RAPPORT
sur le personnel et les travaux de la Société historique de Gascogne 1
Monseigneur,
Mesdames, Messieurs,
Cette nouvelle réunion générale de la Société historique de Gascogne s’ouvre après un bien long intervalle. Mais ce retard prolongé fait honneur à nos sentiments plus qu’il n’accuse notre négligence. Nous étions en deuil, Messieurs. Nous partagions tous le veuvage de l’église d’Auch et de ce palais hospitalier. Quoiqu’elle se soit développée et modifiée avec les années, quoiqu’elle ait constamment étendu le champ de ses recherches et le cercle de ses relations, la Société de Gascogne n’a pas oublié qu’elle s’appela de son premier nom le « Comité d’histoire et d’archéologie de la province ecclésiastique d’Auch ». Tout en faisant une part de plus en plus large à l’élément laïque et aux recherches d’histoire profane, elle n’a pas renié du tout l’esprit de ses origines ; elle n’a pas oublié son berceau. Elle se souvient toujours qu’elle est née ici même, qu’elle fut une des créations les plus chères de Mgr de Salinis, de cet éminent archevêque qui a laissé parmi nous tant d’autres œuvres de lumière et de salut ; elle a continué de tenir la plupart de ses séances dans une des salles de ce palais archiépiscopal, de cette maison d’église, où pourtant aucun de ses membres ne s’est jamais trouvé gêné dans la sincérité de ses jugements et dans sa liberté scientifique. Elle eut surtout les rapports les plus affectueux avec son dernier président d’honneur, Mgr Gérault de Langalerie, qui fut toujours si attentif à ses travaux et si sympathique à chacun de ses membres ! Il était donc juste d’attendre, pour rouvrir ici nos pacifiques assises, que le deuil de l’église
i Extr. de la Rev. de Gasc., 1887.
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d’Auch fût fini. Il s’est prolongé, vous le savez, Messieurs, au-delà de toutes les prévisions. Mais enfin la joie s’est renouvelée dans ce diocèse, plus vive et plus profonde, ce semble, à proportion des douleurs d’une grande perte et des ennuis d’une longue attente. Si je ne parlais pas ici, Monseigneur, chez vous et devant vous, avec quel bonheur je parlerais de vous ! Combien volontiers je me ferais l’écho de ces sentiments unanimes de respect et d’amour fdial que vous avez déjà conquis parmi nos compatriotes ! Mais je ne veux pas, pour la première fois de ma vie, essayer de louer en face, même des qualités qui attirent invinciblement l’éloge. D’ailleurs votre hospitalité, votre accueil amical, vos paroles chaleureuses disent assez, et bien mieux que je ne saurais le faire moi-même, à tous les membres de cette réunion ce que vous êtes pour tous vos diocésains, pour toutes leurs oeuvres et spécialement pour le noble travail des chercheurs, des curieux et des annalistes de votre belle province de Gascogne.
Mon premier devoir, en qualité de président de cette Société historique, serait d’adresser un témoignage public de bon souvenir aux membres qu’elle a perdus depuis sa dernière réunion, et d’abord à notre bien-aimé président d’honneur, Mgr de Langalerie. Mais dès le premier moment, j’ai payé de mon mieux au vénérable archevêque mon tribut de larmes et de louanges filiales. Quelque faible, quelque insuffisante que fût cette expression de mes sentiments, je ne pourrais que l’affaiblir encore en la renouvelant. Et puis tout nous parle ici de cet auguste protecteur, grâce à qui notre œuvre reçut son dernier développement et qui nous permit d’inaugurer chez lui ces réunions solennelles, où s’affirma si largement le plein succès de notre courageuse entreprise. Tout nous rappelle son sourire affectueux, ses délicates prévenances, l’intérêt sérieux qu’il portait à nos travaux et dont témoignerait au besoin tout son clergé, appliqué par ses ordres à des recherches méthodiques sur les antiquités sacrées et profanes et sur tous les souvenirs historiques de chaque partie de ce vaste diocèse. Mais, Monseigneur, tout à l’heure, sous l’impression de vos éloquentes paroles, j’ose dire que nos regrets ont été ravivés et consolés à la fois. Ce zèle de Mgr de Langalerie, cette âme de père, cette charité si largement offerte à tous, ce souci des bonnes études, cet amour pour les recherches de notre grand et glorieux passé, nous avons pensé à tout cela, Monseigneur, en vous écoutant, et nous avons senti qu’après l’avoir perdu il y a tantôt deux ans, nous le retrouvions aujourd’hui.
