ALLOCUTION
à l’Assemblée générale de la Société historique de Gascogne 1
Messieurs,
Puisque j’ai reçu tout à l’heure le titre de président de notre Société — de cette Société historique de Gascogne qui a vingt-six ans de vie et de services modestes mais utiles, de cette Société qui a conquis depuis quelque temps, j’ose le dire sans crainte d’encourir le reproche d’outrecuidance provinciale, un si haut degré de notoriété parmi les hommes voués aux études historiques — je ne veux pas laisser finir cette séance sans vous exprimer l’étonnement avec lequel je reçois cet honneur si peu mérité. Non pas que ma nomination ait été pour moi une surprise. L’autorité sympathique autant que vénérable qui en a pris l’initiative, d’après nos règlements, avait bien voulu me prévenir d’avance et s’assurer de mon adhésion. Mais je n’en suis pas moins étonné, confus, d’avoir à présider une compagnie où tant d’hommes sont et resteront mes modèles et mes maîtres. Heureusement pour moi, Messieurs, ce titre ne m’attribue pas des devoirs en contradiction avec ma situation personnelle en face de mes éminents confrères. Je n’aurai pas à imposer mes idées et mes préférences, mais à diriger... le mot est encore trop fort peut-être, je l’emploie faute d’un meilleur - — à diriger, dans nos réunions périodiques, de libres entretiens sur l’histoire de notre pays. Si cet honneur, déjà bien au-dessus de mon mérite, m’a été décerné et si je n’ai pas cru devoir le décliner, c’est qu’on m’y a trouvé deux titres qui m’appartiennent en effet, à quelque égard, par la grâce de Dieu et par la force des circonstances : je veux dire le double avantage de représenter, d’abord, la tradition de notre Société et ensuite son lien originel avec le premier pasteur du diocèse.
1 Extr. de la Rev. de Gasc., 1885.
LÉONCE COUTURE
La tradition du Comité d’histoire et d’archéologie de la Province ecclésiastique d’Auch, devenu depuis le 12 avril 1869, la Société historique de Gascogne, je dois la posséder un peu, Messieurs, car je fus enrôlé à peu près dès la première heure. Il est vrai, j’étais loin d’ici quand l’œuvre fut fondée par Mgr de Salinis, l’illustre et hien-aimé prélat dont la ville d’Auch ne perdra jamais le souvenir. J’étais exilé, volontairement et délicieusement exilé, sous le plus beau ciel, sur la plus belle plage de l’Europe,
Sur la plage sonore où la mer de Sorrente
Déroule ses flots bleus au pied de l’oranger...
Et je n’étais pas du tout pressé de revenir. J’étais retenu, captivé, je dois vous l’avouer, beaucoup moins par les beautés de cet admirable rivage que par les charmes de certaine salle du Museo borbonico où je poursuivais avec une ardeur croissante mes études sur la littérature italienne, — ces études qui devaient, vingt ans plus tard, servir de texte à mon enseignement de Toulouse, ces études qui, tout en me passionnant de plus en plus, se rattachaient pour moi à des études encore plus chères. J’aimais d’enfance nos souvenirs historiques provinciaux et je m’étais voué, avant même la fin de mes classes, à l’étude du génie gascon dans toutes ses manifestations, mais surtout dans celle qu’on a le moins éclaircie et qui n’est pas d’ailleurs la plus brillante, dans les lettres et les arts. On ne l’ignorait pas à Auch. On voulut donc penser à moi dès l’organisation du comité. J’envoyai de Naples quelques articles aux premières livraisons du Bulletin. A mon retour, ma collaboration devint plus assidue, plus considérable, — je parle de la quantité, non de la qualité. — Durant la quatrième année de cette publication, le vénérable directeur me fit donner par Mgr Delamare le titre de rédacteur en chef. Cette charge, qui n’a jamais été, qui est moins que jamais une sinécure, ce poids, bien lourd assurément pour mes épaules, je le porte encore, Messieurs ; et même, je dois le dire, je ne m’en sens pas du tout fatigué, et s’il fallait le passer à un autre, tout le monde y gagnerait sans doute, mais moi, moi seul, j’y aurais du regret... Vous le voyez donc, depuis plus de vingt ans, je représente ici, quoique indigne, la tradition de l’œuvre historique fondée, protégée, soutenue par nos archevêques.
