que le vieil Homère. Au point de vue géographique, l’Inde, cette grande source des races, des civilisations, des croyances, reste le berceau à peu près incontesté de ces narrations fabuleuses. Cela vous étonne peut-être. Cela n’aurait pas moins étonné nos bons aïeux eux-mêmes, y compris La Fontaine et Perrault, qui n’auraient pas imaginé que Peau— d’âne fût arrivée jusqu’à eux des rives de l’Indus et qu’il fallût aller jusqu’à l’Himalaya chercher l’origine de Tire la chcvillette, la bobinette cherra.
Pareil problème vaut bien d’être exposé ici. Mais ne craignez pas que je vous engage dans une discussion scientifique longue et fatigante. J’espère bien vous donner une idée exacte et claire de la question en peu de mots et sans recherches abstruses. Au reste, je n’y arrive pas sur-le-champ, et avant de chercher leur origine, je veux regarder un peu les contes en eux-mêmes, pour en reconnaître, pour en goûter avec vous la beauté poétique et la vérité morale.
Là-dessus, je serai bref : je prêche des convertis. Tous ici, sans doute, vous avez lu et relu les contes de Perrault, un des livres les plus charmants, les plus exquis de notî*e dix-septième siècle, le seul peut-être de cette grande époque qui soit absolument national, traditionnel, populaire. Mais vous connaissez encore mieux le sujet, vous qui avez eu le bonheur de vivre, surtout dans votre enfance, de la vie des champs, d’en respirer l’atmosphère, et d’y suivre cette succession de travaux et de loisirs qu’impose la série des saisons.
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Vous avez alors puisé à la source de la littérature populaire, à la parole vive du paysan, et goûté particulièrement le charme mystérieux de ces grandes narrations merveilleuses qui trompent la longueur des soirées d’hiver.
En effet, si la poésie populaire, si les chansons traditionnelles accompagnent en toute saison les fêtes solennelles de la vie, naissances, mariages..., si elles rythment les mouvements des travaux champêtres et des rondes joyeuses qui, la journée finie, délassent les membres courbaturés des faucheurs de foin, des coupeurs de blé et des vendangeurs, les contes semblent spécialement destinés aux veillées d’hiver. L’impression profonde qu’ils laissent, dans les jeunes âmes surtout, semble même s’unir par des harmonies naturelles au caractère de la saison. C’est aux rafales des vents d’orage et aux lointains coups de tonnerre que nous rattachons les cris menaçants de l’Ogre ou de Barbe-Bleue ; et la faible lueur du « careil » suspendu à une poutre enfumée se marie au souvenir de la lumière entrevue par le petit Poucet dans la profonde obscurité de la forêt.
J’aurais tort d’insister sur ces circonstances accessoires. Dieu merci, c’est par eux-mêmes que les contes populaires ont mérité l’attention et gagné les suffrages des meilleurs esprits. Ils ont, en effet, et d’une manière éminente, ce qui fait l’attrait de tout récit : l’intérêt vivement excité par le courage, les dangers, les succès ou les malheurs d’un personnage sympathique. Ils ont, au même degré, ce qui fait le prix durable d’une fiction : la noblesse et le charme des sentiments vertueux et l’or pur d’une leçon utile.
Je ne veux pas pour le démontrer analyser le recueil si court de Perrault, qui n’offre guère que deux séries de personnages : les uns, monstres d’orgueil et de cruauté, dont la carrière aboutit à une punition exemplaire ; les autres, types d’innocence et de vertu persécutées, qui ont enfin leur jour de triomphe, et qui dès lors, notez-Ie bien, oublient volontiers les torts reçus et n’ont pas de souci plus pressant que de mettre toute leur famille « à son aise ». Morale plus vivante que celle des petits vers où Perrault a rimé de banales maximes de sagesse bourgeoise ou de galanterie, tirées de loin et artificiellement soudées au récit.
J’aime mieux interroger un recueil plus étendu, plus varié, plus fidèlement, plus complètement populaire. Et je n’ai que l’embarras du choix. Depuis tantôt un siècle la littérature des contes merveilleux foisonne. Sans parler du Nouveau Monde et des autres continents, toutes les nations de l’Europe en ont publié de quoi remplir de vastes bibliothèques. Chaque province de France, et j’en
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pourrais dire autant pour les peuples voisins, a fourni son recueil, ou plutôt des recueils par douzaine. Je m’en tiens à un des moins volumineux, que j’ai sous la main et que je ne prétends pas avoir pris au hasard. J’avoue mon choix et mes préférences. Il a pour titre : « Contes de la Gascogne 1 » . Mesdames et Messieurs, vous connaissez tous sans doute mon état-civil ; et dès lors je n’ai plus à expliquer mon choix. Comme dit le proverbe, à chaque oiseau son nid est beau ; et la petite patrie, qui nous fait aimer la grande, n’en garde pas moins pour elle et pour tous ses souvenirs le meilleur de notre affection.
