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ACADÉMIE DES JEUX FLORAUX

Réponse au remerciement de M. l’abbé Maisonneuve

Monsieur,

En me chargeant de répondre à votre remerciement, l’Académie des Jeux Floraux a obéi, selon son habitude, à de touchantes convenances. Elle a voulu vous faire accueillir et saluer, à votre première entrée chez elle, par la voix d’un ami de près d’un quart de siècle, d’un de vos collaborateurs dans le haut enseignement libre, d’un vieux travailleur appliqué aux mêmes études que vous. J’ai été séduit par la conscience de toutes ces « harmonies préétablies » et j’ai accepté sans hésitation une tâche si honorable et si douce. J’ai accepté — et j’ai eu tort. J’aurais dû penser à mes travaux absorbants, à mes besognes arriérées, à ma faiblesse persistante. Mais il n’est plus temps de me repentir et de me reprendre. D’ailleurs, ai-je vraiment besoin de détailler vos titres ? Ils sont connus ici de tout le monde, et vous venez de les produire, sans le vouloir, avec une éloquence dont je ne pourrais que diminuer l’effet par un long discours. Quelques mots simples et rapides m’acquitteront envers votre indulgente amitié sans fatiguer longtemps l’attention de notre auditoire.

Je me demandais, naguère encore, ce que serait votre premier tribut académique à notre compagnie. Quand vous m’avez indiqué ce beau sujet, la Poésie philosophique, je me suis dit que, malgré l’étendue de vos études et la variété de vos talents, on vous verrait là tout entier. On n’a pas entendu un de vos discours ni lu un de vos articles sans s’apercevoir, au rythme harmonieux de votre

i Extr. du Recueil de l’Acad. des Jeux Floraux, 1899.

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phrase et de votre pensée, à la couleur vive et nuancée de votre langage, à la chaleur sympathique de votre accent, que vous avez beaucoup aimé, beaucoup fréquenté les poètes. Mais on sait aussi, et vous le prouvez tous les jours, que vous lisez encore davantage et que vous comprenez aussi bien — quand ils consentent à n’être pas absolument inintelligibles — les philosophes, les philosophes de toutes les époques, de tous les pays, de toutes les écoles. Vous vous êtes donc placé, depuis beau temps déjà, par choix et par vocation, au point de rencontre de la poésie et de la philosophie.

Dès lors vous avez dû souvent regarder en face le délicat, le multiple problème : « Y a-t-il identité, ou seulement parenté, ou au contraire antagonisme et contradiction, entre la poésie et la philosophie ? Y a-t-il entre elles plus de différences ou de ressemblances ? Peuvent-elles se fondre ou seulement s’aider, et quel genre de services chacune d’elles peut-elle rendre à l’autre et en recevoir à son tour ? » Vous venez de vous démêler de ce fouillis de questions avec l’habileté qu’on vous connaît. Je ne vais pas m’engager à mon tour dans ce labyrinthe au risque de perdre le fil conducteur et, en tout cas, de mal redire ce que vous avez si bien dit. Je me contente de vous remercier et de vous féliciter de cette étude à la fois profonde et lumineuse.

Vous n’avez pas méconnu la différence essentielle qui existe entre la poésie et la philosophie, autant dire entre l’inspiration et la réflexion. Mais vous avez montré aussi leur essentielle parenté, l’une et l’autre ayant le même point de départ — l’étonnement ; et la même aspiration suprême — l’infini. Vous avez raison, Monsieur ; malgré la différence des moyens, ces deux hautes facultés, au moins s’il s’agit de la grande poésie et de la philosophie proprement dite, ont également pour objectif le suprême idéal. Mais vous n’avez garde, en rapprochant ces deux nobles sœurs, de les reléguer dans la région de l’idéal sans réalité. Vous connaissez bien les esthètes de l’abstraction qui l’entendent ainsi. Ces philosophes à la mode se flattent de hanter uniquement des sphères supérieures à l’expérience. Justement fiers de dépasser les limites des faits contingents et vérifiables, où le positivisme voulait les emprisonner, préférant à bon droit le monde des idées à celui des phénomènes, ils n’ont eu que le tort de couper laborieusement le pont qui unit l’un de ces mondes à l’autre. Ayant perdu dès lors le sens et l’estime de la réalité, n’étant et ne voulant être qu’idéalistes, ils n’ont pas même conscience de leur évanouissement intellectuel dans la pensée sans objet, par où se réalise à la lettre la grande parole de saint Paul : Evanuerunt in cogitationibus suis. Permis à

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eux et à ceux qui subissent leur influence, soit en disciples dociles, soit même en dissidents, mais trop peu armés contre leurs sophismes, de mettre la poésie et la philosophie — et sans doute aussi la religion — dans la même catégorie, sinon sous la même définition, dans la sphère de l’idée pure, pour ne pas dire de la fantaisie, de l’illusion et du rêve.

