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ACADÉMIE DES JEUX FLORAUX

Réponse au remerciement de M. l’abbé Valentin 1

Monsieur,

Vous venez de dire qu’il me serait malaisé de répondre à votre remerciement, non sans faire entendre que je n’en conviendrais pas. Eh bien ! vous vous trompez : je ne vais pas vous contredire. Le devoir que nos usages académiques m’impose aujourd’hui, quelque agréable qu’il soit à mon cœur, reste bien difficile ; il est vrai que ce n’est pas précisément pour les raisons que la modestie vous suggère. Les titres qui vous ont ouvert l’entrée de cette compagnie sont brillants et solides ; mais pour pouvoir les mettre en lumière aujourd’hui, comme c’est ma tâche officielle, je n’ai pas eu l’indispensable ressource d’étudier vos œuvres écrites. Vous avez prononcé beaucoup de discours et composé un nombre incalculable de vers, mais, ô sagesse invraisemblable ! vous ne les avez pas fait imprimer. Pour saisir l’écho de vos œuvres littéraires, je devais donc pénétrer dans votre existence même et m’attacher aux deux phases de votre vie : votre professorat à l’Esquile, vos leçons à l’Institut catholique de Toulouse.

Mais à l’Esquile, je n’ai pas eu l’heureuse fortune de vous connaître. J’ai dû aller aux renseignements. Je me suis hasardé auprès de quelques-uns de vos amis, et j’ai recueilli de leur bouche des éloges trop sérieux et trop unanimes pour n’être pas fondés, mais trop vifs et trop chauds pour n’être pas attribués à l’affection autant qu’au jugement de vos panégyristes. Mon vieux métier de critique m’impose ces maximes circonspectes : « Soupçonne toujours de partialité l’avis de l’amitié même la plus éclairée et la plus sincère,

i Extr. du Recueil de VAcad. des Jeux Floraux, 1889.

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et si tu veux savoir toute la vérité, après l’ami consulte encore l’indifférent et même l’ennemi. » Par malheur, Monsieur, je n’ai pu cette fois pratiquer ma théorie. J’aurais trouvé des gens, aussi malheureux que moi, qui n’avaient eu aucune occasion de vous connaître ; mais parmi vos connaissances, j’ai acquis la certitude absolue que je ne trouverais pas un ennemi, ni même un indifférent. C’est bien flatteur pour vous, j’en conviens, mais avouez aussi que c’est fort embarrassant pour moi.

De votre carrière achevée de l’Esquile allais-je me rejeter sur celle que vous avez si brillamment ouverte à la Faculté libre des lettres ? Là, je n’avais plus besoin d’informations étrangères, je savais à quoi m’en tenir. Mais voyez-vous l’effet inévitable de mes dithyrambes sur ce sujet domestique ? Belle occasion vraiment de faire dire aux malins que notre oeuvre d’enseignement public est une confrérie d’admiration mutuelle, que le doyen y distribue l’encens aux professeurs, sans doute à charge de revanche, et qu’ils envahissent de concert le sanctuaire de dame Clémence pour achalander leurs leçons en pontifiant ici à leur plus grande gloire et en célébrant devant l’élite du public toulousain leurs offices d’aimable fraternité !

Il ne me reste donc que votre discours pour donner corps et âme au mien. Mais, Monsieur, comment voulez-vous que je réponde dignement à cette large et facile effusion poétique ? Vos vers portent avec eux leur lumière et leur flamme ; il serait inutile autant que maladroit de les commenter. Si j’allais reprendre à mon tour la série de vos pensées, on me verrait, sur le chemin que vous avez parcouru d’une aile puissante, traîner le pied sans autre effet que d’écraser des fleurs !