Après la perte de notre président d’honneur, le deuil le plus
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sensible pour la Société historique de Gascogne et pour notre pays tout entier, c’a été la mort d’un illustre compatriote dont le nom vivra toujours dans l’histoire de notre siècle. Ce n’est pourtant pas le rôle politique de M. Anselme Batbie qui se présente maintenant à ma pensée, ce ne sont pas même ses nombreux et savants ouvrages, quoique l’historien s’y révèle à tout instant avec le jurisconsulte et l’économiste ; c’est l’homme même avec sa physionomie douce et fine, c’est son dévouement cordial aux intérêts, aux personnes et aux choses de son pays natal. Nous en avons profité, Messieurs. M. Batbie salua des premiers la naissance de notre Comité d’histoire et d’archéologie. Il lui envoya dès le début un travail sur la coutume du Fezensac ; et si depuis il se contenta d’être pour la Revue de Gascogne un abonné fidèle et un lecteur sympathique au lieu d’un collaborateur, il fut toujours prêt à nous servir efficacement de son influence, en particulier depuis que la publication des Archives historiques eut augmenté nos charges financières en même temps que notre activité et notre influence. Sa perte a donc été pour nous un deuil de famille. Mais en nous quittant, il nous lègue du moins, comme à la France entière, un nom glorieux et d’utiles exemples. Travailleur intrépide, il a laissé une trace durable dans plusieurs branches de la littérature sérieuse et du haut enseignement. Orateur parlementaire, il a marqué à ses heures — et j’ai eu le bonheur de l’entendre à une de ces heures-là — par sa parole forte et substantielle, mais en même temps fine, avisée, attique, forçant l’attention presque sympathique des adversaires mêmes, malgré la vigueur et la sûreté de ses coups. Homme du monde, il avait toutes les ressources et toutes les séductions de l’esprit français, relevé d’une pointe de sel gascon, maniant la plaisanterie encore mieux que le raisonnement, et opposant volontiers aux préjugés et aux sophismes courants un malin sourire, aussi décisif que les arguments les plus sérieux. C’était un esprit aimable, un peu sceptique peut-être par tempérament et par expérience de la vie, mais avec cela, rare privilège, un ferme caractère, une âme profondément religieuse : et c’est pourquoi ce mondain souriant a été le politique militant que vous savez, ce douteur spirituel a laissé, pour dernière expression de sa pensée, la plus sublime et la plus rigoureuse profession de foi et de piété catholiques.
Dans une sphère plus étroite et plus humble, dans l’ombre et la solitude des archives départementales des Hautes-Pyrénées, s’éteignait au commencement de la présente année un de nos confrères les plus modestes, mais assurément des plus instruits et des plus
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laborieux. — Transporté de sa province, de sa chère Normandie, à l’Ecole des chartes, Charles Durier y prit rang parmi les meilleurs élèves. A Tarbes, il fut encore plus apprécié comme homme et comme savant par tous ceux qui le connurent. Rien n’égalait sa bienveillance pour les chercheurs, son ardeur au travail, sa générosité, son désintéressement dans ses affaires littéraires, rien, excepté son humilité vraiment excessive. Pourtant on pouvait compter sur lui comme sur une recrue de premier ordre pour le bataillon de nos travailleurs provinciaux. Fouilleur infatigable, critique attentif et sévère, paléographe sûr, historien sagace, il aurait fait pour la Bigorre, son pays adoptif, plus et mieux que n’ont pu faire les nombreux et très estimables annalistes de ce comté si riche et si varié dans ses étroites limites. Mais hélas ! cet esprit avide de savoir était servi par un tempérament débile et maladif ; cette âme si courageuse et si fermement honnête était captive dans un corps chétif qui a bientôt trahi ses efforts. Mort à trente-trois ans, Ch. Durier n’en laisse pas moins après lui une quantité de morceaux historiques précieux, et surtout un projet général de Cartulaire de la Bigorre qui ne s’arrêtera pas aux cinquante pages déjà publiées sur Saint-Savin de Lavedan. Tout nous fait espérer la suite de cette vaste entreprise : le patriostisme provincial qui anime les Bigorrais, la renaissance des études d'histoire locale parmi eux, le succès mérité de leur vaillante revue le Souvenir de la Bigorre , et par dessus tout, le nom et les titres déjà si brillants du jeune successeur de Ch. Durier aux archives des Hautes-Pyrénées, notre confrère M. Paul Labrouche, le brave et sympathique fondateur et directeur de la Revue du Béarn et des Landes.
Avant Durier, la Bigorre avait perdu le doyen de ses historiens. Alcide Curie Seimbres avait eu le mérite de s’attacher à ces études non en amateur et en poète, mais en chercheur sérieux, à une époque où elles n’étaient pas en honneur comme aujourd’hui, où l’impartialité politique était rare, où de plus tout secours manquait, au moins en province, pour y marcher avec méthode et sûreté. C’est l’excuse de notre regretté confrère pour deux défauts qu’on lui a reprochés parfois avec une sévérité voisine de l’injustice : l’esprit philosophique du temps de sa jeunesse, et le manque de précision scientifique sur quelques points de philologie et de droit ancien. Ce furent là surtout les défauts de son temps et de son milieu. Ce qu’il ne dut qu’à lui, ce fut le courage, alors sans exemple parmi nous, de s’enfoncer dans la lecture des documents inédits, de dépouiller d’un bout à l’autre des fonds entiers du département des manus-
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crils à la Bibliothèque nationale, de former un vaste recueil de pièces relatives à l’histoire et aux constitutions municipales et d’en extraire la substance de son meilleur travail, YEssai sur les bastides du sud-ouest de la France. Je sais bien qu’on a relevé dans ce travail même des lacunes et des erreurs, mais on n’a pas dit, on ne dira jamais assez ce qu’il témoigne de recherches persévérantes et de réflexions sérieuses. C’est avec la même reconnaissance, quoique avec des réserves encore plus graves, que nos historiens consulteront ses monographies de Capbern et du château de Mauvezin, ses recherches sur les lieux habités par Sulpice Sévère et ses nombreux articles d’archéologie et d’histoire régionales publiés surtout dans la Revue d’Aquitaine et la Revue de Gascogne. On y remarquera sans peine que sa méthode et même son style se perfectionnaient en avançant, en même temps que sa pensée se dégageait de ses premiers voiles et se rapprochait de la calme impartialité du sage. Tel de ceux qui m’écoutent pourrait démontrer par des preuves frappantes, empruntées à sa correspondance intime, les progrès de cette intelligence honnête arrivée enfin, ou peu s’en fallait, à ce respect des saines traditions, à cette sympathie pour les grandeurs du passé qui sont le stimulant, le nerf et comme l’âme de nos études.