Mais voici une autre raison. Ces contes portent le nom de M. J. -F. Bladé, correspondant de l’Institut, dont le nom et le talent sont bien connus à Toulouse et dont la Gascogne déplore la perte récente. Mon excellent ami a fait pour sa province ce que bien d’autres ont fait pour la leur ; mais je n’en sais aucun qui l’ait égalé. Entendonsnous pourtant : il y a des collections encore plus riches et plus variées que la sienne ; il y en a surtout qui sont chargées de dissertations, de recherches, de références et de comparaisons, quelquefois très précieuses, dont il s’est dispensé absolument. D’autres collectionneurs ont pu même égaler mon savant ami (le surpasser, je n’en crois rien), par leurs scrupules d’exactitude et de fidélité. Mais ce qu’il a plus que personne, c’est le ton génial du récit. Il a surpris et rendu l’accent vrai de l’épopée populaire. Il en a le langage tout concret et vivant, les formules sacramentelles, les répétitions textuelles pour les discours et pour les moments successifs de l’action, les épithètes et les comparaisons consacrées, la netteté à l’emporte-pièce du détail, jointe parfois à la mystérieuse indécision du surnaturel le plus fantastique. De là, une poésie sobre, profonde, saisissante, à faire pâlir les plus poétiques légendes, les ballades les plus étranges d’Outre-Rhin. Il faut bien que je vous cite au moins un exemple. Je n’ose pas lire, le temps m’est rigoureusement compté. Je cite..., je récite en abrégeant, au risque de gâter le conte ; il en restera toujours assez pour vous attacher et vous émouvoir. C’est un dialogue entre une jeune fille égoïste et orgueilleuse et son humble adorateur.
i Paris, Calmann Lévy, 1895, gr. in-18. C’est un choix fait avec beaucoup d’intelligence par M. Etienne Bladé dans le recueil complet de son père : Contes populaires de la Gascogne. Paris, Maisonneuve frères, 1886. 3 vol. in-18 (xixxxi de la collection Les littératures populaires de toutes les nations). J’ai parlé dans le temps des « contes familiers » de ce recueil (R. de G., 1886, p. 341). Je devais parler ensuite des « contes épiques », et Bladé m’a souvent reproché amicalement mes retards. Puisse la publication de cette conférence paraître une x’éparation suffisante de ma faute !
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« Belle, commence ce dernier, quand donc m’aimerez-vous ? — Je t’aimerai quand tu m’auras apporté la fleur d’or, la fleur d’or qui chante au soleil levant. » Il l’apporta au jour fixé, mais il était pâle, horriblement pâle : les loups qui gardaient la fleur d’or l’avaient blessé jusqu’à lui faire perdre la moitié de son sang. « Belle, quand nous fiancerons-nous ? — Nous nous fiancerons quand tu m’auras donné l’oiseau bleu qui parle et raisonne comme un chrétien. » L’oiseau bleu fut apporté à son tour ; mais le jeune homme était mortellement triste : l’oiseau bleu lui avait dit que sa belle ne l’aimait pas. « Belle, quand nous marierons-nous ? — Nous nous marierons quand tu m’auras apporté le roi des aigles prisonnier dans une cage de fer. » Cette fois le jeune homme se fit attendre ; il arriva même quand on ne l’attendait plus et sans porter le roi des aigles. A sa vue la jeune fille ne put retenir un cri d’effroi. « Quel est ce trou rouge au milieu de ta poitrine ? — Ce trou rouge, c’est la place de mon cœur. Le roi des aigles l’a mangé. Nous ne nous marierons jamais, jamais. » Et il s’enfuit dans la nuit noire. Le lendemain la jeune fille entra au couvent et elle porta le voile noir jusqu’à la mort.
Je n’ai pas besoin d’insister sur l’étrange beauté de cette poésie 1. Je voudrais plutôt appeler votre attention sur l’honnêteté profonde qui frappe dans tous ces contes, et en particulier sur le sentiment familial et charitable qu’on y respire. — Dès le premier conte de Bladé, « le prince des sept vaches d’or », l’ingratitude des riches et des pauvres à l’égard de leur insigne bienfaiteur est châtiée, fouaillée brutalement par le Valet noir, un type de reconnaissance et de fidélité. — Dans un autre, un fils de roi, disgracié, chassé du palais paternel pour ses crimes, se réhabilite par une longue carrière de souffrances courageusement subies ; il revient après la mort de §on père, lui rend les derniers devoirs et règne à son tour selon le droit et la justice. « Mais il n’était pas heureux, conclut le narrateur rustique, parce que son pauvre père était mort sans lui avoir pardonné. » — - La belle Madeleine (c’est le vieux fabliau français de la Manekine) souffre tout ce qu’on peut souffrir de la part de sa belle-mère, pendant quatorze ans, avec ses deux pauvres filles. Et quand le mari enfin éclairé veut reléguer sa mère dans un couvent pour que Dieu lui pardonne, la belle Madeleine et ses filles se mettent à crier et à pleurer : « Nous voulons que votre mère soit toujours maîtresse au château, nous entendons être ses premières
1 « M. Bladé a le sens du grand style et de la belle forme. Il sait reconnaître et suivre la veine épique et garder, par bonheur pour nous, dans sçs traductions, le caractère, c’est-à-dire la chose qui, en art, importe le plus. » Anatole France, La vie littéraire, quatrième série (Paris, Calmann Lévy, 1892), p. 66-87. On ne saurait trop recommander ces deux articles de l’ingénieux critique, qui est en même temps un connaisseur en fait de littérature populaire. J’y relève, parce qu’elle me paraît très juste, une critique, celle du titre Traditions gréco-latines mis en tête de quatre contes n^thiques : « Il semble indiquer... que ces contes viennent du latin ou du grec, ce qui n’est ni prouvé ni probable. »