Cependant, puisqu’il faut parler de vous, devant vous et après vous, Monsieur, je m’attacherai à votre poème, non pour l’analyser ou le juger, mais pour y saisir quelques traits de votre physionomie littéraire, quelques points de votre carrière enseignante, et à cette occasion, pour recommander et pour louer, non pas précisément votre personne, non pas même vos œuvres, — que votre humilité se rassure, je n’y toucherai pour ainsi dire qu’accidentellement, — mais le milieu où elles se sont produites, mais les principes et l’inspiration qui les ont animées.

Dussè-je enlever un rayon à notre cher Institut catholique, je commence par déclarer que vous ne lui apparteniez pas encore

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lorsque des juges éclairés distinguèrent votre mérite et préparèrent de loin votre entrée dans cette compagnie. Vous étiez alors au Petit Séminaire de l’Esquile, laborieux et modeste professeur de rhétorique. Vos confrères et vos élèves étaient unanimes à vous admirer et à vous aimer. Mais votre modestie et les exigences de votre rude profession vous condamnaient, ce semble, à cette gloire tout intérieure. Il faut tout dire pourtant : le public toulousain vous savait orateur et poète. Des prédications isolées, que votre zèle sacerdotal vous défendait de refuser, quoique votre tâche quotidienne vous laissât à peine le loisir de la préparation la plus indispensable, avaient révélé chez vous le don si rare de la parole vivante et vibrante, de l’émotion spontanée et contagieuse. Des exercices de fin d’année, continués, je crois, quinze ans de suite, avaient démontré votre habileté consommée dans l’art difficile d’agencer des idées et des vers poétiques. Il est donc naturel que vos amis aient eu pour vous dès lors l’ambition du fauteuil académique, et que vous-même, quoique surpris dans votre modestie, vous ne l’ayez pas absolument repoussée. Cette ambition va si bien, elle est si naturelle au talent, elle est en particulier si toulousaine ! Mais si elle flattait votre âme poétique, elle séduisait encore plus, je le sais, votre amour filial, et dans l’honneur qui vous échoit aujourd’hui, vous voyiez d’avance la joie d’une famille entière, d’une de ces familles patriarcales où les cœurs battent à l’unisson, où le succès d’un membre est le bonheur de tous.

C’est donc à l’Esquile que l’Académie des Jeux Floraux va faire ses recrues ? C’est dans l’enceinte grise d’un collège qu’elle surprend le frais éclat et le parfum discret, mais pénétrant, de la vraie poésie ? Sans doute. Après tout, l’esprit souffle où il veut. Expliquez pourquoi le nénuphar s’épanouit sur les eaux solitaires, le bluet et le glaïeul dans l’épaisseur des blés ! Les poètes se cachent quelquefois comme ces belles fleurs, et ils sont bien autrement rares. Il faut donc les chercher partout et les cueillir où on les trouve pour mettre leurs talents en lumière et faire un bien commun de leur divin privilège.

Mais la poésie dans un séminaire n’est pas un phénomène si étrange. A y regarder de près, on croirait plutôt que c’est là sa demeure ou une de ses demeures de prédilection. Sainte-Beuve a dit qu’il y a dans chacun de nous

Un poète mort jeune à qui l’homme survit.

Nul, en effet, n’a traversé la vie, nul n’a vécu des jours de son

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printemps, sans connaître les rêves infinis, l’espérance joyeuse, la contemplation sereine et pourtant enivrante de la nature en fête, et le parfum vivifiant des premières, des plus pures affections du cœur. Tous, à notre heure, nous avons eu la poésie dans l’âme ; nous l’aurions eue sur les lèvres si Dieu nous eût donné comme à vous, Monsieur, avec les émotions universelles, l’instrument sacré qui est le don de quelques élus. Tous nous avons eu la poésie de la jeunesse, cette poésie de quinze ans que Saint-Marc Girardin appelait, je crois, la poésie du diable, sans doute parce qu’elle n’a d’ordinaire, comme la beauté du même nom, ni fond solide, ni durée ; pour moi, j’aimerais mieux l’appeler la poésie du bon Dieu: car enfin cette ivresse innocente de l’âme en fleur, c’est l’épanouissement régulier de la vie ; c’est la première prise de possession de ces grandes choses qui sont l’héritage de notre race : le vrai, le bien, le beau ; c’est l’hymne spontané du cœur humain devant la nature et devant Dieu. Et s’il y a un lieu privilégié où cette poésie, cette joie, cette ivresse s’épanche sans s’appauvrir et se déploie sans dévier, c’est une maison d’éducation chrétienne.