Je n’ai pas achevé le nécrologe de notre société. Deux noms agenais familiers et chers à nous tous y méritent une place d’honneur. Et d’abord le nom de cette femme distinguée, si profondément savante et pourtant si aimable et si bonne, qui a laissé parmi les travailleurs ses compatriotes un vide qui ne sera pas comblé. Un peu par ma faute — et je n’ai pas besoin de dire combien je le regrette aujourd’hui — je n’ai jamais eu le bonheur de voir Mme la comtesse Marie de Raymond et de causer avec elle. Mais je connais trop intimement plusieurs de ses intimes pour ne pas savoir ce qu’elle valait ; quelques-uns de mes collaborateurs les plus assidus ont trop profité de sa bienveillance et de son érudition, pour que je n’en ai pas moi-même apprécié l’étendue merveilleuse et la parfaite sûreté. Je n’ébaucherai pas même ici un éloge où se sont signalés plusieurs voisins de la bonne comtesse, plusieurs confidents de tous ses travaux et de toutes ses pensées. Nos confrères, MM. Tamizey de Larroque, Ad. Magen et Georges Tholin, ont porté, dans ce concours de l’affection éloquente, toute leur compétence de savants, toute leur tendresse d’amis. Vous avez lu leurs pages touchantes, Messieurs, et vous avez appris à estimer, à aimer, à regretter cette personne unique plutôt que rare, cette noble dame que les hommes du monde trouvaient si simplement affectueuse et si vivement
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spirituelle, et en qui les érudits saluaient le d’Hozier, le P. Anselme, le vivant Almanach de Gotha de la Guyenne et de la Gascogne.
M. Faugère-Dubourg n’eut pas une vocation si marquée, si exclusive d’historien régional : ses rares qualités d’intelligence le portèrent d’abord vers les régions plus orageuses et plus brillantes de la politique et de la poésie. Mais peu à peu tout son cœur de gascon revint à son pays, et les années, ses meilleures, hélas ! trop tôt bornées par un coup imprévu, furent employées à des œuvres de patriotisme provincial qui se rattachaient intimement à la nôtre: la Guirlande des Marguerites, série de sonnets néracais, où il nous pressa tous d’apporter notre fleur, mais dont il fournit lui-même la plus grande et la meilleure part ; — la création à Nérac d’une Bibliothèque régionale, qu’il enrichit surtout quand ses fonctions de bibliothécaire du ministère de l’intérieur et son séjour à Paris eurent multiplié pour lui les bonnes occasions ; — des poésies patoises, d’une saveur très originale, par lesquelles il voulait honorer le parler vulgaire de son cher Albret ; — enfin des contributions de copie personnelle (je parle de ce travail humble et désintéressé qui consiste à transcrire de vieux documents), fournies à la Revue de l’Agenais. Il en offrait autant naguère à la Revue de Gascogne, dans d’aimables lettres que je garde soigneusement, Messieurs ; et vous savez qu’il s’était donné, non sans succès, toutes sortes de mouvements pour obtenir à nos Archives une subvention ministérielle. Il nous laisse donc le triste et cher souvenir d’un ami fidèle et d’un insigne bienfaiteur.
Messieurs, c’est la douloureuse condition des Sociétés savantes, comme de toutes les œuvres humaines, de n’avancer qu’en faisant des pertes, de ne marcher, pour ainsi dire, qu’entre des tombeaux. Heureuses encore, quand la mémoire des morts sert de stimulant à ceux qui survivent, quand leur activité studieuse et productive augmente sans cesse au lieu de faiblir et de décroître, quand enfin de nouvelles recrues comblent les vides laissés par les absents. Grâce à Dieu, Messieurs, c’est bien le cas de la Société historique de Gascogne. Cette modeste Compagnie, déjà vieille de vingt-sept années de travaux, je n’ose dire de succès, mais toujours jeune d’aspirations et d’ambitions salutaires, alimente aujourd’hui deux publications périodiques distinctes, la Revue de Gascogne, aussi ancienne que la Société elle-même, et les Archives historiques de la Gascogne, qui n’ont encore que quatre ans de vie, mais qui ont déjà atteint, sinon dépassé, la notoriété de leur sœur aînée.
Notre excellent secrétaire, M. l’abbé de Carsalade du Pont, devant vous entretenir dans un instant de l’état des Archives his -
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toriques , je n’ai garde de déflorer ce sujet. Quant à la Revue, personne n’en parlerait peut-être aujourd’hui si je n’en disais rien. Heureusement pour vous, Messieurs, j’ai les raisons les plus graves de n’en parler que brièvement. Vous connaissez cet humble recueil provincial, vous le lisez presque tous, je crois ; il n’est pas nécessaire de vous expliquer ce qu’il prétend faire et ce qu’il fait, ce qu’il veut et ce qu’il vaut. Et puis, j’ai l’honneur d’en être, depuis des années, le directeur officiel ; cela suffit, et au delà, pour rendre mon témoignage plus ou moins suspect de partialité au moins involontaire. Il est vrai qu’à titre de directeur je n’ai guère qu’à expédier à notre imprimeur de savants travaux que je voudrais avoir faits, et, pour ainsi dire, à fournir le fil pour attacher ensemble des fleurs qui ne me doivent ni leur parfum ni leur éclat. N’importe, je n’abuserai pas de votre patience en parlant longuement d’une œuvre qui vous est chère sans doute, mais qui vous est également familière.