Longtemps guidé dans la rédaction de la Revue par mon très cher et très vénéré maître, M. l’abbé Canéto, je deviens parmi vous son successeur, sans me flatter de pouvoir le remplacer. C’est au moins une heureuse obligation pour moi d’adresser aujourd’hui un
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public et solennel hommage à sa mémoire. Je ne veux pas rappeler en ce moment ses titres scientifiques, ce serait prolonger beaucoup trop cette allocution et cette séance ; et d’ailleurs je me suis acquitté déjà de cette tâche dans deux articles que plusieurs d’entre vous, Messieurs, ont bien voulu lire et dont ils m’ont parlé avec indulgence. Mais, à ce sujet, je m’empresse de confesser une faute que j’espère bien effacer par cet aveu public. Un homme dont l’amitié m’honore au-delà de tout ce que je saurais dire, un des premiers savants de Toulouse, me disait dernièrement avec l’exquise politesse, et aussi avec la franchise amicale qui le caractérisent : « Il me semble que vous vous êtes trop préoccupé de noter les lacunes de l’œuvre de M. Canéto. J’aurais voulu plutôt voir dominer chez vous l’admiration pour cette belle carrière de dévouement à la science et de travail désintéressé. » Le reproche était mérité sans doute, car je l’avais senti au fond de mon cœur avant qu’il résonnât à mes oreilles. Personne pourtant ne se sera trompé, je l’espère, sur le sentiment qui avait inspiré mon étude trop minutieusement critique. En face d’une œuvre aussi considérable que celle de M. Canéto, je m’étais dit qu’il fallait laisser parler, non l’enthousiasme d’ailleurs le plus légitime, mais une raison froidement impartiale. Mon tort, bien involontaire, ma faute, toute de maladresse, a été de ne pas savoir assez nettement concilier ce devoir avec l’expression de ma reconnaissance, de la reconnaissance la plus profonde et la plus étendue. Malgré ce qui peut manquer aux travaux de ce maître, malgré tout ce qu’il laisse à trouver et à faire après lui à ses successeurs, même sur les sujets qu’il a le plus creusés, M. Canéto reste et restera toujours, si la patrie gasconne n’est pas ingrate, le modèle et le patron de nos études provinciales. Un modèle incomparable, héroïque, je dirais désespérant, si notre tâche n’était plus facile que la sienne, si des circonstances n’étaient mille fois plus favorables pour nous que pour lui. Songez-y, Messieurs, il est devenu, sans maître, sans guide, presque sans livres et sans appui, l’historien sûr, l’archéologue de premierordre que vous savez. Pour aller plus loin que lui sur telle ou telle question, nous avons tout ce qui lui a manqué : le progrès et l’universelle vulgarisation de l’histoire et de l’archéologie, les livres, les revues, les sociétés savantes, l’enseignement et surtout cette admirable Ecole des chartes, représentée par ses anciens élèves à peu près dans chaque dépôt d’archives départementales. Dieu veuille nous donner avec cela quelque chose de l’ardeur et de la rigueur scientifiques de M. Canéto !
Je l’ai appelé notre patron, Messieurs, en même temps que notre
LÉONCE COUTURE
modèle. S’il n’est pas le créateur proprement dit de notre Société et de la Revue de Gascogne , le titre de fondateur lui appartient de plein droit. Sans lui — je l’ai dit ailleurs et je tiens à le proclamer encore ici — sans lui la Société dont il était l’âme n’aurait pas vécu même quelques mois, elle n’aurait pas poussé ses premiers vagissements ; sans lui la Revue, qui tient aujourd’hui un rang si honorable dans la presse savante, n’aurait pas publié deux livraisons de suite. Pour ce qui me concerne, je devais à sa parole de supérieur, en grande partie, ma vocation de chercheur de nos origines ; a son choix trop llatteur, mon titre de rédacteur de la Revue ; à ses conseils prodigués pendant dix ans, ma petite expérience en ce genre. Je devrai toujours à sa mémoire, et j’espère payer ma dette selon mon pouvoir, le respect et le maintien de ces nobles habitudes qui furent les siennes : amour profond de la vérité, probité historique absolue, large hospitalité pour tous les travaux et tous les travailleurs sérieux. C’est là sans doute le meilleur de ce que j’appelais la tradition de notre Société historique, et je mettrai au moins toute ma bonne volonté à le maintenir et à le continuer.
Je ne puis promettre davantage pour cette autre moitié de ma mission : représenter, garder et resserrer le lien qui unit notre compagnie au premier pasteur du diocèse, qui doit en rester l’âme, le centre, le protecteur-né, le président d’honneur. Presque exclusivement ecclésiastique à son origine, née dans un synode diocésain, la Société historique de Gascogne s’est de plus en plus développée dans des voies qui semblaient n’être pas les siennes, elle a gagné de jour en jour dans le monde laïque ; mais ce progrès séculier, pour ainsi dire, s’est accompli sans rupture, sans refroidissement aucun, sous les yeux et sous les bénédictions de nos archevêques eux-mêmes. Il importe que le nœud sacré qui nous relie à l’autorité diocésaine ne soit jamais ni rompu ni relâché. Aussi Mgr l’Archevêque me déclarait-il naguère son intention bien arrêtée de ne jamais donner la présidence de notre Société qu’à un ecclésiastique. Eh bien ! Messieurs, ma nomination témoigne de ce dessein, mais en même temps elle semble consacrer l’extension de notre œuvre en dehors du monde ecclésiastique. Car enfin, si je suis ecclésiastique — et, grâce à Dieu, j’ai cet honneur, et j’y tiens du plus profond de mon âme — je le suis pourtant, au sens canonique du mot, dans la plus humble mesure et littéralement aussi peu que possible. Je n’emploierai pas moins tout mon zèle, en tendant les deux mains aux hommes du monde qui voudront bien travailler ici pour la reconstruction de notre glorieux passé, à
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