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servantes. » Tant de miséricorde amollit ce cœur de diamant et désormais la famille entière vit dans Funion et le bonheur. — Mais d’ordinaire il faut que la justice ait son cours. Aussi, dans un des plus beaux contes de Bladé, que Mounet-Sully a fait applaudir sur plusieurs scènes, dans « la reine châtiée », un jeune roi reçoit à plusieurs reprises, de l’ombre de son père, des révélations sinistres et des ordres de vengeance. Enfin l’Hamlet populaire, après avoir cédé secrètement à un ami ses droits souverains, s’explique avec sa mère et celle-ci lui offrant une coupe pour l’empoisonner comme elle a empoisonné son mari, il l’oblige à la boire. La reine tombe morte. « Alors le roi s’agenouilla et pria Dieu. Puis il descendit doucement, doucement, à l’écurie, sauta sur son cheval et partit au galop dans la nuit noire. On ne l’a revu jamais, jamais. » — Voici maintenant un singulier exemple d’accord entre la rigueur de la justice vindicative et le caractère sacré du respect filial. C’est encore un roi en face d’une mère coupable. Malgré toutes les supplications, il la condamne à mort, puis lui fait grâce en l’envoyant pleurer ses péchés dans un couvent. Mais le supplice ordonné doit être exécuté. C’est le roi lui-même qui se fait fouetter à tour de bras jusqu’à verser des flots de sang ; c’est sur son cou que le bourreau abat son grand coutelas ; mais par trois fois la lame se brise comme verre. Dès lors, selon la croyance populaire, le condamné est sauf. Le roi se reprit à régner en paix. « Le bon Dieu n’avait pas voulu que le fils souffrît toute la peine que sa mère avait méritée. »
Je n’ai touché, dans toute la série des contes de la Gascogne, que ce point, fondamental il est vrai, du sentiment de la famille. Je ne veux pas poursuivre à ce sujet tout un cours de morale. Il suffit d’ouvrir le livre et d’y lire au hasard, pour sentir l’énergie et la pureté de l’instinct vertueux qui partout y domine. Il y a des hommes détestables, des femmes méchantes comme l’enfer. Mais tout à côté brillent les personnages sympathiques : rois et châtelains riches comme la mer, mais généreux, aumôniers, dévots comme des prêtres ; jeunes hommes forts comme Samson, braves comme César, loyaux comme l’épée, honnêtes comme l’or ; jeunes filles belles et sages comme des anges. Les aventuriers y ont souvent le plus beau rôle, mais ils y vont d’un cœur si franc, d’une allure si religieuse ! J’ajoute, ce qui est peut-être une note provinciale (nous sommes en Gascogne), qu’ils sont avisés autant que hardis ; ils ne frappent qu’à coup sûr : « ils se méfient », c’est une des formules sacramentelles qui se répètent volontiers dans le récit des aventures les plus périlleuses.
11 est curieux de noter, sur un fond mythologique dont nous
chercherons tout à l’heure l’origine et le sens, des broderies et des infiltrations chrétiennes. On y parle à tout instant de prières, de messes, d’églises, de couvents. Comme dans une foule de légendes populaires, saint Pierre et le bon Dieu voyageant ensemble par le monde, y viennent en aide aux pauvres gens dans l’embarras. — Avant d’aller braver la grande bête à tête d’homme qui habite la montagne par delà Bagnères-de-Luchon, un aventurier gascon va consulter l’archevêque d’Auch et muni de sa bénédiction et de ses avis, non content de répondre aux vieilles énigmes qu’on lui pose, il en pose à son tour que la grand’bête ne sait pas résoudre : « Que chante le rossignol sauvage le Vendredi-Saint, le Samedi-Saint, le matin de Pâques ? » C’est la passion de J.-C., les Sept Douleurs de la Vierge Marie et la Résurrection du Seigneur ; vous l’avez deviné sans peine ; mais la grande bête l’ignore et l’Œdipe gascon n’a que la peine de l’égorger. — Ailleurs les mystères de l’au-delà sont représentés par des symboles rustiques singuliers. Des prés maigres, avec un bétail gras : c’est le Paradis, réservé à ceux qui souffrent ; de grasses prairies, avec des bestiaux maigres : l’enfer, promis aux mauvais riches; l’église où Dieu chante la messe est entourée d’oisillons qui frappent en vain du bec contre les vitres : ce sont les petits enfants morts sans baptême, qui n’entreront jamais au Paradis.
Ni ces infiltrations chrétiennes, ni les adaptations locales qui nous font apparaître une foule de villes et de châteaux de Gascogne, n’arrivent à effacer la couleur antique et païenne de la plupart des éléments du conte. Comme dans les récits orientaux, on y voit des plantes et des animaux merveilleux, la fleur d’or, la fleur du baume, la reine des vipères, le roi des corbeaux et quantité de métamorphoses étranges. Comme dans les Mille et une Nuits, on y rencontre la mer qui chante, la pomme qui danse et le petit oiseau qui dit tout. Comme dans les fables de la Grèce antique, on y trouve (vous l’avez vu tout à l’heure) Œdipe et le Sphinx, Ulysse et le Cyclope (en gascon le Bécut ), Ulysse encore, revenu à ses foyers ; et puis Psyché, Prométhée et d’autres mythes non moins célèbres.
Au reste il en est de même des contes merveilleux de tous les pays, pour ainsi dire. Partout, en Bretagne, en Lorraine comme en Gascogne, en Espagne, en Italie comme en France, en Asie comme en Europe, les contes populaires, non seulement offrent un fond commun de croyances superstitieuses, mais se présentent comme de petites épopées vraiment identiques malgré de nombreuses variantes. Et voilà ce qui amène la question que j’indiquais au début de cet entretien et qu’il est temps d’aborder : Quelle est historique-
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ment la vraie origine de ces contes merveilleux qu’on trouve pour ainsi dire partout ?