Là sans doute, comme partout, il y a la lutte incessante contre le désordre toujours possible et toujours voisin ; mais cette lutte y est presque à l’état latent : elle se résout en habitude constante et à peine sentie de vigilance, de modération, de règle, d’appui mutuel. Contenu par ces barrières, disons mieux, par ces doux et cléments rivages, le ruisseau de la vie adolescente coule pur et murmurant, et ses claires eaux ne reflètent que la verdure et les fleurs de la terre et la calme lumière du ciel. Certes, grands ou petits écoliers ne sont pas tous poètes, même dans ces maisons de choix ; mais tous portent longtemps dans l’âme, comme sur le front et dans les yeux, cette divine poésie de l’enfance, fleur céleste qui se fane et se dessèche si souvent, hélas ! avant même de s’être épanouie.

Et cette poésie, cette jeunesse du cœur est contagieuse, s’il m’est permis de le dire ; elle se communique, elle s’épanche ,elle va de l’écolier au maître; de sorte que tout le monde est jeune et poétique dans les collèges pareils à ceux que nous avons habités et que nous aimons toujours, vous et moi, Monsieur. Là, l’esprit de famille n’est pas un vain mot, mais la réalité expérimentale et palpable ; la vieille phrase « le sacerdoce de l’enseignement » n’est pas un cliché fruste et démodé, car enseigner ne s’y distingue pas d’élever, de moraliser, de sanctifier. Là, chacun des maîtres a son rôle, mais tous ont charge d’âmes ; tous ont à s’abaisser vers l’enfant (si c’est là s’abaisser) pour l’élever peu à peu vers l’homme parfait. D’où ce phénomène très caractéristique des collèges chrétiens, que les

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élèves, tout en restant plus enfants qu’ailleurs par la candeur et par la gaîté, y sont plus mûrs par le sens droit et par la conscience et que les professeurs y demeurent indéfiniment jeunes par la chaleur d’âme et la joyeuse humeur.

N’est-il pas naturel que la poésie s’y conserve et s’y développe dans toute sa fraîcheur chez les maîtres qui ont reçu en naissant ce don gratuit ? Ils sont les jardiniers de Dieu ; ils cultivent les plus belles lleurs de son paradis ; ils gardent et renouvellent sans cesse à ce doux et saint labeur leur tendresse native, leur vivacité d’impression et cette jeunesse du regard qui saisit tous les objets dans leur grâce première et comme sous la rosée lumineuse d’un matin de printemps.

A la nature doit s’ajouter l’art, c’est-à-dire avant tout le travail, un travail solide et patient, sans lequel le meilleur terrain ne donnera que de folles herbes. Vous pourriez témoigner qu’on le sait à l’Esquile, et vous avez contribué vous-même, Monsieur, à y maintenir des traditions aussi anciennes que cette sainte et savante maison. Il me semble entendre encore notre confrère toujours regretté, le spirituel M. Sauvage, déclarer, avec cette pointe d’exagération et de paradoxe qui relevait souvent chez lui l’expression très convaincue de sa vraie pensée : « On n’enseigne plus le latin qu’à l’Esquile. » Le fait est qu’on l’y a toujours bien enseigné, et qu’à cette heure même, où les langues classiques sont en discrédit un peu partout, on y cède le moins possible à des innovations inconsidérées et à des exclusions funestes.