On m’assure — et je me permets de le croire — qu’elle n’a pas dégénéré depuis l’époque, déjà lointaine, où elle recevait les précieux éloges et les communications, plus précieuses encore, d’un de nos maîtres les plus autorisés et de nos critiques les plus sévères, M. Paul Meyer, professeur à l’Ecole des Chartes et au Collège de France. Laissant à d’autres publications la chronique vivante, la littérature du jour, les causeries légères et les élucubrations poétiques, elle s’est obstinément fixée sur le terrain de l’archéologie et de l’histoire provinciales. Mais dans ce domaine, plus étendu qu’il n’en a l’air, elle a rendu de sérieux services et fourni à l’érudition historique des contributions toujours instructives, souvent attachantes et quelquefois tout à fait neuves. Il me serait trop aisé de justifier cet éloge sommaire par le suffrage des meilleurs juges — à commencer par les deux revues spéciales et rivales les plus compétentes dans l’espèce, la Revue historique et la Revue des questions historiques ; — il me serait également facile de citer à l’appui les travaux importants publiés dans la Revue de Gascogne seulement depuis deux ou trois ans. Mais vous vous rappelez tous sans que j’insiste, Messieurs, quelle moisson de précieux documents inédits nous ont apportée ces deux infatigables et heureux chercheurs, MM. Tamizey de Larroque et A. Communay ; — quelles lumières a jetées sur l’intéressante et passionnante question de l’instruction publique sous l’ancien régime le laborieux et modeste historien du collège de Condom, M. J. Gardère ; — quels enrichissements doivent à notre vice-président, M. Adrien Lavergne, l’archéologie et l’épigraphie gallo-romaines de nos contrées,
ainsi que l’itinéraire gascon des pèlerins de Saint-Jacques au moyen âge et dans les temps modernes ; — quelles précisions nouvelles nos origines gauloises, gallo-romaines et barbares ont reçues du futur historien de notre Aquitaine, M. J. Fr. Bladé ; — quelles curieuses révélations sur l’histoire médicale de notre pays, si fécond en médecins, nous prodigue le savant et spirituel Dr Desponts ; — quelles découvertes imprévues sur un ordre religieux oublié et sur les anciennes possessions de l’Eglise de Bethléem dans nos contrées a bien voulu nous communiquer un membre illustre de l’Institut de France, le savant fondateur et président de la Société de l’Orient latin , M. le comte Riimt ; — quelle multitude de faits et de documents neufs et hautement intéressants, pour nous gascons d’abord, et puis pour notre histoire nationale et pour celle de l’Italie, nous a fournis un des plus jeunes, mais des plus éminents travailleurs de la Société historique, M. Paul Durrieu Je
lui disais naguère quelle reconnaissance nous lui devions pour ce beau travail sur les Gascons en Italie dont il nous a donné la primeur. Il répondait en m’assurant que le devoir de la reconnaissance ne revenait qu’à lui et qu’il devait à la Revue de Gascogne l’insigne honneur de la médaille d’or décernée à ce travail par l’Institut de France. Et je le laissais dire, d’autant plus que, pour nous témoigner sa gratitude, il s’engageait à nous fournir encore, et bientôt, de nouveaux fruits de ses patientes et heureuses recherches dans les Archives de France et d’Italie. — Attendez un peu, Messieurs, et vous verrez que la Société historique de Gascogne deviendra une des avenues de l’Institut. La plus belle de ses récompenses, le premier prix Gobert, n’a-t-il pas été décerné cette année au président de notre Commission des Archives historiques ? Je ne manquerai pas, en présence de M. le baron Alphonse de Ruble, à mon habitude déjà signalée d’éviter les éloges à bout portant. Mais vous savez tous l’effrayante somme de travail, la longue série de recherches dans les dépôts de documents français et étrangers, l’heureuse coordination et la savante mise en œuvre de toutes ces richesses, qui distinguent les volumes déjà publiés de la grande et magistrale histoire de Jeanne d’Albret. Vous avez donc tous applaudi, avec la double jouissance de la justice satisfaite et du patriotisme triomphant, au magnifique succès de notre éminent confrère. (A pplaudissements) .
Je passe sous silence, non par ingratitude ni par oubli, mais pour abréger, bien des noms et des travaux qui sont chers à la Revue de Gascogne et dont la modestie n’enlève rien au mérite sérieux et vraiment scientifique. Beaucoup de nos collaborateurs bornent
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nécessairement leurs recherches aux étroites limites de leur canton, de leur ville ou de leur village ; de plus, ils ne peuvent pas toujours les éclairer à la lumière des derniers progrès de la science. Mais grâce à la vraie méthode, qui est faite d’attention et de sincérité scrupuleuses, ils nous apportent des faits nouveaux et bien établis, et par là même ils coopèrent plus modestement, mais non moins utilement, que les historiens de profession à la restitution exacte et complète du passé, qui est notre suprême ambition.
Oui, Messieurs, retrouver, ressusciter dans sa vérité entière, dans sa sincérité absolue, la vie de nos aïeux, c’est l’œuvre à laquelle nous travaillons tous avec une ardeur qui n’a pas besoin de mes encouragements, surtout dans cette fête splendide qui marquera pour chacun de nous une date mémorable de notre carrière littéraire. Après tout, cette œuvre a pour elle d’être inspirée par un sentiment sacré : le patriotisme local, c’est-à-dire le culte des aïeux, la piété filiale. Le profane Ovide l’a proclamé lui-même : c’est œuvre pieuse de recueillir les faits de sa patrie : Pins est patriæ facta referre labor. Mais cette œuvre pieuse est encore éminemment utile. La tradition est la première condition et le premier élément du progrès. La sagesse des nations, comme celle des individus, est faite surtout d’expérience, et l’histoire seule dégage sûrement et propose avec autorité au présent et à l’avenir les leçons du passé. De sorte que c’est peut-être nous, Messieurs, — nous qui nous abstenons scrupuleusement des partialités de la politique contemporaine, pour étudier sans passion les faits et gestes de nos pères, — c’est peut-être nous qui faisons ou qui préparons la meilleure politique : celle qui profite à la fois des mérites et des fautes des ancêtres pour le progrès moral et social, pour l’honnêteté et la prospérité croissantes des nouvelles générations.