Cette question, les frères Grimm se la posèrent après avoir publié en 1812 leur excellent Recueil de Contes 1. Et ils y répondirent par un système qui gagna bientôt les plus éclatants suffrages et que je vais résumer en quelques mots :
Avant les temps historiques, avant la dispersion de la race aryenne, qui est la nôtre et qui a peuplé, après l’Inde, la Perse, les pays slaves et germaniques et tout ce qui devait devenir l’Europe latine, le merveilleux des contes populaires était déjà fixé dans des récits qui ont essaimé, avec la race elle-même, jusqu’aux plus lointaines régions, toujours identiques au fond, malgré d’innombrables variantes.
Ecoutez à ce sujet, Mesdames et Messieurs, une page brillante d’un critique contemporain :
Les tribus des hommes blancs se sont séparées. Les unes sont allées sous un ciel transparent, le long des blancs promontoires que baigne une mer bleue qui chante ; les autres se sont plongées dans les brumes mélancoliques qui, sur les rivages des mers du nord, mêlent la terre au ciel et ne laissent deviner que des formes incertaines et monstrueuses. D’autres ont campé dans les steppes monotones où paissaient leurs maigres chevaux. D’autres ont couché sur la terre durcie, ayant sur la tête un firmament de fer et de diamant. Il en est qui sont allées cueillir la fleur d’or sur une terre de granit. Et les fils de l’Inde ont bu à tous les fleuves de l’Europe. Mais partout, dans la cabane ou sous la tente ou devant le feu de broussaille allumé dans la plaine, l’enfant d’autrefois, devenue aïeule à son tour, répétait aux petits les contes qu’elle avait entendus dans son enfance. C’étaient les mêmes personnages et la même aventure. Seulement la conteuse donnait, sans le savoir, à son récit, les teintes de l’air qu’elle avait si longtemps respiré et de la terre qui l’avait nourrie et qui allait bientôt la recevoir. La tribu reprenait sa marche à travers les fatigues et les périls, laissant derrière elle du côté de l’Orient l’aïeule couchée au milieu des morts jeunes ou vieux. Mais les contes sortis de ces lèvres maintenant glacées s’envolaient comme les papillons de Psyché, et ces frêles immortels, se posant de nouveau sur la bouche des vieilles fdandières, étincelaient aux yeux agrandis des nouveaux nourrissons de l’antique race.
On ne peut présenter le système des frères Grimm d’une façon plus poétique et plus saisissante que l’a fait M. Anatole France dans la page que je viens de vous lire. Mais y avez-vous trouvé cette « impression de vérité » qu’on a voulu y voir 1 ?
l Kinder und Hausmarchen. Gollingen, 3 vol. in-8°.
1 René Samuel, art. Conte dans la Grande Encyclopédie.
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En tout cas ne prenez pas ce système pour un vain paradoxe. Il renferme au moins un grand fond de vérité, il s’appuie sur un vaste ensemble de preuves et dès son apparition il a été généralement accepté. Et cela devait être. Ce système était le complément et semblait la conséquence de la grande découverte de la « grammaire comparée des langues indo-européennes », la principale conquête peut-être du dix-neuvième siècle dans le domaine de l’histoire. De cette découverte résultait la parenté étroite, la commune origine des Hindous, des Persans, des Slaves, des Germains, des Celtes, des Grecs et des Latins. Or la parenté du sang et des langues n’entraînait-elle pas celle des croyances, des superstitions et des fables ? — D’ailleurs les preuves textuelles, pour ainsi dire, étaient là nombreuses et frappantes. Les contes, largement répandus sur les divers points du vaste territoire indo-européen, se retrouvaient presque tous, sous la forme la plus complète et la plus claire, dans les narrations traditionnelles de l’Inde et de la Perse. Toute opposition semblait donc écrasée d’avance sous les plus vieux monuments de la littérature orientale. — Et puis l’idée des frères Grimm achevait de mettre la lumière et l’unité dans le chaos de nos plus vieilles origines nationales. Elle donnait d’ailleurs un j ouiscientifique inattendu aux fables qui bercent partout, depuis d’innombrables générations, l’intelligence naissante du premier âge. Ainsi la science la plus moderne rejoignait la plus primitive poésie. C’était assez pour séduire l’intelligence en même temps que le sentiment.
Au fond le système avait beaucoup de vrai et beaucoup de faux. Les points faibles ne pouvaient échapper longtemps à un examen attentif et réfléchi. Voici le premier. Que les peuples indo-européens aient apporté de leur berceau asiatique, avec les éléments du langage et une foule de désignations d’objets connus, des idées plus ou moins fixes, des préjugés, des croyances même fabuleuses et superstitieuses, rien de plus vraisemblable, de plus nécessaire peutêtre. Dans ces limites étroites les vues des frères Grimm sont acceptables. De fait, ils ont paru quelquefois s’y borner, se contentant de dire que les contes, formés ultérieurement, résultent de détritus dispersés et diversement agencés de la vieille mythologie indienne. Mais ce ne sont pas seulement des superstitions identiques que l’on retrouve en tant de lieux différents ; ce sont, du moins très souvent, les contes eux-mêmes faits et parfaits, des récits parfois très compliqués, avec les mêmes circonstances précises jusqu’à la minutie, qui se rencontrent sur les points les plus éloignés des deux continents, et dont la forme primitive
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appartient à la tradition indoue. Or, supposer que nos aïeux avant les temps historiques, au moment de leur dispersion, emportèrent ainsi toute une provision de récits achevés, toute une littérature de contes merveilleux, c’est leur attribuer un état d’esprit et un degré de civilisation évidemment contraires à toutes les vraisemblances. Voilà certes une première difficulté bien grave, pour ne pas dire décisive.