Mais en tenant pour la tradition, l’Esquile a toujours su faire la part du progrès. En remontant d’un siècle, on ne trouverait nulle part, excepté peut-être à Sorèze, les études et les méthodes nouvelles inaugurées avec plus de hardiesse et d’ensemble qu’à ce vieux collège, où deux doctrinaires gascons, les PP. Navarre et Corbin, créèrent tout un enseignement spécial, qui devint celui de l’Ecole militaire de la Flèche et déteignit fortement sur l’organisation de l’instruction publique après la période révolutionnaire. Un des moindres traits de ces habitudes scolaires renouvelées, c’est la substitution de la langue nationale au latin dans la littérature de collège. D’après les anciens règlements, les harangues solennelles et les drames de fin d’année étaient exclusivement latins. Les mères de famille d’alors étaient ravies d’entendre sortir de la bouche de leurs enfants des vers imités de Sénèque ou de Térence, qu’elles ne

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sentaient pas le besoin de comprendre ; c’était l’affaire de leurs maris. Rollin plaignait les professeurs obligés, sous peine de déchéance, de composer chaque année, bon gré malgré Minerve, une tragédie ou une comédie latine ou française. Il félicitait expressément le collège de l’Esquile d’avoir substitué, par un règlement de 1738 concerté avec MM. les capitouls, des exercices purement littéraires à toute représentation dramatique ; et l’excellent recteur ajoutait : « Je souhaite que cet établissement réussisse de plus en plus à Toulouse, et il me semble qu’on a tout lieu de l’espérer ; et je souhaite fort aussi qu’un exemple si utile ait beaucoup d’imitateurs. » J’ignore si ce dernier souhait a été réalisé, mais je sais bien que ces exercices n’ont cessé de lleurir à l’Esquile et d’y. entretenir le goût des belles-lettres et en particulier de la poésie française.

Je me permets cependant de croire que le bon Rollin aurait eu encore quelque commisération pour le pauvre serf attaché à la glèbe des exercices de fin d’année, surtout quand ces exercices sont en vers, selon l’usage consacré chez vous par une longue possession. Que deviennent, pour ces forçats de la production poétique, les préceptes d’Horace et de Boileau qu’ils inculquent toute l’année à leurs élèves, pour leur en montrer au dernier jour la violation flagrante ? « Hâtez-vous lentement, quelque ordre qui vous presse. » — « Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage. » Et voilà l’interprète convaincu de ces oracles sacro-saints obligé d’improviser au pied levé des dialogues de huit à neuf cents vers ! Quelle perspective pour un travailleur de goût ! Mais c’est la loi, contre laquelle un bon professeur ne se révolte jamais. Pour votre part, Monsieur, quels sacrifices vous lui avez faits ! Vous venez d’avouer trente mille vers, et naguère vous m’avez dit à moi-même, avec le sentiment profond d’un vrai artiste, que vous n’aviez jamais eu le loisir de méditer et de revoir, avec quelque attention, aucun de vos poèmes avant celui qui nous a charmés tout à l’heure. Je vous en offre, Monsieur, mes condoléances d’autant plus sincères que je puis vous dire avec Didon : Non ignara mali... Sans avoir fait autant de vers, il s’en faut bien, j’ai eu souvent le malheur d’en commettre et je n’avais pas la ressource de votre talent poétique. Mais vous, Monsieur, avez-vous composé des compliments, des bouquets de rimes pour des prélats, pour des supérieurs, et même pour des révérendes mères ? — Oui ?... Et avez-vous fait par douzaine des cantiques et des chansons sur des sujets et des airs imposés ? — Oui encore ?... Mais avez-vous jamais improvisé une pantomime en plusieurs actes sur les faits et gestes d’ Arlequin et

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de Pierrot ? — Non ! Eh bien ! Monsieur, ne vous plaignez pas de votre sort. J’en connais de plus misérables.