UNE SOCIÉTÉ HISTORIQUE et deux Publications Périodiques cTHistoire
en Gascogne 1
Messieurs,
On a bien voulu me permettre de vous entretenir quelques instants de deux publications qui me sont chères et qui ne peuvent être indifférentes aux amis de l’histoire, mais qui ont le tort de sortir du cadre provincial où doivent se renfermer les travaux de ce Congrès. J’espère que vous voudrez bien excuser ce défaut. D’autant plus que, malgré les apparences, le sujet, quoique gascon, touche assez directement les languedociens à qui j’ai l’honneur de parler. Je veux dire, quelque outrecuidante que paraisse mon affirmation, que je vais leur montrer par l’exemple, par une simple et rapide indication de faits, comment on peut, dans un milieu provincial encore dépourvu de publications historiques régulières, fonder, faire vivre, faire durer et prospérer, d’abord, une revue exclusivement vouée à l’histoire, à l’archéologie et à la philologie de la région ; ensuite, une série continue de vieux textes historiques du même ordre, publiés en beaux et bons volumes, avec tous
1 Communication faite au Congrès bibliographique de Montpellier. — Extr. du Bull, de l’Inst. 1896. Je n’ai jamais voulu me servir du Bulletin de VInstitut pour recommander soit la Société historique de Gascogne, dont j’ai l’honneur d’être président, soit les deux périodiques qu’elle publie à Auch. Je n’en ai parlé à Montpellier que pour montrer ce qui pourrait se faire en ce genre dans d’autres centres provinciaux. Cette communication ayant été bien accueillie dans cette importante réunion, il me paraît utile de la répandre encore, en la publiant ici.
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les éclaircissements et dans la méthode sévère qu’exigent les derniers progrès de ces délicates études.
L’exemple est d’autant plus frappant, d’autant plus décisif — veuillez le remarquer — qu’il vient d’un pays pauvre à bien des égards. Pauvre financièrement, je n’ai pas besoin de le prouver, surtout en cette période où des iléaux divers, mais également funestes, ruinent à la fois les producteurs de céréales et les propriétaires de vignobles. Pauvre intellectuellement, certes, je n’oserais le dire ; mais enfin dépourvu de tout centre important, de grandes institutions savantes, d’archives considérables ; où, par conséquent, bien peu d’hommes peuvent se vouer, avec suite et avec fruit, à l’étude de l’histoire, telle que l’entendent avec raison les écoles et les maîtres de notre temps. Eh bien, vous allez voir comment, avec si peu de ressources apparentes, Auch a pu se donner ce qui manque à des villes bien autrement pourvues en tout sens : je veux dire — j’ai déjà dit — une revue locale d’érudition sérieuse, et par surcroît une belle et importante série de volumes de documents inédits : soit la Revue de Gascogne, d’une part, et de l’autre les Archives historiques de la Gascogne. Celles-ci ont déjà onze ans ; la revue en a trente-cinq ! Commençons donc par elle le simple exposé historique que je vous ai annoncé.
Voici en quelques mots l’origine et l’histoire de ma Revue (j’expliquerai tout à l’heure cet adjectif possessif).
Mgr de Salinis, archevêque d’Auch, dans le synode diocésain de 1859, créa un « Comité d’histoire et d’archéologie de la Province ecclésiastique d’Auch », ayant ce double but : étudier le passé de cette province et préparer l’histoire du présent. Cette fondation était justifiée, dans les considérants de l’ordonnance synodale, surtout par l’importance de la tradition, qui est « la vie des églises particulières », et par la funeste interruption de la chaîne traditionnelle au début de notre siècle. L’organisation de ce comité comportait un bureau central et des correspondants cantonaux ; il devait avoir pour organe un bulletin périodique donnant des mémoires et des documents.
Je dois avouer que l’organisme et le fonctionnement du Comité ne furent pas de longtemps, ne furent même jamais bien complets et bien réguliers. Mais le « Bulletin » parut et, malgré des tâtonnements et des difficultés inévitables, vécut et dura ; car il vit encore, quoiqu’il ait depuis longtemps changé de titre.
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Tout d’abord il ne pouvait guère accorder aux choses présentes la place que semblait leur réserver l’ordonnance synodale de 1859. La Semaine religieuse, heureusement, vint le décharger de presque toute cette partie du programme primitif. Dès lors, les correspondants cantonaux n’eurent pas de rôle bien marqué. Les autres membres titulaires ou correspondants du Comité ne furent pas eux-mêmes fort nombreux ni, pour la plupart, fort actifs. Néanmoins la copie, généralement fort appréciable, ne manqua pas, grâce surtout à l’activité personnelle et au zèle très accueillant du premier directeur, M. l’abbé Canéto, auteur de Y Atlas de Sainte- Marie d’Auch, à qui l’histoire et l’archéologie de notre province devront une éternelle reconnaissance.