Pour nous, n’est-ce pas, Monsieur, l’idéal est ce qu’il y a de plus positif et de plus réel. C’est l’Etre, non pas abstrait, mais personnel et vivant, que nos aspirations poursuivent et que notre raison bien guidée atteint sans pouvoir l’embrasser. Poètes et philosophes sont donc les pionniers de la route qui mène à Lui. Ils la découvrent, ils l’éclairent, ils la débarrassent des rocs et des broussailles avec leurs moyens respectifs : inspiration et raisonnement. Toutefois, l’inspiration ne va pas sans la raison et celle-ci, à son tour, a besoin de celle-là. Poètes et philosophes doivent tendre à leur but suprême avec l’âme tout entière, selon le mot de Platon. De là, malgré la profonde différence de leur caractère dominant, les rapports essentiels et la mutuelle pénétration de la poésie et de la philosophie.

Il est naturel de croire qu’à l’origine les deux fonctions s’unirent au point de se confondre. On le voit bien, en effet, au début de la philosophie grecque. A l’époque lointaine où, sur les côtes de l’Asie-Mineure, de la Sicile et de la grande Grèce, s’épanouit la première fleur de la civilisation, une élite d’esprits curieux et méditatifs se posa et tenta de résoudre la grande énigme du monde. Sur les beaux rivages de la molle Ionie, ce fut dans l’éternel mouvement ou dans les éléments mêmes du cosmos que les sages se flattèrent de trouver la raison dernière de l’ordre universel. Sur les bords plus abrupts où avait essaimé la race plus forte et plus laborieuse des Doriens, ce fut tantôt par l’équilibre des forces opposées, tantôt par la loi nécessaire des nombres qu’on crut expliquer l’harmonie des choses. Mais partout, dans cet élan de la pensée au delà des choses de la vie vulgaire, dans l’éblouissement d’une lumière supérieure, même pâle et décevante, en face de la lutte mystérieuse des agents de la vie universelle, les âmes de ces premiers penseurs se prirent d’un enthousiasme comparable à celui des Homérides qui chantaient presque en même temps les combats épiques de l’Europe et de l’Asie. C’est pourquoi ces vieux sages aussi chantèrent souvent leurs leçons ou leurs oracles dans le maître même de l’Iliade et de l’Odyssée : éxoç. Ils furent les épiques de la sagesse. Et de ces chants antiques d’Empédocle, de Xénophane, de Parménide, il est resté assez de fragments pour que

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le grand typographe de la Renaissance française, Henri Estienne, en ait formé en 1573 un beau recueil, qui porte précisément le même titre que votre discours : Poesis philosophica. Le docte éditeur y dit même, dans sa préface, que nulle poésie n’est plus utile que celle qui enseigne la philosophie ; il a la bonne foi d’ajouter que c’est la poésie la moins poétique. Assertion à plusieurs égards discutable, mais assez vraie pour les époques calmes et froides où c’est le genre didactique seul qui se mêle de philosopher en vers ; le genre didactique, c’est-à-dire la poésie inférieure, qui semble usurper le rôle de la prose ; car c’est à la prose qu’appartient proprement la mission d’instruire, de raisonner, de démontrer, de réfuter. Mais à l’origine, et, de quelque manière, à chaque crise orageuse ou salutaire, à chaque mouvement profond des idées religieuses et morales, la philosophie a pu être ou redevenir épique ou lyrique, et se fondre ou s’allier très étroitement avec la philosophie.

C’est ce qui devait arriver en France, à la renaissance littéraire du dix-neuvième siècle. Plus sage que moi, qui viens de m’égarer dans les ténèbres de la vieille philosophie et dans la poussière des vieux livres, vous avez mis devant nous en pleine lumière quelquesuns des poètes renommés de notre temps, pour nous montrer chez eux cette alliance intime et féconde de l’inspiration et de la pensée réfléchie. Je n’aurai pas l’imprudence de vous suivre sur ce terrain, où vous êtes passé maître. Avec quelle finesse d’observation, avec quelle netteté de pensée et de style, avec quel heureux choix de citations vous avez su fixer des physionomies si complexes et si variées, et je ne dis pas seulement des physionomies littéraires, mais des types de penseurs inspirés, de rêveurs malades, de chercheurs inquiets ! D’autres ont pu saisir et rendre aussi bien l’accent, le rythme et le timbre de ces voix diversement harmonieuses. Il fallait votre analyse pénétrante pour atteindre, sous le voile éclatant ou discret des poétiques images, la formule exacte d’une philosophie latente ; pour discerner, sous la fanfare bruyante ou le murmure berceur des strophes, le son fondamental, le mot intime et profond d’une pensée qui se cherche.