Vous ne pouviez changer la nature et les conditions littéraires de ces exercices poétiques auxquels le Petit Séminaire de l’Esquile est si attaché, non sans graves raisons. Au fond, ils se rattachent au genre que les Latins appelaient, je crois, opus tiimiiltuarinm. C’est la bâtisse faite d’arrache-pied, pour l’heure dite, avec les matériaux qu’on a sous la main. On y jette, au petit bonheur, tous les morceaux recueillis ou dégrossis, sans visée précise, dans les jours de loisir ou de travail agréable. Ce sont, au hasard du coup de main, des blocs cyclopéens, des bossages toscans, des volutes d’Ionie, des feuillages de Corinthe ; tantôt des cailloux ou du sable, du tuf ou du grès, tantôt des fragments de marbre ou de porphyre. Comment tout cela s’agence-t-il ? Il y a les bonnes fortunes de l’imprévu, la chance des rencontres, quelque chose comme l’union des atomes crochus d’Epicure. Il y a de plus la fougue du travail, l’impatience de l’ouvrier qui atteint parfois d’un bond désespéré le but qui aurait trahi l’effort persévérant d’une calme sagesse. Il y a pardessus tout la ressource du talent, quand le talent y est. Grâce à lui, ces ébauches hâtives, ces toiles brossées dans une nuit de fièvre peuvent avoir une vraie beauté.

Vous l’avez prouvé, Monsieur, pendant une longue suite d’années. Dans ces poétiques exercices annuels de l’Esquile, vous avez traité, sur des tons très divers, une grande variété de sujets. Toutefois vos préférences étaient pour la littérature française et surtout pour les grands écrivains qui ont su parler moins encore à l’esprit qu’à l’âme, à l’âme humaine et chrétienne. Tantôt Bossuet et Fénelon, tantôt Corneille et Racine vous offraient l’occasion de ces portraits vivement enlevés, de ces parallèles curieusement suivis, que l’on peut recommencer toujours sans se répéter jamais, parce que les trésors du génie sont inépuisables. Vous aviez constamment un bonheur égal à votre bravoure. Des juges d’une extrême délicatesse pouvaient bien éprouver parfois un léger heurt, saisir au vol une expression trop rude ou trop molle, soupçonner quelques demi-défaillances du rythme ou de la rime... Mais bien peu les sentaient, et ils les sentaient à peine, tant la vigueur puissante du courant poétique emportait tout vers le but poursuivi, tant la verve toujours bouillonnante était prompte à compenser un mot froid par un vers enflammé, à relever un trait fruste et pâle par des images éclatantes de couleur et de relief ! Et cette poésie brillante et sonore allait à l’intelligence et au cœur encore plus qu’à l’oreille et à la fantaisie. Quand vous couronniez de vos rimes d’or de

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grandes figures héroïques ou sacrées ; quand vous chantiez à votre manière ces chants éternels de l’humanité, l’Idéal, l’Espérance, le Devoir ; quand vous osiez même descendre dans l’arène des idées modernes et opposer ces deux ennemies irréconciliables, objet de tant d’amour et de haine, la Révolution et l’Eglise, on sentait toujours, sous la pourpre ébouissante du vêtement poétique, la solidité d’une forte pensée et les battements d’un cœur fier et généreux.

Le succès était donc très vif, malgré les fâcheuses conditions du travail et de sa mise au jour. Quelles que fussent l’intelligence et l’habileté de vos jeunes interprètes, pénétraient-ils toujours jusqu’au fond de votre pensée ? Rendaient-ils pleinement le son de votre âme et l’accent de votre inspiration ? Non, sans doute ! Mais on n’avait pas moins raison d’admirer et d’applaudir, en répétant le mot d’Eschine sur Démosthène : « Que serait-ce donc si vous l’entendiez lui-même ! » On m’a bien conté qu’un jour, le courage, la mémoire ou la voix manquant à un de vos disciples, vous prîtes tout à coup son rôle ; alors du moins on entendit toS ÔTjpfou Sowvtoç.*. Ne craignez rien, Monsieur, je ne traduirai pas, mon français rendrait mal la force de ce grec.