Le Bulletin du Comité d’histoire et d’archéologie de la province ecclésiastique d’Auch , successivement trimestriel, bimestriel et mensuel, avait déjà donné, en quatre années, quatre gros volumes sous ce titre un peu lourd. Ces volumes furent fort bien accueillis dans la région et même encouragés par les Sociétés savantes de Paris. Le recueil prit alors un nouveau titre « sans changer de ton ni de sujet », disions-nous au début du cinquième volume (1864), intitulé : Revue de Gascogne. Cette désignation parut se prêter mieux « aux exigences de brièveté du langage usuel. » Peut-être annonçait-elle déjà, presque à notre insu, un certain changement insensible qui se produisait dans le personnel et dans les travaux du Comité, et qui finit, le 15 mars 1859, par éliminer le nom même de Comité, remplacé par celui de « Société historique de Gascogne. »
Le 12 avril de la même année, la périodicité régulière des réunions était décidée, avec l’adoption d’un nouveau règlement moins ecclésiastique que celui de 1859, et qui débutait par cet en-tête : « La Société historique de Gascogne (Comité d’histoire et d’archéologie de la province ecclésiastique d’Auch), tout en conservant le but et le programme qu’elle a reçus dès son origine de son illustre fondateur, Mgr de Salinis, adopte, en raison des nouveaux développements que lui impose le progrès des études provinciales, un règlement plus précis et plus détaillé dont la teneur suit... » Je vous fais grâce de cette teneur, Messieurs. Les articles qui concernent l’organisation et les réunions de la Société n’ont pas tous vécu jusqu’à ce jour, quoiqu’ils aient eu une notable et utile influence. Mais ce qui s’est maintenu ou plutôt ce qui a gagné sensiblement d’une année à l’autre, c’est la valeur et l’intérêt de la publication. Il est vrai que les infirmités de l’éminent directeur furent une épreuve sérieuse pour l’œuvre plusieurs années avant sa mort,
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survenue en 1884. Mais le pli était pris, la marche réglée ; de nouveaux et plus nombreux collaborateurs avaient notablement élevé le niveau scientifique de notre humble périodique provincial et, en augmentant sa notoriété, garanti son avenir, au moins du côté de la rédaction (je toucherai, tout à l’heure, l’inévitable question financière).
J’hésite à louer davantage une publication dont je suis, depuis des années, le seul directeur, quoique je ne prenne à la rédaction qu’une part très secondaire, au moins pour les articles de fond. Mais j’ai dû faire, il y a quelques années, l’éloge de ma Revue devant une réunion de mes compatriotes : vous devez savoir que pareille tâche est, en famille, aussi délicate pour le moins que devant des étrangers.
Je demande la permission de vous lire partie de ce morceau, y compris un exorde par insinuation, qui est encore plus opportun à Montpellier qu’il ne l’était à Auch : je promettais d’être bref, en particulier pour une raison toute personnelle. « J’ai l’honneur, disais-je, d’être le directeur officiel de la Revue de Gascogne depuis des années ; cela suffit, et au delà, pour rendre mon témoignage plus ou moins suspect de partialité au moins involontaire. Il est vrai qu’à titre de directeur, je n’ai guère qu’à expédier à notre imprimeur de savants travaux que je voudrais avoir faits, et, pour ainsi dire, à fournir le fil pour attacher ensemble des fleurs qui ne me doivent ni leur parfum, ni leur éclat. N’importe, je n’abuserai pas de votre patience en parlant longuement.
« On m’assure — et je me permets de le croire — - que la Revue n’a pas dégénéré depuis l’époque, déjà lointaine, où elle recevait les précieux éloges et les communications plus précieuses encore d’un de nos maîtres les plus autorisés et de nos critiques les plus sévères, M. Paul Meyer, professeur à l’Ecole des Chartes et au Collège de France. Laissant à d’autres publications la chronique vivante, la littérature du jour, les causeries légères et les élucubrations poétiques, elle s’est obstinément fixée sur le terrain de l’archéologie et de l’histoire provinciales. Mais dans ce domaine, plus étendu qu’il n’en a l’air, elle a rendu de sérieux services et fourni à l’érudition historique des contributions toujours instructives, souvent attachantes et quelquefois tout à fait neuves. Il me serait trop aisé de justifier cet éloge sommaire par le suffrage des meilleurs juges — à commencer par les deux revues spéciales et rivales les plus compétentes dans l’espèce : la Revue historique et la Revue des questions historiques. Il me serait également facile de citer à l’appui les travaux importants publiés dans la Revue de Gascogne,
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seulement depuis deux ou trois ans. Mais vous vous rappelez tous, Messieurs, sans que j’insiste, quelle moisson de précieux documents inédits nous ont apporté ces deux infatigables et heureux chercheurs, MM. Tamizey de Larroque et A. Communay ; — quelles lumières a jetées sur l’intéressante et passionnante question de l’instruction publique sous l’ancien régime le laborieux et modeste historien du collège de Condom, M. J. Gardère ; — quels enrichissements doivent à notre vice-président, M. Adrien Lavergne, l’archéologie et l’épigraphie gallo-romaines de nos contrées, ainsi que l’itinéraire gascon des pèlerins de saint Jacques, au moyen âge et dans les temps modernes ; — quelles précisions nouvelles nos origines gauloises, gallo-romaines et barbares ont reçues du futur historien de notre Aquitaine, M. J.-Fr. Bladé ; — quelles curieuses révélations sur l’histoire médicale de notre pays, si fécond en médecins, nous prodigue le savant et spirituel docteur Desponts ; — quelles découvertes imprévues sur un ordre religieux oublié et sur les anciennes possessions de l’église de Bethléem dans nos contrées a bien voulu nous communiquer un membre illustre de l’Institut de France, le savant fondateur et président de la Société de l’Orient latin, M. le comte Riant ; — quelle multitude de faits et de documents neufs et hautement intéressants pour nous Gascons, d’abord, et puis pour notre histoire nationale et pour celle de l’Italie, nous a fournis un des plus jeunes, mais des plus éminents travailleurs de la Société historique, M. Paul Durrieu... Je lui disais naguère quelle reconnaissance nous lui devions pour ce beau travail sur les Gascons en Italie, dont il nous a donné la primeur. Il répondait en m’assurant que le devoir de la reconnaissance ne revenait qu’à lui, et qu’il devait à la Revue de Gascogne l’insigne honneur de la médaille d’or décernée à ce travail par l’Institut de France....