Ainsi, en saluant avec la même admiration émue que nos pères de 1820 l’idéale envolée et la mélancolie sereine des Méditations et des Harmonies, vous ne dissimulez pas les ferments panthéistes qui ont fini par troubler l’onde limpide de la poésie lamartinienne. Avec la même sûreté, vous avez retracé la courbe psychologique de Vigny qui va du sentimentalisme d’art, par l’ennui de la solitude et l’amère tristesse de l’orgueil blessé, jusqu’au plus sombre

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pessimisme, jusqu’au blasphème athée, mal compensés par la hauteur stoïque du caractère et par l’attendrissement de l’humaine pitié. Sous la solennité des mythes exotiques, sous la splendeur et la sonorité métalliques des vers de Leconte de Lisle, vous signalez un pessimisme plus odieux encore parce qu’il est égoïste. Vous ne vous privez pas de relever avec quelque malice certains travers peu lyriques d’une femme poète dont on a trop bruyamment et trop exclusivement vanté les fières allures. Vous expliquez à merveille la raison d’être du symbolisme en poésie, mais sans faire grâce au ténébreux amphigouri des symbolistes décadents, — Vous êtes philosophe, Monsieur, peut-être même (car je n’assure rien) philosophe par-dessus tout. Mais comme vous êtes en même temps homme de goût et de fine critique ! Comme votre forte éducation littéraire se trahit et s’affirme partout ! Comme vous pouvez dire avec Virgile que vous avez hanté, dès votre première jeunesse, les hauteurs de la poésie, et que ce souvenir vous est très familier et très doux !

Me jiwat in prima coluisse Helicona juventa.

Vous le dites, d’ailleurs. Vous nous déclariez tout à l’heure que dès l’enfance vous aviez eu le culte de Clémence Isaure et même l’ambition d’être un jour accueilli chez elle. Et cela ne peut étonner aucun de ceux qui ont suivi, de près ou de loin, votre modeste, mais laborieuse et fructueuse carrière.

Je suis du nombre, Monsieur, quoique je ne vous aie connu qu’après avoir notablement dépassé l’âge que Dante appelle « le milieu du chemin de notre vie. »

Il y avait eu pourtant entre nous une rencontre antérieure que j’aurai l’indiscrétion de raconter. C’était au temps antédiluvien où, jeune régent de philosophie, j’accompagnais à la Faculté des lettres de Toulouse, mes premiers candidats au baccalauréat. Donc, j’assistais un jour avec eux à l’examen oral d’un élève de Sainte- Marie, que le professeur d’histoire promena quelques minutes à travers les pires souvenirs de la Révolution française. Il ne craignit même pas de le presser au sujet de la mort de Louis XVI, et sur la question de droit : ce qui fit hésiter un peu le trop timide ou trop prudent Eliacin. Mais, sur-le-champ, M. d’Hugues — car c’était lui — dauba ferme sur les régicides et même un peu sur vous, Monsieur, — car c’était vous. — Je crus, du reste, m’apercevoir aussitôt, à votre attitude, que les sentiments du professeur étaient absolument les vôtres ; et j’appris séance tenante votre

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nom, vos brillantes notes du lycée et du collège, vos goûts d’étude,

vos relations de famille avec mon pays. Et puis tout s’arrêta là.

Nous n’échangeâmes pas même un salut.

Plusieurs années après, voilà plus de vingt ans et il me semble que c’était hier,

Ah ! comme le temps passe... Et c’est nous qui passons...

je recevais à l’Institut, où j’étais à peine installé, la visite de votre excellente grand’mère, — une Condomoise de bonne souche, — qui connaissait presque aussi bien que moi mes ascendants paternels. Peu après, elle m’attirait chez elle. Là, son seul embarras parut être de me faire excuser les opinions politiques de son mari, colon américain épris de Bolivar, le plus chaud et le plus honnête

des républicains d’un autre âge. Vous en souvenez-vous,

Monsieur ? Pour moi, je n’ai jamais oublié cette réunion amicale, ni la maison presque isolée, avec ses glycines en fleur et ses cœurs en fête, ses joyeux propos et ses rêve d’avenir. Hélas ! combien de coups la mort a-t-elle frappés depuis sur la famille, pour vous laisser seul avec l’intelligente et pieuse mère qui forma votre esprit et votre âme ! Je n’ose y penser ; je veux rappeler seulement que dès ce jour je comptai dans Toulouse deux amis de plus, jeunes encore et vraiment frères par le talent et par le cœur comme par le sang.