Il est donc tout simple que l’Académie des Jeux Floraux se soit préoccupée depuis longtemps du poète de l’Esquile. Toutefois, la gaie compagnie n’est pas le premier corps savant qui vous ait accueilli. Avant d’être l’élu des mainteneurs, vous avez été celui des évêques de la région qui, sur l’indication de M. Lézat, l’éminent et regretté doyen de la Faculté libre des lettres de Toulouse, demandèrent votre concours pour cette œuvre laborieuse. Ce choix n’étonna personne : l’enseignement du Petit Séminaire était une garantie pour celui de l’Institut. On s’accordait à dire que vous preniez votre place naturelle. Il ne m’appartient guère de montrer à quel point l’événement a répondu aux espérances. Le concours et la faveur d’un public difficile ont marqué vos débuts et chaque année les a vus croître. Je puis donc à la fois affirmer votre succès et me dispenser d’y insister. Louer votre science et votre talent, ce ne serait rien apprendre ni aux auditeurs de vos cours de littérature grecque, ni aux personnes qui ont recueilli leurs impressions ; et ces deux fractions constituent, je crois, la somme totale de Toulouse lettrée. Il me semble d’ailleurs que la réserve qui s’attache d’elle-même aux choses de la famille m’interdit ici tout éloge. Faut-il dire au moins que votre dévouement absolu à

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votre œuvre, à vos collègues et à vos élèves, la douceur et l’aménité de votre caractère, vos manières affables et franches, vous ont gagné du premier coup la confiance et l’affection de tous ? Il me coûte presque de le déclarer, tant ces détails de la vie intime me semblent redouter la publicité comme une profanation ! Mais si je les taisais absolument, comme je mécontenterais toute notre population universitaire, et comme je serais grondé surtout par mon propre cœur !

Je ne veux pas non plus, malgré mon extrême discrétion, garder tout à fait pour moi une simple observation sur vos leçons si justement appréciées. C’est que vous y avez recueilli le bénéfice de votre longue habitude d’improviser, soit de vive voix, soit la plume à la main. Dès votre premier cours, les vues nouvelles, les curieux rapprochements, les preuves frappantes débordaient pour ainsi dire, présentés avec une verve infatigable. A la fois beaucoup d’acquis et infiniment de naturel ; moins de mesure, peut-être. On pouvait trouver, vous trouviez vous-même, trop de traits dans vos expositions, une vivacité trop constamment éveillée dans votre débit. Mais vous n’avez cessé de tempérer ce grand feu par une préparation et une attention de plus en plus sérieuses. Vous marcherez encore dans cette voie, j’ose le prédire, et je me garderai de vous en détourner. Pourtant, Monsieur, n’allez pas trop loin. Vous avez l’esprit, vous avez le trait, vous avez la flamme. Réglez tout, mais n’éteignez rien ! Après Eschyle, dont le mâle et austère génie allait si bien à vos aspirations épiques, à vos tendances cornéliennes, abordez la muse plus calme et plus harmonieuse de Sophocle, et toujours docile aux muettes leçons de vos modèles, grandissez constamment en sagesse, mais n’allez pas jusqu’à la raison froide, jusqu’au calme absolu. Restez jeune, Monsieur ! Si c’est un défaut, c’est celui qu’on vous pardonnera le plus aisément, et en le perdant, vous perdriez peut-être le meilleur de vos qualités : la force unie à la grâce, la raison chauffée par le cœur et colorée par l’imagination.