« Je passe sous silence, non par ingratitude ni par oubli, mais pour abréger, bien des noms et des travaux qui sont chers à la Revue et dont la modestie n’enlève rien au mérite sérieux et vraiment scientifique. Beaucoup de nos collaborateurs bornent nécessairement leurs recherches aux étroites limites de leur canton, de leur ville ou de leur village ; de plus, ils ne peuvent pas toujours les éclairer à la lumière des derniers progrès de la science. Mais, grâce à la vraie méthode, qui est faite d’attention et de sincérité scrupuleuses, ils nous apportent des faits nouveaux et bien établis, et par là même ils coopèrent plus modestement, mais non moins utilement, que les historiens de profession, à la restitution exacte et complète du passé, qui est notre suprême ambition »
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C’est ainsi que je parlais en toute sincérité et sans ombre de complaisance personnelle, il me semble, en 1887. Depuis lors, la Revue a gagné encore et constamment en solidité, en variété, en véritable intérêt, même pour les personnes qui ne lisent pas volontiers de vieux textes trop longs : vous verrez tout à l’heure comment ces textes ont trouvé ailleurs une place plus avantageuse et plus commode. De plus, dans ces dernières années, les séances périodiques de la Société archéologique d’Auch, sœur de la Société historique de Gascogne, sont venues chaque mois verser dans nos pages un trésor sans cesse renouvelé de trouvailles piquantes et inattendues, dans l’histoire du passé historique et monumental de notre pays.
Nous sommes donc plus vivants que jamais — pourvu que le nerf de la guerre, l’argent, ne vienne pas à nous manquer. Il faut bien le dire, Messieurs, nous n’avons jamais fait de bénéfices financiers. Souvent même, nous avons eu besoin d’un secours, peu considérable d’ailleurs, soit du Ministère de l’Instruction publique, soit du Conseil général du département. Ces appuis n’ont pas été constants, vous le devinez, dans une période de trente-cinq ans, si orageuse et si éprouvée. Il a même fallu y aller de quelque sacrifice personnel. Vous savez dans quel pays pauvre nous travaillons. Ah ! que ce serait autre chose à Montpellier, par exemple ! Là, on pourrait assurément demander plus de 6 francs pour un gros volume de 600 pages, orné, au besoin, de dessins archéologiques ; on aurait, d’ailleurs, sans peine, dans les riches départements de la région, plus que les trois à quatre cents abonnés auxquels s’esi toujours bornée l’ambition de la Revue. Quoi qu’il en soit, je le répète, nous vivons et nous comptons durer. A l’heure qu’il est, nous faisons nos frais, et c’est assez pour des travailleurs dévoués, comme le sont tous mes collaborateurs. Sans doute, nous avions plus de souscripteurs à la première heure. Mais les nombreux abonnés de pure complaisance se sont naturellement retirés les premiers ; après eux, sont partis les lecteurs littéraires, qui nous demandaient des chroniques actuelles, voire des poésies. — Notez, à ce propos, que nous serions morts depuis beau temps déjà, si nous avions écouté ces vœux imprudents. En restant rigoureusement fidèles à notre programme d’histoire, d’archéologie et de philologie gasconnes, nous avons gardé les vrais amis de ces nobles études, que nous nous flattons de servir sérieusement. Nous ne voulons pas d’autre public, nous espérdhs seulement en grossir le nombre.
Je crains d’avoir déjà dépassé les justes bornes en vous entrete-
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liant d’une œuvre étrangère à votre province, Messieurs. Je sais d’ailleurs que je parle ici devant plusieurs écrivains qui se sont déjà dévoués au même ordre d’études avec autant de talent et d’activité que nos plus vaillants chercheurs de Gascogne. Je ne voulais que leur montrer — et c’est fait, je crois, — la possibilité de fonder et de faire vivre, dans un centre provincial, un recueil d’érudition historique vraiment sérieux, propre à répandre la connaissance et le goût de ces recherches, en les mettant à la portée même des plus humbles travailleurs de village.
Pour expier ma prolixité au sujet de la Revue, je vais me borner à peu de mots sur nos Archives historiques de la Gascogne. Ce n’est pas seulement parce que cette publication est plus jeune de vingttrois ans, c’est surtout — n’en soyez pas surpris — à cause de son importance réellement exceptionnelle. Si vous avez par hasard rencontré un seul de ses fascicules, vous avez pu juger de visu que l’exécution matérielle, vraiment excellente et même luxueuse, peut rivaliser avec les plus beaux produits de la typographie parisienne. Quant à leur intérêt historique, les titres seuls de quelques-uns de ces beaux volumes vous le démontreront tout à l’heure. Enfin, pour la préparation des textes et la valeur des introductions et de l’annotation critique, qu’il me suffise de vous citer un fait caractéristique. Une grande institution officielle, — pourquoi ne pas la nommer ? — la Faculté des Lettres de Toulouse a mis en train depuis quelques années deux séries de publications de textes (elles paraissent, en effet, lentement, mais très honorablement, en beaux volumes, chez M. Privât). Eh bien, dès la première heure, un savant, fort indépendant de notre petite société, dans une revue nullement suspecte de cléricalisme et connue d’ailleurs par son extrême sévérité, la Revue critique, proposait pour modèle aux collaborateurs de la collection toulousaine les fascicules jusqu’alors publiés des Archives historiques de la Gascogne.