En voici une autre. Les frères Grimm ont vu dans les contes merveilleux l’héritage commun de la race aryenne ou indo-européenne. Et cela, parce que les contes se trouvent chez les peuples indo-européens. Mais des recherches ultérieures ont prouvé que les mêmes contes se trouvaient aussi en dehors de leur domaine : par exemple au Thibet, en Chine, chez les Tartares de la Sibérie méridionale, chez les Sémites syriens et arabes, dans la Kabylie, chez les Zoulous, etc. Et partout leur fond, malgré les variétés auxquelles il faut bien s’attendre, se ramène aux types indiens. Dès lors l’origine indienne subsiste, mais la transmission héréditaire est bien ébranlée.
Et en effet, ce n’est point par héritage atavique, c’est par emprunts successifs d’un peuple à l’autre que s’explique la diffusion des contes merveilleux. Tel est le système soutenu par M. Koehler, naguère le plus renommé des mythographes allemands, et en France par M. Cosquin, auteur d’un excellent recueil de contes lorrains 1.
M. Cosquin s’est particulièrement attaché à constater, autant que possible, les directions suivies par les contes indiens, depuis leur pays d’origine, jusqu’aux régions éloignées où on les retrouve. Les voies littéraires ont été nombreuses ; les contes sanscrits les plus anciens ont été traduits de bonne heure et successivement en pehlvi, en syriaque, en arabe, en grec, en hébreu, en latin, de façon à pénétrer dès le moyen âge dans la littérature courante de l’Europe. Mais c’est surtout la voie orale, la communication par récits de vive voix, qui explique la propagation des contes indiens en Asie, en Europe et dans le nord de l’Afrique. Les rapports entre l’Inde et le monde occidental sont fréquents, très longtemps avant l’ère chrétienne. Au temps de Cléopâtre des vaisseaux de commerce partaient d’Egypte, visitaient la presqu’île indienne et rapportaient de là, au bénéfice de tout l’Occident, des récits fictifs en même temps que des étoffes et des épices. Beaucoup plus tard, les croi-
i Contes populaires de Lorraine, comparés avec les contes des antres provinces de France et des pays étrangers.
Paris, Vieweg, s. d. 3 vol. gr. in-8°.
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sades resserrèrent encore ces liens d’idées et de narrations fabuleuses entre l’Asie et l’Europe. L’influence accordée à quelques navigateurs ou commerçants pour doter un pays tout entier de ces récits mrveilleux peut vous paraître excessive. Elle ne dépasse pas la vraisemblance, si l’on songe à l’importance des communications et traditions orales aux époques à peu près illettrées.
Où M. Gosquin me semble exagérer un peu la portée d’une idée d’ailleurs juste, c’est quand il paraît croire, parce qu’il a résolu le problème de l’origine, avoir supprimé le problème du sens même des contes merveilleux. Ce sont les pâtres et les laboureurs de la haute Asie qui ont agencé ces récits fabuleux, qui en ont varié et développé presque à l’infini les incidents, les péripéties, les aventures captivantes ; et cela, bien entendu, sans y croire, pour se distraire, pour occuper et amuser leur imagination et celle de leurs proches. Mais les machines de ces épopées, les êtres surnaturels qui s’y mêlent sans cesse, les incidents magiques qui en déterminent les divers moments, est-ce qu’ils n’y croyaient pas ? Vous niez absolument le mythe ; mais n’a-t-il pas dû trouver place dans ce merveilleux qui est le fond commun des contes populaires? Donc l’origine indienne de beaucoup de nos contes et leur transmission par voie écrite et orale paraissent certaines ; mais il reste à chercher le sens et la vraie portée des éléments merveilleux.
L’explication la plus savante, la plus acceptée, la plus heureuse au point de vue du succès (il est vrai que ce succès est bien passé), c’est celle dont on attribue l’invention à M. Max Muller, l’illustre professeur d’Oxford, dont le monde savant porte encore le deuil. D’après lui, les premières croyances merveilleuses de nos aïeux sont venues d’une conception enfantine qui attribuait aux agents naturels, soleil, lune, vent, pluie, tonnerre, lumière, ténèbres, une vie, une âme, une action, une volonté, semblables aux nôtres. La plupart des fables ont même pour origine une métaphore, qui a été prise au sens matériel, parce que le sens figuré en était oublié : l’aurore aime le soleil, le vent lutte avec les nuages, la nuit chasse le jour, etc., etc. De là l’explication naturaliste de la mythologie des Grecs, par des mythes solaires. Exemple : Apollon perce de ses flèches le serpent Python. Apollon est le soleil ; quant au serpent, c’est la ceinture de nuages, que des flèches de feu font résoudre en pluie. L’identité d’Apollon et du soleil n’est pas contestable. L’explication même de Python par le nuage orageux est au moins
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fort plausible et répond aux hymnes védiques qui célèbrent le triomphe d’Indra, dieu du feu, sur le dragon Vritra, personnification de l’orage. — L’interprétation du mythe d’Hermès est déjà plus contestable. Hermès, c’est le vent. Il vola les vaches d’Apollon : le vent repousse les nuages qui cachent le soleil. Il inventa la lyre : allusion aux brises harmonieuses qui chantent le soir dans les bois. Il inventa le feu : le feu s’allume spontanément dans les branches sèches que le vent broie l’une contre l’autre. Toute la mythologie y passe avec une ingéniosité croissante et une vraisemblance décroissante ; et non seulement la grande mythologie des dieux de la Grèce, mais celle des héros, y compris l’expédition des Argonautes, la guerre de Troie, la légende de Thèbes 1.