Malgré ma sympathie profonde pour le journaliste voué à la défense des plus nobles causes, pour l’écrivain dont le talent n’avait rien perdu de sa délicatesse dans les rudes polémiques de chaque jour, je m’attachai surtout au prêtre qui avait su allier sans effort au zèle de l’apôtre, le goût de la poésie et de l’art, et, chose plus étrange peut-être, la passion de la métaphysique.

Toulouse vous connaissait et vous goûtait déjà, Monsieur, comme un prédicateur d’élite. Je n’aime pas à porter le scalpel de la critique profane sur la parole de Dieu. Mais puisque l’homme se retrouve toujours dans l’orateur sacré, il m’est permis, comme à tous ceux qui vous ont entendu, de signaler dans votre prédication l’union d’une pensée ferme et sévère avec une forme attrayante et volontiers poétique ; l’union plus rare encore de la doctrine théologique la plus solide, la plus riche, la moins dissimulée dans les vaines recherches de l’art, avec une connaissance non moins frappante du cœur humain de tous les temps et, par surcroît, de ce qu’on peut nommer l’âme moderne. Ce n’est ni Bourdaloue, ni Lacordaire ; c’est plutôt, si l’on me passe un mot pédantesque, une

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fusion, adoucie peut-être et atténuée, mais bien adaptée à l’esprit et à la sensibilité de cette génération, une fusion de l’autorité qui caractérisait le sermon classique et de la psychologie quelque peu pathologique de la chaire contemporaine. Je ne me tiens pas de répéter ici un propos que j’entendais naguère tout près de moi au sortir d’une de vos instructions : « Comme il connaît bien toutes les souffrances de l’âme ! »

Votre talent oratoire s’est surtout développé hors de Toulouse, j’allais dire dans la solitude. Je vous vis de près seulement pendant quelques années trop courtes. Vous partîtes bientôt pour une bonne petite ville qui a profité douze ans entiers de vos talents, de votre zèle et de votre charité. Pour vos amis et vos admirateurs de Toulouse, c’était un douloureux exil. Pour vous, ce fut surtout une école, peu nécessaire sans doute, mais vraiment salutaire et fortifiante. C’est là, par exemple, que dans les intervalles laissés libres par les œuvres si nombreuses et si absorbantes de la charge pastorale, vous avez augmenté jour par jour le trésor de vos connaissances philosophiques et développé, dans la même mesure,, cette vigueur de pensée qui vous fait soulever et manier sans effort tant de systèmes qui ne peuvent passer pour légers. Vous aviez, pour réussir dans ces études difficiles, outre une vocation privilégiée, une forte préparation, commencée dès le collège, perfectionnée dans les leçons du Grand Séminaire de Toulouse et surtout dans celles que vous donnâtes vous-même au Grand Séminaire d’Avignon, où vous avaient appelé, malgré votre jeunesse, l’estime et la confiance de la vénérable Compagnie de Saint-Sulpice. Vous aviez surtout la norme doctrinale du spiritualisme chrétien, profondément enracinée par l’étude et la réflexion dans une intelligence aussi ferme et aussi souple que pénétrante. Vous aviez enfin un guide toujours présent et qui pour vous avait réponse à tout, je veux dire l’Ange de l’Ecole, votre maître déjà fort goûté dès les bancs du collège, de plus en plus étudié et admiré depuis : témoin votre récent panégyrique de saint Thomas, où la pensée la plus solide, l’érudition la plus sûre, la forme la plus personnelle se plient si bien à tous les enseignements de la Somme, que plusieurs ont pu soupçonner d’exagération cette docilité absolue d’un disciple si moderne à un docteur si ancien. Ce qui est certain, Monsieur, c’est que votre thomisme, loin de vous figer dans les formules du passé et de vous rendre étranger, indifférent ou hostile au mouvement de la pensée et de la science contemporaine, s’allie à la connaissance la plus exacte, à la critique la plus objective et souvent la plus sympathique des recherches et des théories les plus

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nouvelles. J’en atteste vos articles philosophiques publiés depuis quelques années dans les revues et journaux, et parmi lesquels je ne veux signaler qu’une page de psychologie fine et pénétrante sur l’évolution de Renan. J’en atteste encore et surtout vos rapports sur les questions les plus graves : la vie, la psijcho physiologie, la personnalité, présentés à des congrès scientifiques. Ce sont des morceaux peut-être trop concis par ordre et par nécessité, mais si pleins de choses, si « au courant », si décisifs, si lumineux !