Ce qui doit vous préoccuper ici, Messieurs, c’est d’apprendre comment s’est fondée, dans un pays dont je vous ai déjà montré les conditions défavorables, une publication si bien établie typographiquement et scientifiquement, et qui livre chaque année, pour 12 francs, au moins six cents pages en plusieurs fascicules, ayant chacun leur objet et leur titre distincts.
J’ai raconté cette fondation à peu près héroïque dans un article de 1883. Au risque de vous fatiguer encore, mais dans la pensée
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que la lecture prête moins que la parole libre au danger des longueurs, je vous en communiquerai quelques extraits :
« Cent fois, depuis vingt-trois ans que la Société de Gascogne
existe, les idées qui suivent ont été échangées, de vive voix et par écrit, entre les membres de cette œuvre modeste, mais qui n’a jamais été, Dieu merci, tout à fait oisive : « Notre Revue fait « quelque chose, mais elle ne fait pas assez. Elle fait avancer « insensiblement, un peu chaque mois, notre histoire religieuse, « civile, littéraire et monumentale. Mais elle ne peut faire, elle ne « fait que très peu pour ce qui est considéré aujourd’hui, non sans « de graves motifs, comme la partie principale de cette besogne de « découverte et de reconstrution, savoir la publication intégrale « des documents inédits. Sans doute une certaine place leur est « faite dans chaque livraison à peu près, et de plus presque tous « les articles de fond renferment de longs extraits textuels de « pièces d’archives, quelquefois même des pièces entières. Mais « enfin la Revue ne peut publier les documents d’une grande « étendue, qui sont tout juste les plus importants. Si elle essayait, « à la suite de certains recueils provinciaux, d’insérer de telles « reproductions, outre le danger presque certain de rebuter un « grand nombre d’abonnés, elle déshonorerait ces vieux documents « en les morcelant à l’infini, en les dispersant à travers des ma- « tières étrangères, en ne leur donnant, dans des collections « difficiles à aborder et à manier, qu’une publicité dérisoire. Non, « la Revue ne peut pas publier, par exemple, les cartulaires de nos « villes, de nos chapitres, de nos vieilles abbayes ; et pourtant, « c’est bien à la Société historique de Gascogne, si elle veut garder « son nom, que reviennent naturellement l’honneur et la charge « de cette publication. »
« Jusque-là tout le monde était d’accord. Nul ne repoussait en théorie cette conclusion : à côté, et sans préjudice de la Revue, notre Société doit entreprendre une autre série de travaux, l’édition de nos principaux documents historiques. Seulement, nos ressources n’ayant réussi qu’à couvrir les frais de publication de la Revue — et encore ! — la question pratique offrait autant de difficultés que la question théorique en présentait peu. Les plus expérimentés, les plus rassis de la troupe (Dieu me garde de dire les plus sages !) voyaient même dans la difficulté financière une vraie impossibilité. D’autres ont eu plus de courage, et, avec cette confiance persévérante que le succès couronne toujours, ils ont lentement ourdi, en dehors de nos réunions officielles, leurs trames sournoises »
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Je dévoilais ensuite « ces perfides conspirateurs » avec des détails plus piquants pour mes compatriotes qu’ils ne le seraient pour vous, Messieurs. Je dirai seulement ici que les deux premiers furent : un correspondant de l’Institut, connu de tous les érudits, M. Tamizey de Larroque, et un laborieux ecclésiastique, alors simple curé de campagne, aujourd’hui secrétaire de Mgr l’archevêque d’Àuch, M. J. de Carsalade du Pont 1. Vinrent ensuite divers membres de la Société et particulièrement son vice-président, M. Adrien Lavergne, qui résumait et réfutait, à peu près comme il suit, la principale objection faite au séduisant mais périlleux projet, l’objection financière : « On a peine à donner 6 francs, et vous allez en demander 12 par surcroît ! Vous ferez perdre des abonnés à cette pauvre Revue de Gascogne , qui n’en a pas trop ! Le moment actuel surtout est bien mal choisi pour un appel de fonds. — C’est précisément pourquoi il faut commencer tout de suite ; demain sera peut-être encore moins favorable. Loin d’enlever des clients à la Revue, nous lui en amènerons d’autres. Chacune des deux publications aidera et fera valoir sa sœur »
J’abrège encore. On résolut de partir, mais seulement après avoir recueilli assez de souscriptions pour couvrir les frais, et, chose étonnante ! grâce à une correspondance infatigable avec presque tous les hommes studieux et les héritiers des familles historiques de la région, les souscriptions indispensables furent bientôt réunies.
Un mot maintenant du mode de publication de nos Archives , très différent de celui de la plupart des recueils analogues et, je crois, plus avantageux à tous égards... « On a renoncé à publier des volumes annuels de pièces mêlées. J’avais été frappé très souvent, dans mes recherches, du malheur des documents insérés sans ordre dans des recueils provinciaux, surtout quand ces recueils sont devenus volumineux. Il n’y a plus moyen de s’y reconnaître ! sans compter que ces encombrantes collections, redoutées des libraires et des bibliothécaires, sont presque toujours inabordables aux travailleurs et reléguées dans les galetas. Une publication par fascicules complets et indépendants, quoique formant série, a au contraire le triple avantage de la méthode, de la facilité des renvois et des recherches, et du placement utile de chaque travail intéressant telle ou telle spécialité de travailleurs. »
Le succès a répondu aux espérances les plus hardies ; il est vrai que les textes importants et les éditeurs les mieux préparés se sont
1 Evêque de Perpignan depuis 1900.