Des mythes aux contes il n’y avait que la main. A l’explication solaire de la religion grecque est venue s’ajouter, comme une suite naturelle, l’explication solaire des contes merveilleux. Les disciples de Muller, plus hardis encore et plus ingénieux que lui, ont trouvé le moyen d’expliquer tout ou presque tout par des idées analogues. Ils ont travaillé du reste en tout pays, de façon à donner au système du maître, une fortune universelle sinon durable : jugez-en par quelques-uns des contes de Perrault, à commencer par Peau d’àne, mythe solaire, vous le pensez bien. La Princesse aimée et poursuivie par un père coupable, c’est l’aurore qui fuit devant le soleil, jusqu’au crépuscule, jusqu’à la nuit ; et la peau dont elle s’enveloppe, c’est la brume du matin ; d’ailleurs n’êtes-vous pas averti par les singulières robes qu’elle demande à son père, robes couleur du temps, couleur de lune ou de soleil ?... — Et le petit Chaperon Rouge ? C’est toujours l’aurore ; sa coiffure n’est autre chose que les teintes de carmin qui la couronnent ; si elle va voir sa grand’ mère, c’est qu’elle va rejoindre la vieille aurore qu’elle a remplacée; et si le loup la mange, c’est le sort de la lumière du jour d’être dévorée par la bête noire qui est la nuit. — Et Cendrillon ? Songez à la pantoufle de verre qui est le pied lumineux posé par l’aurore au sommet des monts. Si cette pantoufle perdue donne lieu à tant de recherches, c’est sans doute (savante hypothèse d’un indianiste italien, M. de Gubernatis) que dans les védas l’aurore a pour épithète l’adjectif privatif apâd, sans pied ou sans chaussure. — Quant à Barbe-bleue, vous devinez, pour peu que vous y mettiez de bonne volonté, que la chambre mystérieuse où il garde les cadavres de ses femmes, c’est le gouffre où ont disparu toutes les
1 Max Muller, Essai de mythologie comparée, trad. franç. Paris, 1859. — Georges Cox, Les dieux et les héros, contes mythologiques, trad. de l’anglais. Paris, Hachette, 1867.
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vieilles aurores. — La Belle au bois dormant vous paraîtra peutêtre plus acceptable. Elle dort au fond de son palais : ainsi dort, tout l’hiver, au sein de la terre, la vie de la nature engourdie. Au temps voulu, l’arrivée du prince la réveille et avec elle s’éveillent tous les personnages de sa cour, comme aux rayons d’un soleil de printemps sé ranime et reprend mouvement, grâce et sourire, tout ce qui a de vie dans la nature 1.
Ce système a eu son heure de brillante fortune, comme il convenait à une construction élégante et ingénieuse r mais, comme il devait arriver à une construction sans base solide, il n’a pas tardé à tomber en ruines.
De l’œuvre de Max Muller, il reste quelque chose dans l’explication de la mythologie grecque ; du travail de ses disciples sur nos contes populaires, il ne reste rien ou à peu près rien. On s’est aperçu qu’il n’y avait là que des tours de force d’ingéniosité, et d’une ingéniosité facile à percer à jour. Les explications météorologiques et astronomiques sont si flexibles qu’elles s’adaptent aisément à tout. Le soleil, en particulier, est si bon enfant ! par là même qu’il a un lever, un midi, un déclin, et pas mal d’affaires avec les nuages et les tempêtes, c’est le symbole tout trouvé d’une carrière quelconque ; témoin l’explication solaire de l’histoire évangélique par l’incrédule Dupuis, et celle de l’épopée napoléonienne par l’ingénieux auteur de Comme quoi Napoléon n'a jamais existé .
A la mythologie solaire de Muller a paru succéder la mythologie anthropologique de Lang, expliquant les contes merveilleux tout simplement par la croyance naïve de l’homme primitif, qui prête une âme à chaque chose. Mais, sauf des détails précieux et au-delà de limites assez étroites, l’explication avait le grand défaut d’être trop arbitraire et le plus souvent peu explicative 2. Les idées de Lang ont eu donc moins de cours encore que celles de Muller. Et tout système analogue, si l’on veut en essayer, aura le même sort. Vous en comprenez la raison. L’origine du conte peut bien être mythique à quelque égard ; mais son évolution, et la plupart de ses éléments, sont simplement humains. Rien de plus difficile que d’affirmer la part et le sens du mythe ; rien de plus dangereux, de
1 Hyae. Husson, Chaîne traditionnelle (Paris, 1874), — André Lefèvre, la Mythologie dans les contes de Perrault, en tête de l’édition de ces contes dans la Nouvelle collection Jannet. Paris, Lemerre, 1875. — Angelo de Gubernatis, Mythologie zoologique ou les Légendes animales, trad. de l’anglais, 1874, 2 vol. in-8.
2 Andrew Lang, Etudes traditionnelles, préf. d’Emile Porémond, 2 vol.
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plus absurde même que de rapporter au mythe des faits élémentaires de psychologie. Un exemple seulement : Un homme, époux d’une fée qui lui a donné deux enfants, l’oblige, sans le vouloir, à déserter sa demeure et à disparaître ; mais il s’aperçoit que ses enfants sont toujours lavés et peignés à merveille, et une nuit il surprend la mère qui leur donnait ses soins, et qui cette fois s’enfuit pour toujours 1. Charmante image de la persistance des soucis maternels ! Que penseriez-vous de celui qui chercherait dans ce rêve touchant la moindre trace de mythes quelconques ?