A vrai dire, nous ne saurions concevoir de ce côté aucune crainte, après avoir entendu votre poétique remerciement. Le souffle qui l’anime d’un bout à l’autre est trop puissant pour s’épuiser sitôt. Et cette large veine de poésie ne s’épanche que dans le champ fécond de la vérité. Vous ne confondez pas le bien avec le beau, ni l’art avec la morale, mais vous les unissez par des liens indissolubles. Penser et agir autrement, c’est faire la décadence en prêchant le

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progrès, c’est détruire l’art sous prétexte de l’émanciper. Votre symbole, votre foi, votre doctrine littéraires sont aussi les nôtres, à nous, vieux maîtres de ce que nos pères appelaient la gaie science. Et c’est pour cela peut-être que les jeunes — certains jeunes — nous croient opposés à toute nouveauté, ennemis du printemps, de la lumière et de la vie, tristes et mornes gardiens d’une tradition puérile ou sénile, vrais concierges du temple de l’Ennui. Heureusement pour nous, si nous leur semblons voués au gris, leurs couleurs à eux paraissent plus criardes qu’harmonieuses ; si nous représentons l’austérité de la règle, ils se donnent le tort de pratiquer le dérèglement, et si nous n’avons pas toujours l’heureuse chance de réjouir et d’égayer notre prochain, les œuvres qu’ils aiment à vanter distillent sur le monde l’ennui le plus intense dont il y ait mémoire dans les annales de l’art et de la poésie.

Vos doctrines sont les nôtres, Monsieur. Et pourtant, si l’on a su vous entendre, on ne vous accusera ni d’excessive timidité, ni de régularité servile. Vous proclamez la liberté de l’art et vous en usez. Mais vous reconnaissez à cette liberté les mêmes limites que Dieu impose à l’activité humaine dans tous ses emplois : le respect de la vérité et de la vertu. On ne vous accusera pas davantage d’ignorer ce que vous condamnez. Avec quelle sûreté de coup d’œil vous avez saisi, avec quelle prestesse de main vous avez rendu les traits saillants de nos poètes plus ou moins dévoyés ! Avec quelle impartialité vous savez reconnaître le progrès plastique et musical du vers et de la strophe chez les plus habiles de ces artistes en rimes ! Mais comme vous leur dites bien que le métier n’est pas l’art et que l’art lui-même ne tire ses meilleurs effets que des cordes les plus profondes de l’âme ! Comme vous écartez gaiement et les funambules de la poésie qui remplacent l’inspiration par l’art de bondir lestement d’une rime à l’autre, et les naturalistes qui excellent à décrire ce que personne ne voudrait voir, et les coloristes décadents qui veulent peindre avec des voyelles, au rebours du P. Castel, qui prétendait faire sortir d’un clavecin des gammes et des mélodies de couleurs ! Mais surtout avec quelle âme vous repoussez les infortunés qui asservissent le vers aux basses voluptés ou au blasphème ! avec quelle éloquence vous leur dites :

Je ne vous maudis pas, frères, mais je vous plains,

Car vous avez le sang des âmes sur les mains.

L’Académie des Jeux Floraux a donc été bien inspirée, Monsieur, en vous appelant à remplacer un jeune écrivain qui sentait profon-

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dément la noblesse de l’art et qui avait déjà donné, dans sa carrière sitôt brisée, tant de preuves d’un talent ferme et délicat. Il me semble qu’il vous souhaite lui-même la bienvenue, à cette heure où rien ne manque à l’honneur de sa mémoire : il vient d’être loué avec autant d’autorité que d’éloquence dans un discours qui restera, et sa place parmi nous sera gardée, avec son souvenir, par un digne champion de la sainte cause qu’il servit jusqu’à la mort.

Votre arrivée est une fête ; vous le voyez, Monsieur, et à l’accueil de vos nouveaux confrères, et à l’empressement de ce public toulousain toujours avide d’éloquence et de poésie, et à l’auguste sympathie de ce prince de l’Eglise qui est venu honorer dans votre succès celui du haut enseignement chrétien, et dont la présence achève de donner à votre réception académique le caractère d’un acte public de religion.

Prenez donc place parmi nous, Monsieur. Vous vous êtes réclamé de ces grands principes qui sont la vie des lettres et de l’art aussi bien que la règle morale de l’existence, et dont nous sommes, par notre institution même, les mainteneurs. Vous entrez donc de plein droit dans un concert où peut-être votre voix inspirée portera une note nouvelle, mais où certainement elle ne produira jamais une dissonance.

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