Ces œuvres sévères, j’en conviens, sont restées étrangères, même ici peut-être, à beaucoup d’esprits très cultivés, très distingués, qui n’accordent à la philosophie que le profond respect ami de l’éloignement. Mais ceux-là mêmes, vous avez su les atteindre par de nombreux articles d’histoire et de littérature, où la curiosité la plus éveillée et la critique la plus compétente et la plus ferme s’exprimaient toujours avec la plus heureuse souplesse de langage. Ainsi, ni les graves partisans des études philosophiques, ni les amateurs d’art et de belles-lettres n’avaient pu vous oublier pendant la durée de votre exode. Donc tous vous regrettaient et vous désiraient. Et lorsque, à son arrivée dans ce diocèse, notre éminent Archevêque vous a fait asseoir dans la chaire d’apologétique de l’Institut, il y a eu, j’ose le dire, un sentiment universel de soulagement et de satisfaction dans Toulouse la sainte et la savante.

Cette nomination a été, nous le savons tous, un des derniers bonheurs du fondateur même de cette chaire, Mgr Duilhé de Saint-Projet. Et aujourd’hui, Monsieur, en entrant dans une Compagnie qui vous attendait depuis longtemps et où vous ne comptez que des amis, vous allez précisément occuper la place de ce littérateur délicat, de cet apologiste savant, de ce prêtre sympathique et dévoué dont l’image vient de nous être rendue, si fidèle et si vivante, par le consolateur de sa longue agonie, par le témoin le plus intime de son martyre. Il vous ressemblait par la bonté, par la délicatesse du cœur, par la largeur des vues, par la recherche obstinée de la conciliation et de l’unité dans l’ordre scientifique et religieux. Il rendait pleine justice à vos qualités et à vos talents ; il était au premier rang des nombreux amis qui appelaient de tous leurs vœux votre retour à Toulouse et votre réception à l’Académie. Il vous a du reste donné à sa mort le témoignage le plus authentique de sa profonde estime et de sa confiance absolue, en vous laissant le soin de tenir à jour ce manuel d’apologie scientifique qui fut l’expression dernière et qui restera le monument durable des travaux de toute sa vie.

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Vous venez recevoir encore ici, ce semble, une autre succession, celle de ce frère dont vous rappeliez discrètement tout à l’heure la foi profonde, le talent noble et facile, le constant dévouement à ses principes et à ses amis. Nous l’aimions tous comme on aime le plus jeune enfant de la maison. Il nous a quittés trop tôt. Il n’était plus et nous le cherchions encore. Vous nous le rendez, Monsieur ; vous nous rapportez, après des années de regrets, mais non d’oubli, tout ce que nous estimions, tout ce que nous aimions en lui, tout son talent et tout son cœur ; nous retrouvons en vous ces dons heureux, relevés encore par l’autorité d’une longue série de sévères travaux, et par le sceau divin de ce zèle sacerdotal à la fois ardent et discret qui est l’attrait suprême, parce qu’il est l’amour le plus haut, l’amour des âmes !

Ainsi, de chères mémoires, des ombres aimées vous accompagnent ici, Monsieur, et semblent à cette heure planer sur votre tête. Je devais invoquer, en votre faveur, des suffrages consacrés par la mort. Mais votre mérite n’avait besoin, certes, d’aucune recommandation. Vous étiez des nôtres avant d’entrer chez nous. Nous sommes, par devoir professionnel et par tradition de famille, les mainteneurs du Gai Savoir, des idées morales et littéraires qui sont l’honneur, l’ornement et la saine joie de la vie. Or, ces idées ne se maintiennent que par la possession ferme et raisonnée des vrais principes et par le sûr discernement du beau. Vous avez excellemment et, je crois, au même degré, ces deux facultés précieuses, d’ordinaire inégalement partagées entre les meilleurs et les plus brillants esprits. Nous ne pouvions nous passer de vous, et c’est surtout dans notre intérêt bien entendu que je vous dis au nom de tous mes confrères : « Soyez le bienvenu chez nous, — chez vous, — et restez longtemps notre actif et assidu collaborateur pour le maintien et la défense des lois de l’honnête et du beau dans la pensée et dans l’art ! »

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