Faut-il donc renoncer à toute explication du merveilleux des contes? Point du tout. Mais sans le soumettre à un système uniforme et rigide, il faut le traiter simplement, comme les autres rêves de l’esprit humain, par l’étude psychologique et logique des causes de l’erreur, sans oublier l’influence du milieu. — Avant tout, du fond confus de la mythologie populaire se détachent des êtres humains ou presque humains, doués de forces ou de facultés surnaturelles : ogres, fées, géants... En second lieu, des bêtes, les unes bienfaisantes, les autres méchantes, mais traitées comme des agents intelligents, ayant des lois sociales particulières et des secrets prodigieux. En troisième lieu, des fusions monstrueuses, durables ou temporaires, de l’homme et de l’animal.
La première classe, celle des êtres humains ou quasi-humains, doués d’attributs magiques, est celle qui se prête le moins à une explication générale et qui exigerait le plus de recherches particulières, trop incomplètement exécutées jusqu’ici. Les ogres, qui se nourrissent de chair fraîche, de chair baptisée, comme on dit chez nous ( car batiado), représentent, d’après M. Lang, les anthropophages qui subsistaient encore çà et là aux origines de la civilisation ; et cette explication a bien quelque vraisemblance. Pour M. Walckenaer, leur nom rappellerait les Hongrois, ces terribles Oïgours qui effrayèrent l’Europe du moyen âge 2. Mais le mot ogre, orco en italien, rappelle plutôt l’enfer, orcus, dont la bouche engloutit tous les hommes ; encore aujourd’hui les nourrices italiennes menacent de l’orco l’enfant qui ne veut pas dormir, comme chez nous on lui fait peur de Croquemitaine.
A l’origine des fées, on a placé souvent des mythes plus ou moins ingénieux, plus ou moins vraisemblables : le souffle du vent dans les forêts mystérieuses a pris un sens, une valeur d’oracle pour l’imagination populaire. De là les diverses nymphes, naïades,
1 J.-F. Bladé, Contes de la Gascogne (Les deux jumeaux et les deux fées).
2 Lettres sur les contes des fées dans les Œuvres choisies de C.-A. Walckenaer (Paris, Didot, 1862).
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napées, oréades, des anciens, l’Echo des rêveurs, l’Egérie des sages... Aux nymphes de l’antiquité ont dû se superposer plusieurs déesses du paganisme, surtout les Parques, qui présidaient à la vie humaine, et les déesses mères, honorées surtout dans les Gaules. Par surcroît, on peut encore voir en elles la survivance des femmes plus ou moins inspirées qui obtenaient une sorte de culte des Gaulois et des Germains. Rappelez-vous Velléda, la druidesse armoricaine, qui dit à Eudore : « Sais-tu que je suis fée ? »
Chose singulière, sorties du mythe peut-être, les fées semblent y être rentrées. On dit dans le langage moderne, pour symboliser les destinées heureuses ou malheureuses, fata, d’un de nos semblables : Les bonnes fées ont souri à son berceau, ou bien : Une méchante fée a présidé à sa naissance.
Je ne dis rien des génies familiers, des lutins, des korigans, des être merveilleux de tout ordre, qui sont évidemment des productions spontanées de l’imagination populaire. La plupart paraissent conçues dans l’horreur de la nuit ou dans le frisson des bois solitaires. Ces êtres ont, le plus souvent, un caractère local et c’est d’habitude dans chaque province qu’il faut étudier leur origine, sauf à les rattacher avec plus ou moins de vraisemblance aux êtres analogues, populaires en d’autres temps ou en d’autres pays.
Sur la seconde classe des agents des contes merveilleux, savoir les bêtes proprement dites, certaines explications naturelles se présentent d’elles-mêmes. Partout, non seulement l’homme primitif, l’homme sauvage, mais l’homme naïf, l’homme de la nature attribue volontiers aux animaux l’intelligence, le calcul, la ruse, souvent même d’importants secrets qu’ils gardent pour eux, mais qu’ils peuvent aussi communiquer aux hommes. De là aux croyances superstitieuses sur l’esprit prophétique, l’influence favorable ou funeste des quadrupèdes, des serpents et des oiseaux, il n’y avait qu’un pas, et ce pas a été franchi partout. — Il faut raisonner de la même manière sur les plantes : elles constituaient à peu près toute la matière médicale des peuples primitifs ; à leurs propriétés funestes ou salutaires, l’imagination populaire n’a pas manqué d’ajouter des vertus magiques absolument en dehors des lois régulières de la nature.
Mais ici se présente une considération qui vient confirmer la thèse de l’origine indienne de beaucoup de nos contes. C’est que, dans les idées et les croyances du bouddhisme hindou, il y a similitude de nature et société constante entre les hommes et les bêtes, et que ces dernières donnent même à l’homme des leçons de vertu et surtout des exemples de reconnaissance. De là les secours
merveilleux que les bienfaiteurs de tel ou tel animal reçoivent de lui dans le danger. Vous vous rappelez peut-être à ce propos tel conte merveilleux, celui du Chat botté par exemple. Les récits de ce genre sont nombreux et la série ramène d’ordinaire les chercheurs à des sources hindoues. Cette espèce, l’une des plus caractéristiques et des plus anciennes du conte, nous fait remonter jusqu’à ce panthéisme vague qui voyait dans tout être animé une participation de l’âme divine du monde.
A ces croyances se ramènent aussi peut-être ces fictions si étranges de métamorphoses animales de l’homme ; ces récits, partout répandus, d’êtres humains condamnés à vivre sous une peau de bête, jusqu’à l’intervention d’une créature privilégiée qui les délivre, souvent sans le savoir ; — ou bien encore l’expiation d’un crime ou d’une tare originelle par une transformation périodique, revenant par exemple à chaque lever du soleil. Mais il faut reconnaître, ce me semble, dans cette nombreuse famille de contes merveilleux, autre chose que le simple panthéisme bouddhique. Il y a là une croyance, évidemment très antique, à des rapports et à des échanges entre la vie humaine et la condition des bêtes. Peut-être est-ce là cette sorte de religion naturaliste que l’on commence à étudier sous le nom de totémisme. Mais je n’en dirai rien de plus, et pour cause. C’est une étude à peine ébauchée : il est bon d’attendre de nouvelles lumières avant de s’engager sur ce terrain difficile.
Malgré ce qu’il y a eu de vague et d’imparfait dans les diverses parties de cette conférence, ou peut-être à cause de cela, je ne voudrais pas me retirer sans vous laisser, 'Mesdames et Messieurs, quelques conclusions nettes sur cette matière.
D’abord, au regard de la simple recherche historique, il semble bien assuré qu’il y a dans nos contes merveilleux populaires une part indigène sans doute, mais aussi un fond primitif et tout à fait antique qui vient de l’Inde ; et, bien qu’il en vienne par emprunt et non par héritage de race, on doit y voir des restes authentiques de la vieille religion hindoue 1.
Mais, en dehors de la recherche historique proprement dite, je
i C’est très volontairement que j’ai passé sous silence la récente réaction contre l’origine indienne des contes. Le savant livre de M. Joseph Bédier ( Les Fabliaux , 2e édition, 1895) est à prendre en grande considération pour les récits anecdotiques et facétieux. A mon avis, il n’a rien modifié dans la question des contes merveilleux.
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tiens surtout à dégager de cette trop longue et pourtant trop incomplète étude de nos contes, une donnée esthétique, une donnée morale, une donnée religieuse, qui se sont d’elles-mêmes imposées à moi. Je ne le cache pas du reste, en les précisant dans mon esprit, je me suis rappelé la doctrine énoncée plus d’une fois par M. Brunetière, que toute œuvre littéraire répond à une idée morale et que toute idée morale aboutit dans sa suprême expression à une idée religieuse. Ce que l’éminent critique a reconnu dans la littérature cultivée, il n’est pas étrange de le découvrir dans la littérature populaire.
Donc, au point de vue esthétique, l’intérêt du conte merveilleux populaire gît tout entier dans la sympathie éveillée en nous par les dangers ou les malheurs d’une créature humaine. C’est le « tragique » dont Aristote montrait l’essence dans ces deux sentiments : la terreur et la pitié. En telle sorte qu’il est aussi naturel de s’intéresser au sort de Cendrillon ou du Petit Poucet qu’aux malheurs d’Œdipe ou d’Antigone.
Au point de vue de la morale, je reconnais que l’influence des mœurs et des habitudes chrétiennes a dépouillé beaucoup de contes de certaines impuretés de la vie orientale. Mais le fond et le tréfonds de ces récits traditionnels n’en respirent pas moins l’honnêteté la plus profonde, le sentiment le plus vif de la justice et de la charité. Et de là la valeur éducative, vainement contestée par des théoriciens étroits, de ces contes si chers à l’enfance.
Quant au côté religieux, vous avez vu que la mythologie des contes les plus primitifs semble bien nous conduire aux aberrations du vieux bouddhisme hindou, autant dire au panthéisme, au naturalisme, et, s’il est permis de hasarder le mot, au besticilisme. N’essayons pas de réhabiliter ces erreurs monstrueuses de la raison dévoyée ; mais sachons percër cette enveloppe impure, pour reconnaître des principes évidemment renfermés au fond de presque tous ces récits et qu’on ne peut s’empêcher d’appeler des principes religieux : l’idée de la déchéance de l’âme humaine par toute faute volontaire ; l’idée du châtiment, de la peine méritée par la faute ; la valeur expiatoire de la souffrance volontairement acceptée et courageusement subie. Vous avez vu tout cela, Mesdames et Messieurs, particulièrement dans les quelques contes que je vous ai cités du recueil de M. Bladé. Vous l’auriez vu mieux encore si j’avais eu le temps de vous raconter le plus beau de tous, « le roi des corbeaux », où apparaissent sous d’autres noms, mais parfaitement reconnaissables, Psyché coupable d’avoir enfreint la défense de l’époux divin par désir de voir et de savoir et condamnée
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à de longues et pénibles épreuves, mais avec la promesse assurée du pardon ; et Prométhée captif de la justice divine, rivé à son roc douloureux, mais qui voit tomber ses fers au contact de la Vierge longtemps attendue. Y a-t-il là, comme de bons esprits l’ont pensé, un souvenir de la déchéance originelle et de la rédemption annoncée ? Je n’ai pas à le dire ici. Mais ce que je crois y voir avec évidence, comme dans une foule d’autres contes merveilleux, ce sont les idées religieuses déjà indiquées et qu’on peut appeler, ce me semble, les dogmes fondamentaux de la religion universelle, du christianisme éternel : la déchéance de l’âme par le péché, le châtiment et l’expiation du péché par la souffrance et, dominant tout cela, la croyance à la suprême Justice.